Part 10
A Mme Cornuau comme à Mme d’Albert il répète hardiment: «Communiez tous les jours». Mais il sait Mme Cornuau affamée de tendresse, insatiable de posséder ce qu’elle désire, et il la jette toute frémissante à l’Epoux qui la rassasiera: «Dévorez-le, engloutissez-le, incorporez-vous à lui, et lui à vous..., je vous permets les plus violents transports de l’amour, vous dussent-ils mener à la mort.»
Ces ardeurs spirituelles, il le discerne, en guériront d’autres plus meurtrières; une âme violente comme celle-là ne doit avoir peur ni de trop jouir ni de trop souffrir. Qu’elle se livre à de saintes tristesses en s’unissant à l’agonie du Sauveur: «Si je pouvais vous y enfoncer, je le ferais jusqu’à l’infini. Une main plus puissante vous pousse dans cet abîme immense; laissez-vous y enfoncer sans résistance et sans bornes, encore que vous ne sachiez pas où en sortir... Qu’importe que vous soyez tantôt comme assoupie, et tantôt comme une bête devant Dieu? C’est alors que sa profonde sagesse vous éclairera par quelque coin inespéré et par quelque petite lumière qui, se replongeant tout à coup dans ces ténèbres immenses, vous laissera étonnée, éperdue, et néanmoins, dans un fond très reculé, invisiblement soutenue par un je ne sais quoi qui sera Dieu même.»
Cependant, n’allons pas croire Bossuet éperdu de lyrisme et oublieux du bon sens. Il défend à Mme Cornuau de se lever plus matin que les autres, si cette austérité édifie mal le commun des sœurs. Il la détourne des pénitences excessives; tout au plus autorise-t-il une discipline par semaine ou dans le fort d’une tentation; car ce sont-là moyens, observe-t-il trop justement, qui apaisent le mal sur l’heure, mais l’irritent davantage dans la suite. Elle voudrait se cloîtrer aux Clairets, maison austère, voisine de la Trappe: il s’y oppose et ne lui permet pas même de prendre l’habit religieux, tant que son fils aura besoin de sa tutelle. Il consentit enfin à lui donner le voile au prieuré de Torcy; en faisant profession elle voulut s’appeler sœur Saint-Bénigne. Mme d’Albert mérita la mort d’une sainte, surprise par une attaque d’apoplexie entre deux oraisons, mais dans un état de sérénité merveilleuse, ayant achevé ce qu’il appelait son «purgatoire mystique».
Les lettres à Mme d’Albert, à Mme Cornuau, les réponses aux questions insidieuses de Mme de la Maisonfort ou aux minuties dévotes de Mme Dumans sont loin d’enfermer toute l’œuvre de Bossuet, directeur de conscience. Beaucoup de ses lettres ont été détruites, celles principalement qu’avaient reçues la Mère le Picart et la sœur Subtil de saint Antoine. Mais, outre les lettres à telle ou telle dirigée, il envoyait des exhortations à des communautés tout entières, entre autres aux Ursulines de Meaux. Il composait à leur usage des Psaumes, des paraphrases du _Cantique des cantiques_ en vers français. Il leur destinait ses _Méditations sur l’Evangile_ et le fragment sur sainte Madeleine retrouvé en 1909 à la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg (publié par l’abbé Bonnet), où il a mis tant de fougue brûlante qu’on le prendrait pour un poème de sa jeunesse:
«Que vois-je ici, ô amour! Un spectacle vraiment admirable: Madeleine captive de Jésus, et Jésus captif de Madeleine. Mettant sa tête aux pieds de Jésus, elle se déclare assez sa captive; mais, tenant les pieds de Jésus, elle le fait aussi son captif. Comment tient-elle les pieds de Jésus? Elle les tient par sa bouche, en les baisant mille et mille fois; elle les tient par ses yeux, en les arrosant de ses larmes; elle les tient par ses mains, en les embrassant et les parfumant. «Tout cela n’arrête pas, et il faut des chaînes. Déployez vos cheveux, ô Madeleine, et liez-en les pieds de Jésus. O les chaînes délicates que Madeleine prépare à son vainqueur, qu’elle veut faire son captif! Madeleine, ne craignez pas. Celui qui confesse dans le saint Cantique qu’il laisse prendre son cœur par un seul cheveu de son Epouse pourra-t-il démêler ses pieds du rets de votre chevelure tout entière?...»
Ainsi, Bossuet dilate chez ses filles les hardiesses du saint amour. Il s’applique, en les dirigeant, moins «à détruire qu’à édifier». Ni janséniste, ni quiétiste, vigoureuse et suave, large et pourtant précise, sa discipline veut pour fruits la santé, l’alacrité joyeuse, «l’embonpoint spirituel». Il sait que le Maître a dit: «Je suis venu pour qu’ils aient la vie, et qu’ils l’aient plus abondante». La vie parfaite ne doit pas ressembler à la mort.
VII
BOSSUET ET LES HÉRÉTIQUES
Dès sa jeunesse, en des heures de recueillement semblables à celles où il notait sa méditation sur la brièveté de la vie, Jacques Bénigne avait dû s’interroger: que suis-je venu faire en ce monde? Et, sans doute, il s’était répondu: sauver mon âme, et, à cette fin, être un témoin de la vérité. Devant qui surtout? En face des errants qui la méconnaissaient, des hérétiques et des libertins. Sa profession de foi, au pied de l’autel des Martyrs, signifiait l’intelligence d’une vocation d’apologiste. Seulement, les libertins, Pascal les étreignit dans des colloques si douloureux qu’il paraissait, comme s’il avait été l’un d’eux, sentir la détresse de leur état misérable. Bossuet ne les affronta qu’en des rencontres intermittentes, par de rapides apostrophes. Ils étaient trop loin de lui; leur espèce avait peine à prendre corps devant sa foi. Son gibier, ce fut l’hérésie.
En mesurant contre elle sa force convaincante, il suivait une mission manifeste; il écoutait aussi un attrait spontané. La partie batailleuse de son tempérament se faisait une fête de s’élancer à d’immenses controverses; son imagination le ramenait aux siècles d’un saint Irénée, d’un saint Cyprien, d’un saint Augustin, des grands autoritaires de la foi qui, dans le bouillonnement des sectes et les fureurs du paganisme déclinant, imposèrent, maintinrent l’orthodoxie. Il s’armait de leurs arguments; il invoquait leur exemple.
Mais le premier visage que lui montra l’hérésie resta pour son regard l’essentiel: la face contradictoire, sourcilleuse de la Réforme, avec la ride du fanatisme entre ses yeux irrités.
Les protestants, en France, avaient cessé d’être une puissance politique. Presque partout ils défendaient néanmoins des bastions de résistance morale, le principe sectaire d’une foi qui niait celle du royaume. Hors de France, Leibniz pourra sans exagérer, écrire, en 1700, que le Nord de l’Europe leur appartient. L’Angleterre, après la chute des Stuarts, allait retomber sous leur joug. De Genève à Stockholm ils étendent une lourde tache.
Bossuet, lorsqu’il vint à Metz, trouva une ville agitée par l’hérésie depuis le temps des Albigeois. Les religionnaires messins avaient le nombre, l’influence, l’argent. Beaucoup de médecins, d’avocats, de commerçants étaient de leur parti. Ils siégeaient à l’hôtel de ville; ils dominaient dans la milice. Des receveurs protestants levaient les impôts. Les écoles des religionnaires prospéraient; des prédicants évangélisaient les campagnes; à Metz, quatre ministres assuraient le gouvernement de leur Église. Le plus éloquent, Paul Ferry, était pasteur depuis l’âge de dix-neuf ans; on estimait son savoir, sa probité, ses mœurs honnêtes; une estampe le montre dans sa robe pastorale à larges manches; un col blanc, une barbe en pointe éclairent doucement la mélancolie d’un visage d’apôtre qui aurait pu être un visage de saint. Sa parole avait de l’onction: homme courtois et modéré, il répugnait au fanatisme. Il admettait la discussion avec les catholiques.
Ceux-ci l’acceptaient ou la provoquaient hardiment: les Jésuites, depuis 1622, tenaient à Metz un excellent collège; ils avaient établi dans la cathédrale des conférences contradictoires; ils allaient écouter le prêche des ministres et les ministres assistaient à leurs sermons.
Bossuet n’inventa donc point sa méthode de controverse; mais il la fit plus puissante par la jeune fougue de sa dialectique; il y porta son éloquence et sa charité.
Il visait à rendre aimable aux dissidents la religion catholique, à éviter dans les débats toute violence; car, disait-il, «c’est faire une assez grande peine aux gens que de leur montrer qu’ils ont tort, et en matière de religion». Ferry avait composé un catéchisme où il prouvait, naturellement, que la Réformation avait été nécessaire; avant elle, il l’admettait, on pouvait se sauver dans l’Église romaine; après, on ne le pouvait plus.
Bossuet entreprit de la réfuter, en tirant de ses propres principes des vérités catholiques. L’avertissement conjurait ses adversaires «de lire cet écrit en esprit de paix et d’en peser les raisonnements avec l’attention que méritent des matières de cette importance». «J’espère, appuyait-il, que cette lecture leur fera connaître que je parle contre leur doctrine sans aigreur contre leurs personnes, et qu’outre la nature qui nous est commune, je sais encore honorer en eux le baptême de Jésus-Christ que leurs erreurs n’ont pas effacé».
Le catéchisme de Ferry n’était point une citadelle imprenable. Il déformait le dogme catholique, prétendant, par exemple, que l’Église donne à Jésus-Christ des adjoints en la Rédemption. A quoi Bossuet répondait d’un ton superbe: «Nous confessons et enseignons à la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’une seule goutte de son divin sang, voire même une seule larme et un seul soupir suffisaient à racheter mille et mille mondes». Mais surtout, si l’Église a bien conduit ses enfants jusqu’en 1543, pourquoi ne le saurait-elle plus ensuite? Ferry alléguait que les fidèles, jusqu’alors, étaient ignorants, n’ayant pas eu la révélation de la véritable Église, et que l’Église romaine n’était pas ce qu’elle est devenue depuis. Bossuet, «chargeant, comme disait Montaigne, dans le fort du doute», l’accule à cette évidence: si l’Église est d’institution divine, elle n’a pu cesser d’être et d’_être visible_. Où était-elle avant 1543, sinon dans l’unité catholique? Si elle n’y est plus, c’est qu’elle n’y fut jamais, qu’il n’y a donc point de véritable Église.
Conclusion qui ne gênerait guère les néo-protestants du XXe siècle; mais elle inquiéta le dogmatisme naïf d’un Paul Ferry. Au fond, il sentait mal défendable le paradoxe de la Réforme: avant nous, il n’y avait plus rien. Quoi donc! Le Christ aurait délaissé, presque aussitôt après l’avoir fondée, son Église? Pour la ramener au vrai, il aurait attendu quatorze ou quinze cents ans? Ferry souhaita sincèrement, semble-t-il, le retour à l’unité, sous réserve de maintenir les doctrines qui lui étaient chères; il n’aurait admis ni le catéchisme de Trente, ni l’efficacité intrinsèque des sacrements, ni la Présence réelle, ni la suprématie romaine; en un mot, il serait volontiers redevenu catholique, à condition de rester protestant. Leibniz prendra, plus tard, la même position. C’est pourquoi la réunion des Églises ne pouvait aboutir. Mais Bossuet se comporta jusqu’à la fin, comme si elle était espérable.
A l’égard de Ferry, comme du ministre Claude et de bien d’autres il soutint la modération d’un débat entre honnêtes gens sur le terrain du sens commun et de principes non contestables.
Ses discussions avec Ferry les mirent tous deux sur un pied d’estime, de confiance, même d’amitié. Une de ses lettres marque bien la qualité de leur commerce: «J’envoie apprendre des nouvelles de votre santé et vous supplier de me mander quel jour nous pourrons conférer ensemble. Ce sera, dès aujourd’hui, si votre commodité le permet, sinon, le jour que vous en aurez le loisir. Je me rendrai chez vous et à votre bibliothèque, vous suppliant seulement que nous soyons seuls et en liberté. Songez à votre santé, et croyez que je suis parfaitement à vous».
Bossuet, après chacun de leurs entretiens, en notait l’abrégé, pour que Ferry pût le relire. Nous avons ainsi la substance de leurs explications. Bossuet l’amenait presque à reconnaître: «Les dogmes de l’Église catholique, sur lesquels roule la dispute, laissent entiers les fondements du salut». Mais Ferry, soudain, avait peur de trop concéder:
«Au cas où ceux de la religion accorderaient que la doctrine catholique ne détruit pas les fondements du salut, prétendra-t-on, après cet aveu, les pouvoir obliger par là à professer la religion catholique?»
Bossuet se défendit d’en avoir eu la pensée. L’Eucharistie gênait leur entente. Mais Ferry convint à la longue que «sur la transsubstantiation les catholiques raisonnaient plus conséquemment que les luthériens». Bossuet, tout joyeux de cette victoire, s’écria: «Puisqu’on a pu convenir de cet article, il y a grande espérance de s’accorder dans les autres points». Sur les prières pour les morts, Ferry avait déjà confessé, dans son catéchisme, que nos pères, avec cette croyance, avaient pu se sauver. La _justification_ les arrêta davantage. Ferry finit par le comprendre: la question était dans des mots ou dans des choses de néant.
Pourtant il ne se convertit point. Un homme d’âge, ministre considéré, à moins d’un miracle intérieur, change difficilement de religion. Il avait peur devant les fanatiques du parti. Ceux-ci le rangeaient parmi les suspects qu’ils dénommaient «les accommodeurs». Des lettres anonymes, des pamphlets paralysaient sa bonne volonté. On lui présenta un mémoire, souscrit de dix-huit ou vingt ministres, et avouant «qu’on peut se sauver dans l’Église romaine». Il refusa d’y souscrire. «Jamais, déclarait-il, je ne me séparerai de mes frères et collègues. Je ne quitterai jamais rien de la vérité. Tout ce que je promets à MM. de l’Église romaine est d’ouïr les adoucissements ou éclaircissements qu’ils me voudront donner sur les controverses, puis de leur en dire mon sentiment, en bonne conscience, toujours sans aucun engagement.»
Avant de mourir, écrivant ses dernières dispositions, il ne recommandait rien davantage que le manuscrit de sa réponse à M. Bossuet (la réponse à la réfutation du catéchisme). Et il demandait que son corps fût «mis en repos au cimetière de ceux de la religion dont il a toujours fait et espère faire profession jusqu’à la mort.»
Malgré tout, Bossuet n’avait point perdu son temps avec lui. De leurs disputes il conclut que l’entêtement des calvinistes tenait pour beaucoup à l’ignorance de la vérité. Donc il devait la leur faire connaître par des écrits et non seulement par des colloques. De là sortit l’_Exposition de la doctrine de l’Église catholique sur les matières de controverse_, le plus important de ses livres, si l’on en considère les effets immédiats et la diffusion éclatante. Il fut traduit en italien, en allemand, en anglais, en flamand. Jurieu, après l’avoir défini «le livre le plus doux, le plus sage, le plus modéré qu’on puisse imaginer», se prit à gémir sur «les grands et funestes ravages faits par lui dans la cité sainte». Beaucoup de protestants accusèrent Bossuet «d’astuce», soutenaient qu’il avait «plâtré» ou tronqué la religion catholique, pour la rendre plus acceptable.
En fait, l’_Exposition_ dégage dans une parfaite limpidité la croyance de l’Église sur les points où «ces Messieurs de la religion prétendue réformée» la défiguraient. Il justifie les dogmes, au nom de la tradition, en partant des données de la foi que les calvinistes admettaient comme les catholiques. Mais il expose, il ne prouve pas.
Pour les protestants aussi, trois ans après, en 1682, il composa son _traité de la communion sous les deux espèces_. Ils objectaient _la coupe_ comme un obstacle à la réunion des Églises. Bossuet s’éleva contre la fausse importance qu’on y mettait: «Il semblerait que tout le christianisme consiste à recevoir les deux espèces du Sacrement! On ne parle plus que de cette raison de rupture; et nous entendons dire de tous côtés qu’on pourrait s’accommoder sur tout le reste». Il remontra sans peine que la liberté d’user d’une seule des deux espèces ou des deux correspondait même à la pratique des premiers siècles; car des martyrs, des saints ont communié avec le seul pain et n’en ont pas moins reçu tout le sacrement. Il inclina, dans la suite, à croire possible, pour les régions converties, le rétablissement de la coupe.
Mais préparer des conversions ne suffisait pas; il fallait soutenir «les réunis», les protéger, parfois les nourrir. Devant une assemblée de charité, prêchant sur _les souffrances_, Bossuet lançait aux catholiques cette admonition: «Vous dirai-je la honte de l’Église? Non, ces pauvres catholiques n’ont pas d’habit, ils n’ont pas de nourriture... Le désespoir ne rendra-t-il pas à l’hérésie ces hommes que lui enleva l’Église? Ah! si ce malheur arrivait, nous rendrons compte de ces âmes».
Une femme admirable, Alix Clerginet, avait fondé une communauté de douze sœurs ouverte «à tout ce qu’elle pouvait contenir de filles religionnaires ou juives qui s’y viendraient réfugier pour être instruites dans la doctrine de vérité et dans une piété vraiment chrétienne». Bossuet fit pour elle un règlement dont plusieurs articles représentent toute sa prudence et sa largeur d’esprit: «Pendant quinze jours, quand une fille arrivera, personne d’une autre religion ne pourra l’entretenir ni la voir. Après quinze jours, elle sera soumise à un examen; l’évêque ou son vicaire général s’assurera de ses dispositions. Les sœurs devront instruire ces filles avec patience, avec une charité sincère, en s’humiliant avec elles... On les formera au travail, elles resteront en apprentissage jusqu’à ce qu’elles soient aptes à entrer en condition ou à se marier. Si quelqu’une d’entre elles venait à faillir, elle trouvera un asile chez une personne charitable...»
Il s’occupait aussi des juifs, relégués au bout de la ville, dans le quartier Saint-Ferron, où leurs familles s’entassaient en des maisons de cinq à six étages. Certains jours, ils étaient contraints d’assister, dans la cathédrale, aux conférences qui leur étaient destinées. La file des chapeaux jaunes et des houppelandes pouilleuses se dégorgeait par les mêmes rues; les huées des gamins les escortaient. Bossuet ne semble avoir aperçu chez Israël que l’énigme de sa déchéance, signe d’un châtiment indicible. Il s’étonnait à l’aspect «de ce peuple monstrueux qui n’a ni feu ni lieu». Mais il accueillait avec une dilection évangélique les juifs convertis.
L’un d’eux, Raphaël Lévy, devenu prêtre de l’Oratoire, sous le nom de Louis de Byzance, lui narra l’aventure du faux prophète, Sabbati Izebhi, lequel se fit adorer à Smyrne, à Constantinople, à Jérusalem, comme le vrai Messie. Les juifs vendaient tout pour le suivre; de Metz, des députés de la synagogue se rendirent à Andrinople pour mettre à ses pieds leurs présents. Ensuite ils apprirent que leur Messie s’était fait musulman; le sultan l’avait nommé capitaine avec une belle solde; mais, comme il continuait à vouloir jouer son rôle messianique, on le mit en prison, où il mourut.
En démontrant aux juifs de Metz que toutes les prophéties étaient consommées en Jésus, seul vrai Messie, Bossuet décida quelques-uns à recevoir le baptême. Nous avons dit sa bonté persévérante pour l’instable Charles de Veil. Or, Veil avait un frère puiné dont Louis XIV avait été le parrain et qui prit, baptisé, le nom de Louis de Compiègne. Celui-ci fut nommé interprète des langues orientales à la bibliothèque du Roi. Bossuet, à Versailles, l’admit aux conférences d’exégètes, d’historiens, de théologiens qu’il présidait familièrement, au «petit concile». Comme son frère aîné, Louis de Compiègne passa en Angleterre, émigra de croyance en croyance.
Chez les Anglicans eux-mêmes, les livres de Bossuet firent des conversions. Milord Drummond, comte de Perth, lui voua une admiration si enthousiaste qu’il lui écrivait: «Ah! Monseigneur, j’achèterais avec joie trois heures d’entretien avec vous en allant nu-pieds jusqu’à Meaux et demandant mon pain tout le chemin.» Mais, quand il le pouvait, Bossuet aimait beaucoup mieux aborder les hérétiques dans des entretiens que par l’entremise des livres. Il disait, non sans hyperbole: «Par les écrits rien n’avance; au lieu que la vive voix tranche court.» Sa méthode réussissait, éclairer les intelligences, exposer la vérité et non contredire les opinions. «Rien n’est plus nécessaire que la douceur, qui seule peut nourrir la charité». Il eut des rapports avec l’anatomiste danois, Nicolo Stenon qui, deux ans après, abjura la foi luthérienne à Florence. Un petit-neveu de Stenon, Winslow, luthérien aussi, devait, en octobre 1699, abjurer dans la chapelle de M. de Meaux: et il prit le nom de Bénigne.
Les deux frères Dangeau lui durent infiniment, le cadet surtout, Courcillon qui, sans lui, ne serait jamais devenu catholique. Trois mois plus tard, Turenne abjura, et, peu après, son neveu, le comte de Lorge. Bossuet ne s’employa pas seul à séparer Turenne du calvinisme; mais leurs entretiens pesèrent fortement sur sa détermination. Sa nièce, Mlle de Duras, hésita jusqu’en 1678. Elle prit son parti, quand elle eut assisté, chez la comtesse de Roye, le 1er mars, à la conférence de Bossuet avec M. Claude, président du consistoire de Charenton.
M. Claude avait combattu, en 1661, au synode de Nîmes, dont il était le modérateur, un projet de _réunion_; il avait empêché, autant qu’il l’avait pu, la conversion de Turenne. C’était un tempérament de missionnaire plébéien et rude, mais avec beaucoup de souplesse et un parfait empire sur lui-même. Il résista d’abord au projet d’une conférence, enfin se piqua d’honneur et accepta ce duel courtois. La dispute se concentra sur la question de l’autorité dans l’Église. Tous deux en écrivirent la relation; celle de M. Claude est prolixe, languissante. Bossuet reprit là son invariable argument: l’Église vraie doit être visible; il faut, pour la reconnaître, des signes et des moyens extérieurs, donc une autorité. Les ministres enseignent, au rebours, que cette Église visible peut cesser d’être sur la terre, qu’elle peut errer dans ses décisions; que croire en elle c’est croire à des hommes. Si elle décide quelque chose, doit-on se soumettre sans examiner? M. Claude dut reconnaître que non. «Alors, objecta Bossuet, un particulier, une femme, un ignorant, quel qu’il soit, peut croire et doit croire qu’il lui peut arriver d’entendre mieux la parole de Dieu que tout un concile et que tout le reste de l’Église.» Alors, il y a autant de religions que de têtes...
La conférence, commencée à trois heures, n’était pas terminée à sept. L’auditoire, composé principalement de huguenots, soutenait d’une silencieuse ardeur la dialectique de M. Claude. Bossuet réservait pour la fin la plus grave de ses questions: «Je lui demandai si un fidèle qui recevait pour la première fois des mains de l’Église l’Écriture sainte était obligé à douter, et ensuite à examiner si le livre qu’elle lui mettait en main était vraiment inspiré ou non. Si le fidèle examine et doute, il renonce à la foi, et il commence la lecture de l’Évangile par un acte d’infidélité; et, s’il ne doute pas, il reçoit donc sans examiner l’autorité de l’Église qui lui présente l’Évangile.»
M. Claude répondit: «Le fidèle n’est pas infidèle ni incrédule; il ignore. Les fidèles, en cet état, n’ont qu’une simple persuasion humaine fondée sur la déférence qu’ils avaient pour leurs parents.»
«S’ils n’ont qu’une persuasion humaine, dis-je, ils n’ont qu’une persuasion douteuse; donc ils doutent de ce qui est, selon vous, tout le fondement de la foi.»
Bossuet analyse l’acte de foi par lequel nous croyons l’Écriture Sainte comme parole de Dieu. Acte qu’inspire le Saint-Esprit; mais de quel moyen extérieur le Saint-Esprit se sert-il pour nous faire croire l’Écriture Sainte? «Je dis que c’est l’Église, son autorité. Dès le symbole on parle au chrétien de l’Église universelle et on la lui propose à croire sans lui parler de l’Écriture; il faut qu’il croie que l’Église ne se trompe pas en lui donnant cette Ecriture; comme il en reçoit l’Écriture, il en reçoit d’elle-même l’interprétation.» Ici, M. Claude décocha la plus dure flèche de son carquois, une objection, d’ailleurs, qui pouvait se retourner contre la foi protestante elle-même: