Bijou

Part 10

Chapter 103,770 wordsPublic domain

--Vous avez tort!... vous savez que jamais je ne me suis occupée de ce que vous faites ou ne faites pas... le jour où il vous a plu de vous distraire, j'ai accepté, sans protester, toutes vos... distractions...

Il dit, convaincu:

--Je sais que vous avez toujours été une femme indulgente et bonne... et je vous en suis très reconnaissant...

--Il n'y a pas de quoi!... je n'ai eu, à être ce que j'ai été, aucun mérite... Ce qu'on appelle «la trahison» d'un mari me semble une très petite chose pour un bien grand mot!... à moins d'être un saint... ou un infirme...--et je n'eusse souhaité épouser ni l'un ni l'autre...--un mari est toujours exposé à ces accidents-là... peut-être vous sont-ils arrivés plus souvent qu'il n'eût fallu... je n'en sais rien...

--Mais je vous assure...

Il s'arrêta, ne sachant que dire, et Bertrade reprit en souriant:

--Qu'est-ce que vous m'assurez?... je vous assure, moi, que je vous parle sans aigreur et sans rancune de toutes ces choses... et que je ne vous en aurais jamais parlé si je ne vous voyais pas aujourd'hui très imprudent... je sais bien que vous êtes un brave garçon... et que Bijou ne court aucun danger... mais je sais aussi à quel point elle est... affolante... et je vois que, après ce pauvre petit Giraud, vous êtes le plus sérieusement affolé...

--Eh bien! c'est vrai... je suis affolé!... mais, comme vous le dites vous-même, il n'y a aucun danger... et, que je parte ou que je reste, ça ne changera rien...

--Si!... en restant vous deviendrez sûrement ridicule... et probablement malheureux... je vous parle en amie... allons-nous-en, croyez-moi!...

--Mais quand nous reviendrions... dans deux mois... car nous reviendrions, n'est-ce pas, dans deux mois, au plus tard... les choses en seraient exactement au même point...

Elle répondit étourdiment:

--Non... ça sera tout différent!... dans deux mois elle sera mariée... ou presque...

--Mariée!...--fit M. de Rueille abasourdi, mariée!... Jean l'épouse?...

--Mais non... Jean ne l'épouse pas!... encore un, celui-là, qui ferait bien de filer!...

--Alors... si ce n'est pas Jean... je ne vois pas... ce n'est pas Henry, je présume?...

--Non plus... Henry comprend bien qu'il ne peut pas, avec ce qu'il a, épouser Bijou...

--Alors qui est-ce?... qui?...

--Mais ce n'est personne... de précis...

--Vous avez parlé, au contraire, comme si vous affirmiez une chose précise... vous avez dit: «Dans deux mois, elle sera mariée... ou presque...» Qu'entendiez-vous par là?... pourquoi ne voulez-vous pas le dire?... on vous l'a défendu?... c'est une confidence?...

--Non... c'est... une supposition... je vous promets que ce n'est que ça...

--Et cette supposition, vous ne voulez pas me la dire?...

--Non...

Après un silence, elle reprit:

--J'ai montré à grand'mère la lettre du docteur... notre départ lui fait beaucoup de peine... elle adore les enfants!... et puis, elle aime que Bracieux soit très meublé...

--Et elle a coupé dans les troubles nerveux de Marcel, grand'mère?... ça m'étonne d'elle, qui est si fine!...

--Si elle n'y a pas «coupé», comme vous dites, du moins elle me l'a laissé croire... à tout à l'heure... je vais m'habiller pour le déjeuner...

M. de Rueille s'approcha de sa femme et demanda timidement:

--Vous m'en voulez?...

--Moi?... et pourquoi vous en voudrais-je de ce que vous ne pouvez pas empêcher?... vous êtes dans la même situation que Jean... que M. Giraud... qu'Henry... que le professeur d'accompagnement... que Pierrot... et que tous ceux que nous ignorons... sans parler de l'abbé, qui, à présent, apparaît toujours dans le voisinage de Bijou...

--Oh!...

--Parfaitement!... seulement, lui, il est inconscient... il subit, sans savoir ni pourquoi ni comment, le charme que subissent tous ceux qui s'approchent de Bijou... je suis bien sûre que lui aussi va être chagrin du départ... sans parvenir à s'expliquer précisément la cause de son chagrin... Tenez!... on sonne... je ne vais pas être prête!... allez-vous-en!...

* * * * *

--Pierrot!--demanda la marquise après le déjeuner, quand tout le monde fut réuni dans le hall,--tu ne m'as pas donné mon livre, hier?...

Pierrot, qui causait avec Bijou, se retourna effaré:

--Quel livre, ma tante?...

--Le roman de Dumas... pour le curé...

--Ah! bon!... je n'y pensais déjà plus!...

--Tu as oublié la commission?...

--Pas du tout!... seulement Pellerin ne l'avait pas!...

--Oh!... lui qui a toujours tout ce qu'on veut!...

--Ben, pas ça!... et, bien mieux... il n'a pas l'air de connaître ce livre-là!...

--Allons donc!...

--Mais non!... et il est têtu, le mâtin!... il ne voulait absolument pas que ça fût du père... Machin... comment donc déjà?...

--Dumas!...

--Dumas... c'est bien ça!... et il répétait tout le temps: «Je connais mon Dumas, peut-être bien!... et jamais ce livre-là n'a été de lui!...» enfin, il m'a promis de le chercher tout de même et de l'envoyer s'il le trouve...

--Voici,--dit M. de Rueille qui triait le courrier arrivé pendant le déjeuner,--une lettre qui vient de votre libraire, grand'mère... sans doute il n'a rien trouvé...

--Ouvrez-la, Paul, voulez-vous?...

Rueille déplia la lettre et lut:

«Madame la marquise,

«Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu demande.

«Désireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos principaux confrères et même envoyé une dépêche à Paris, mais on nous répond que _le Bâton de M. Molard_ n'existe pas et n'a jamais existé en librairie.»

--_Le Bâton de M. Molard?_--interrogea la marquise qui ne comprenait pas,--qu'est-ce que c'est que ça?...

Et, tout à coup, elle s'écria, abasourdie:

--Ah!... _Le Bâton de M. Molard_, c'est _le Bâtard de Mauléon_... en langage de Pierrot!... j'avais raison de vouloir écrire le titre... il n'a pas voulu!...

M. de Jonzac leva vers le ciel un regard éploré et dit, à moitié riant, à moitié pointu:

--Il est indécrottable, cet animal!...

Très rouge, Pierrot répondit, vexé:

--On est comme on peut!... et d'abord j'étais abruti hier!... nous avions manqué verser en entrant à Pont-sur-Loire...

--Verser?... demanda madame de Bracieux, verser?... et comment ça?...

--Parce que Bijou a eu l'idée saugrenue de passer en mail dans la rue Rabelais... et que M. de Clagny y a passé, le vieux fou!...

--Eh! là!--fit la marquise--veux-tu, s'il te plaît, parler plus respectueusement de mon vieil ami Clagny!...

--Il n'a guère de plomb dans la tête, pour son âge, votre vieil ami!... il pouvait nous tuer!... sans compter que nous en avons fait, du potin, dans la rue Rabelais!... le mail raclait les trottoirs... les gosses couraient sous le ventre des chevaux... la trompette faisait arriver des petites femmes à toutes les fenêtres, qui poussaient des petits cris... c'était pas embêtant, d'ailleurs!... il y en avait des très jolies... s'pas, Paul?...

Comme M. de Rueille, l'air préoccupé, ne répondait pas, il se tourna vers l'abbé:

--S'pas, m'sieu l'abbé?...

L'abbé Courteil répondit, sincère:

--Je ne sais pas... je n'ai pas remarqué...

Pierrot ne se tint pas pour battu:

--Ben! Bijou les a remarquées, elle pour sûr!... car ce qu'elle les dévisageait!... et avec des petits pistolets d'yeux brillants...

--Moi?--fit Bijou dont le fin visage se colora brusquement,--moi?... mais tu rêves!... je n'ai rien vu!... j'avais bien trop peur!...

La marquise demanda:

--Peur de quoi?...

--Mais de verser, grand'mère!... Pierrot a raison... nous avons manqué verser...

--Il a raison aussi quand il dit que tu avais une idée saugrenue d'aller en voiture à quatre chevaux dans cette malheureuse petite rue... comment t'a-t-elle poussé, cette idée-là?...

Bijou regarda Jeanne Dubuisson, qui, très rouge aussi, les yeux fixés à terre, écoutait la discussion sans y prendre part, et répondit:

--Mon Dieu!... je ne sais vraiment plus!... je crois que M. de Clagny racontait que ses chevaux étaient mis au bouton... qu'il les ferait tourner dans une assiette... alors, comme la rue Rabelais est un peu étroite et tortueuse, j'ai dit: «Je parie que vous ne passez pas rue Rabelais...»

Pierrot protesta:

--C'est pas ça du tout!... tu as dit: «Passons donc par la rue Rabelais, ça m'amusera de voir ça!...» et comme il hésitait... car faut lui rendre cette justice qu'il a hésité... tu as insisté tant que tu as pu...

--Mais--fit M. de Jonzac, voyant que Denyse paraissait agacée,--quel intérêt veux-tu que ta cousine ait eu à passer là plutôt qu'ailleurs?...

Pierrot répondit, perplexe:

--Je me l'demande!...

Puis, sautant sur une autre idée:

--Par exemple, un qui n'avait pas l'air content de passer là, c'est M. de Bernès!... je ne sais pas pourquoi... mais il faisait une tête!... Seigneur!... quelle tête!...

Henry de Bracieux se mit à rire et dit:

--Je le sais bien, moi, pourquoi il faisait une tête, ce pauvre Bernès!... il avait peur d'être grondé...

--Grondé?...--demanda naïvement Bijou, qui ouvrait tout grands ses yeux clairs, tandis que le joli visage habituellement si tranquille de la petite Dubuisson s'empourprait de nouveau,--grondé?... pourquoi?...

Et, comme le silence se faisait profond et embarrassant, elle proposa:

--Veux-tu venir faire un tour, Jeanne?...

--Je vais avec vous!...--déclara Pierrot.

Mais Bijou l'écarta de la main:

--Non... nous sommes très bien comme ça... tu nous gênerais!...

Et, descendant les marches du perron, elle dit à Jeanne, qui la suivait un peu effarée:

--Je sais bien pourquoi tu as eu l'air déconcerté comme ça!... c'est que tu t'es souvenue de cette histoire d'une actrice... dont j'ai oublié le nom... et que M. de Bernès connaît... moi, je ne me rappelais rien... alors, j'étais bien tranquille!... vois-tu que j'avais raison, quand je te disais que tu avais tort d'écouter les histoires de la mère Rafut?...

Jeanne répondit, pensive:

--Je te l'ai dit déjà... tu as toujours raison!...

* * * * *

Après le départ de Bijou, les hommes avaient peu à peu quitté le salon.

Dès qu'elle fut seule avec madame de Rueille, la marquise demanda:

--Dis-moi, Bertrade?... Paul faisait une drôle de tête, à déjeuner...

Ne voulant ni approuver ni mentir, la jeune femme répondit:

--Trouvez-vous?...

--Je trouve!... et toi aussi!... et, en vous regardant tous les deux, une idée m'est venue...

--Voyons cette idée?...

--C'est que mon petit Marcel n'est pas plus malade que moi... et que la lettre que tu m'as montrée ce matin n'est qu'un prétexte pour emmener d'ici ton mari... est-ce vrai?...

Trop franche pour nier, elle dit:

--C'est vrai!...

--Alors... tu es jalouse?... et jalouse de Bijou?...

--Pas jalouse... oh! pas du tout!... mais inquiète...

--De Bijou?...

Elle secoua sa belle tête sérieuse:

--Non... de Paul.

--Vraiment!... tu ne crains pas pour sa vertu, j'imagine?...

--Vous devez savoir que je ne me suis jamais occupée de ce que vous appelez «sa vertu»...

--Eh bien, alors?...

--Alors, je crains pour son repos... et il ne me plaît pas non plus qu'il devienne complètement ridicule...

--Tu penses bien, ma pauvre Bertrade, que je me suis aperçue depuis pas mal de temps déjà que ton mari est féru de Bijou... comme les autres... car ils le sont tous, les autres!... et j'ai remarqué ces jours-ci que ton abbé lui-même avait perdu un peu de sa belle indifférence... tu ne crois pas?...

--C'est bien possible!...

--N'est-ce pas?... je suis sûre qu'il vit un peu moins béatement dans la paix du Seigneur, l'abbé?...

--Et ça ne vous déplaît pas, grand'mère, avouez-le?...

--Mon Dieu!... à l'état de trouble bénin, ça m'est égal... mais je ne voudrais pas que cela fût aigu, tu comprends la nuance?...

--Non... parce que je plains toujours ceux qui éprouvent ces troubles-là!... même bénins, je les trouve inquiétants et douloureux...

--Tu vois les choses plus en noir que moi!... dans tous les cas, je trouve que c'est un remède bien excessif et bien maladroit d'emmener Paul... il est parfaitement correct... personne ne soupçonne la vérité... excepté toi et moi...

--Et tous les autres!...

--Crois-tu?...

--J'en suis sûre...

--Soit!... c'est sans importance... et, pourvu que Bijou ne se doute de rien...

--................

--Pourquoi ne réponds-tu pas?...

--Parce que je ne suis pas de votre avis, grand'mère... et que vous n'aimez pas beaucoup ça!... surtout quand il s'agit de Bijou...

--Qu'est-ce que tu veux dire?...

--Ce que j'ai dit, pas autre chose...

--Alors, selon toi, Bijou s'est aperçue de...

--Dès le premier jour...

--Et quand cela serait... elle n'y peut rien!... D'ailleurs, quel danger court-elle?...

--Aucun...

--Paul est un honnête garçon...

--Sans doute... et quand même il ne serait pas ce qu'il est, Bijou serait encore protégée par bien d'autres raisons...

--Lesquelles?...

--Mais d'abord, son indifférence!... Paul lui fait, je crois, autant d'impression qu'un meuble.

--Ensuite?...

--Ensuite?... mais... mais c'est tout!...

--Tu as dit: «bien d'autres raisons...» tu m'en donnes une, voyons les autres?...

Madame de Rueille reprit, embarrassée:

--Mais non... c'était une façon de parler...

--Allons donc!... tu mens mal, ma pauvre Bertrade... je parie que je sais ce que tu penses?

--Je ne le crois pas!...

--Tu vas voir!... tu penses qu'une des raisons pour lesquelles Bijou ne fera jamais attention à Paul, c'est...

--Qu'il est marié...

--Oui, bien entendu... mais tu penses aussi, j'en suis sûre, que Bijou est occupée de quelqu'un?...

--...............

--Ah!... tu vois!... tu ne réponds rien!... oui... tu crois, comme ton mari, qui me l'a dit il y a deux jours, qu'elle est folle du petit Giraud?...

--Oh! grand'mère!... en voilà une supposition invraisemblable!... d'abord, Bijou n'est et ne sera jamais folle de personne...

--Qu'est-ce que tu veux dire?...

--Qu'elle se mariera raisonnablement, paisiblement, comme elle fait toutes choses...

--Mais quand ça?...

--Quand ça?... dame!... je ne sais pas au juste... bientôt, je pense...

--Alors, tu dis ça en l'air?... tu parles d'un avenir encore vague?...

Madame de Rueille répondit en souriant:

--L'avenir est toujours vague, grand'mère!...

XII

Pendant une semaine, on ne s'occupa guère que des répétitions de la petite revue qui devait être jouée le lendemain des courses. Les La Balue, les Juzencourt et madame de Nézel vinrent à Bracieux presque chaque jour, et aussi M. de Clagny, qui s'intéressait énormément aux répétitions. Il servait de souffleur quand Giraud, qui avait accepté ce poste, était occupé, et il semblait ravi pourvu qu'il vît jouer Bijou.

«Le père Dubuisson» et M. Spiegel étaient venus dîner plusieurs fois, et Denyse, sous le prétexte de l'amener plus souvent près de sa fiancée, avait décidé le jeune professeur à apprendre un tout petit rôle, dans lequel il était exécrable. Jeanne s'en apercevait-elle?... Elle s'attristait visiblement depuis quelques jours. Son humeur toujours égale semblait varier, et son père, stupéfait de lui voir à chaque instant, sans motif apparent, des larmes plein les yeux, prétendait qu'elle «couvait sûrement une maladie».

Les Rueille n'avaient pas quitté Bracieux. Bertrade--qui sentait tout le monde contre elle--s'était résignée, abandonnant la partie et suivant docilement le mouvement mondain où on l'entraînait.

Le petit Bernès vint un soir pour inviter la marquise et ses hôtes à suivre un rallye-paper organisé par le régiment. Lui, devait faire la bête. On construisait de superbes obstacles; jamais, dans la forêt, on n'aurait couru un si beau rallye-paper.

Tout de suite, Bijou décida sa grand'mère à la laisser suivre à cheval. M. de Rueille et Jean de Blaye répondaient qu'il ne lui arriverait rien. Elle était, d'ailleurs, comme presque tous ceux qui montent bien à cheval, très prudente, ne s'exposant pas inutilement et sachant éviter les accidents.

Madame de Bracieux avait retenu Hubert de Bernès à dîner. Le soir, elle dit à Bertrade, en lui montrant Denyse qui causait avec lui:

--C'est singulier!... il me semble que Bijou n'est plus du tout la même avec ce petit bonhomme!... autrefois, elle lui accordait à peine un salut distrait; à présent, on croirait presque qu'elle «le gobe», pour parler votre langage élégant?...

Et la marquise répéta, intriguée:

--Elle a tout à fait changé sa façon d'être avec lui!...

Madame de Rueille répondit:

--Lui aussi, il a changé sa façon d'être avec elle!...

--N'est-ce pas?... les premières fois qu'il est venu à Bracieux, j'ai été frappée de sa froideur pour cet amour d'enfant que tout le monde adore... il était avec elle simplement poli...

--Aujourd'hui il n'est pas encore très emballé, mais il y a un progrès considérable... il se prépare à suivre le sentier battu par les autres...

La marquise demanda, en regardant madame de Rueille:

--Est-ce que, dernièrement, quand tu me parlais du mariage de Bijou... tu avais une idée de derrière la tête?...

Sans répondre, Bertrade répéta la question:

--Une idée de derrière la tête?...

--Oui... est-ce que, par exemple, tu pensais que Bijou aime ce petit Bernès?...

--Je vous ai dit ce jour-là, grand'mère, que je crois que Bijou n'aime, n'a aimé, et n'aimera jamais personne...

--Si tu m'avais dit ça... comme tu me le dis en ce moment... j'aurais certainement protesté... il est impossible, à mon sens, de se tromper d'une façon plus complète que tu ne le fais... n'aimer personne?... Bijou!... alors que nul n'a besoin autant qu'elle de caresses et d'affection...

--Elle a besoin de caresses et d'affection... oui... c'est entendu!... c'est-à-dire qu'elle a besoin qu'on la caresse et qu'on l'aime... mais non pas de caresser et d'aimer...

--Autrement dit, c'est une nature, sèche, égoïste?...--demanda la marquise dont la voix se durcit tout à coup;--en vérité, Bertrade, tu en veux à Bijou de son charme... tu lui en veux de ce que personne ne peut résister à ce charme infini... et, au lieu de t'en prendre à Paul, qui est le vrai coupable, tu accuses cette petite méchamment...

Très douce, madame de Rueille répondit:

--Je n'accuse pas Bijou plus que Paul, grand'mère... je les accuse d'autant moins que je ne crois pas beaucoup au libre arbitre, moi!... oui... je vous indigne en vous avouant ça, je le vois bien... vous trouvez que je blasphème, n'est-ce pas?... et pourtant, Dieu sait si ça rend indulgent, le genre de réflexions auxquelles je me livre parfois!...

M. de Clagny s'approchait, il demanda:

--Qu'est-ce que vous complotez donc toutes les deux dans ce petit coin?...

--Rien!...--fit madame de Bracieux,--nous regardions Bijou qui me paraît en train d'apprivoiser votre petit ami Bernès...

Le comte se retourna, inquiet:

--Apprivoiser?... qu'entendez-vous par là?...

--Dame! ce que tout le monde entend!... il y a huit jours, quand ce garçon a dîné ici avec nous, il avait l'air gelé!... eh bien, je crois que le dégel approche...

--Bah!--s'écria M. de Clagny dont le visage se rasséréna subitement,--j'oubliais qu'il a une liaison... une liaison qui l'enchante... à tel point qu'il veut épouser, ce qui enchante moins son père, comme bien vous pensez?...

Il ajouta, distrait:

--Oh!... de ce côté-là, je suis bien tranquille!...

--Tranquille?...--interrogea madame de Bracieux étonnée;--pourquoi tranquille?... vous ne voudriez pas que Bijou épousât M. de Bernès?... pourquoi?...

Il balbutia, embarrassé:

--Mais parce que... elle est si jeune...

--Comment, si jeune!... mais elle a plus que l'âge de se marier... elle aura vingt-deux ans au mois de novembre, Bijou!...

--Alors, c'est Hubert qui est trop jeune pour elle!... c'est un gamin!...

--J'aimerais certainement mieux lui voir épouser un homme un peu plus sérieux, mais enfin, si celui-là lui plaisait?... il a un beau nom, une belle fortune... pourquoi pas lui autant qu'un autre?...

M. de Clagny demanda, anxieux:

--Est-ce que, vraiment, vous croyez qu'il plaît à Bijou?...

--Je n'en sais rien, dit la marquise en riant, mais qu'est-ce que ça peut bien vous faire, à vous?... je comprends encore que Jean ou Henry s'inquiète, mais vous?...

Comme il ne disait rien, elle reprit:

--C'est l'histoire du chien du jardinier... il ne mange pas la soupe, mais il ne veut pas non plus que les autres la mangent... tel est votre cas, mon pauvre ami... car enfin vous n'avez pas l'idée d'épouser Bijou, je présume?...

Il répondit, en plaisantant, mais son visage devint soucieux:

--Oh! moi, vous savez, j'aurais très bien cette idée-là!... mais c'est elle qui ne l'aurait pas... alors, ça revient au même!...

Bijou arrivait, glissant de son pas souple, suivie du petit Bernès qui affirmait, l'air contrarié:

--Je ne peux pas, mademoiselle... je vous assure que je ne peux pas quitter mes camarades ce jour-là...

--Mais si!... n'est-ce pas, grand'mère,--demanda gaîment Denyse,--il faut que M. de Bernès vienne dîner à Bracieux le jour du rallye-paper?... c'est lui qui fait la bête, et l'hallali sera, paraît-il, aux Cinq-Tranchées... c'est à un kilomètre d'ici, tout au plus...

Madame de Bracieux examina avec une bienveillance attentive le petit officier et répondit:

--Mais certainement, il faut qu'il vienne dîner à Bracieux... il nous fera plaisir à tous...

--Vous êtes mille fois bonne, madame, de vouloir bien de moi... mais j'expliquais à mademoiselle de Courtaix que ce jour-là... après le rallye-paper que le régiment offre aux habitants du pays, j'ai pris l'engagement de dîner avec plusieurs de mes camarades...

Il ajouta, en regardant malgré lui Bijou:

--Et je le regrette... plus que je ne puis le dire!...

Pirouettant sur ses hauts talons, Denyse s'envolait déjà à l'autre bout du hall. Elle fut mal reçue par Pierrot, qui lui dit, avec amertume:

--Tu nous as salement lâchés, tu sais!...

Et comme M. de Jonzac, qui, tout en jouant au billard avec l'abbé, écoutait d'une oreille les conversations, voulait protester contre cette façon de formuler un reproche d'ailleurs juste en soi, Pierrot répondit, convaincu:

--C'est vrai!... j'suis pas pour deux sous puriste!... n'empêche que ce que je dis est vrai... et que les autres le disaient aussi, tout à l'heure!... y avait pas que moi!...

--Mademoiselle...--fit Giraud qui regardait dehors par la grande baie,--vous disiez hier que vous aimiez les étoiles filantes?... Eh bien, jamais je n'en ai vu autant que ce soir...

--Vraiment?...--dit Denyse qui alla s'accouder près du répétiteur--il y en a tant que ça?...

Elle se pencha:

--Qu'est-ce donc, là, à gauche?... je vois quelque chose de blanc sur la terrasse...

--C'est mademoiselle Dubuisson qui se promène avec son père et M. Spiegel...

--Ah!... si nous allions les rejoindre... voulez-vous?...

Giraud s'élança, heureux de se promener avec Bijou par cette belle nuit étoilée, et ils sortirent ensemble.

Dès qu'ils furent sur la terrasse, elle demanda:

--Au fait, ne croyez-vous pas que c'est indiscret... et que nous allons les gêner en troublant un entretien de famille?... promenons-nous sous les marronniers... ils nous rejoindront s'ils le veulent...

Elle descendit l'escalier de marbre et entra dans la nuit profonde sous le quinconce de marronniers. Le jeune homme la suivait pas à pas, le coeur bondissant, fou de bonheur, mais inquiet de lui-même. Ils marchèrent quelque temps sans parler. A la fin Bijou dit, levant la tête pour apercevoir entre les arbres un coin de ciel:

--Ce n'est pas d'ici que nous les verrons beaucoup filer, les étoiles!...

Giraud répondit, désireux de ne pas quitter ce coin sombre où il se sentait si près d'elle:

--Mais si... tout de même... on peut les voir... tenez... en voici une... l'avez-vous vue?...

--Mal!... et pas assez longtemps pour souhaiter quelque chose...

--Souhaiter quelque chose?... quoi?...

--Mais n'importe quoi... Comment?... vous ne savez pas que quand on voit filer une étoile, il faut former un voeu?...

--Non... je ne savais pas!... et... il se réalise, ce voeu?...

--On le dit...

--Avez-vous, mademoiselle, un voeu tout prêt, pour ne pas être, cette fois, prise au dépourvu?...

--Oui, certes, j'en ai un!... mais il est irréalisable...