Part 11
--Ah!... je n'ose pas vous demander...
Elle dit doucement:
--Je voudrais être tout autre que je ne suis!... oui... une jeune fille très jolie... de condition très simple... qui pourrait vivre loin du monde... épouser qui elle voudrait... être, en un mot, heureuse à sa façon, sans souci des préjugés et des conventions sociales...
Il demanda d'une voix qui tremblait:
--Pourquoi voudriez-vous cela?...
--Pour avoir le droit d'aimer qui m'aime... c'est-à-dire d'aimer hautement... sans me cacher...
Elle ajouta très bas:
--Sans me blâmer en moi-même...
Elle marchait près de lui, si près que leurs épaules se frôlaient à chaque pas. Giraud, bouleversé, balbutia:
--Vous dites ça... comme si... comme si vous aimiez quelqu'un?...
Il devina qu'elle tournait vers lui son visage, mais elle ne répondit pas.
A ce moment, une chouette perchée tout près d'eux, dans la profondeur noire des arbres, poussa un cri douloureux et inquiet qui effraya Bijou. Elle se jeta de côté, bousculant Giraud, qui la reçut dans ses bras.
Et quand les doux cheveux parfumés lui effleurèrent les lèvres, il devint fou, oublia tout ce qui le séparait de la jeune fille, et, la serrant éperdument contre lui, il murmura:
--Denyse!...
Elle le laissa faire sans se défendre, mais lorsqu'il dénoua ses bras, elle dit, d'une voix plaintive et tendre:
--Oh!... que c'est mal, ce que vous avez fait!... que c'est mal!...
Elle cacha dans ses mains son visage, et il entendit qu'elle pleurait.
Il essaya de lui parler et voulut s'agenouiller devant elle, mais elle le repoussa:
--Non!... allez-vous-en!... il faut que l'on vous voie là-bas... moi je rentrerai tout à l'heure... quand je serai un peu remise...
Comme il allait rentrer directement par la terrasse, elle le rappela:
--Pas par là!... faites le tour par l'étang... n'ayez pas l'air de revenir d'ici...
--Laissez-moi vous demander encore pardon!... permettez-moi de baiser vos petites mains que j'adore?...
Elle répondit, comme si elle avait peur d'elle-même:
--Allez-vous-en!... allez-vous-en!...
Avant de tourner dans l'allée qui conduisait à l'étang, Giraud s'arrêta, cherchant à apercevoir une dernière fois la tache claire que faisait dans la nuit la robe de Denyse. Et il entendit qu'elle pleurait toujours.
* * * * *
--Est-ce toi, Bijou?...--demanda Jean de Blaye, s'avançant dans l'obscurité profonde.
La jeune fille se redressa:
--Qui est-ce qui est là?...
--Moi... Jean!... comment?... tu ne me fais pas l'honneur de connaître ma voix!... qu'est-ce que tu fais donc là... dans ce noir?...
--Je me promène...
--Toute seule?...
--J'étais sortie pour me promener avec les Dubuisson, mais j'ai pensé qu'il valait mieux ne pas les troubler... et je suis venue ici... toute seule...
--Ça doit te changer un peu, hein?... qu'est-ce que tu peux bien faire quand tu es seule?...
--Je réfléchis...
--Oh!... quel gros mot!...
--Je rêve, si tu veux?...
--Ah bah!... en voilà une chose que je n'aurais pas cru!... ils ne doit pas ressembler à un rêve ordinaire, ton rêve?...
--Parce que?...
--Parce que les rêves sont habituellement incohérents, cahotés, baroques et invraisemblables...
--Eh bien?...
--Eh bien, tes rêves, à toi, doivent être admirablement équilibrés, pondérés... ils doivent te ressembler...
--Je te remercie...
--De quoi?...
--Dame!... des aimables choses que tu me dis...
--Oh!... elles ne sont pas aimables... elles sont vraies... je ne suis pas ici, d'ailleurs, pour te dire d'aimables choses, mais des choses graves...
--Graves?...
--Oui... je suis chargé de remplir près de toi une mission... de parler, de mon mieux, au nom de quelqu'un qui n'a pas osé parler lui-même...
--Qui est ce quelqu'un?...
--Henry... il m'a prié de savoir si tu l'autorises à demander à grand'mère ta main?...
Elle dit, et son accent exprimait la stupeur:
--Ma main?... Henry?...
--Est-ce donc si prodigieux?...
--Dame, oui!... Henry!... c'est comme si c'était mon frère, Henry!...
--Enfin, ça ne l'est pas!... par conséquent ne nous occupons pas de lui comme frère, mais comme prétendant... Qu'est-ce que tu réponds?...
--Je réponds: «Pourquoi Henry s'adresse-t-il à moi d'abord?...» Au lieu de me demander la permission de parler à grand'mère, c'est à grand'mère qu'il devait demander la permission de me parler...
--Hein?... quand je le disais, que tu étais un petit être admirablement pondéré et correct... et tout ce qui s'ensuit!...
--C'est mal d'être comme ça?...
--Eh! non! ce n'est pas mal!... au contraire!... seulement c'est... déconcertant... Dis-moi, maintenant que j'ai commis cette faute de te parler d'abord à toi, vas-tu me répondre?... ou faut-il que je remette les choses en état, en m'adressant à grand'mère, qui s'adressera à toi... etc... etc...
--Non... je te répondrai...
--Alors, laisse-moi terminer mon petit boniment?... Le comte Henry de Bracieux, né le 22 janvier 1870, a, pour toute fortune jusqu'à la mort de grand'mère, six cent mille francs, qui rapportent environ...
--Oh!... pas la peine de me raconter les choses d'argent, va!... d'abord, elles n'existent pas pour moi... ensuite, comme je ne veux pas épouser Henry, il est inutile de me dire tout ça!...
--Ah! tu ne veux pas l'épouser!... pourquoi?...
--Pour plusieurs raisons... la meilleure, c'est que je le connais trop...
--Elle n'est pas très flatteuse, cette raison-là!...
--Je veux dire... ce que je te disais tout à l'heure... c'est que vivant comme j'ai vécu auprès d'Henry depuis plus de quatre ans, je le considère comme mon frère...
Jean de Blaye demanda, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent:
--Alors, moi, tu me considères aussi comme ton frère?...
--Toi!... oh! pas du tout!... tu as trente-cinq ans au moins!...
--Non... trente-trois...
--Ah!... seulement!... ben, c'est égal!... tu ne me fais pas l'effet d'un frère, toi!...
Elle réfléchit un instant et acheva, tandis qu'il attendait avec une sorte de vague espoir:
--Tu me fais plutôt l'effet d'un oncle...
--Ah!...--fit Jean vexé,--c'est délicieux!...
Elle reprit, gentille:
--Ça te contrarie que je te dise ça?...
--Oh!... pas du tout!... ça me fait plaisir, au contraire!... à la bonne heure!... au moins, avec toi, on est tout de suite fixé... et puis... si on a des illusions, elles ne font pas long feu...
--Tu avais des illusions?... quelles illusions?...
--Aucune...
--Si... j'entends ça à ta voix... elle est aigre, coupante, irritée...
Elle se serra contre lui et demanda, câline:
--Dis-moi pourquoi tu es devenu tout à coup méchant?...
Il se recula et répondit:
--Parce que, quand on n'est pas très bon et qu'on a du chagrin, alors on devient méchant, c'est fatal!...
--Et tu as du chagrin?...
--Oui...
--Beaucoup?...
--Mais... assez comme ça, je te remercie!...
--Mon pauvre Jean!... ça ne va donc pas comme tu veux?...
--Quoi?... de quoi parles-tu?...
--De... tu sais bien?... je te l'ai dit, l'autre soir!...
Il répondit, s'énervant peu à peu:
--Encore!... ah ça! tu es folle!...
--Comment?...--fit Bijou,--tu n'aimes pas madame de Nézel?...
Il balbutia, embarrassé:
--Madame de Nézel est une charmante femme... une excellente amie que j'aime beaucoup... beaucoup... mais pas comme tu crois...
--Ah!... tant pis!... elle est veuve, elle est riche... c'était bien ton affaire!... Alors, tu en aimes une autre?...
--Oui...
--Une autre que tu ne peux pas épouser?...
--Précisément!...
--Pourquoi?... elle n'est pas assez riche?...
--Oh!... si! elle n'aurait rien du tout que ça me serait bien égal... c'est moi qui ne suis pas assez riche pour elle... et puis, elle ne voudrait pas de moi!...
--Tu n'en sais rien?... tu devrais lui dire que tu l'aimes...
--Crois-tu?...
--Évidemment... essaie toujours!...
--Eh bien, Bijou, je t'aime comme un imbécile, comme un malheureux qui n'espère rien... et qui n'ose même rien demander...
Elle s'arrêta court, et dit, l'air navré:
--Tu m'aimes!... toi?... toi?...
--Oui... et toi?... tu me détestes, n'est-ce pas?...
--Oh! Jean!... peux-tu dire de pareilles choses?... tu sais bien que je t'aime, au contraire... pas comme tu le voudrais... pas comme je le voudrais moi-même... mais bien tout de même, bien...
Elle s'appuya à son épaule, le forçant à s'arrêter, et, rapidement, lui passa la main sur les yeux.
--Oh!--fit-elle désolée,--tu pleures!... et c'est à cause de moi?... Jean!... Jean!... je ne veux pas que tu pleures, entends-tu?...
Il prit la petite main qui courait sur son visage et y posa un long et chaud baiser.
Puis, repoussant doucement Bijou qui s'attachait à lui, il s'éloigna très vite.
XIII
--Alors, décidément, tu veux t'en aller?... demanda Bijou, chagrine, à Jeanne Dubuisson qui pliait des robes dans le tiroir d'une longue malle d'osier.
La jeune fille, très absorbée, répondit sans lever la tête:
--Oui... il y a très longtemps que je suis ici... ce serait indiscret, tu comprends?...
--Tu sais bien que non!... et il était presque décidé que tu restais jusqu'à lundi... et puis... tout à coup, tu as changé d'avis... qu'est-ce qu'il y a?...
--Mais rien... qu'est-ce que tu veux qu'il y ait?...
--Si je le savais, je ne te le demanderais pas... voyons?... qu'est-ce que ça peut bien être?... tu n'as pas l'air de t'ennuyer?...
--Oh!... Bijou!... comment veux-tu que je m'ennuie?...
--Dame!... ça se pourrait!... et pourtant, tu vois ton fiancé presque autant que si tu étais à Pont-sur-Loire...
--Oh! non!...
--Oh! si!... faisons le compte, veux-tu?... M. Spiegel a passé à Paris samedi, dimanche et lundi... mardi, il est venu avec M. Dubuisson dîner ici... mercredi, il est venu tout seul... jeudi, il a avalé le déjeuner de la Confirmation, le malheureux!... vendredi, il a dîné... et tous ces jours-là nous avons répété la revue avant ou après le dîner, ce qui fait qu'il ne t'a pas quittée...
Jeanne répondit, avec effort:
--C'est vrai!... mais s'il ne m'a pas quittée... il ne s'est guère soucié de moi...
--Comment ça?...
--Comment?... Oh!... c'est bien simple!... il ne s'est occupé que de toi... il n'a parlé qu'à toi...
--A moi?...
--Oui... à toi... tiens! j'aime mieux te l'avouer, mon Bijou... je suis jalouse... jalouse affreusement...
Denyse demanda, l'air effaré:
--Jalouse de qui?... de moi?...
Mademoiselle Dubuisson fit signe que oui. Puis elle acheva, tandis que des larmes lui montaient aux yeux:
--Je te demande pardon de te dire ça... je vois bien que je te fais de la peine... mais il valait mieux, n'est-ce pas, dire la vérité, que te laisser soupçonner des choses fausses... tu ne m'en veux pas?...
--Non... pas du tout!...
Elle ajouta tristement:
--C'est toi qui dois m'en vouloir?... mais tu te trompes, je t'assure... M. Spiegel, qui est très poli, s'est occupé de moi parce que je suis la petite-fille de grand'mère qui le reçoit... pas pour autre chose...
--Il s'est occupé de toi pour la raison qui fait que tous s'en occupent... parce que tu es adorable... et tu le sais bien!...
--Mais non, je...
--Il était bien certain qu'il subirait ton charme comme tous les autres le subissent... c'est moi qui ai été une sotte de ne pas prévoir ce qui arriverait... j'ai trop compté sur son affection... j'ai cru qu'il m'aimait comme je l'aime... je me suis trompée, voilà tout!...
--Alors... je ne te verrai plus?... tu vas éviter toutes les occasions de te rapprocher de moi...
--Non... ainsi, nous allons passer la journée d'aujourd'hui ensemble au rallye-paper...
--Comme vous serez en voiture et moi à cheval, je ne vous gênerai pas beaucoup!...
Bijou resta silencieuse un instant, puis elle demanda, inquiète:
--Tu ne crois pas, au moins... que c'est de ma faute, ce qui est arrivé?...
--Non,--dit Jeanne,--je ne crois rien sinon que tu es une jeune fille ravissante et que je suis une jeune fille ordinaire... je t'en prie, mon Bijou, ne te fais pas de chagrin!...
--Je serais si malheureuse de ne plus te voir!...
--Mais tu me verras!... après-demain, je reviens à Bracieux pour la revue... il le faut bien, puisque nous jouons, M. Spiegel et moi!...
--Pourquoi dis-tu «M. Spiegel»?... pourquoi ne dis-tu pas «Franz» comme toujours?... tu lui en veux?...
--Samedi,--continua Jeanne sans répondre à la question de Bijou,--nous nous verrons aux courses... dimanche, aux courses encore et, le soir, au bal chez les Tourville... tu vois que nous n'allons guère nous quitter...
Bijou répondit, l'air attristé:
--C'est égal!... ça ne sera plus comme quand tu demeures ici... et puis... je sens bien que tu pars avec une arrière-pensée...
La femme de chambre entra:
--Madame la marquise demande mademoiselle Denyse au salon...
--Au salon?... à cette heure-ci?--fit Bijou, surprise.
--C'est M. le comte de Clagny qui est là...
--Ah! bien!... dites que j'y vais tout de suite...
Se tournant vers mademoiselle Dubuisson, elle proposa:
--Viens avec moi?...
--Non, je veux finir ma malle qu'on doit envoyer à Pont-sur-Loire après le déjeuner...
Un quart d'heure plus tard, Bijou revenait, sautant de joie:
--Tu ne sais pas!... nous allons encore passer la soirée ensemble aujourd'hui!...
--Où ça?...
--Devine?...
--Je ne sais pas trop... au théâtre?...
--Juste!... comment as-tu deviné ça?...
--Parce que tu as dit et répété sur tous les tons devant M. de Clagny que tu avais envie d'aller à cette représentation des Dames de France... je suppose qu'il t'a apporté une loge?...
--Deux loges!... oui, figure-toi! deux belles grandes avant-scènes de six places chacune!... alors nous avons tout de suite arrangé avec ton père que vous veniez... M. Spiegel aussi, bien entendu... parce que j'oubliais de te dire... ils sont là, ton père et M. Spiegel!... c'est M. de Clagny qui les a amenés...
--Mais,--répondit Jeanne,--à trois nous allons vous gêner...
--Puisque je te dis qu'il y a douze places, voyons!... Grand'mère et moi, ça fait deux... et vous trois, ça fait cinq... il reste sept places... et personne ne veut venir...
--Les Rueille?...
--Paul... mais pas Bertrade... ça fait six!... ni Jean ni Henry ne viennent... l'oncle Alexis non plus... et Pierrot est puni!... il y a M. de Clagny... et je compte offrir une place à M. Giraud... ça fait que nous sommes huit en tout...
Mademoiselle Dubuisson ne disant rien, elle reprit:
--Tu ne te soucies pas de passer cette soirée avec nous... ou plutôt avec moi... alors tu cherches un prétexte?...
--Mais non!... je ne cherche rien... d'ailleurs, puisque c'est convenu avec papa...
--Oui... c'est convenu!... j'avais aussi invité M. de Bernès... mais il prétend qu'il ne peut pas... qu'il va avec des camarades...
--Où l'as-tu donc vu, M. de Bernès?...
--Au salon, à l'instant... Ah! c'est vrai! tu ne sais pas?... il vient d'apporter l'invitation de M. Giraud... Jean lui avait écrit pour la lui demander... parce que M. Giraud avait envie d'aller au rallye-paper... et, comme c'est un goûter offert par les officiers, grand'mère est tellement timorée qu'elle ne voulait pas l'emmener sans invitation...
--Alors, il déjeune aussi, M. de Bernès?...
--Non... il est reparti... c'est lui qui fait la bête... et le rendez-vous est à trois heures au carrefour du Roy... c'est tout près pour nous... mais pour ceux qui vont de Pont-sur-Loire, c'est encore une trotte...
--A quelle heure partons-nous?...
--A deux heures et demie les voitures... à deux heures un quart les cavaliers... Dis donc?... j'ai envie de m'habiller avant le déjeuner, pour ne plus avoir à y penser...
--Tu as encore une demi-heure...
--Toi qui es prête.... viens donc avec moi pendant ce temps-là?...
Jeanne suivit docilement Bijou, qui détalait en chantant à travers les corridors.
--Tu es toujours gaie,--dit-elle,--mais je te trouve ce matin particulièrement joyeuse... qu'est-ce que tu as?...
--Mais rien!... je me réjouis du rallye... du théâtre!... je trouve qu'il fait beau... que le ciel est bleu, les fleurs fraîches, et qu'il est délicieux de vivre, mais c'est tout!...
--C'est déjà quelque chose!...
--Assieds-toi?...--fit Bijou, qui poussa mademoiselle Dubuisson dans une grande bergère Louis XVI.
La jeune fille s'assit, regardant la chambre toute rose, tendue, murs et plafond, en cretonne d'un rose pâle sur lequel couraient de larges pavots blancs. Les meubles Louis XVI étaient en bois laqué rose. Partout des fleurs dans des vases de cristal de formes tourmentées et bizarres. Dans l'air une délicieuse odeur incertaine et pénétrante, une sorte de mélange de chypre, d'iris et de foin coupé.
Jeanne aspira ce parfum qu'elle aimait, et demanda:
--Qu'est-ce que tu mets dans ta chambre qui la fait sentir ainsi?...
Bijou répondit, humant de toutes ses forces l'air autour d'elle:
--Ça sent quelque chose?... je ne sens rien, moi!... et dans tous les cas, je ne mets rien...
--Oh!...--fit Jeanne stupéfaite,--mais c'est incroyable! comment... vraiment, tu ne mets rien?...
--Absolument rien...
Denyse allait et venait dans la chambre, se dévêtant peu à peu. Puis, elle passa une chemise d'homme, à col très haut, glissa ses jolies jambes dans une culotte de drap blanc et, s'asseyant sur son lit, mit ses bottes: de souples bottes de cuir jaune qui moulaient ses pieds exquis.
--Veux-tu que je t'aide à passer ta jupe?... offrit Jeanne.
Puis, surprise, elle demanda:
--Et ton corset?...
--Je n'en mets pas...
--Mais... tu en mets toujours un?...
Une vague rougeur monta aux joues de Denyse, et elle répondit:
--Oui... mais, aujourd'hui, je suis fatiguée.
--Tu ne crains pas de déformer ton habit rouge qui est si joli?... il va si bien!... et les baleines seront toutes gondolées par la pression... rien ne déforme une robe comme de la mettre sans corset...
--J'aime mieux être à mon aise et déformer mon habit rouge, tu comprends?...
Regardant de tous ses yeux Bijou, qui, debout devant une psyché, achevait de mettre son habit, Jeanne murmura:
--Va-t-il assez bien, cet habit?... il plaque!... on jurerait qu'il est peint sur toi!... c'est la perfection même!... Après ça... tu as une taille tellement jolie!...
Denyse était maintenant très occupée à piquer une perle dans le plastron de sa cravate blanche. La pointe de l'épingle se cassa avec un bruit sec.
--Oh!--fit Jeanne, c'est dommage!...
Bijou répondit:
--Bah!... elle était en toc ma perle!... si je gagne une discrétion à M. de Bernès, je lui demanderai une épingle solide...
Elle ajouta en riant:
--Et pas chère!... pour que ça n'ait pas l'air d'un cadeau...
--Tu as parié avec M. de Bernès?...
--Oui...
--Et tu as parié une discrétion?...
--Oui... c'est mal?...
--Mal?... non!... mais c'est bizarre!...
--Tiens!... tu es comme grand'mère!... elle était scandalisée, grand'mère!...
--Dame!... et qu'est-ce que vous avez parié, M. de Bernès et toi?...
--Moi, qu'il y aurait au moins _un_ accident au rallye-paper, lui, qu'il n'y en aurait pas un seul.
--Mais... c'est bien possible!...
--Non!... ça n'est pas bien possible!... il y en a toujours!... ce serait le premier rallye sans accident... note bien qu'il n'est question ici que de la chute... de la simple chute bon enfant... on tombe, mais on se ramasse... je ne veux pas prédire que quelqu'un se tuera, tu m'entends?...
--Ne va pas tomber, toi, au moins?...
--Oh! moi!...--dit Bijou, les yeux luisants de gaîté,--il n'y a pas de danger!... Patatras n'a jamais été mieux sur ses pattes!... Passe-moi donc les ciseaux qui sont à côté de toi, veux-tu?...
Jeanne demanda, en tendant les ciseaux:
--Qu'est-ce que tu vas faire?...
--Oter les baleines de mon corsage... tu as raison... sans corset elles se plieraient... demain on les reglissera dans les rubans, et tout sera dit...
Elle enleva rapidement son habit rouge, retira les cinq baleines et, le remettant, s'écria, toute joyeuse:
--Dieu! que je suis à mon aise!... c'est délicieux!...
Jeanne la regarda avec admiration:
--Ça ne fait pas un pli!... faut-il que tu aies une taille, tout de même!...
* * * * *
Lorsque, à deux heures un quart, exacte comme toujours, Bijou parut sur le perron, elle y trouva Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot; mais M. de Rueille n'était pas encore descendu.
Les chevaux, qui attendaient depuis un instant déjà, se tourmentaient, ennuyés par les mouches; seul, Patatras, parfaitement calme, cassait la noisette en regardant paisiblement autour de lui.
Bertrade ouvrit une fenêtre et dit:
--N'attendez pas Paul... il commence à s'habiller... il vous rejoindra...
--Veux-tu que nous partions, Bijou?...--proposa Jean.
Elle répondit, perplexe:
--J'ai presque envie de vous laisser partir sans moi?... vos trois chevaux se démènent comme des enragés... ils vont exciter Patatras, qui ne demande qu'à être tranquille... Partez toujours!... je vous retrouverai là-bas... rien ne m'agace comme de monter un cheval qui tire à pleins bras... et c'est ce qui m'arriverait sûrement si je partais avec vous...
--Alors,--demanda Henry, l'air grincheux,--tu attends Paul?...
Bijou indiqua les voitures qui sortaient de la cour des écuries.
--Non... je vais escorter grand'mère...
--C'est ça--dit Jean de Blaye--qui va animer ton cheval!...
--Mais non!... je le connais, peut-être, mon cheval?... Eh bien, tout ce que je vous demande, c'est de vous en aller et de ne pas vous occuper de moi...
--Tu es charmante!...--fit Pierrot, qui se dirigea vers son poney.
Et, s'adressant aux autres, il ajouta, majestueux et vexé:
--Laissons-la, puisqu'elle ne veut pas venir avec nous!...
Jean, qui montait à cheval, répondit, à moitié riant, à moitié fâché:
--Je crois que c'est en effet le seul parti à prendre...
Comme ils disparaissaient tous les trois au tournant de l'allée, M. de Clagny sortit du vestibule. Il venait voir si son mail était bien attelé et fut stupéfait de trouver là Bijou.
--Comme vous êtes gentille avec cet habit rouge!--dit-il ébloui;--habituellement le rouge pâlit... vous, il vous rend, si c'est possible, encore plus rose!...
Quand il apprit que la jeune fille accompagnait les voitures jusqu'au rendez-vous, il fut tout à fait heureux.
La marquise arrivait, suivie de tout son monde. Elle monta dans le landau avec les Dubuisson et M. Spiegel. M. de Clagny prit sur son mail madame de Rueille, les enfants, l'abbé Courteil, M. de Jonzac et M. Giraud, tellement hypnotisé par Bijou,--qui attendait à cheval, prête à partir,--qu'il faillit dégringoler du mail au lieu de s'y asseoir.
Et l'on se mit en route sous un soleil ardent. M. de Clagny, beaucoup plus occupé de Denyse que des quatre chevaux qu'il conduisait, la regardait trotter devant lui, près de la voiture de la marquise.
C'était la première fois qu'il la voyait à cheval, et elle lui semblait incomparablement jolie et élégante. Tandis qu'il la considérait avec une attention singulière, la voix de madame de Bracieux s'éleva, partant du landau:
--Quel horrible chaleur, mon Bijou!... je n'aime pas à te voir ainsi au plein soleil...
Denyse se retourna, toute rose:
--Mais moi non plus, grand'mère, je n'aime pas m'y voir!...
Elle réfléchit un instant et acheva:
--Aussi... quand tout à l'heure nous retrouverons Jean, Henry et Pierrot, je vous abandonnerai...
--Crois-tu que nous les retrouverons?...
--Oh! sûrement!... ils suivent, sous bois, presque la même route que nous suivons en voiture... ils sont à douze ou quinze mètres de nous... je les ai entendus déjà... dès que je les verrai, je vous lâche!...
M. de Clagny appela Bijou pour lui faire mille recommandations. Il fallait, dans le taillis, se méfier beaucoup des branches... le matin même, il avait manqué être enlevé de sa selle en galopant sous bois... et aussi prendre garde aux trous des terriers... c'en était plein... et ne pas sauter en peloton, jamais!... passer en tête ou rester en queue...
Elle écoutait ces conseils en souriant, avec une déférence affectueuse et aimable. A la fin, il conclut:
--Que vous êtes bonne, Bijou, de ne pas envoyer promener le vieil ami qui vous «rase»!...