Bijou

Part 9

Chapter 93,773 wordsPublic domain

--M. de Clagny, naturellement!...--cria joyeusement Bijou qui s'élança dehors;--il avait dit à grand'mère que, s'il pouvait, il viendrait lui demander à déjeuner...

--Et il a pu!...--fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall;--on le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny!...

Et, plus aigrement encore, il ajouta:

--Il faut croire que nous lui plaisons!...

La vue des chevaux qui s'arrêtaient devant le perron le désarma, et il dit, avec admiration:

--Mâtin!... quels chevaux!... et joliment menés!... il n'y a pas à dire, il a la ligne, le bonhomme!...

* * * * *

Après le déjeuner, Pierrot déclara qu'il avait mal au pied. C'est au bout des doigts que ça lui faisait mal... il ne savait pas ce que c'était...

--Je le sais bien, moi,--dit Jean de Blaye:--c'est qu'il a des chaussures trop courtes...

--Trop courtes?...--fit M. de Jonzac,--mais c'est impossible!...

Après un instant de réflexion, il ajouta avec effroi:

--A moins que ses pieds n'aient encore grandi!...

Jean se mit à rire.

--C'est probablement ce qu'ils ont fait!... dans tous les cas, ses doigts sont retroussés du bout et regrimpés les uns sur les autres, j'en suis sûr!... il n'y a qu'à regarder ses pieds pour s'en rendre compte... il y a partout des bosses... ça ressemble à des sacs de noix!...

M. de Jonzac répondit:

--Je vais lui faire acheter aujourd'hui des chaussures...

--Je crois, mon oncle, qu'il vaudrait mieux l'envoyer prendre mesure à Pont-sur-Loire... il doit y avoir un cordonnier possible...

Madame de Bracieux dit:

--M. l'abbé y va justement tantôt pour porter une lettre à l'évêché, et savoir la réponse... il pourrait l'emmener?

--Alors...--fit Bijou,--on prendrait l'omnibus et Jeanne et moi nous irions aussi... nous avons des courses à faire...

--Lesquelles?...--demanda la marquise.

--Mais du crêpe, d'abord!... du crêpe pour Jeanne... et puis, des crayons et des couleurs qui me manquent... enfin, un tas de choses!...

M. de Clagny proposa:

--Voulez-vous que je vous emmène tous?... j'ai affaire à trois heures à Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous ramènerai... c'est mon chemin pour rentrer à la Norinière...

--Oh! quel bonheur!...--fit Bijou ravie;--moi qui n'ai jamais été en mail!... vous voulez bien, grand'mère?...

Madame de Bracieux semblait hésiter, elle dit:

--C'est que, à Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire là-dessus un effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j'ai peur qu'on ne trouve pas ça correct...

Bijou se récria:

--Oh! grand'mère!... pas correct!... avec M. de Clagny?...

--Oui, avec moi!...--appuya le comte, dont le visage s'était brusquement attristé,--il n'y a pas de danger... je ne suis pas compromettant, moi!...

Madame de Bracieux répondit, sincère:

--Évidemment, non!... mais on est si méchant à Pont-sur-Loire...

--Oh! grand'mère!--supplia Bijou,--ne nous privez pas d'un plaisir auquel vous ne voyez, vous, aucun mal, à cause des gens de Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu!...

--Tu as raison!... allez donc, mes enfants, puisque ça vous amuse, et qu'il n'y a, comme tu le dis très bien, aucun mal à se distraire ainsi.

--Est-ce qu'il y a une toute petite place pour moi?...--demanda Rueille.

--Pour vous, et pour d'autres encore--répondit M. de Clagny:--nous ne sommes que six, jusqu'à présent...

La marquise se tourna vers Bertrade:

--Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites?...

Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et sembla contempler attentivement le parquet:

--Paul les surveillera très bien!...

Bijou s'avança:

--Je demande qu'on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M. Sylvestre qui vient me donner ma leçon d'accompagnement... il monte l'avenue...

La marquise regarda par la fenêtre et dit:

--Le malheureux!... il arrive à pied, par cette horrible chaleur?...

--Il arrive toujours à pied, grand'mère!...

--Cinq kilomètres, ce n'est pas énorme!... fit Henry de Bracieux.

Bijou se tourna vers lui:

--Pour toi, qui les fais en voiture, non!...

--Bah!... à la chasse, on en fait bien d'autres!...

--Mais on s'amuse, à la chasse!... c'est tout différent! je sais bien que moi, si j'osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M. Sylvestre...

--Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd'hui?...--dit M. de Clagny.

--Je crois bien que je le veux!... vous êtes très bon de m'offrir ça!... parce que, vous savez, il n'est pas joli, joli, mon professeur d'accompagnement!... et il n'ornera pas votre mail!...

--Croyez-vous que je me soucie de ça?... je ne suis pas snob, Bijou!... pas snob du tout!...

--Mais...--dit Jean de Blaye,--il n'est pas si mal, ce garçon!... il a des yeux délicieux!... des yeux d'une limpidité et d'une douceur extraordinaires...

Bijou répondit en riant:

--Je n'ai pas remarqué ça... mais quand même ce serait, ça ne se voit pas beaucoup sur le haut d'un mail, des yeux!... et il est drôlement habillé... avec des vêtements trop étroits et qui plaquent... et des grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noyé!...

Un domestique annonça:

--Monsieur Sylvestre est là...

Madame de Bracieux demanda:

--A-t-on prévenu Joséphine?...

--Oui, madame la marquise... Joséphine est chez mademoiselle...

Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit:

--Non... ne viens pas! quand je sens quelqu'un là, quelqu'un d'autre que Joséphine, je ne fais rien de bon!...

Au moment de sortir, elle ajouta:

--A trois heures, j'arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre...

Quand Bijou entra dans sa chambre, Joséphine, la vieille gouvernante qui avait élevé deux générations de Bracieux, travaillait près de la fenêtre, tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait le pupitre et tirait le violon de sa boîte.

A la vue de la jeune fille, ses yeux très bleus s'éclairèrent encore, devenant infiniment pâles dans son visage coloré. C'était un garçon de vingt-huit ans, très maigre, très gauche et assez misérablement vêtu, mais dont la physionomie intéressait par on ne savait quoi de tourmenté et de sympathique.

--Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre!--dit Bijou qui lui tendit la main--et on ne vous a pas encore apporté à boire!...

Allant vers la porte de sa chambre, elle appela:

--Joséphine!... veux-tu dire qu'on apporte... quoi, au fait?... qu'est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre?... de la bière, de la limonade, du vin, quoi?... je ne me souviens jamais!...

--Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous êtes trop bonne, mademoiselle, de vous occuper ainsi de...

Denyse l'interrompit:

--J'ai oublié de rapporter de Pont-sur-Loire la musique que vous m'aviez dit de prendre!... vous allez me gronder...

Il répondit, d'un ton effaré:

--Oh!... mademoiselle, vous gronder!... moi!...

--Oui... vous!... si vous ne me grondez pas, vous avez tort!... voyons?... qu'est-ce que nous jouons?... Ah!... j'oubliais!... je vais vous demander de vous mettre d'abord au piano... et de m'accompagner une bête de romance que j'apprends...

--Quelle romance?...

--_Ay Chiquita!..._ c'est grotesque, n'est-ce pas?... mais nous avons un vieil ami qui adore ça... et qui m'a demandé de le lui chanter...

--Mon Dieu!... _Ay Chiquita..._ ça n'est pas autrement grotesque... ça est devenu rengaine, voilà tout!...

Il ajouta, en regardant la musique:

--Ah!... vous le chantez dans un ton élevé... je me disais aussi...

--Oui!... je le chante en haut... c'est encore plus vilain!... Dieu!... que je voudrais avoir une voix grave!... c'est si beau, les voix graves!... seulement il n'y en a pas!...

--Elles sont rares, mais il y en a...

Bijou secoua la tête...

--Je n'en ai jamais entendu...

--Eh bien, vous pourriez en entendre une...

--Où donc?...

--Au théâtre de Pont-sur-Loire, tout simplement... oui... mademoiselle Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et très jolie, ce qui ne gâte rien...

--Elle a une belle voix?...

--Très belle!... je l'entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans compter les répétitions avec orchestre... eh bien! je ne m'en lasse jamais...

--Ah!... est-ce qu'elle chanterait dans une soirée, savez-vous?...

--Mais certainement... elle chante quelquefois à Pont-sur-Loire...

--Je demanderai à grand'mère de la faire venir... où demeure-t-elle?...

--Rue Rabelais... je ne sais plus le numéro... mais elle est connue...

Après un silence, le musicien demanda:

--Pourquoi ne viendriez-vous pas l'entendre au théâtre?... cela vous intéresserait bien plus...

--Grand'mère ne voudrait jamais!...

--Je sais bien qu'à Pont-sur-Loire la société ne va pas au théâtre... c'est mal vu... mais il y a pourtant des circonstances... ainsi tenez... dans quinze jours, il y a une représentation pour les blessés... organisée par les Dames de France... tout le monde ira...

--Et on jouera des choses convenables?...

--Oh!... un opéra-comique quelconque... et des morceaux quelconques aussi... seulement je suis sûr que Lisette Renaud sera au programme... et souvent!... c'est ce que nous avons de mieux au théâtre...

--Vous ne buvez pas, monsieur Sylvestre?...

Bijou s'approcha du plateau qu'on venait d'apporter, et, servant le jeune homme, lui tendit gentiment un verre qui s'embuait au contact de la boisson glacée, en disant:

--Vous n'avez plus trop chaud pour boire, au moins?... c'est si froid, cette limonade!...

Il prit le verre d'une main qui tremblait un peu et resta le bras allongé, la bouche entr'ouverte, regardant Denyse avec une admiration passionnée.

Alors elle dit en souriant:

--Monsieur Sylvestre, voilà que vous êtes encore sorti!...

Le teint déjà rouge du jeune homme se colora plus violemment encore; il avala son verre d'un trait et, se précipitant au piano:

--Commençons, mademoiselle!... commençons!...

Et il joua la ritournelle très courte de la romance en hésitant un peu, comme si ses doigts refusaient d'agir. C'était si visible que Denyse lui demanda:

--Qu'est-ce que vous avez?... vous n'êtes pas en forme, aujourd'hui?...

--Mon Dieu, mademoiselle, je... il fait si chaud!...

Un peu myope et ne se servant jamais de lorgnon, elle se penchait au-dessus de lui pour lire, et parfois effleurait de son buste la joue et les cheveux du musicien dont le trouble augmentait. Ses yeux se voilaient, ses doigts mous glissaient à côté des touches, et Bijou répéta, surprise:

--Positivement, vous n'êtes pas en forme!...

--Je vous demande infiniment pardon, mademoiselle... je... je ne sais pas ce que j'ai...

Elle dit en riant:

--Moi non plus, je ne le sais pas!...

Et, comme il quittait le piano, elle le fit se rasseoir.

--Non!... si vous le voulez bien, j'étudierai encore deux ou trois vieilles chansons?...

Et elle recommença à déchiffrer, s'inclinant pour mieux voir, tandis que, pâle à présent, les mains moites et les oreilles bourdonnantes, le pauvre garçon la suivait tant bien que mal.

Quand l'heure fut passée, Bijou alla prendre son chapeau dans sa chambre, et revint le mettre devant la glace du petit salon.

Et comme, au lieu de rentrer son violon dans sa boîte, M. Sylvestre la regardait lever les bras et cambrer sa taille onduleuse en un gracieux mouvement, elle lui dit:

--Dépêchez-vous!... nous vous emmenons à Pont-sur-Loire... ou plutôt M. de Clagny, un de nos amis, vous emmène sur son mail...

Voyant qu'il ne comprenait pas, elle reprit:

--Une grande voiture... où l'on peut tenir beaucoup de monde...

Il demanda, éperdu:

--Et vous y serez?...

--Et j'y serai... oui, monsieur Sylvestre...

De sa boîte, il avait tiré un bouquet de myosotis et de roses de haie qui inclinaient leurs petites têtes déjà fanées. Il le tendit timidement à Bijou...

--En venant, mademoiselle... je... je me suis permis de cueillir ces fleurs pour vous...

Elle les prit, et après les avoir respirées longuement, les passa dans sa ceinture en disant:

--Je vous remercie d'avoir pensé à moi!...

Il descendit, suivant pas à pas Bijou, heureux, oubliant sa misère. Et lorsqu'il apparut sautillant derrière elle, sa boîte à violon à la main, M. de Clagny dit à Jean de Blaye:

--C'est vrai qu'il a une bonne tête, le musicien!...

Le mail venait d'arriver au perron; la marquise appela:

--Bijou!... j'ai une commission à te donner!... tu iras chez Pellerin, le libraire et tu lui demanderas... tiens, non, au fait!... envoie-moi Pierrot...

--Pierrot!--dit Denyse, qui revint dans le vestibule,--grand'mère te demande...

Le petit fit la grimace:

--Je parie que c'est pour une commission?... et les commissions, c'est pas mon fort!...

Et tandis que Bijou et les autres grimpaient sur le mail, il alla trouver madame de Bracieux:

--Vous m'appelez, ma tante?...

--Oui... tu iras chez Pellerin... sais-tu ce que c'est que Pellerin?...

--Le libraire?...

--Oui... tu lui demanderas de ma part un roman de Dumas qui s'appelle _le Bâtard de Mauléon_... Pourquoi me regardes-tu avec cet air ahuri?...

--Parce que je ne vous ai jamais vu lire de romans... et que...

--Tu ne me verras pas non plus lire celui-là!... c'est pour le curé auquel je l'ai promis... il adore Dumas et il ne connaît pas _le Bâtard de Mauléon_... tu retiendras bien le titre?

--Oui, ma tante...

--Tu es sûr?... tu ne veux pas que je te l'écrive?

--Pas la peine...

--Tu l'oublieras?...

--Pas de danger!.....

Il s'élança tête baissée sur le mail, écrasa plusieurs pieds, manqua de défoncer la boîte à violon de M. Sylvestre, et s'excusa en disant:

--Ah! mon Dieu!... j'ai chahuté le petit cercueil!...

XI

Levée toujours la première, Bijou descendait vers sept heures et faisait à l'office et à la laiterie son tour de maîtresse de maison.

Sauf Pierrot, qui circulait quelquefois, les yeux bouffis de sommeil, dans les corridors, elle ne rencontrait jamais personne, et elle fut très étonnée ce matin-là de se heurter à M. de Rueille, qui sortait de la bibliothèque un livre à la main. De tous les habitants de Bracieux, il était le plus paresseux; aussi demanda-t-elle en riant:

--Comment!... Vous avez déjà fini de dormir?...

--C'est-à-dire que je n'ai pas commencé!...

--Ah bah!...

--Non... et comme j'avais lu tous mes bouquins de là-haut, je suis venu en prendre un autre pour achever ma nuit...

Bijou montra le soleil qui entrait à flots par la fenêtre ouverte:

--Votre nuit?...

--Oh!... pour moi, sauf en cas de chasse ou de départ quelconque, il fait nuit jusqu'à dix heures au moins!...

--Et vous allez vous recoucher?...

--A l'instant même...

--Mais c'est fou!...

--C'est au contraire très sage... d'autant plus que, quand on n'est pas de bonne humeur, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de se terrer...

--Vous n'êtes pas de bonne humeur?...

--Non!...

--Et pourquoi ça?...

Paul de Rueille hésita un instant et répondit:

--Je n'en sais rien...

--Le fait est--dit en riant Bijou--qu'hier, pendant notre course à Pont-sur-Loire, vous n'avez pas été très aimable...

--C'est votre faute!...

--Ma faute!... à moi?...

--A vous...

--Mais comment ça?...

--Je vous le dirai si ça vous plaît...

--Ça me plaît... mais pas maintenant... parce qu'on m'attend à la laiterie...

Il demanda, l'air inquiet:

--Qui ça?...

Sans remarquer cette inquiétude, Bijou répondit:

--La femme des vaches...

M. de Rueille répliqua, un peu pointu:

--Allez vite, en ce cas!... je ne voudrais pas que la femme des vaches attendît à cause de moi...

Denyse proposa:

--Vous devriez venir voir les fromages?...

--C'est ça qui doit être gai!... Non!... vrai!... vous n'avez pas peur que je m'amuse trop, dites, mon petit Bijou?...

--Vous vous amuserez toujours autant que dans votre lit!... à relire quelque vieux bouquin que vous devez savoir par coeur?... oh!... vous le savez par coeur, j'en suis sûre!... il n'y a dans la bibliothèque que des classiques ou des vieux rossignols... depuis que je suis là, il n'entre plus un livre, ni rue de l'Université, ni à Bracieux, tellement grand'mère a peur que je ne fourre dedans mon nez... et elle a bien tort, grand'mère, d'avoir peur de ça!... jamais je n'ouvrirais un livre qu'on m'aurait défendu d'ouvrir, jamais!...

--Grand'mère craint toujours que vous ne fassiez ce que ferait une autre jeune fille!... vous êtes une si surprenante exception, Bijou!...

--Oui, je suis une exception, un ange, tout ce que vous voudrez... mais venez avec moi, ou laissez-moi m'en aller, voulez-vous?... je n'aime pas à me faire attendre...

M. de Rueille posa son livre sur une console et dit:

--Mon Dieu!... je veux bien aller avec vous!...

Il suivit sans parler Bijou qui trottinait devant lui. Elle était si gentille, allant et venant à travers les grands seaux pleins de lait, son chapeau de paille enroulé de dentelle planté à la diable sur ses cheveux blonds; son petit peignoir de batiste rose relevé très haut, par une grande épingle de nourrice en argent.

Quand elle eut vérifié, ordonné, disposé toutes choses sans plus s'occuper de son cousin que s'il n'existait pas, alors seulement elle se tourna vers lui, souriante:

--Et maintenant... s'il vous plaît que nous allions nous promener, je suis à vos ordres...

Elle tourna dans une des allées qui menaient aux avenues, et ajouta:

--Je vous écoute...

--Vous m'écoutez?... qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?...

--Je croyais que vous deviez me raconter pourquoi vous étiez hier de si mauvaise humeur... vous disiez que c'était par ma faute...

Il répondit, embarrassé:

--C'est que... vous aviez eu... enfin, vos façons, votre manière d'être... n'étaient pas du tout ce qu'elles sont habituellement... ni ce qu'elles devaient être!...

--Ah!... qu'est-ce que j'ai donc fait?...

--Mais, d'abord, vous avez mis une insistance... singulière à faire monter avec nous Bernès sur le mail, lorsque nous l'avons rencontré... Pourquoi cette insistance?...

--Dame!... il est assez naturel, quand on rencontre quelqu'un à pied... à un kilomètre de l'endroit où l'on va soi-même en voiture, de lui offrir de l'emmener... c'est le contraire, il me semble, qui serait singulier!...

--Soit!... mais alors, c'était M. de Clagny qui devait offrir une place dans sa voiture...

--Il n'y pensait pas!...

--Ou bien il ne se souciait pas de le faire!... vous lui avez forcé la main...

--Allons donc!... il adore M. de Bernès!... l'autre jour, il a passé une demi-heure à me chanter sur tous les tons ses louanges...

--Ah!... c'est probablement ce qui vous a rendu si aimable pour lui?...

--Ai-je été si aimable?...

--Certes!... d'habitude, vous ne lui accordez pas la plus légère attention, au petit Bernès... et hier, vous n'aviez d'yeux que pour lui...

--Je ne m'en suis pas aperçue...

--En vérité?... alors, vous êtes la seule!... c'était à ce point que je me suis demandé si ce n'était pas tout bonnement avec l'idée de me tourmenter que vous faisiez ça!...

Bijou leva sur M. de Rueille son beau regard lumineux et demanda:

--Pour vous tourmenter?... et en quoi cela peut-il vous tourmenter que je sois aimable pour M. de Bernés?...

--En quoi?...--balbutia M. de Rueille très gêné,--mais je viens de vous le dire... je ne suis pas... nous ne sommes pas habitués à vous voir faire ainsi des frais... pour un jeune homme, surtout!... Non... c'est vrai... j'étais stupéfait... je le suis encore...

Elle dit, gentiment:

--Et moi je suis désolée de vous avoir contrarié... oui... je vous assure... vous comprenez, je n'avais jamais regardé beaucoup M. de Bernès... je voulais voir si toutes les jolies choses que M. de Clagny m'en avait dites étaient exactes... alors, je m'occupais de lui... vous me pardonnez?...

Sans répondre, M. de Rueille reprit:

--Avec Clagny, vous avez aussi une façon d'être choquante!... il est vieux, c'est convenu!... mais enfin, il n'est pas encore assez croulant pour autoriser de telles libertés...

--Qu'est-ce que vous appelez des libertés?...

--Tantôt vous avez l'air de l'admirer, d'être en extase devant lui... tantôt vous le câlinez ridiculement comme hier...

--Hier?... j'ai câliné M. de Clagny?... moi?...

--Vous!...

--Mais à quel propos?...

--Quand vous vouliez à toute force passer en mail dans la rue Rabelais... et du diable si je sais pourquoi, par exemple!... c'est bien la plus sale rue qui soit!... sans compter que vous pouviez nous faire casser le cou... oui... parfaitement!... c'était dangereux comme tout, cette fantaisie!... le petit Bernès lui-même, qui est pourtant un des plus jolis imprudents que je connaisse, a essayé de vous dissuader de passer par là...

Entre les cils de Bijou courut la petite lueur bizarre qui éclairait parfois ses yeux, et elle dit en souriant:

--C'est vrai... il était enragé pour empêcher de passer par la rue Rabelais, M. de Bernès!... on aurait cru qu'il avait peur de quelque chose?...

--Il avait peur de se démolir, parbleu!... comme moi... comme l'abbé... comme Pierrot lui-même... et je ne comprends pas comment le père Clagny a cédé à votre caprice... car il était responsable de la petite Dubuisson, de Pierrot, et de vous... pour ne pas parler de nous autres!...

--Avez-vous fini de me gronder?...

--Je ne vous gronde pas...

--Ah! par exemple!... faisons la paix, voulez-vous?...

Se dressant sur la pointe des pieds et tendant vers lui son petit bec frais, elle demanda:

--Embrassez-moi?...

Il recula brusquement.

--Oh!--fit Bijou stupéfaite et attristée,--oh!... vous ne voulez pas?...

Il dit, mal à l'aise, cherchant les mots qui ne venaient pas:

--Je ne veux pas... je ne veux pas?... pas ici... c'est ridicule!... je ne comprends pas que vous ne trouviez pas ça ridicule!...

Secouant sa tête ébouriffée, elle fit voler les bouclettes de son front et répondit, très douce:

--Non... je ne trouve pas ça ridicule du tout!...

Puis, au lieu de continuer sa promenade, elle rebroussa chemin et rentra sans plus parler.

* * * * *

En arrivant dans sa chambre, M. de Rueille y trouva sa femme qui l'attendait en lisant une lettre qu'elle lui tendit:

--Voici la lettre que je viens de recevoir du docteur Brice... je trouvais que Marcel n'était pas très bien depuis quelque temps...

--Pas très bien, Marcel?... cet enfant qui mange et boit plus que moi, dort comme un sabot, et pousse comme un champignon?... Ah! elle est forte celle-là!... et quelle maladie lui découvre-t-il, cet excellent Brice?...

--Aucune...

--C'est encore heureux!...

--Mais il lui ordonne la mer...

--La mer?... à ce gosse qui crève de santé, au point d'en être insupportable?...

--Voyez ce qu'il dit...

M. de Rueille murmura:

--Voyons ce qu'il dit?...

Et, résigné, il commença la lecture de la lettre, très longue, dans laquelle le docteur indiquait la mer comme le meilleur remède aux petits troubles nerveux que ressentait l'enfant.

Et il répéta, narquois:

--Alors... il ressent des troubles nerveux, Marcel?... et pour ces troubles, dont personne, sauf vous, ne s'aperçoit, nous quitterions Bracieux, où cet enfant s'épanouit dans un air exquis,--son air natal, en somme,--et nous irions camper sur quelque plage stupide?... Ah! non!... vous avez parfois des idées malheureuses!...

Encore crispé de son explication avec Bijou, ému à la pensée de ne plus la voir, il parlait sec et essayait de rire, d'un rire qui sonnait faux.

Bertrade le regarda:

--Je n'ai pas voulu--fit-elle doucement--vous dire tout de suite la vérité... j'espérais que vous la devineriez... vous ne la devinez pas un peu?...

Il répondit, vaguement inquiet:

--Non... pas du tout!...

--Eh bien... vous aviez raison tout à l'heure... non seulement Marcel, ainsi que ses frères, est mieux à Bracieux que partout ailleurs, mais encore il n'est pas malade...

Comme M. de Rueille taisait un mouvement, elle continua paisiblement,

--C'est son père qui est malade... qui a besoin de changer d'air... et qui en changera...

Il balbutia:

--En vérité, je ne sais ce que vous voulez dire?...

Nettement, elle répondit:

--Je dis qu'il faut que vous quittiez Bracieux pour quelque temps... tenez-vous à ce que je dise aussi pourquoi?...

--J'y tiens!...