Bijou

Part 13

Chapter 133,845 wordsPublic domain

--Si tu as horreur de faire de l'effet, la grosse Gisèle de La Balue n'est pas la même chose, va!... en v'là une qui changerait bien avec toi!... Hier, au goûter du rallye... elle était là qui tournait autour de tout le monde comme une grosse mouche... même que Bernès l'a envoyée promener.

--Il est gentil, ce petit Bernès!...--dit la marquise,--je l'ai vu pendant toute cette soirée d'hier, et il m'a plu beaucoup... il est simple... bien élevé... pas bête...

Jean de Blaye vit que Bijou faisait une moue indifférente, et il demanda:

--Tu n'as pas l'air d'être de l'avis de grand'mère?...

--Oh!... mon Dieu! si!...

--Tu manques d'enthousiasme, avoue-le?...

--Mais je l'avoue...

La marquise se tourna vers sa petite-fille.

--Ah!... et qu'est-ce que tu lui reproches?...

--Mais rien, grand'mère!... rien!... je le trouve comme tout le monde... et en le voyant, je ne pousse pas des cris d'admiration... voilà tout!...

--Je crois,--dit M. de Rueille,--que celui qui vous fera pousser des cris d'admiration est encore à naître!... vous êtes très bonne, très indulgente... vous trouvez tout le monde négativement bien... mais, effectivement, c'est une autre affaire...

--Vous exagérez!...

--J'exagère?... Eh bien, citez-moi donc un homme... un seul, que vous trouviez vraiment à votre gré?...

--Mais... M. de Clagny, par exemple!...

La marquise demanda:

--Tu le trouves bien... tu le trouves bien... mais comment?... pas pour l'épouser, je présume?...

Bijou répondit en riant:

--Ah! non!... pas pour l'épouser!...

On sortait de table. Jean de Blaye dit:

--Quelqu'un a-t-il des commissions pour Pont-sur-Loire?...

--Tiens!...--fit Bijou surprise,--tu vas à Pont-sur-Loire, comme ça, tout seul?... qu'est-ce que tu peux bien aller y faire?...

--Ce que j'y vais faire?...--répondit-il un peu troublé--des commissions...

--Veux-tu m'emmener?...

--T'emmener?... mais...

Depuis le soir où il avait avoué à Bijou qu'il l'aimait, il évitait toutes les occasions de se trouver seul près d'elle. Quant à elle, sa façon d'être avec lui et avec Henry de Bracieux ne s'était modifiée en rien. Elle restait aussi libre, aussi cordiale qu'avant de leur avoir refusé sa main, et semblait oublier même qu'ils l'eussent demandée.

Elle dit, l'air étonné:

--Mais quoi?... tu ne veux pas m'emmener?...

Mal à l'aise, appréhendant le tête-à-tête et n'osant pas devant tous refuser d'emmener Bijou, il répondit, affectant de plaisanter:

--Mais si!... je suis, au contraire, très flatté de l'honneur que tu veux bien me faire!...

--A la bonne heure!... tu es gentil!...

--Je suis charmant!... mais il faut que tu aies, en plus de moi, quelqu'un pour t'accompagner, parce que, moi, j'ai des affaires...

--Oh!...--fit Denyse d'un ton chagrin,--tu ne veux pas me garder avec toi là-bas?...

Madame de Bracieux intervint:

--Mais, mon Bijou, vous ne pouvez, dans aucun cas, vous en aller comme ça tous les deux!... Jean a beau être ton cousin germain, ça ne se fait pas, ces choses-là!... il faut que vous emmeniez la vieille Joséphine... et encore, c'est convenable tout juste!...

Après un silence, la marquise reprit:

--Mais, qu'est-ce que tu y feras, à Pont-sur-Loire?...

--Des courses, grand'mère... vous oubliez qu'il y en a toujours pour la maison, des courses!... et puis, j'irai voir Jeanne... c'est justement le jour où M. Spiegel est pris tout le temps... je ne les empêcherai pas de roucouler!...

M. de Jonzac dit:

--Ils ne m'ont pas l'air de roucouler beaucoup!... je les regardais hier pendant le rallye-paper... ou je me trompe fort, ou ça ne bat que d'une aile, ce mariage-là!...

--Pourquoi croyez-vous ça, oncle Alexis?... demanda Bijou, l'air inquiet.

--Parce que je trouve la petite triste et le professeur indifférent!... tu n'as pas remarqué ça?...

Elle répondit:

--Non!... je ne remarque pas grand'chose, moi!...

* * * * *

De Bracieux à Pont-sur-Loire, Bijou et Jean furent silencieux.

En ville, ils croisèrent, près de la gare, madame de Nézel qui arrivait des Pins par le train de deux heures et demie. En la voyant, Bijou fit un mouvement et ses lèvres remuèrent comme si elle allait parler, mais elle se contenta de glisser vers son cousin un regard luisant et doux. Jean, maladroit et troublé, avait eu l'air de ne pas voir la jeune femme, qui, au lieu d'aller vers le centre de la ville, tournait dans une ruelle tracée au milieu de terrains vagues et de jardins.

En descendant de voiture avec la vieille Joséphine à la porte des Dubuisson, Bijou demanda:

--Où te retrouverai-je?... et à quelle heure?...

--A l'hôtel... je dirai d'atteler pour six heures, si ça te va?...

Elle dit, étonnée:

--Six heures!... bien, tu en as des courses!... trois heures et demie de courses... dans Pont-sur-Loire!...

Impatienté, et voulant avant tout éviter l'innocente enquête de Bijou, Jean lui offrit de partir plus tôt, mais elle refusa:

--Non... pourquoi ça?... je suis enchantée de rester longtemps avec Jeanne, moi!...

Mademoiselle Dubuisson était chez elle. Denyse lui trouva la mine attristée et les yeux battus. Elle demanda:

--Qu'est-ce qu'il y a encore?... est-ce que ça ne va pas?...

--Pas très bien...

--Est-ce que... ton fiancé?...

--Toujours le même...

--Ce qui veut dire?...

--Que je le trouve devenu un peu bien calme... mais il y a autre chose qui m'a secouée ce matin...

--Quoi?...

--Oh!... un événement qui ne me touche en rien... mais qui m'a fait de la peine tout de même...

Et, évitant de regarder Bijou, elle continua:

--Tu sais bien... Lisette Renaud?...

--Oui... Eh bien?...

--Eh bien... elle est morte ce matin!...

--Morte?... de quoi?...

Jeanne dit, très bas:

--On croit qu'elle s'est tuée:

--Comment ça?...

--Avec de la morphine... tu sais, on n'a pas beaucoup parlé de ça devant moi... mais j'ai compris que c'est à la suite d'une explication qu'elle a eue avec M. de Bernès...

--Quand?...

--Hier après le théâtre... ou ce matin... papa et M. Spiegel ont parlé de ça à déjeuner, mais vaguement... à mots couverts...

--C'est affreusement triste!... et je comprends que tu aies été impressionnée...

--Oui, n'est-ce pas?... d'autant plus que, pour l'instant, les chagrins d'amour me touchent beaucoup...

Elle ajouta, avec un sourire désolé:

--Et pour cause!...

Bijou dit, d'un ton de regret:

--Cette pauvre petite chanteuse!... moi, par goût, je n'aime pas beaucoup les femmes de théâtre... mais celle-là paraissait gentille et chantait vraiment bien!... c'est dommage!... et M. de Bernès doit être bien malheureux!...

Jeanne demanda, toujours sans regarder Denyse:

--Crois-tu que l'on soit si malheureux de faire souffrir?... moi, je ne le pense pas!... les inconscients font souffrir sans le savoir... les autres font souffrir parce que ça les amuse... ni ceux-ci ni ceux-là ne doivent avoir de remords...

Comme elle restait pensive, le regard perdu, Bijou lui passa doucement la main devant les yeux:

--Ne pense plus à ces choses tristes, ma Jeanne! ta peine ne changera rien à un fait accompli... et tu te fais inutilement du mal!... Allons! parlons de la revue, de chiffons... de n'importe quoi... Ah!... à propos de chiffons, ta robe va-t-elle enfin?...

--Elle va... mais elle me va mal!...

--Pas possible!...

--Très naturel, au contraire!... je n'ai pas ton teint, moi!... je suis plus pâle que toi... et ce rose me pâlit encore... et puis je suis presque maigre... alors, ce petit corsage froncé qui habille si coquettement ce que ton oncle appelle tes «rondeurs», me fait, moi, un peu trop planche... c'est d'ailleurs sans importance!...

--Comment, sans importance?...

--Oui!... vois-tu, mon Bijou, qu'elle soit bien ou mal habillée, la médiocrité que je suis passe toujours inaperçue à côté de la beauté que tu es...

Bijou dit, en levant les yeux au ciel, d'un air à moitié sérieux, à moitié blagueur:

--Tu es en train de divaguer complètement, ma pauvre chérie!...

Puis, changeant brusquement de ton:

--A quelle heure iras-tu aux courses demain?...

--Je ne sais pas... c'est papa qui a dû décider ça avec M. Spiegel... Ah!... dis donc?... irez-vous de bonne heure au bal des Tourville?... je voudrais bien ne pas y arriver avant toi...

Denyse regarda sa montre:

--Il faut que je me sauve!... on veut, à la maison, des gardénias pour les boutonnières... je ne sais pas où en trouver... on m'a parlé d'un jardinier... dans les environs de la gare...

--De la gare?... je ne vois que des maraîchers, mais pas de fleuristes...

--Si... il paraît que c'est dans cette ruelle... tu sais, à droite du quai?...

--La venelle des Lilas... je sais bien ce que tu veux dire... mais il n'y a là que des jardins potagers, des terrains à vendre et quelques petites maisons... que les officiers louent parce que c'est près du quartier...

Bijou se leva.

--Enfin, dit-elle, je vais toujours chercher de ce côté-là!...

* * * * *

Denyse fut la première à l'hôtel. Jean de Blaye arriva un peu en retard, l'air triste et le visage défait.

Madame de Nézel était venue au rendez-vous qu'il lui avait donné, mais seulement pour lui rendre une liberté dont il n'avait plus que faire, et qu'il n'avait pas osé refuser. Et, malheureux, mécontents l'un de l'autre, ils avaient dû rester longtemps enfermés dans la petite maison, parce que Bijou, escortée de la vieille Joséphine, avait rôdé dans la ruelle déserte pendant une partie de l'après-midi. Elle allait et venait, le nez en l'air, semblant chercher une trace, avec une insistance que Jean ne s'expliquait pas et qui l'inquiétait beaucoup. Elle avait peut-être vu, à trois heures, lorsqu'ils traversaient en voiture la place de la gare, madame de Nézel qui entrait dans la venelle des Lilas. Et, dans ce cas, avait-elle voulu s'assurer de ce qu'elle soupçonnait? était-elle donc retorse et curieuse, cette Denyse qu'il aimait tant, et qui venait de démolir, sans le savoir, toute sa vie?...

Il s'excusa de son retard et fit monter en voiture Bijou qui lui affirmait gentiment qu'il arrivait à l'heure. Au moment même où il cherchait un moyen de la questionner, elle dit:

--Tu sais!... vous aurez vos gardénias pour demain!... mais ç'a été difficile, va!... j'ai couru pour eux tout Pont-sur-Loire une partie de la journée... on m'a envoyée dans des petites rues impossibles... où je me suis perdue... et où je n'ai rien trouvé...

Heureux de voir éclater l'innocence de Bijou, Jean s'écria malgré lui:

--Ah!... c'est donc pour ça que tu es allé traîner dans la venelle des Lilas?...

Elle posa sur lui ses grands yeux surpris et demanda:

--Comment sais-tu ça?... tu m'as vue?...

Il répondit vivement:

--Pas moi!... un de mes amis...

--Qui donc?... est-ce que je le connais, ton ami?...

--Je ne pense pas!... c'est un officier du régiment de Bernès... Ah!... si tu savais!... la pauvre petite chanteuse que tu as entendue hier soir?... Eh bien, elle s'est tuée!...

Bijou dit, d'un ton qui enrayait toute espèce de conversation sur ce sujet:

--Oui... je le sais!... c'est bien dommage!...

C'était si digne, si net, que Jean se reprocha presque d'avoir parlé de cette histoire un peu scabreuse; mais Bijou n'était plus une petite fille, que diable!... elle allait avoir vingt-deux ans!...

* * * * *

A quatre heures, M. de Clagny était arrivé à Bracieux, le coeur battant à la pensée de revoir Bijou, et de la revoir libre et abandonnée comme chaque jour, puisqu'elle ignorerait encore sa demande. Il fut très désappointé d'apprendre qu'elle était à Pont-sur-Loire et qu'elle y était avec Jean. Et comme il demandait à la marquise de lui dire franchement ce qu'elle augurait de sa démarche auprès de la jeune fille, elle lui répondit qu'elle n'osait même plus parler, Denyse leur ayant déclaré à tous, le matin même, qu' «elle trouvait M. de Clagny charmant... mais pas pour l'épouser».

Il reçut le choc sans trop faiblir, et insista pour que Bijou fût instruite le soir de sa demande. Elle aurait jusqu'au lendemain pour réfléchir, c'était ce qu'il voulait.

Denyse et Jean rentrèrent juste à l'heure du dîner. Quand ils descendirent de leur chambre, on était à table et chacun parlait de la mort de la pauvre Lisette Renaud. M. de Rueille était allé se promener à cheval; il avait rencontré des officiers qui faisaient du service en campagne, et qui, bien entendu, lui avaient raconté l'histoire.

--C'est affreux!...--fit Bertrade,--de penser que cette petite s'est tuée!... elle était si gentille et si jeune!...

Giraud dit, d'une voix étrange qui résonna dans la grande salle à manger:

--C'est justement parce qu'on est jeune qu'il faut se tuer quand on est malheureux... on aurait trop longtemps à souffrir!...

XV

La marquise n'avait pas voulu parler à Bijou le soir. Elle craignait de «troubler sa nuit», et ce fut le lendemain matin seulement qu'elle la fit appeler chez elle.

La jeune fille arriva toute gaie et fit une petite moue désappointée quand sa grand'mère lui annonça qu'elle avait des choses très sérieuses à lui dire.

--Il s'agit, commença madame de Bracieux,--d'un de mes bons amis, qui est aussi le tien...

Bijou l'interrompit:

--M. de Clagny?...

--Oui... M. de Clagny... tu as dû t'apercevoir qu'il t'aime beaucoup, n'est-ce pas?...

--Je l'aime beaucoup aussi... beaucoup!...

--Parfaitement... mais toi, tu l'aimes comme un père... ou un oncle charmant... et lui ne t'aime pas comme une fille... ou comme une nièce... enfin... tu vas être bien étonnée...

Elle demanda, craintive:

--Étonnée de quoi?...

--De... il veut t'épouser... là!...

Bijou murmura, l'air stupéfait:

--Lui aussi?...

--Comment «lui aussi»?...--fit la marquise, stupéfaite à son tour,--qui donc veut t'épouser, que tu dis: «Lui aussi»?...

Denyse rougit.

--J'aurais dû vous raconter ça plus tôt, grand'mère,--dit-elle en s'asseyant sur un tabouret aux pieds de madame de Bracieux,--mais nous sommes si en l'air, tous ces jours-ci, avec les rallyes, le théâtre, les courses et les bals, que je n'ai pas trouvé un instant... ça n'avait d'ailleurs pas grand intérêt!...

--Ah!... tu trouves ça, toi?...

--Dame!... puisque je n'ai envie d'épouser ni l'un ni l'autre...

--Mais qui?... qui?... de qui parles-tu?...

--D'Henry et de Jean... oui... Jean a d'abord parlé pour Henry... qui l'avait, paraît-il, chargé de savoir si je l'autorisais à vous demander ma main... J'ai répondu que c'était à vous et pas à moi qu'il devait s'adresser...

--Tu es un vrai Bijou, toi!...

--Mais que ça n'avait aucune importance, puisque je ne voulais pas l'épouser...

--Il n'a pas assez de fortune pour toi!...

--Ça, je n'en sais rien!... et puis, ça m'est bien égal!... mais Henry ne me plairait pas du tout comme mari... je le connais trop!...

--Ah!... et Jean?...

--Jean non plus ne me plairait pas comme mari!... c'est ce que je lui ai dit quand, après avoir vu que je refusais Henry, il a repris l'affaire pour son propre compte...

--Ils vont bien, mes petits-enfants!... je m'explique à présent pourquoi, depuis plusieurs jours, ils font des têtes à porter le diable en terre!...

Et, après un silence, la marquise conclut:

--Je connais maintenant ta réponse à mon pauvre Clagny...

--Comment la connaissez-vous?...

--Parce que, si tu ne veux pas de tes cousins, qui sont, chacun dans son genre, des êtres très réussis, il est peu probable que tu veuilles du vieil ami de ta grand'mère...

--Lui aussi, il est réussi!...

--C'est vrai!... mais il a près de soixante ans!...

--Il n'en a pas l'air!...

--Mais il les a!...

--Je le sais!... ce qui n'empêche que je n'aurais pas plus de répugnance à l'épouser qu'à épouser Jean ou Henry...

--Tu ne sais pas ce que c'est que le mariage... tu ne peux pas comprendre...

Bijou ferma à demi ses beaux yeux clairs:

--Si!--fit-elle lentement,--je comprends très bien, grand'mère!...

--Tout ça ne me dit pas ce que je dois répondre à Clagny?...

--Il va venir aujourd'hui?...

--Il va venir tout à l'heure...

Elle fit un mouvement, puis, après un instant de réflexion, elle dit:

--Vous lui répondrez, grand'mère, que je suis très touchée, très flattée qu'il ait bien voulu penser à moi... mais que je n'ai pas envie de me marier encore...

Elle ajouta, appuyant sa tête sur les genoux de la marquise:

--Parce que je suis trop bien ici avec vous...

--Mon Bijou!... mon Bijou chéri!...--murmura madame de Bracieux, embrassant le joli visage tendu vers elle,--tu sais que tu es toute ma joie, mais tu ne pourras pas non plus rester toujours auprès de ta vieille grand'mère... je ne te dis pas ça pour t'engager à faire un mariage qui serait fou...

Denyse leva les yeux vers la marquise et demanda:

--Fou?... pourquoi, fou?...

--Parce que Clagny a trente-huit ans de plus que toi... qu'il sera tout à fait à bas quand tu battras ton plein... et que... ce genre de mariage a des inconvénients qui... que... enfin, tu serais la première à les reconnaître!..

Bijou s'était levée en entendant une voiture s'arrêter devant le perron.

Elle regarda par la fenêtre, et se sauva en disant:

--Le voilà!...

* * * * *

Pendant le déjeuner, madame de Bracieux annonça, d'un air indifférent:

--Clagny part... il est venu me dire adieu ce matin...

Bijou dressa la tête, et Jean de Blaye dit:

--Il part?... Tiens!... il avait pourtant l'air de prendre racine dans le pays!...

--Oh!...--fit M. de Rueille,--les racines du père Clagny ne sont jamais bien profondes...

Bijou se tourna vers sa grand'mère:

--Quand part-il?...--demanda-t-elle inquiète.

--Mais... tout de suite... demain, je crois!... du reste, nous le verrons ce soir à Tourville... il ira au bal pour rencontrer tous ceux à qui il veut dire adieu...

--Et il ne va pas aux courses?...

--Non... il fait ses malles!...

--Et notre revue, demain?...--s'écria Denyse navrée--il m'avait tant promis de venir la voir!...

La marquise regarda sa petite-fille, et pensa que décidément, même avec un coeur exquis, la jeunesse est sans pitié.

L'entrée de Bijou au bal des Tourville fut un véritable triomphe. Elle était, dans cette robe de crêpe rose qui se confondait avec sa peau, infiniment jolie et rare.

--Regardez donc la petite Dubuisson,--dit Louis de La Balue à M. de Juzencourt,--elle a cherché à ressembler à mademoiselle de Courtaix... elle a exactement copié sa toilette... et voyez de quoi elle a l'air?... de sa femme de chambre... tout au plus... à quoi ça tient-il?...

M. de Juzencourt répondit avec un rire épais:

--C'est que, si le contenant est pareil, le contenu ne l'est pas!... Est-ce qu'elle ne se marie pas, la petite Dubuisson?...

--Si... elle épouse un jeune huguenot qui doit être quelque part dans quelque coin... Ah!... non... il n'est pas dans un coin... le voilà qui papillonne comme les autres autour de «Bijou»...

Juzencourt demanda:

--Et vous?... vous ne papillonnez pas?...

--Moi?... j'épouserais bien, moi!... parce que il faut un jour ou l'autre se marier... sans ça, les parents crient... à cause du nom, vous savez?... mais papillonner?... ah! ma foi non!... ça ne me chante pas!...

Et, d'un pas traînant, il se dirigea vers Henry de Bracieux, auquel il dit, la voix et le regard voilés:

--Quelle chaleur, n'est-ce pas?... vous avez de la chance de ne pas rougir... vous avez d'ailleurs une de ces peaux!... c'est vrai!... vous avez l'air d'un hercule... et malgré ça, la peau est d'une couleur... et d'un grain!...

Comme il se penchait vers lui, l'air attendri, Henry lui cria, de sa grosse voix sonore et pleine:

--Ah!... vous m'embêtez avec ma peau!...

Et laissant le petit La Balue planté au milieu du salon, il alla retrouver Jean de Blaye, qui, de loin, regardait mélancoliquement Bijou s'embrouiller dans les danses pour lesquelles se présentaient à la fois six danseurs.

Quand M. de Clagny s'approcha voulant saluer Denyse, elle lui dit, sans même répondre à son salut:

--Grand'mère m'a dit que vous alliez partir... je suis sûre que c'est à cause de moi?...

Il fit signe que oui. Alors, elle lui prit le bras, et, l'entraînant dans un salon presque désert:

--Je vous en prie?...--supplia-t-elle,--je vous en prie... ne partez pas!...

Il répondit, très ému:

--Je vous en prie à mon tour, Bijou, ne me demandez pas l'impossible... je n'ai pas su rester près de vous sans devenir aussi fou que les autres... j'ai rêvé... comme rêvent les fous!... à présent que tout est fini, il faut que je tâche de redevenir sage et d'oublier mon rêve... et pour ça, il faut que je m'en aille loin... très loin...

Elle demanda:

--Vous aviez cru que... que je dirais oui?...

--Je vous voyais avec moi si bonne... si délicieusement gentille et confiante... que j'avais espéré... mon Dieu, oui!... que peut-être vous vous laisseriez aimer...

Elle dit, songeuse:

--Alors... c'est ma faute si vous avez espéré ça?...

--Ce n'est pas votre faute... c'est la mienne... on espère ce qu'on désire...

--Si!... je suis sûre que j'ai été avec vous telle que je n'aurais pas dû être?...

Ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura, humble presque:

--Je vous demande pardon...

--Bijou!...--s'écria M. de Clagny affolé, mon Bijou!... c'est moi qui dois vous demander pardon de vous avoir un instant attristée...

--Eh bien, soyez bon... ne partez pas?... pas demain, du moins?... promettez-moi que vous viendrez demain à Bracieux voir jouer la revue?... Oh!... ne me dites pas non!... et après... je vous parlerai... mieux que ce soir...

Elle ajouta, en posant sur lui son regard lumineux:

--Vous ne regretterez pas d'être venu!...

Puis, arrêtant Jean de Blaye qui passait, elle demanda câline:

--Veux-tu me faire valser, dis?... tu valses si bien!...

Et, s'appuyant à son épaule, elle disparut au nez de Pierrot qui accourait pour réclamer «sa valse».

--Laisse donc ta cousine tranquille!...--fit M. de Jonzac, qui, assis sur un divan, regardait danser,--tu es beaucoup trop jeune pour inviter des jeunes filles... des vraies jeunes filles comme Bijou...

--Ah!... à quel âge est-ce que je les inviterai?... c'est pas non plus au tien, j'imagine!...

--Tu as vraiment des façons de parler!...

--Dis donc, p'pa?... pourquoi Jean et Henry disent-ils que le petit La Balue marque de plus en plus mal?...

--Le petit La Balue?... mais je ne sais pas...

--Ils ont dit qu'il se peinturlurait...

--C'est vrai!...

--Et qu'il marquait de plus en plus mal?... pourquoi?...

--Si tu as si envie de savoir pourquoi... tu n'as qu'à le demander à tes cousins... ils te le diront...

--Ils ne veulent pas!... je le leur ai demandé... et Jean m'a répondu: «Fiche-nous la paix!»... Est-ce qu'on va bientôt s'en aller?...

--S'en aller?... mais ta cousine danse certainement le cotillon...

--C'est moi qui ai été bête de venir ici, au lieu de rester avec M. Giraud et M. l'abbé!...

--Tiens... au fait!... pourquoi n'est-il pas venu, M. Giraud?... Bijou avait demandé une invitation pour lui...

--Oui... mais il n'a pas voulu!... il est triste, triste, depuis quelque temps... il ne mange pas... il ne dort pas non plus!... au lieu de se coucher, il s'en va se promener toute la nuit au bord de la Loire...

--Tu ne sais pas ce qu'il a?...

--Je crois qu'il a Bijou...

--Comment, il a Bijou?...

--Oui... comme Jean... comme Henry, comme Paul... tu vois bien p'pa, qu'ils sont tous à courir après elle, s'pas?... sans parler du père Clagny qui ne compte plus...

Il s'arrêta un instant, et acheva, l'air attristé:

--Et de moi, qui ne compte pas encore...

--Tu exagères beaucoup tout ça!--dit M. de Jonzac, très convaincu que son fils voyait juste, mais n'en voulant pas convenir,--Bijou est certainement très jolie, et il n'est pas surprenant que...

Pierrot l'interrompit vivement:

--C'est pas seulement jolie qu'elle est!... c'est bonne, et intelligente, et gaie, et tout!... on a rudement raison de l'aimer, allez, p'pa!... et si j'avais seulement vingt-cinq ans!...

--Si tu avais vingt-cinq ans, mon pauvre bonhomme, elle t'enverrait promener comme les autres...

Pierrot répondit philosophe, mais chagrin tout de même:

--C'est bien possible!...