Part 11
«Par cet argument, vous feriez conclure chacun en faveur de son Église... C’est un argument pour conclure que chacun doit demeurer comme il est, que toutes les religions sont bonnes.»
M. Claude prétend qu’à cette parole Bossuet fut troublé; Bossuet reconnaît «qu’il trembla» pour son auditoire, surtout pour Mlle de Duras, dont la conversion ou l’incroyance allait sortir du débat: «La solution de ce doute me paraissait claire; mais j’étais en peine comment je pourrais la rendre claire à ceux qui m’écoutaient». Au dire de M. Claude, cet embarras fut visible sur la figure de Bossuet; dans sa réponse à un écrit de M. Claude, Bossuet le nie; le détail importe peu. Mais il faut bien reconnaître que sa réplique ne tranche pas le nœud du problème: Pourquoi un catholique possède-t-il des raisons de croire sa religion vraie, des raisons que ne peut avoir ni un mahométan, ni un bouddhiste, ni un huguenot? L’argument d’autorité suffira toujours à la masse des fidèles, dans toute religion. La plupart des protestants, comme les autres, restent protestants parce qu’ils gardent comme vrai l’enseignement reçu de leur famille et de l’Église dont ils sont. Néanmoins, une foi sérieuse ne subsiste guère sans une adhésion réfléchie; le croyant, à de certaines heures, confronte avec les autres religions la sienne et conclut qu’elle seule détient les signes de la vérité.
L’habile diversion de M. Claude pouvait entraîner Bossuet hors du point central de la dispute, dans une apologie trop générale du catholicisme. Bossuet, une minute ébranlé, retrouva son sang-froid, ramena vigoureusement l’adversaire dans le champ-clos où il s’assurait l’avantage:
«Dès que vous tenez pour certain que l’Église, même la vraie, peut nous tromper, le fidèle ne peut pas croire, sur la seule foi de l’Église, que l’Écriture est la parole de Dieu. Il le peut croire d’une foi humaine, reprit M. Claude, mais non d’une foi divine. Or, la foi humaine, repris-je, est toujours fautive et douteuse; il doute donc si cette Écriture est inspirée de Dieu ou non.»
M. Claude revint obstinément, maladroitement à sa formule: Il ne doute pas, il ignore.
--Hé bien, laissons là les mots, poursuivit Bossuet, tout d’un coup maître du terrain. Il n’en doute pas, si vous voulez; mais il ne sait si cette Écriture est une vérité ou une fable. Il ne peut donc pas, sur ce point, faire un acte de foi divine ni dire: Je crois, comme Dieu est, que l’Évangile est de Dieu même.
M. Claude avoua qu’il ne peut pas faire cet acte.
--Hé bien! Monsieur, conclut Bossuet victorieusement, c’est assez. Enfin il y a donc un point où tout chrétien baptisé ne sait pas si l’Évangile n’est pas une fable; on lui donne cela à examiner; voilà où il faut en venir quand on donne à examiner après l’Église.»
M. Claude se leva, Mlle de Duras aussi. «La conversation» avait duré cinq heures. Bossuet l’avait seulement suspendue quelques minutes pour se recueillir et demander à Dieu l’inspiration. Mlle de Duras l’avait interrompue aussi en pressant les orateurs de conclure par oui ou non. Elle sortit dans un grand émoi; Bossuet continuait à craindre d’avoir soutenu la vérité trop faiblement pour la convaincre. Mais il la revit, lui représenta mieux encore ce qu’il jugeait l’essentielle contradiction de la Réforme: se dire la vraie Église, et faire au croyant un devoir d’examiner si elle est vraie. Le 22 mars, Mlle de Duras abjura entre ses mains.
* * * * *
Il aurait suffi d’étendre à toute la France la méthode heureuse de Bossuet; la Réforme semblait minée, fléchissante. Théodore Maimbourg avouait: «De tous côtés on nous quitte ou l’on est sur le point de nous quitter; et l’on ne fait autre chose que chercher une belle porte pour sortir et se retirer.» Le Roi ménageait aux convertis des pensions et des emplois honorables. Les convertis publiaient les motifs de leur changement. Les obstacles qui retardaient la _réunion_ s’émiettaient.
Cependant, Louis XIV, dès les premiers temps de son règne, fort attaché à la religion des rois très chrétiens, s’était mis en tête de ruiner dans son royaume l’hérésie; elle lui déplaisait comme un ferment de dissidence dangereuse pour l’unité. Sa modération l’éloignait des mesures violentes. Son mot à un gentilhomme protestant, Ruvigny, livre en termes exacts sa pensée d’alors:
«Le Roi mon grand-père vous a aimés; et le Roi mon père vous a craints. Mais moi, je ne vous crains ni ne vous aime.»
Avec le temps il se rendit compte quels appuis la Réforme pouvait attendre de l’étranger. Il voyait en elle, bien que les réformés fussent de loyaux sujets, une redoute installée au cœur de ses États par ses ennemis. Il comparait le traitement dont jouissaient les huguenots en France aux rigueurs atroces que les catholiques enduraient en Angleterre ou en Suède; et il se trouvait trop généreux.
Pressé par Louvois, il rétrécit peu à peu les libertés que l’Édit de Nantes concédait aux religionnaires. M. Hébert, curé de Versailles, qui avait suivi de près les événements, note dans ses _Mémoires_ les phases des restrictions: «Il cassa les chambres de l’Édit et les réunit à ses parlements; il écoutait volontiers les plaintes que les évêques lui faisaient de leurs manœuvres; il ordonna qu’en chaque prêche un commissaire de sa part y assisterait pour examiner de près ce qu’ils diraient et pour les empêcher d’invectiver contre la religion catholique, ce qui faisait auparavant un des points essentiels de leurs sermons. Lorsqu’ils s’échappaient dans des déclamations contre les articles de notre sainte religion, le Roi faisait fermer ou même détruire leur temple, faisait interdire le ministre qui avait mal parlé et le bannissait de son royaume. Sur les plaintes des évêques qui représentaient à Sa Majesté que certains temples avaient été bâtis depuis le fameux Édit de Nantes, il ordonnait par de bons arrêts qu’ils seraient incessamment abattus.»
L’assemblée du clergé, en 1682, avait agité déjà des projets plus sévères. Son _Avertissement pastoral_ menaçait les réformés d’une catastrophe. Bossuet obtint qu’on l’ajournerait. Mais, en 1685, une autre assemblée se tint où il ne vint pas; le parti extrême y prévalut; les évêques demandèrent au Roi, en vingt-neuf articles, d’ôter aux protestants tous droits civils et toutes charges. Le Roi promit de prendre en considération leur avis.
Il réunit une commission qui opina dans le même sens. Le nombre des convertis, depuis plusieurs années, allait en croissant; le clergé croyait qu’un coup rudement frappé soumettrait les réfractaires, jetterait à bas l’édifice lézardé de la prétendue Réforme. «Le Roi, continue M. Hébert, se voyait si fort absolu dans son gouvernement qu’il était persuadé que personne n’eût osé ou n’eût pu contredire ouvertement à ses ordres; d’ailleurs, ayant fait travailler efficacement à la conversion des plus grands seigneurs qui étaient nés dans l’hérésie... il savait qu’ils n’auraient pu trouver aucun chef qui eût eu le pouvoir ou la hardiesse de se mettre à leur tête.»
Comment Bossuet, sans nul doute averti des dispositions du Roi, n’essaya-t-il aucune démarche pour lui remontrer l’erreur des violences où l’on s’engageait? On doit dire à sa décharge que le Roi ne le consulta point. Malgré tout, il aurait pu hasarder une requête, défendre le système de douceur et de patience qui avait, au dire d’Arnauld, conduit à l’abjuration trente mille protestants au moins. En eut-il même l’idée? Les rares lettres où il commente la révocation l’approuvent. Il admettait que le Roi eût le devoir de mettre à la raison par la force des séditieux. Mais les protestants n’étaient pas, à l’égard du prince, des rebelles; ils ne l’étaient qu’envers la religion, surtout quand les ministres, soit par fanatisme, soit dans la peur d’une désertion générale, contredisaient et vilipendaient, devant les assemblées, l’Église catholique. _Ceux du Midi_ devinrent des factieux, on les fit tels, en les poussant à bout. Car il faut bien concevoir l’état d’esprit de ces hommes qui voyaient leurs temples abattus, leurs livres saisis ou voués au feu, leurs biens confisqués, leurs femmes enfermées dans des couvents, leurs enfants enlevés de leur maison, confiés à des catholiques ou mis dans des hôpitaux, leurs frères bannis, en fuite, condamnés aux galères, pendus. La persécution leur mit les armes à la main; le vieux tison des guerres civiles, chez eux mal éteint, se renflamma tout d’un coup avec furie; et, les deux partis s’exaspérant, on en vint aux excès que la rancune huguenote devait tourner en légende.
A distance, la révocation nous apparaît une faute énorme. Au lieu d’établir entre les Français plus d’unité, elle a rompu la France en deux; elle a préparé pour Louis XIV les désastres de la fin; elle a forgé contre la monarchie et l’Église des haines qui se perpétuent. Cet essai d’exclusion a échoué; c’est pourquoi nous le jugeons d’autant plus néfaste. Mais, sur l’heure, la France y applaudit. Bossuet, comme tout le monde, a cru juste et salutaire l’acte royal; et il découvrit alors plus nettement que la foi protestante menait au déisme, à l’indifférence des religions. L’aveu obtenu de M. Claude: «Il y a un point où le fidèle ne sait plus, d’une foi divine, si l’Évangile est fable ou vérité», devint, pour son esprit, une évidence écrasante; certain que les ministres _voulaient_ aboutir à cet état de doute socinien, il conclut: Ce sont des monstres: le roi a bien fait d’en purger la France.
Il pensait avec la plupart des évêques trouver dans saint Augustin des arguments qui autorisaient les rigueurs contre les hérétiques. Saint Augustin approuve qu’on réprime durement les Donatistes et les Circoncellions. Mais Bossuet commet ici la même confusion de plans qu’à l’égard du théâtre après la lettre du P. Caffaro. Les Circoncellions, affreux bandits qui rançonnaient et suppliciaient les chrétiens orthodoxes, ne peuvent être assimilés aux huguenots d’avant la révocation, pas plus que les pièces de Molière et de Racine aux turpitudes de la scène antique.
Dans une lettre à un réfugié, Bossuet, pour justifier les traitements que subissaient les religionnaires, rappelle Servet brûlé sur l’ordre de Calvin. Il aurait pu sans peine amplifier le tableau des horreurs faites ou causées, depuis la Réforme, par les protestants. Mais leurs furies passées n’excusaient pas la dureté des catholiques envers un parti plus faible et qu’on se croyait sûr d’anéantir.
En pratique, sa bonté atténua de son mieux cette erreur de jugement. Le ministre Dubourdieu lui rendait ce témoignage: «Il n’emploie que des voies évangéliques pour nous persuader de sa religion.» Il établit d’abord des conférences à l’évêché où il faisait venir les nouveaux convertis. Ces réunions furent infructueuses; les anciens religionnaires, se retrouvant en nombre, prenaient le ton haut, s’aigrissaient. Au sortir des conférences, ils rétractaient ce qu’ils avaient signé. M. de Meaux y substitua des entretiens particuliers où il appelait tantôt une famille, tantôt une autre. Les huguenots du diocèse se composaient principalement de pauvres vignerons entêtés par ignorance; seule, une douceur patiente pouvait les instruire et les ramener. Bossuet, en 1686, déclarait avec tranquillité:
«Ni chez moi, ni bien loin aux environs, on n’a pas seulement entendu parler de ce qui s’appelle tourments. Je ne réponds pas de ce qui peut être arrivé dans les provinces éloignées où l’on n’aura pu réprimer partout la licence du soldat».
Il est bien vrai que «les tourments», précisons les tortures, furent, en général, épargnés aux réfractaires. La preuve nous en est fournie par la lettre de Pierre Frotté à Bossuet, réquisitoire haineux, mais où il n’argue contre M. de Meaux que des griefs assez misérables. Ce moine, pourvu d’une cure qu’on lui ôta en raison de sa conduite scandaleuse, passa en Hollande, se fit calviniste, et fut tué, à Rotterdam, dans une querelle avec les gardes d’un temple. Frotté lui impute des faits qui étaient à la charge de l’intendant; ou bien il lui reproche comme un crime d’avoir intercédé pour des condamnés à mort, afin que leur peine fût commuée en celle des galères, car, dit-il, «les galères sont pires que la mort». Il prétend que Bossuet aurait voulu convertir de force, à Claye, le sieur Isaac Cochard, aubergiste, qui était moribond. «Et comme il résista, ne criâtes-vous pas à la porte que, sitôt qu’il serait mort, on le jetât à la voirie comme un chien?»
L’accusation est risquée sous une forme interrogative; Frotté n’est pas sûr de ce qu’il avance; c’est un vilain bruit peu vraisemblable: «J’évite autant que je puis, écrivait Bossuet à Guillaume de la Brunetière, le 26 février 1687, de donner occasion à la justice de sévir contre _le mort_, parce que je ne vois pas que ce supplice fasse bon effet». Le spectacle d’un cadavre traîné sur la claie, surtout s’il s’agissait d’une personne considérée dans le pays, déplaisait même aux catholiques, et outrait les huguenots.
A l’égard des vivants, les cas de sévices, dans la Brie, furent disséminés. On ne peut citer qu’une ou deux familles nobles chez qui l’intendant mit en résidence, quelques jours, des dragons. La menace d’en loger suffisait à convertir les gens timides. Bossuet requit l’intendant de faire enfermer Isaac Cochard et son fils, parce que leur auberge était un centre de propagande. Il écrivait à Mme de Beringhen (le 18 juin 1686): «Mme de Chevry, fausse convertie, me donne de l’inquiétude, et il est nécessaire de la renfermer». Mais il avait choisi pour elle Faremoutiers, sachant qu’elle aurait moins de répugnance à séjourner là qu’ailleurs; et il ajoutait: «Pour manier ces esprits il faut de la dextérité et de la charité».
Après une grosse assemblée de sept ou huit cents religionnaires, à Nanteuil-le-Haudouin, quelques-uns des plus rebelles furent appréhendés, trois ou quatre condamnés à la potence. «M. de Meaux écrivit au Roi pour avoir leur grâce; ce que S. M. lui accorda..., et en furent quittes à faire amende honorable dans le grand parvis de Saint-Etienne, pieds nus, à genoux, tenant chacun une torche ardente en main et ayant la corde au col. Quelques-uns néanmoins furent condamnés aux galères, d’autres à une prison perpétuelle, d’autres eurent les fleurs de lys». (_Journal de Rochard_, 20 juin 1688).
Une question grave divisa plus tard les évêques: fallait-il contraindre «les réunis» à suivre les offices catholiques? Dans le Languedoc, l’épiscopat, comme le pouvoir civil, imposait la messe aux religionnaires. Bossuet, plus libéral, se demandait: «Peut-on amener à la messe des gens qui disent tout haut qu’ils ne la croient pas?» Il croyait qu’on ferait mieux de les en chasser. Toutefois, il proposait cette règle: «Quand ils ne disent mot et qu’ils sont contraints d’y venir par une espèce de police générale, pour empêcher le scandale des peuples, encore qu’on présume et même qu’on sache d’ailleurs qu’ils n’ont pas la bonne croyance, on peut dissimuler par prudence ce qu’on en sait, tant pour éviter le scandale que pour les accoutumer peu à peu à faire comme nous».
Après treize ans de rigueurs stériles, le gouvernement s’aperçut enfin que la plupart des conversions, exigées par la crainte, couvraient un entêtement invincible, et qu’en opprimant les réfractaires on ne gagnait rien. Le Roi, en 1698, consulta les évêques et les principaux intendants sur les suites de la révocation. Bossuet, dans le mémoire qu’il adressa, ne dissimule point l’échec de la contrainte; il préconise les moyens doux et charitables, il déconseille l’assistance obligatoire à la messe; il ne veut pas, si les réunis sont mourants, qu’on les tourmente pour se convertir. Il les juge incapables même du sacrement de mariage. En même temps il déplore l’insuffisance du clergé paroissial et souhaiterait, dans la conduite des évêques, une harmonie de vues; car, de diocèse en diocèse, les anciens religionnaires sont traités différemment.
Il estime, comme il l’avait dit au lendemain de la révocation, qu’en matière de conversion la politique seule échouera toujours; sans la grâce de Dieu, peut-on se flatter de gagner à la vraie croyance tant d’hommes qui la détestent? Il était si loin, à l’endroit des protestants, d’un rigorisme hargneux que, dans une lettre au cardinal de Janson (22 mai 1693), il approuvait le roi Jacques II protégeant l’église anglicane et acceptant le serment du _test_ (lequel excluait des charges les catholiques). Cette fois même il dépassait les bornes des concessions permises; et il reconnut qu’il s’était trompé.
Mais il continuait à guerroyer contre les doctrines protestantes. Jurieu incendiait l’Europe de ses libelles; il se jetait à l’extrême dans ses principes de rébellion, ébranlait, avec la plus élémentaire sécurité de la foi, l’ordre social. Il soutenait que l’Église avait varié depuis l’origine, que les dogmes s’étaient formés par une croissance naturelle, on dirait aujourd’hui une évolution spontanée. Bossuet le réfuta dans ses _Avertissements aux protestants_, œuvre de polémiste plus que de théologien. Selon sa méthode ordinaire, il ne discute pas les idées ni les faits en soi; il va droit aux conséquences. Il croit avoir confondu son adversaire en exposant l’énormité de ses opinions. Jurieu détruit l’autorité de l’Ecriture, de Jésus et des Apôtres, assure «qu’on se sauverait parmi les sociniens, s’ils faisaient nombre», et même «qu’on se sauverait plus aisément parmi les ariens que parmi les catholiques». Donc «tout ce qu’il pourra dire sera également contre lui», et M. de Meaux s’écrie (ce qui n’est guère une démonstration): «O Dieu! quelle patience faut-il avoir pour entendre dire des choses si avantageuses non seulement aux sociniens, mais à tout le reste des libertins et des impies!»
Son indignation n’en est pas moins clairvoyante. Jurieu osait tirer de la liberté d’examen l’idéalisme le plus subversif. Le sentiment que nous avons des choses serait, à l’entendre, l’unique preuve de la vérité ou de l’erreur: «Nous ne croyons pas divin ce qui est contenu dans un livre parce que ce livre est canonique; mais nous croyons qu’un livre est canonique parce que ce qu’il contient est divin, et nous l’avons senti comme on sent la lumière quand on la voit, la chaleur quand on est auprès du feu, le doux et l’amer quand on mange».
C’est la porte ouverte aux vertiges de l’illuminisme et aux folies de la sentimentalité. Ses maximes politiques inquiètent encore plus Bossuet. Le droit du peuple à la souveraineté (Jurieu prétend l’établir d’après l’Ecriture) aura pour terme fatal l’anarchie, la révolution, la décomposition des États. Bossuet développe un robuste plaidoyer pour l’ordre monarchique contre la démocratie instable, tyrannie des factions.
Il se gardait, quand même, d’identifier à Jurieu toute la Réforme. Parmi les protestants, alors comme aujourd’hui, deux tendances se partageaient l’élite: les uns acceptaient dans la Réforme tout ce qui renverse les disciplines traditionnelles; les autres cherchaient à concilier l’esprit de liberté avec la discipline et même avec la hiérarchie, l’unité de gouvernement dans l’Église. Leibniz, plus que personne, aurait voulu ce rapprochement; il espérait de la papauté d’importantes concessions; il mettait en avant, afin de les obtenir, cet argument pratique: «Le parti des protestants est si considérable qu’il faut faire pour eux tout ce qui se peut... Ne vaudrait-il pas mieux, pour Rome et le bien général, de regagner tant de nations, quand on devrait demeurer en différend sur quelques opinions durant quelque temps?»
Il prétendait simplifier la religion, et ainsi la rendre plus universelle. A quoi Bossuet répliquait: «Les protestants, sous prétexte de simplicité, retranchent tous les mystères... Ils ont raffiné et compliqué».
Leibniz, plutôt que de céder, se retranchait dans des ergotages. Il jugeait déraisonnable de se soumettre sans réserve aux décisions du concile de Trente. Mais Bossuet lui opposa, comme une phalange infrangible, ses motifs d’intransigeance: «Une réunion _solide_ est impossible sans établir un principe qui le soit. Or le seul principe solide, c’est que l’Église ne peut errer, par conséquent qu’elle n’errait pas, quand on a voulu la réformer dans sa foi; autrement, ce n’eût pas été la réformer, mais la dresser de nouveau, de sorte qu’il y avait une manifeste contradiction dans les propres termes de cette réformation, puisqu’il fallait supposer que l’Église était et qu’elle n’était pas. Elle était, puisqu’on ne voulait pas dire qu’elle fût éteinte et qu’on ne le pouvait dire sans anéantir la promesse; elle n’était pas, puisqu’elle était remplie d’erreurs».
Il y eut, entre Rome et les princes allemands de la maison de Hanovre, des négociations engagées; il y eut aussi un projet de réunion avec les protestants de la confession d’Augsbourg. La correspondance de Leibniz et de Bossuet continua jusqu’en 1702; ce fut Leibniz qui la rompit. Il déclara que «le ton décisif» de Bossuet l’avait rebuté. Il avançait, disait-il, «des doctrines que je ne pouvais point laisser passer sans trahir ma conscience et la vérité». En fait, des raisons politiques ligotèrent les bonnes intentions des princes; et Leibniz ne voulut engager ni l’Allemagne, ni lui-même dans la voie de la soumission. Il refusa d’abdiquer cette indépendance de jugement qui avait été le pli philosophique de sa pensée. Pas difficile, sinon impossible à faire sans l’humilité du cœur et l’assistance divine. Là où il fut aidé par elles, Bossuet opéra des conversions; sans elles, sa dialectique ardente devait échouer.
* * * * *
Plus il avançait en âge, plus sa vigueur s’animait contre les fausses doctrines. Il ne prévit que d’une façon lointaine le terrible éboulement de la foi et des mœurs au XVIIIe siècle. Mais il voyait les erreurs, autour de lui, renaître, à mesure qu’il les extirpait. Infatigable, il se dressait. Il sentait de plus en plus--était-ce une reprise de ses hérédités chicanières?--le besoin de grabeler des dossiers, d’établir des réquisitoires, de confondre les sophismes, d’éprouver la force de ses arguments. Richard Simon, les casuistes, la Mère d’Agréda--dont le livre lui paraissait extravagant,--les quiétistes, que de beaux coups à donner! L’Église ne retrouvera point, dans les temps modernes, un lutteur comparable à Bossuet, ayant au même degré que lui la science et le goût du combat; mais c’est la bataille du quiétisme qui révéla toute l’énergie de ses puissances guerrières, et parfois leur excès.
VIII
LA BATAILLE DU QUIÉTISME
Ce fut plus qu’une bataille; une formidable guerre qui dura près de deux ans et demi. J’avoue qu’en abordant la vie de Bossuet, j’étais attiré surtout par cette période épique. Il faudrait, pour en configurer les péripéties, un vaste livre. Je vais la resserrer en cinquante-cinq pages. Rude perspective! Elle me contraint à dégager seulement le sens général du conflit, ses origines et son terme, le jeu des adversaires, leurs intentions apparentes ou secrètes.
Avant tout, dans cette affaire, comme en d’autres, on ne doit jamais perdre de vue la fin. Le quiétisme n’était pas un fantôme; cette déviation théologique enfermait de sérieux périls. Or, le quiétisme a succombé; la vérité de la doctrine a eu le dernier mot. La censure du livre de Fénelon fut juste, même nécessaire. Le débat où M. de Meaux gagna sa cause eut la portée d’un _procès de tendance_ plus encore que d’une querelle autour de propositions douteuses. Mme Guyon et Fénelon avaient beau répudier les thèses brutales de Molinos; en affinant ses principes d’erreur, ils les offraient plus dangereux. Ils faisaient prévaloir dans la vie intérieure le sentiment sur la réflexion, l’intuition sur la volonté, la pente à l’abandon sur l’essor actif. Ils prétendaient rendre l’oraison commode; et ils la tournaient en une contemplation passive, possible pour des âmes élues, mais à de rares moments, et dans un état de pur amour presque irréel.