Bossuet

Part 9

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Bossuet se mit en devoir de combattre les superstitions, les habitudes vicieuses des campagnards. En chaire, il les tançait crûment. Mais, chez des paysans, qui, hors de la terre, du lucre et des contentements charnels admettent peu de choses, le premier point est de vaincre l’ignorance. A cette fin, il voulait d’abord former des prêtres instruits; le séminaire retint sa sollicitude. Il releva les conférences ecclésiastiques, désigna, quand il le pouvait, les sujets à traiter. Tous les ans, au mois de septembre, il tenait à l’évêché un synode diocésain. Il s’enquérait des maîtres d’école et des lieux où on en manquait. Il écrivait, en 1686, à Mme de Beringhen:

«On me propose, il y a longtemps, de faire à Faremoutiers un établissement d’une école de filles et d’y envoyer la sœur Bérin qui est capable d’enseigner la jeunesse. On me fait entendre que vous voulez bien donner un logement, quelques pains toutes les semaines et du bois... _Véritablement, ce sera un bien inestimable de pouvoir procurer une école aux filles qui sont très mal instruites._»

Il ne manquait jamais, aux fêtes importantes, d’officier dans sa cathédrale et d’y prêcher. Toutefois, en temps de carême, il parlait, chaque dimanche, tantôt dans une paroisse de Meaux, tantôt dans une autre. Il créait des groupes de dames charitables et veillait au bon état des hôpitaux.

Il composa un catéchisme admirablement clair et méthodique; il le divisa en trois parties: l’une pour les enfants qui commencent, l’autre pour les plus avancés, la troisième, pour le commun des fidèles. Comme plus tard, Fénelon, il s’attachait à l’histoire des liturgies, expliquant les fêtes et les rites: car il se rendait compte que l’éloignement des pratiques tient, pour une lourde part, à l’inintelligence des cérémonies. Il ne perdait aucune occasion de les commenter, spécialement lorsqu’il administrait la Confirmation. Il la donnait quelquefois, le même jour, à six cents, à douze cents enfants.

Il vivait en harmonie constante avec son chapitre. Dès sa venue, il avait affirmé aux chanoines que sa maison serait leur maison; et ce ne fut pas dans sa bouche une vaine parole. Mais il força les dignitaires du chapitre à ne plus s’habiller en violet ou en rouge, à porter la soutane noire.

Parmi ses diocésains, il se proposait de rétablir les bonnes mœurs et de faire régner la concorde. Meaux fut agité près d’un an par une chanson anonyme où les membres du présidial étaient cruellement daubés. On sut enfin que l’auteur était un magistrat, le président en l’élection. D’où un scandale énorme, des brouilles entre les familles, des menaces de procès. M. de Meaux fit si bien qu’à la longue il apaisa cette grave affaire, décida toutes les parties à signer un accord; «et ce fait, dit Ledieu, il a donné à dîner à toute la compagnie qui s’est bien réjouie et ont tous bu à la santé les uns des autres. Il a assemblé les curés pour leur donner avis de l’accommodement, et les exhorter à entretenir cette paix dans l’esprit des peuples.»

Toutes ses charges d’évêque n’arrivaient pas à ralentir son activité d’apologiste, l’ardeur de ses polémiques. S’il voyageait, les livres s’empilaient dans son carrosse. A table, à la promenade il lisait, annotait, méditait; il préparait ses ouvrages de vive voix, avec les gens doctes qui lui rendaient visite. Et il travaillait, exactement, une partie de la nuit. Après un premier sommeil qui était de quatre ou cinq heures, il s’éveillait de lui-même. Nous l’imaginons, dans les nuits froides, couvert de deux robes de chambre, engagé jusqu’à la ceinture dans un sac de peau d’ours, les oreilles sous sa calotte, ses besicles sur le nez. Il récitait Matines et Laudes, puis reprenait son travail. Tout, dès la veille, était disposé près de son bureau: son sac de papiers, ses livres, ses portefeuilles. Dès qu’il sentait la fatigue, il se recouchait, se rendormait sans peine.

Évêque, Bossuet pourra, jusqu’à la fin des temps, être offert en modèle à tous les évêques. Une régularité si soutenue devient de l’héroïsme, comme une longue patience tourne au génie; et l’on ne voit pas ce qui lui manqua, si ce n’est, comme à Fénelon, de dures péripéties qu’il eût énergiquement surmontées.

En même temps, cet évêque demeurait un homme simple se réjouissant de la belle mine des pêches et des melons à Germigny, envoyant à son neveu des nouvelles de ses chiens.

Hors de son diocèse, d’autres théâtres, comme on eût dit alors, appelèrent à un plus vaste déploiement ses qualités de chef.

Après l’affaire de la régale et les agitations qu’elle prolongeait depuis sept ans, le clergé crut devoir tenir plusieurs assemblées. Celle de Saint-Germain, présidée par François de Harlai, plat personnage et gallican fanatique, adressa au roi un hommage de servile attachement:

«Comme Votre Majesté, Sire, surpasse par son zèle et son autorité tous ceux qui ont été devant nous, nous sommes si étroitement attachés à elle que _rien_ n’est capable de nous en séparer.»

Prises à la lettre, ces dispositions pouvaient mener au schisme. Les dissentiments avec le Saint-Siège s’irritaient, se multipliaient. Certains parlaient d’élire _un patriarche des Gaules_. Louis XIV réunit à Paris dix archevêques et quarante évêques pour les consulter sur ces points:

«Que faut-il penser du droit de régale? _Appartient-il au Pape d’en juger?..._»

Il les invitait donc à définir l’indépendance du pouvoir civil et l’étendue de la puissance pontificale sur les choses spirituelles, les biens ecclésiastiques. Un prince ivre de son prestige risquait d’être induit à dresser contre la suprématie romaine une religion nationale. Mais Louis XIV gardait un profond attachement à l’unité catholique. Son bon sens discernait quelle opposition remueraient les Ordres mendiants dévoués au Pape; une France schismatique renierait toutes ses traditions. D’ailleurs, l’ensemble du clergé opinait ainsi dans le procès-verbal qui termine l’assemblée de 1681:

«Chacun a témoigné que le clergé de France, ayant toujours conservé un grand respect pour le Saint-Siège, une fidélité inviolable au roi, une fermeté inébranlable pour la conservation des droits et des libertés de l’Église gallicane, il fallait demeurer dans cet esprit qui avait rendu l’Église de France si auguste.»

Quand Bossuet accepta d’ouvrir l’assemblée de 1681-1682, il se garda d’imiter l’archevêque de Reims, Le Tellier, qui, dans celle de 1681, avait chargé par un réquisitoire fougueux la cour de Rome.

Bossuet, en son privé, jugeait librement les prétentions romaines, celles que soutenaient les apologistes ultramontains; il les estimait, au temporel, inadmissibles:

«Quelle puissance souveraine, écrivait-il au cardinal d’Estrées, voudrait se donner un maître qui lui pût par un décret ôter son royaume?» Et à l’abbé de Rancé:

«Le Pape nous menace de constitutions foudroyantes et même, à ce qu’on dit, de formulaires nouveaux. Une bonne intention avec peu de lumières, c’est un grand mal dans de si hautes places.» Mais il se proposait le maintien ferme de cet équilibre: «en parlant des libertés de l’Église gallicane, en parler sans aucune diminution de la vraie grandeur du Saint-Siège; d’autre part, les expliquer de la manière qu’entendent les évêques, et non de la manière qu’entendent les magistrats.»

Il lut en petit comité son discours à MM. de Paris, de Reims et de Tournay. L’archevêque de Paris suggéra qu’à l’endroit où l’orateur déclarait qu’il fallait tout supporter plutôt que de rompre avec l’Église romaine, mieux aurait valu mettre: plutôt que de rompre avec l’Église. Bossuet refusa ce changement «comme introduisant une espèce de division entre l’Église romaine et l’Église en général». Et, ajoute-t-il dans une lettre au cardinal d’Estrées, «tous furent de mon avis, même celui qui avait fait la difficulté».

Dans son discours Bossuet sut négliger les querelles transitoires, certifier des principes qui ne peuvent pas vieillir. L’Église gallicane est, en un sens, morte à présent, et son éloge résonne pour nous comme une lointaine oraison funèbre. Mais Bossuet a raison de ne la voir belle que dans son tout, l’Église catholique. Toute beauté réclame l’unité; or le mystère de l’unité remonte à la promesse qu’a reçue Pierre du Seigneur même:

«L’Église qui porte en son sein, dans ce secret principe d’orgueil qu’elle ne cesse de réformer dans ses enfants, une éternelle semence de division, n’aurait point de beauté si elle ne trouvait dans son unité des moyens de s’y affermir quand elle est menacée de division... Tout concourt à établir la primauté de Pierre, oui, tout jusqu’à ses fautes qui apprennent à ses successeurs à exercer une si grande puissance avec humilité et condescendance.»

Aussi, tous les évêques, au sein d’une assemblée, doivent-ils agir dans l’esprit de l’unité catholique, «en sorte que chaque évêque ne dise rien, ne fasse rien, ne pense rien que l’Église universelle ne puisse avouer».

Par contre, il remémore les justes considérations de saint Bernard: «Tout est à vous, tout dépend du Chef, mais c’est avec un certain ordre. On ferait un monstre du corps humain si on attachait immédiatement les membres à la tête; c’est par les évêques et les archevêques qu’on doit tenir au Saint-Siège.»

Le plus saint des pouvoirs doit accepter des bornes. L’assemblée de 1682 prétendit les définir dans les quatre articles, dont la substance était: l’Église a plénitude de puissance sur les choses spirituelles et qui concernent le salut, mais non sur les choses temporelles et civiles.

En fait le patrimoine temporel de l’Église assurait, pour une forte part, son indépendance spirituelle. La lettre où le clergé sollicitait Innocent XI d’approuver sa soumission au Roi dans les empiètements de la régale reçut en réponse un bref indigné. Le Pape flétrissait l’abdication du clergé devant les puissances civiles:

«Nous n’avons pu lire sans horreur cette partie de votre lettre où vous dites que vous abandonnez vos droits, et que vous les transmettez au roi; comme si vous étiez les maîtres et non les gardiens des Églises qui vous sont confiées, comme si les Églises elles-mêmes et leurs droits spirituels pouvaient être abandonnés au pouvoir temporel par les évêques qui devraient eux-mêmes se réduire en servitude pour leur liberté.»

Les libertés gallicanes, Fénelon n’aura pas tort de les appeler des «servitudes». Pour moins dépendre du Pape, les évêques se vouaient à embrasser les genoux du roi.

Si le clergé avait répliqué au bref, le conflit pouvait s’aigrir jusqu’à une scission néfaste. Bossuet obtint de l’assemblée qu’on n’y répondrait pas. Selon Ledieu, il approuvait médiocrement la déclaration des quatre articles; il savait trop que le Saint-Siège en allait être ulcéré. Colbert suggéra ce manifeste; il entraîna le Roi qui tendait à faire déclarer son indépendance temporelle. Bossuet, pour ne point le blesser, consentit à rédiger les articles; et il défendit la déclaration, quand l’édit du Roi, enregistré au Parlement, devint une doctrine obligatoire dans tout le royaume.

Il s’appuyait sur la tradition gallicane et sur les canons de l’Église. Mais le danger d’une intrusion du temporel dans le spirituel semble lui avoir échappé. Il était plus soucieux de prescrire des limites au pouvoir spirituel; une pensée exclusive le dominait; il craignait les suites que les doctrines ultramontaines produisaient dans les pays hérétiques, l’argument qu’elles opposeraient aux conversions.

Il ne tint donc pas, comme il l’aurait voulu, la balance égale entre les droits du Saint-Siège et ceux de l’Église gallicane ou du Roi. Son action modératrice ne s’en exerça pas moins efficacement; elle fut une des digues massives contre lesquelles se brisa l’esprit de schisme. Mais il aurait pu mieux dégager l’Église des servitudes politiques. Le cardinal d’Estrées, d’un ton amical, lui reprochait «de trop faire l’évêque». Nous estimerons qu’alors il ne le fit pas assez.

Il le fit avec un éclat de soleil couchant, dans une autre assemblée du clergé, celle de 1700, où sa présence ne lui ménagea que des triomphes. Son discours du 26 août proposait à la fois la condamnation des jansénistes qui semaient leurs doctrines par une infinité de libelles et celle des molinistes dont il dénonçait les thèses pélagiennes, le probabilisme et les maximes relâchées. Il parla comme étant le docteur de l’assemblée. «C’est notre Père (de l’Église)» disait l’archevêque de Reims. Tous les avis qu’il émettait «passaient du bonnet». Son intransigeance coupait court «aux tortillements, aux biais, aux embrouillements». Il répandait autour de lui la sécurité d’un simplisme lucide: «Vous voyez, Messeigneurs, exposait-il, la claire décision de ces choses combien elle est aisée et qu’il y a peu de difficulté.»

Sur la question de l’usure, certains voulaient ne pas condamner sans réserves. M. de Meaux invoqua les conciles de Vienne et de Carthage; il n’accorda au prêt usuraire aucun quartier. Les théologiens modernes seraient moins rigides.

La censure du clergé fut rendue publique le 4 septembre. Elle atteignit surtout les jésuites. Le péril janséniste, aussi grave, plus grave peut-être que les mollesses des casuistes, semble avoir moins inquiété Bossuet. Il savourait tout ensemble la joie de «voir fleurir la bonne doctrine» et celle de se sentir si valide, jeune comme à trente ans, au sortir de ce concile qu’il avait préparé en travaillant jour et nuit, pour être l’âme de toutes les décisions.

Ledieu le montre au lever du roi, et y recevant mille compliments sur la censure. «Ensuite, il a dit sa messe aux Récollets où il a donné la communion à Mme la Duchesse de Bourgogne, puis s’en est venu dîner chez lui, où s’est trouvée une troupe d’ecclésiastiques et d’abbés ne cessant de lui applaudir.» Puis, il assiste au Conseil (le Roi l’avait nommé conseiller d’État). «C’est ainsi que M. de Meaux _est à tout_, et qu’après avoir paru sublime théologien, il devient magistrat et homme de robe.»

* * * * *

Pour trancher avec l’abbesse de Faremoutiers un épineux conflit de juridiction, M. de Meaux mettait en branle cet argument d’autorité: «Je ne crois pas, au surplus, que vous trouviez rien que vous puissiez opposer au titre d’évêque qui se soutient seul.» Mais, hors des conjonctures critiques, le prélat n’aimait guère brandir sa crosse. Il était moins soucieux de gouverner dans le détail les nombreux couvents du diocèse que de soutenir en leur vie spirituelle des âmes choisies, celles qui sollicitaient sa direction.

Tout le monde répète que Bossuet fut un directeur de conscience admirable. On sait peu qu’il accomplissait humblement le ministère de la confession. Sur sa manière de confesser, Mme Cornuau nous révèle des choses émouvantes. Nous l’avons vu, d’après elle, écouter trois heures, avec une rare patience, une pauvre fille laborieuse dans ses aveux. Au moment de donner l’absolution, «il demeurait assez de temps les deux mains levées sur la tête (de sa pénitente), dans un silence profond; et quand il prononçait les paroles du sacrement, il semblait que c’était Dieu même qui parlait par sa bouche, tant il en sortait d’onction». S’il la sentait gênée par des fautes humiliantes à dire: «Hélas! ma fille, murmurait-il, que craignez-vous? Vous parlez à un père et à un plus grand pécheur que vous».

Chez les personnes que Bossuet dirigea, une singularité nous frappe: ce sont toutes des religieuses ou des femmes sur le seuil du cloître. Aucune mondaine, aucun homme de la cour ne mit habituellement sa conscience entre ses mains. Les protestants qu’il mena jusqu’à l’abjuration ne le prirent pas ensuite pour directeur.

Les avis qu’il donne au Roi, au maréchal de Bellefonds, à quelques autres, sont comme la consultation d’un grand médecin appelé dans un cas difficile et qu’on ne dérange plus. Le motif principal d’une clientèle aussi restreinte, il faut le chercher dans l’étendue extraordinaire de ses occupations. Un pénitent, et combien plus! la plupart des pénitentes exigent d’un directeur qu’il ait du temps pour eux, qu’il suive leurs états d’âme, comme s’il n’avait rien d’autre à faire. Fénelon, à cet égard, devait être un directeur beaucoup plus recherché. Voyez ses lettres au marquis de Seignelai; il entre dans la minutie de ses faiblesses intimes; il l’avertit que, s’il veut se préserver des rechutes, il devra défendre à ses domestiques de lui remettre les messages d’une femme trop aimée. L’analyste anatomise si bien les misères du cœur que son pénitent trouvera du plaisir à repasser avec lui par les sentiers où il s’égara. De même, sa lettre à Mme de Maintenon, lorsqu’elle lui demanda un exposé de certains défauts qu’il surprenait en elle, est un chef-d’œuvre de tact, de perspicacité insinuante, de franchise, d’habileté sans courtisanerie (Elle en fut mortifiée quand même).

Bossuet, au contraire, n’a ni le goût ni le loisir d’épousseter jusque dans les petits coins une conscience «angoisseuse» ou raffinée. Il s’y dévoue cependant; il compatit «aux peines» de ses filles; il leur indique les moyens de s’en guérir. Mais elles sentent bien qu’il passe loin au-dessus d’elles; ou s’il s’abaisse à leur mesure, n’est-ce point une aumône de simple charité?

Elles sont, d’ailleurs, assez peu nombreuses, et trois seulement donnent l’impression de natures très personnelles: Mme Cornuau, Mme d’Albert, Mme de la Maisonfort. Mme Cornuau disait d’elle-même, pesant ses qualités et ses défauts:

«J’ai l’esprit plus réfléchissant qu’une autre, l’imagination vive, en un mot une prodigieuse activité; une conscience timide, même portée au scrupule, et un amour-propre qui veut toujours se complaire en son ouvrage et s’assurer de faire quelque chose». Ledieu la dépeint, à tort ou à raison, comme une femme remuante, un peu la mouche du coche à l’évêché. On ne saurait mettre en doute la sincérité de son attachement pour M. de Meaux. Elle lui était dévouée, corps et âme. C’était, d’autre part, une passionnée que le veuvage exaspérait, acharnée contre elle-même, si son confesseur l’eût laissé faire, jusqu’à «se déchiqueter, comme disait Bossuet, à se mettre en pièces». Quand elle lui confiait ses peines charnelles, il n’insistait pas «sur ces sortes de questions qui ne peuvent qu’échauffer l’imagination». Selon lui, si on était obligé d’en parler ou d’entendre ces aveux, il fallait «ne tenir à la terre que du bout du pied.»

Mme d’Albert vivait beaucoup plus resserrée en elle-même, née pour l’immobilité contemplative, s’examinant avec des scrupules infinis, torturée par des idées noires. La discipline de Port-Royal, dont elle et sa sœur, Mme de Luynes, avaient absorbé le poison, la figeait dans la crainte, sous le poids de l’inflexible Justice. Des infirmités multiples l’affligeaient; elle devint presque aveugle. La maladie du scrupule ne put briser en elle un élan vers Dieu d’une pureté vraiment céleste. Naïve et sainte dans sa tendresse pour son directeur, bien qu’elle s’en fît un tourment: chaque fois qu’elle recevait une lettre de lui, avant de l’ouvrir, elle priait à son intention. Elle le lui disait, et il l’approuvait, sans songer quelle délicatesse un peu morbide se cachait sous cette piété charmante.

Mme de la Maisonfort ne surgit dans la correspondance de Bossuet que les dernières années, au moment où, retirée à la Visitation de Meaux, elle semblait se dégager de la passivité quiétiste. Mais elle restait ce qu’elle fut toujours: une coquette, visant à plaire, préoccupée de s’attirer l’affection des autres plus qu’à se donner ingénument; elle savait la puissance de son charme et se résignait mal à ne plus l’exercer. Elle posait à M. de Meaux des questions sur l’amitié dont la comblaient certaines religieuses; devait-elle se garder de rendre jalouses celles qui lui étaient le plus attachées? A quoi l’évêque répondait d’une façon rude, voire sèche:

«Il ne faut guère avoir d’égard à de semblables jalousies, et l’on se doit beaucoup plaindre soi-même quand on s’y assujettit.»

Mais une de ses compagnes lui avait dit un jour à propos de ses sentiments pour elle: «Vous devez remarquer que je ne suis pas bien maîtresse du sensible.» Que voulait dire par là cette amie? Car Mme de la Maisonfort n’observait dans sa conduite «qu’une grande réserve et une grande modération». M. de Meaux bouscule ces équivoques: «Il la faut estimer de savoir si bien gouverner le sensible que la connaissance n’en vienne pas jusqu’à vous.» Pourtant, oppose-t-elle avec son ingénieuse dialectique féminine, «vous êtes convenu que je peux avoir des manières affables, ouvertes et attirantes». L’homme de Dieu renverse l’amour-propre, comme un vase fêlé qu’il briserait d’un léger choc. «Le tout par rapport à Dieu et au bien des autres, non pour s’attacher les personnes.»

Mme de la Maisonfort ne fut qu’une dirigée d’_occasion_. Au lieu qu’il a suivi près de vingt ans Mme d’Albert morte en 1699, et, davantage, Mme Cornuau. Il répondait à leurs lettres avec une assiduité qui n’était pas seulement d’un père, mais d’un ami. Peut-être déposa-t-il en elles ces réserves d’humaine tendresse qu’un homme d’âge, intérieurement lié à une austère solitude, veut enfin placer en des cœurs sûrs.

Il recevait, on s’en doute, de leur affection beaucoup moins qu’il ne leur donnait. Il les armait contre leurs inquiétudes, les poussait dans les chemins du sublime amour, réprimait chez l’une des agitations indiscrètes et relevait l’autre de ses abattements.

Ses principes de direction n’avaient rien de systématique. Il appliquait à chacune de ces âmes _la cure_ (c’était son mot) qui paraissait lui convenir. Pour une religieuse qui se privait des sacrements, il indiquait: «Je croirais en général qu’il faut _la traiter comme une malade_ et songer à guérir son esprit blessé en lui expliquant les miséricordes de Dieu.»

Mme Cornuau et surtout Mme d’Albert étaient aussi deux malades; le bon médecin leur prescrivait un traitement simple, approprié à leurs maux. Mme d’Albert est obsédée par l’angoisse de sa misère, suspendue sur le gouffre du désespoir; il ne se lasse pas de l’encourager; il s’évertue à détruire ses scrupules, bien qu’ils renaissent sans fin, mais, sans la brusquer, d’une main toujours douce et pitoyable. Il veut la convaincre que jamais elle ne le fatiguera; et pourtant elle mettait sa patience à d’étranges épreuves:

«Dieu exerce votre patience à expliquer vos peines, et peut-être un peu la mienne à y répondre et à dire la même chose.»

Parfois il s’attendrit sur ses crises affreuses:

«Ces noirceurs dans l’esprit avec des peines si aiguës dans le corps, ah! mon Dieu! c’en est trop.» Mais, qu’au lieu de s’irriter contre ses détresses, elle les néglige de son mieux; qu’elle laisse «couler ces dispositions de l’humeur mélancolique», même celles qui la soulèvent contre Dieu. «Dieu est, et vos mouvements ne lui peuvent rien ôter.» Qu’elle ne revienne plus aux mêmes embarras, «sous d’autres couleurs». Qu’en se confessant elle ne tremble plus à l’idée d’un péché omis: «Il ne faut tenir pour péché mortel que l’on soit tenu de porter à la confession que ceux où l’on est certain, jusqu’à en jurer, que l’on a pleinement consenti.»

Dans ses lettres, point d’idéologie ni de préceptes durs. La direction, pour lui, ne doit pas se tourner en dissertation. Ses conseils à Mme d’Albert s’abrègent en cette large formule de guérison: «Marchez en tout à dilatation de cœur.» Qu’elle s’abandonne aux impressions de l’amour divin. «Ce n’est pas le plaisir d’aimer, c’est aimer que je veux», disait-elle par un raffinement d’abnégation. Qu’elle aime donc, et qu’elle pleure des larmes spirituelles, si elle a besoin de pleurer. «Laissez dissoudre votre cœur en larmes. Il n’est pas besoin de savoir pourquoi vous pleurez, non plus que de demander (si l’on aime), pourquoi l’on aime...»

Par dessus tout, que rien ne la rebute de la Communion fréquente. C’est le remède absolu, efficace même si on ne le sent pas agir, et qu’il ne faut pas interrompre, même dans l’illusion de se mortifier.