Part 12
A ce moment, à deux cents mètres environ devant les voitures, un cavalier traversa la route et entra dans la forêt. Le comte reprit:
--Ah!... voilà Bernès qui jette ses papiers!... il a pris le vrai système, qui est de faire d'abord le parcours en sens inverse en jetant les papiers... après, on n'a plus qu'à filer sans s'occuper de rien... Quelle heure est-il?...
--Trois heures moins vingt,--dit Bertrade, en regardant sa montre,--nous allons arriver au rendez-vous beaucoup trop tôt...
M. de Clagny mit ses chevaux au pas. Bijou avait rejoint le landau et causait avec Jeanne. Tout à coup, elle pencha la tête, comme pour écouter, et s'écria:
--Ah!... les voilà!... je les entends!...
--Qui donc?...--demanda la marquise.
--Eh bien, eux!... ils sont là... je vais les retrouver... Au revoir, grand'mère!...
Elle passa le fossé de la route, et, s'arrêtant, cria en envoyant un baiser à Jeanne:
--Au revoir, toi!...
Mais le landau était déjà loin, et le mail passait. Giraud, assis à l'arrière avec Pierrot et les enfants, regardait seul dans la direction de Bijou, et ce fut lui qui reçut le doux adieu qu'elle adressait à son amie.
--Êtes-vous sûre de les retrouver?...--demanda le comte en se retournant sur son siège.
Elle répondit, en indiquant le bois:
--Mais les voilà à dix pas... je viens de voir Henry...
Et elle disparut dans le fourré, pendant que M. de Clagny la suivait d'un oeil anxieux...
Dès qu'elle eut trouvé un sentier, Bijou se mit au galop, filant droit, l'oreille au guet, le regard perçant au loin devant elle l'obscurité du bois.
Et tout à coup, elle fit un brusque crochet et entra assez avant dans le taillis, où elle resta, empêchant de son mieux Patatras de faire craquer sous ses pieds les branches mortes.
Dans le sentier qu'elle venait d'abandonner arrivaient Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot. Presque à la hauteur de l'endroit où se cachait Denyse, ils s'arrêtèrent pour attendre un cheval qu'on entendait galoper tout près de là. Et M. de Rueille parut. Henry demanda:
--Qu'est-ce que tu faisais donc?... il y a dix minutes que nous t'avons vu au bas du chemin des Belles-Feuilles?...
Sans répondre, M. de Rueille dit, inquiet:
--Où est Bijou?...
Pierrot répondit, méprisant:
--Elle nous a lâchés pour aller avec les voitures!...
--Ah!...--fit Rueille, désappointé.
Et, se tournant vers son beau-frère:
--Ce que j'ai fait?... je me suis arrêté un instant pour dire bonjour à Bernès qui était avec sa petite chanteuse... elle est venue en fiacre, dans un coin où personne ne peut la soupçonner, rien que pour entrevoir Bernès pendant trois minutes... ils ne peuvent pas être une journée sans se voir!... elle est d'ailleurs bien jolie, cette petite!...
--Oui!...--dit Jean de Blaye,--et gentille comme un amour... et bien élevée...
--Moi, je ne l'avais jamais tant vue!...
Pierrot proposa:
--A présent que votre cheval a soufflé, Paul, nous ferons bien de nous mettre en route si nous ne voulons pas manquer le lancer?...
--Oui,--fit M. de Rueille qui se remit en marche,--mais nous avons bien le temps!... Bernès est derrière moi...
Dès qu'ils se furent éloignés, Bijou rentra dans le sentier. Son teint avait un extraordinaire éclat, et ses yeux luisaient de l'intense flamme bleue qui parfois rendait gênant son regard habituellement si doux.
* * * * *
Hubert de Bernès était resté, après le départ de M. de Rueille, à causer encore un instant avec Lisette Renaud.
--Alors, c'est convenu?...--demanda la petite chanteuse,--malgré ton dîner, tu viendras de bonne heure au théâtre?...
--Oui...
--Tu resteras dans ma loge, probablement?...
--Non... il faut que j'aille dans la salle...
--Tiens!... toi qui as _la Vivandière_ en horreur... et je comprends ça, d'ailleurs... tu vas encore la revoir une fois?...
Quand Bijou avait invité Bernès à venir dans la loge de sa grand'mère, il avait refusé, sachant bien que Lisette aurait beaucoup de chagrin de l'y voir. Mademoiselle de Courtaix était très connue à Pont-sur-Loire, et très admirée des femmes du monde ou du demi-monde qui copiaient ses toilettes et enviaient son charme, auquel, disait-on, personne ne résistait. Depuis quelques jours, le petit lieutenant s'apercevait qu'il subissait, lui aussi, ce charme.
Son amour pour Lisette, jusqu'ici l'avait défendu. Il aimait de tout son coeur la petite créature fidèle et dévouée qui, depuis près de deux ans, lui donnait toute sa vie, sans accepter autre chose que des fleurs ou des souvenirs sans valeur. Lisette, qui gagnait huit cents francs par mois au théâtre de Pont-sur-Loire, avait nettement déclaré qu'elle entendait ne recevoir aucun cadeau sérieux, et toute insistance l'eût froissée ou éloignée de lui. Mais il aimait peut-être plus encore l'âme délicate et le coeur exquis de la jeune femme que sa beauté très pure: une beauté pénétrante et rare, mais sans éclat, près de laquelle il se sentait heureux d'un bonheur très reposé et très doux. Et, depuis qu'il faisait attention à Bijou,--qu'il n'avait guère jusqu'ici regardée,--il ressentait un trouble dont il ne s'expliquait pas la violence. En vain se répétait-il que Lisette, avec ses grands yeux si bons, sa peau fine et fraîche, ses dents éclatantes et son corps élégant et beau, était plus jolie que mademoiselle de Courtaix, c'étaient les yeux pervenche, les cheveux frisés et les lèvres friandes de Bijou qui appelaient, lui semblait-il, les tendres caresses, les baisers fous.
Lisette, sans deviner encore que son bonheur était menacé, sentait pourtant une inquiétude s'emparer d'elle et attrister son coeur. Elle ne pouvait pas comprendre pourquoi Bernès répondit sèchement à sa question:
--J'irai revoir _la Vivandière_, parce que... pour refuser une place qu'on m'offrait dans une loge... j'ai été forcé de dire que j'avais promis d'aller au théâtre avec des camarades...
--Ah!... qui est-ce qui t'avait offert une place?...
--Une vieille dame que tu ne connais pas... madame de Bracieux... te voilà bien avancée, n'est-ce pas?...
Elle répondit, triste, sans bien savoir pourquoi:
--Madame de Bracieux... c'est la grand'mère de mademoiselle de Courtaix...
Surpris, il demanda:
--Comment sais-tu ça?...
--Mais... comme tout le monde le sait à Pont-sur-Loire...
--En attendant...--fit-il agacé,--je vais manquer le rendez-vous, moi!...
--Va!...--dit Lisette avec regret,--amuse-toi bien... et à ce soir!...
--A ce soir!...
Au moment d'entrer dans le bois, il cria, se retournant sur sa selle:
--Surtout, prends garde qu'on ne te voie!... ne va pas du côté des voitures!...
Puis, s'engageant dans le sentier que tout à l'heure suivait Bijou, il mit son cheval à un bon galop de chasse pour rattraper le temps perdu. Tout à coup, il s'arrêta, cherchant à distinguer quelque chose au loin.
«Tiens!...--pensa-t-il,--un cheval sans cavalier!... il y a déjà un monsieur qui s'est fait déposer...»
Comme il approchait, il vit que le cheval avait une selle de femme et il poussa un cri en apercevant Bijou couchée sur le dos, dans l'herbe, à droite du sentier. Un de ses bras était étendu en croix, l'autre s'allongeait le long d'elle. Elle avait les yeux fermés et les lèvres entr'ouvertes. Bernès sauta à terre et attacha son cheval; puis, prenant dans ses bras Denyse, il essaya de l'adosser à un arbre.
Mais lorsqu'il vit rouler inerte sur son épaule la tête de la jeune fille, il attira contre lui sa taille souple et fut stupéfait de la sentir absolument libre, sans corset ni ceinture d'aucune sorte... Et son trouble devint si grand qu'il se pencha vers elle, et couvrit de baisers les jolis cheveux frisés en répétant malgré lui:
--Bijou!... mon Bijou!... entendez-moi, voulez-vous?... répondez-moi!... je vous en prie?... je suis si malheureux de vous voir ainsi!...
Au bout de deux ou trois minutes, Denyse poussa un soupir très doux, et, lentement, ouvrit les yeux.
A la vue de Bernès, son visage sérieux devint souriant:
--Ah....--murmura-t-elle,--est-ce assez bête, cette chute!...
Il demanda:
--Comment êtes-vous tombée?...
--Je ne sais pas!... mon cheval a mis le pied dans un trou, je crois...
--Oh!... et vous avez fait panache?...
Elle répondit en riant:
--Vous l'avez dit!...
--Vous êtes-vous fait mal?...
--Pas le moins du monde!...
Et elle ajouta, pensive:
--C'est gentil à vous de vous occuper de moi... d'autant plus gentil que vous ne m'aimez guère, je crois?...
Hubert de Bernès devint rouge comme une tomate:
--Oh!... mademoiselle!... pouvez-vous croire que...
--Je crois que... oui, parfaitement!...
Il demanda, effaré:
--Mais, au moins, dites-moi ce qui peut vous faire penser une telle chose?...
--Oh!... tout et rien!... ce serait trop long à expliquer... tenez, ce matin, par exemple... quand je vous ai prié de venir au théâtre avec nous... vous aviez l'air tout bouleversé et vous avez refusé... ah! mais là, bien!... joliment bien!... pourquoi?...
--Mais, mademoiselle, je... je vous assure...
--Vous voyez!... vous ne trouvez pas un mot à répondre... pas même une excuse banale...
Secouant ses cheveux, qui enveloppèrent en se déroulant la joue et l'épaule du jeune homme, elle dit, toute rieuse, sans cesser de s'appuyer à lui comme à un fauteuil:
--Ça m'est d'ailleurs égal... car, que vous le vouliez ou non, vous y viendrez avec nous, au théâtre!... vous ne pouvez plus refuser...
--Mais...
--Il n'y a pas de mais!... je vous demande ça pour ma discrétion?...
--Votre discrétion?
--Dame!... est-ce que nous n'avons pas parié... moi, qu'il y aurait un accident parce qu'il y en a toujours... vous, qu'il n'y en aurait pas?...
--Oui... Eh bien?...
--Eh bien... mais, je pense qu'en voilà un, d'accident?... vous ne le trouvez pas suffisant?... qu'est-ce qu'il vous faut donc?...
Il balbutia:
--C'est vrai!... je suis idiot!... c'est que j'ai eu tellement peur, si vous saviez!...
Elle le regardait, l'air très doux, et cette douceur le ravissait. Elle lui tendit la main en disant:
--Merci encore de m'avoir si bien soignée... et maintenant, allez-vous-en bien vite...
--Pouvez-vous remonter à cheval?...
--Pas tout de suite... je sens une sorte de courbature, une lassitude très grande... Non!... vous allez dire à M. de Clagny de venir avec sa voiture... il me ramènera... ne lui dites pas ça tout haut... je ne veux pas que grand'mère sache rien...
Comme Hubert de Bernès retenait sous ses lèvres la petite main de Bijou, elle dit, agacée:
--Allez donc vite!... expliquez-lui bien de laisser son mail sur la route, à M. de Clagny... et dites-lui qu'il me trouvera sous bois... en bordure du chemin... là précisément où je l'ai quitté tout à l'heure... Voulez-vous aussi, avant de vous en aller, attacher Patatras à un arbre?... merci!...
Elle lui lança son plus tendre regard, et demanda une dernière fois:
--C'est bien convenu, n'est-ce pas, pour ce soir?...
Il répondit:
--C'est bien convenu...
Dès qu'il eut disparu, elle se recoucha exactement dans la position où l'avait trouvée Bernès.
Peu après, le roulement d'une voiture ébranla la route, et M. de Clagny, descendant de son mail, entra dans le sentier. A la vue de Bijou, il poussa un douloureux cri, et courant à elle, la prit dans ses bras, anxieux, angoissé, demandant:
--Bijou!... mon amour!... mon adoré petit Bijou!...
Et, comme Bernès, il ajouta:
--Entends-moi, mon Bijou!... réponds-moi, je t'en supplie!...
Il lui caressait les cheveux de ses lèvres; il la serrait de toutes ses forces entre ses bras.
A la fin, elle ouvrit les yeux, regarda le comte de son beau regard candide et, se blottissant étroitement contre lui, murmura, semblant se rendormir...
--Je vous aime tant!... et je suis si bien là, si vous saviez!... si, si bien!... j'y voudrais rester toujours!...
XIV
--Entrez!...--cria Bijou.
Debout devant une glace, elle brossait lentement ses jolis cheveux qui frisaient à mesure que la brosse passait sur eux, et imprégnaient l'air de leur délicat parfum.
Le domestique dit:
--C'est monsieur le comte de Clagny qui vient prendre des nouvelles de mademoiselle...
--De mes nouvelles?...
--A cause de la chute de mademoiselle...
--Ah!... je n'y pensais plus!...
Et, allant à la fenêtre, elle demanda:
--Il est en voiture?...
--Monsieur le comte est venu à cheval, mais il est au salon...
--Ah! bon!... alors je vais descendre!...
Dès que le domestique fut sorti, Bijou changea rapidement de peignoir. Elle mit des mules de chevreau rose, qui rendaient délicieusement drôles ses petits pieds; et, ses cheveux flottant sur la collerette plissée de sa longue robe sans taille, elle courut rejoindre M. de Clagny.
En la voyant entrer, le comte se leva vivement. Il avait les traits tirés, le visage fatigué et triste.
Bijou dit, en lui tendant ses mains qu'il baisa:
--Comme vous êtes bon de vous être dérangé pour moi de si bonne heure!... il est à peine huit heures!... vous avez dû partir de la Norinière joliment tôt!...
--Ne nous occupons pas de moi... et dites-moi plutôt comment vous allez?...
--Mais je vais à merveille!... vous avez bien vu hier que j'ai suivi le rallye-paper comme si je n'étais pas tombée avant?... et que le soir au théâtre je n'avais pas l'air malade?...
--Non... pas précisément malade... mais je vous ai trouvée, au théâtre, un peu bruyante, un peu fébrile...
Et, tristement, il ajouta:
--Je vous ai d'ailleurs peu et mal vue... vous ne vous êtes guère occupée que d'Hubert de Bernès, et vous avez beaucoup délaissé votre vieil ami...
Elle se leva, et allant à lui, câline:
--Oh!... comment pouvez-vous croire...
--Je n'ai pas cru, hélas!... j'ai vu!... et je ne vous le reproche pas, ma pauvre petite!... la jeunesse va vers la jeunesse... c'est si naturel!...
--Mais non!...--dit Bijou avec sincérité, mais pas du tout!... je n'aime pas tant que ça la jeunesse en général... et je ne peux pas souffrir les petits jeunes gens de l'âge de M. de Bernès en particulier...
--Oui... je me souviens que vous m'avez déjà dit ça!... vous me l'avez dit la première fois que je vous ai vue... ici même, lorsque nous attendions ensemble les invités avant le dîner...
Denyse se mit à rire:
--Vous avez de la mémoire!...
--Toujours... quand il s'agit de vous!...
Et d'une voix qui tremblait un peu, il demanda:
--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit hier?...
--Hier?...
--Oui... hier... quand je vous tenais dans mes bras, blottie comme un petit oiseau frileux?...
Elle dit, semblant chercher, ouvrant tout grands ses yeux qui, en ce moment, ressemblaient à des violettes pâles:
--Non... je ne sais pas!... je ne sais plus!... j'étais un peu abrutie de ma culbute, vous comprenez?...
Et, comme M. de Clagny restait sans parler:
--Voyons?... qu'est-ce que j'ai donc dit de si intéressant?...
Il répéta lentement, en regardant avec attention Bijou qui l'écoutait l'air amusé, la bouche entr'ouverte:
--Vous avez dit: «Je suis si bien, si vous saviez! je voudrais rester toujours ainsi...»
--Je ne me rappelle pas avoir dit ça!... mais, dans tous les cas, j'ai bien fait de le dire, parce que c'était très vrai, vous savez?...
Il attira Bijou à lui et demanda:
--Est-ce que, vraiment, ça ne vous... effaroucherait pas de me voir comme ça de près toujours?...
--Mais non, ça ne m'effaroucherait pas!... oh! pas du tout!...
--Bien vrai?...
--Bien vrai!... mais pourquoi me demandez-vous ça?...
--Pour rien... Savez-vous si votre grand'mère est levée?...
--Elle ne se lève pas avant huit heures et demie ou neuf heures, surtout quand elle se couche tard comme cette nuit... il était presque deux heures quand nous sommes rentrés?...
--Et vous êtes aussi fraîche, aussi jolie que si vous aviez dormi toute la nuit... Dites-moi, je voudrais bien la voir, votre grand'mère?...
--Vous avez à lui parler à elle-même... ou bien c'est quelque chose que je peux lui dire de votre part?...
--Non... j'ai à lui parler à elle-même...
--C'est que, elle va probablement vous faire attendre «un brin»... comme on dit ici...
--Eh bien, j'attendrai...
Bijou regardait avec étonnement M. de Clagny, qui faisait les cent pas à travers la grande pièce, et, curieuse, elle dit:
--Qu'est-ce que vous avez?... car vous avez quelque chose, bien sûr!...
--Mais non!...
--Mais si!... vous allez... vous venez!... Tenez!.., un jour j'ai vu Paul de Rueille qui allait et venait comme ça...
--Moi aussi, je l'ai vu!... c'était le soir du dîner La Balue, Juzencourt et Cie... pendant que vous chantiez...
--Pas du tout!... c'est un jour où il avait un duel ridicule... et il ne savait pas s'il devait le dire ou ne pas le dire à Bertrade...
--Et... qu'est-ce qu'il a fait?...
--Je crois qu'il n'a rien dit...
--Eh bien, il avait plus «d'estomac» que moi!...
Bijou dit impétueusement:
--Vous avez un duel?...
--Un duel, si on veut... et ridicule, à coup sûr!... un duel contre l'impossible!... vous ne pouvez pas comprendre ça, mon pauvre cher petit Bijou!...
--Et vous croyez que grand'mère le comprendra mieux que moi?...
--Je ne sais pas!... dans tous les cas, elle m'écoutera... et elle me plaindra...
--Mais moi aussi... je vous écouterais et je vous plaindrais...
Il dit, et son visage exprimait une vraie souffrance:
--Je ne veux pas être plaint par vous!...
--Vous ne m'aimez donc pas?...
M. de Clagny fit un mouvement, puis, s'arrêtant, il dit avec un calme que démentaient le trouble de ses yeux et l'enrouement de sa voix:
--Si... je vous aime... je vous aime beaucoup!...
Prenant son chapeau qu'il avait posé sur un meuble, il se dirigea rapidement vers la porte qui donnait sur la terrasse, en disant:
--Je vais attendre dans le parc que votre grand'mère soit prête à me recevoir...
Mais dès qu'il vit que Bijou avait quitté le salon, il rentra et s'assit dans une pose affaissée, subitement vieilli par quelque douloureuse préoccupation.
La marquise ne se fit pas longtemps attendre. Elle dit en entrant, toute souriante:
--Vous êtes joliment matinal, Clagny!...
Puis, apercevant le visage bouleversé de son vieil ami, elle demanda, inquiète:
--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce qu'il vous est arrivé?...
--Un malheur...
--Dites!...
--C'est pour ça précisément que je viens de si bonne heure... Vous souvenez-vous que lorsque je suis venu ici pour la première fois... il y a quinze jours... comme j'admirais Bijou, vous m'avez rappelé qu'elle était votre petite-fille et qu'elle pourrait être la mienne?...
--Oui!...
--Je vous ai répondu que je le savais bien... mais que, tout ça, c'était du raisonnement... et que les coeurs jeunes raisonnaient peu ou mal...
--Parfaitement!... eh bien?...
--Eh bien, aujourd'hui, j'aime Bijou!... je l'aime de toutes mes forces...
--Patatras!...
--Ah!... vous êtes consolante, vous!...
--Dame!... mon pauvre ami!... que voulez-vous que je vous dise!... vous n'espérez pas épouser Bijou, n'est-ce pas?...
Il répondit, les yeux pleins de larmes, la parole étranglée:
--Non... je ne l'espère pas!... et pourtant je vous supplie de dire à votre petite-fille ce que je viens de vous avouer, à vous... j'ai cinquante-neuf ans... six cent mille francs de rente... je ne suis ni méchant ni répugnant... et je l'adore... comme jamais un autre ne l'adorera...
--Mais songez donc que vous avez...
--Trente-huit ans de plus qu'elle... c'est pour moi surtout que cette différence est chose redoutable... oui... je le sais... et j'accepte tous les dangers d'une telle disproportion...
--Mais elle?...
--Elle?... elle se prononcera pour ou contre moi... elle a vingt et un ans... ce n'est plus une enfant... elle sait ce qu'elle fait...
--N'empêche que j'ai, moi aussi, une responsabilité, et que...
--Ah!... vous voyez!... vous avez peur qu'elle consente...
--Peur?... en vérité, non!... je suis convaincue que cette petite créature idéale a de celui qu'elle rêve pour son mari une vision toute différente de vous...
--Et si, par hasard... oh! notez bien que je ne l'espère pas... vous vous trompiez?... qu'est-ce que vous feriez?...
--Qu'est-ce que vous voudriez que je fasse?...
--Rien... et je crains précisément que vous n'usiez de votre influence sur Bijou...
--Non... je lui ferai les observations que je crois devoir lui faire... rien de plus...
--Alors, vous allez lui parler?...
--Oui...
--Voulez-vous que je vienne tantôt?...
--Ah! non!... donnez-moi jusqu'à demain... je ne lui parlerai probablement que ce soir... mais, au fait!... ça ne vous empêche pas de venir dîner si ça vous plaît?... c'est pour le... pour la réponse, que je vous remettais à demain...
--Si elle refuse... je partirai...
--Pour où?...
--Est-ce que je sais?... ma vie sera finie... j'irai crever dans un vieux coin...
--Vous raisonniez déjà comme ça il y a douze ans!... et vous voilà aujourd'hui, je ne dirai pas plus jeune...
La marquise s'arrêta et reprit en souriant:
--Et pourquoi ne le dirais-je pas?... vous me paraissez plus jeune que dans ce temps-là... vous êtes surprenant, mon ami, on vous donnerait quarante-cinq ans!...
--Si c'était vrai, ce que vous dites?...
--Ça l'est!... je vous assure!... mais ça n'empêche pas que vous en avez tout de même cinquante-neuf...
M. de Clagny se leva.
--Adieu!...--fit-il,--à demain...
Il ajouta, avec un sourire navré:
--Ou à ce soir!... oui... quand arrivera la fin de la journée, je serai pris d'un violent désir de la revoir... et je viendrai... comme avant-hier... comme jeudi... comme tous les jours...
Il saisit la main de madame de Bracieux et la serra nerveusement en murmurant:
--Au nom de notre si vieille amitié... je vous en prie... soyez-moi bonne?...
* * * * *
Pendant tout le déjeuner, la marquise parut préoccupée, et, à plusieurs reprises, M. de Jonzac demanda à sa soeur:
--Qu'est-ce qu'il y a donc?... tu as tes papillons noirs?...
Jean de Blaye dit:
--Ma tante a dû se coucher très tard... je vous ai entendus rentrer... il devait être deux heures...
Et, s'adressant à Bijou:
--Eh bien, t'es-tu amusée?... était-ce joli?...
--Charmant!...--fit distraitement la jeune fille.
--Cette petite Lisette Renaud est vraiment délicieuse!...--dit M. de Rueille;--elle a de grands beaux yeux tristes!... elle vous a plu aussi, n'est-ce pas, grand'mère?...
--Oui...--répondit madame de Bracieux, elle est séduisante au possible et elle a une admirable voix!... j'ai été stupéfaite de trouver ça à Pont-sur-Loire... stupéfaite aussi de l'élégance de la salle... il y avait beaucoup de jolies femmes bien habillées...
--Presque toutes en rose!--s'écria Denyse,--j'ai remarqué ça!...
M. de Rueille dit:
--Ça, c'est à cause de vous!... les dames de Pont-sur-Loire vous voient toujours en rose... et comme vous êtes pour elles le «dernier cri»... elles se mettent en rose aussi...
Voyant que Bijou avait l'air surpris, il demanda:
--Est-ce qu'elle n'est pas claire, ma petite explication?...
Elle répondit en riant:
--Elle est claire... mais fantaisiste!... personne, mon pauvre Paul, ne fait attention à moi...
Comme madame de Rueille se tournait vers elle, elle la prit à partie:
--Qu'est-ce que tu en penses, Bertrade?...
--Je pense que tu es beaucoup trop modeste...
--Oh! oui!...--dit Giraud, qui enveloppa la jeune fille d'un regard pénétré d'admiration,--mademoiselle Denyse est trop modeste!... hier, toute la salle avait les yeux sur elle... et la chanteuse elle-même ne cessait pas de...
Bijou l'interrompit vivement:
--Vous rêvez, monsieur Giraud!... Je n'ai pas remarqué qu'on s'occupât de notre loge... mais quand même cela serait, il ne s'ensuit pas nécessairement que ce soit moi qui...
--Évidemment!...--fit Henry de Bracieux, gouailleur,--c'est grand'mère qui intéressait si fort les indigènes!...
--Non!... mais ça pouvait être Jeanne Dubuisson!...
--C'est vrai!... elle n'est pas connue à Pont-sur-Loire, la petite Dubuisson!... sa vue doit évidemment faire sensation!...
Bijou haussa les épaules.
--Vous savez tous que j'ai horreur qu'on s'occupe de moi... et vous me dites tout le temps des choses pour me taquiner....
Pierrot s'écria: