Bijou

Part 8

Chapter 83,804 wordsPublic domain

--Tu te diras qu'elle est la mère de ton mari, qu'il l'aime, et que tu dois l'aimer pour l'amour de lui...

--Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es tellement meilleure que moi!...

--Je suis un ange, c'est convenu!...

--Tu plaisantes... mais, c'est joliment vrai, va!...

--Dis-moi?... ça ne va pas t'attrister de quitter ton fiancé pendant cette semaine que tu veux bien me donner?...

--Non... d'ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand'mère le permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris...

--Et moi qui te promène comme une étourdie que je suis... sans penser que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence!... Rentrons, veux-tu?...

--Je veux bien!...

Bijou laissa couler entre ses cils frisés un regard luisant, et demanda, l'air indifférent:

--Explique-moi donc quel... incident peut t'avoir donné cette idée bizarre que Jean de Blaye m'aime?...

--La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son agacement quand, ce matin, nous t'attendions sur le perron, et qu'il t'a vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur...

--Tu as trop d'imagination!...

--Non... je suis sûre qu'il t'aime... et beaucoup!... et toi?...

--Moi?...

--Oui... tu ne l'aimes pas, toi?...

--Non... pas comme tu l'entends, du moins!... c'est mon cousin... je l'aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu'on connaît trop pour l'aimer autrement...

--C'est dommage!...

--Pourquoi?...

--Parce qu'il me semble que tu serais heureuse avec lui...

Bijou secoua la tête:

--Je ne crois pas!... il me faut un mari plus sérieux que Jean...

--Plus sérieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de Blaye!...

--Qu'est-ce que ça fait?... il n'est pas sérieux, tu sais?... pas du tout!...

--Ah!... je ne savais pas!...

--Moi, je veux un mari qui n'aime que moi!...

--Jolie et séduisante comme tu l'es, tu peux être bien tranquille!...

Bijou s'arrêta au milieu de l'allée, et, indiquant l'avenue:

--Est-ce que ce n'est pas une voiture, là-bas?...

--Oui, parfaitement...

--Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement myope!...

--Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui conduit...

--C'est bien ça!...

Et, comme Jeanne faisait un mouvement:

--C'est de M. de Clagny... un ami de grand'mère... le propriétaire de la Norinière.

--Ah!... ce monsieur si riche!...

--Si riche?... crois-tu qu'il soit si riche?... je n'ai pas entendu dire un mot de ça!...

--Mais si!... une fortune énorme... toute en terres...

Bijou n'écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui s'épanouissait dans l'herbe, courbant au-dessus de l'allée sa petite tête craintive, et, distraite, elle l'effeuillait.

--Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t'aime-t-il?...

Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise.

--Qui ça?...

--Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?...

--Je ne sais pas!... je ne l'interrogeais pour personne...

--Et qu'est-ce qu'elle t'a répondu?...

--Passionnément...

--Eh bien, elle a répondu pour tout le monde...

En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta:

--C'est vrai!... tout le monde t'aime!... et tu le mérites bien, va!...

Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un: «Enfin!... c'est pas malheureux!...» qui le fit regarder de travers par sa grand'mère, tandis que M. de Clagny venait, en courant presque, au-devant de Bijou.

Elle dit, gentille:

--A la bonne heure!... c'est aimable d'être revenu comme ça tout de suite nous voir!...

--Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête?...

Elle répondit, toute souriante:

--Jamais!...

Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta:

--Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle se marie!...

--Mais...--fit la jeune fille toute chagrine--pourquoi dis-tu ça, Bijou?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton amie...

--Oui... on dit ça... mais ça n'est plus la même chose!... quand on est mariée, on n'est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à lui tout seul...

M. de Clagny dit, à demi-voix:

--Que c'est beau, les illusions!...

Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant:

--Qu'est-ce que vous dites?...

--Une bêtise!...

--Non... j'ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement!... vous avez beau secouer la tête, je le sais bien tout de même que vous vous moquez de moi... et c'est parce que j'ai dit que, quand on est mariée, on n'est plus qu'au mari!... Eh bien, ça peut être très ridicule, mais c'est mon avis... et je parie bien que c'est aussi celui de M. Spiegel?...

Le jeune homme s'inclina en souriant sans répondre.

Bijou dit, s'adressant toujours au comte:

--Vous l'a-t-on présenté, monsieur Spiegel?... non?... alors, je répare cet oubli... monsieur Spiegel, le fiancé de Jeanne... qui n'ose pas soutenir que j'ai raison parce qu'il n'est pas en force... c'est vrai!... il n'y a ici que lui de marié... ou presque...

--Eh bien, et Paul?...--fit la marquise en riant.

--Paul!... Ah! oui!... c'est vrai!... je ne pensais plus à lui!... Enfin, les gens pas mariés dominent... Henry, Pierrot, M. l'abbé, M. Giraud, Jean... Tiens!... qu'est-ce qu'il a donc, Jean?... il a une drôle de figure!...

Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux à demi fermés, la tête appuyée sur sa main, paraissait sommeiller. Il répondit:

--J'ai mal à la tête!...

Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela était venu, il s'écria, bourru:

--Eh bien! quoi? c'est la migraine!... est-ce qu'on sait comment ça vient?... ça vient comme ça peut, mais ça vient!...

Bijou était passée derrière le fauteuil où se reposait son cousin. Elle reprit, sans se laisser décourager par sa brusquerie, en regardant son visage pâli, ses traits tirés, ses yeux largement cernés:

--Il faut que tu aies très, très mal pour avoir une mine pareille!... et pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour l'homme fort... Mon pauvre Jean!... je voudrais tant te savoir mieux!...

Elle s'inclina, et posant doucement ses lèvres sur les paupières meurtries du jeune homme, les y tint appuyées assez longtemps.

Jean de Blaye devint très pâle, puis très rouge, et, se levant d'un mouvement violent:

--Tu m'as fait peur!...--dit-il l'air gêné, le regard incertain,--c'est stupide!... mais je ne te voyais pas... et alors... ça m'a surpris...

M. de Clagny s'était levé, lui aussi, avec une sorte de colère, en voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant à quel point était ridicule son émotion jalouse, il se rassit et dit, goguenard:

--Si ce remède-là n'agit pas... c'est que la maladie de Blaye est incurable!...

M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et, s'adressant à Bijou d'une voix qui s'enrouait:

--Quand j'ai la migraine... et ça m'arrive souvent, hélas!... vous êtes moins compatissante...

M. Giraud restait pétrifié sur la petite chaise basse où il était assis. Les yeux fixés à terre, les lèvres serrées, il semblait n'avoir rien vu.

Pierrot, lui, s'écria franchement:

--En a-t-il une veine, cet animal de Jean!...

--Sans doute... sans doute...--répondit l'abbé Courteil avec conviction,--mais il a tout de même bien mal à la tête, le pauvre monsieur!... je connais ça, moi, la migraine!...

La marquise se pencha à l'oreille de Bertrade, et lui dit en examinant Bijou de côté:

--Est-elle assez délicieuse, cette petite!... et bonne, et enfant surtout!... a-t-elle assez simplement embrassé ce nigaud de Jean... à qui ça a fait peur!...

--Oh! peur!... il était troublé, le pauvre garçon!... et il a voulu expliquer son trouble, voilà tout!...

--Crois-tu?... avec lui on ne sait jamais!...

--Vous n'avez pas vu qu'il est parti tout de suite... sans même dire adieu à M. Dubuisson et à M. Spiegel qui s'en vont?...

La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s'approchaient pour la saluer:

--Puisque nous gardons votre Jeanne, j'espère que vous viendrez la voir souvent?...

Bijou demanda, s'adressant à son amie:

--Bien vrai, ça ne t'ennuie pas de rester à Bracieux?... je ne t'en voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais?...

--Spiegel est obligé d'aller passer quelques jours à Paris,--dit M. Dubuisson,--à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne...

* * * * *

En quittant le salon quelques instants plus tôt, Jean de Blaye éprouvait un douloureux malaise. L'innocent baiser de Bijou, ce baiser donné si franchement devant tout le monde, l'avait bouleversé, réveillant brusquement l'amour qu'il voulait endormir sous les tendres caresses de madame de Nézel.

La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante contre lui: «Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime, cette enfant que je n'ai jamais touchée du bout des doigts?...» A ce moment-là, il se sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à coup, au lendemain même du jour où il espérait l'oubli, où il s'expliquait--à peu près calme--la cause de cet oubli, cette cause disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant, s'augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant aimée s'éloignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu'il ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l'amour de madame de Nézel, alors qu'il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s'abriter son coeur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait toute sa vie, toute son âme, tout ce qu'il y avait en elle de délicat et de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l'oncle Alexis, et les Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, il vivait d'une vie très ignorée et très douce, organisée dans l'ombre, à côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C'était à ce bonheur paisible et chaud qu'il fallait renoncer! Et pourquoi?... Allait-il se décider à dire à Bijou son amour?... et, même en admettant qu'elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d'épouser ce merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux? Bien des fois déjà il y avait songé, et toujours il s'était dit que ce serait une absurde folie. Et puis, jamais Bijou ne l'aimerait assez pour accepter cette médiocrité tranquille.

Comme il avait promis à madame de Nézel d'aller le lendemain à Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s'excuser. En cachetant sa lettre, il pensa: «Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne... mais elle comprendra... et c'est fini!...»

Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il frissonna douloureusement.

Pendant qu'il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait:

--Tu rêves, je te dis... tu rêves!... il m'aime bien... comme on aime sa cousine... ou même sa soeur...

--Non!... il n'y avait qu'à regarder sa tête quand il est sorti du salon!... il était bouleversé!... je suis sûre qu'il l'est encore...

--Veux-tu pas que j'aille le lui demander?... mais au fait, il est sept heures?... nous n'avons que le temps de nous habiller... je reviendrai te prendre après le premier coup du dîner!...

Quand Bijou, très simple toujours, mais mise à ravir, sortit de sa chambre, le grand corridor du premier était obscur et silencieux. Chacun chez soi s'habillait pour le soir. Les domestiques avaient fermé les persiennes et n'avaient pas encore allumé les lampes.

Jean, qui sortait de chez lui, distingua à quelques pas dans l'ombre une silhouette blanche qu'il se hâta de rejoindre.

Bijou demanda:

--C'est toi, Jean?...

--Oui... c'est moi!... et j'aurais un mot à te dire...

--Quelque chose de pas trop long?... le premier coup est sonné!...

--Quelque chose de très court... mais que je préfère n'être entendu que de toi...

--Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi?...

--Chez toi, puisque nous sommes à ta porte...

Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entré, elle dit,

--Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j'allume...

Il l'arrêta par le bras:

--Pas la peine d'avoir de la lumière... je sais parler sans y voir!... d'ailleurs ça ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce que tu as fait... tu sais bien, tantôt?...

Elle parut chercher:

--Tantôt?... qu'est-ce que j'ai donc fait?...

--Tu m'as gentiment, oh! bien gentiment embrassé... mais tu es trop grande pour faire ça... quand il y a du monde...

Elle demanda en riant:

--Et quand il n'y a personne... est-ce que je peux, dis?...

Avant qu'il eût le temps de répondre, elle le saisit par les épaules et tendit vers lui ses lèvres. Il abaissait au même instant sa tête, et le baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte caressante et craintive qui l'émut profondément. Décidé à parler, cette fois, il voulut attirer à lui la jeune fille, mais elle repoussa les mains qui cherchaient à la retenir, s'élança hors de la chambre, et, au frôlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu'elle s'enfuyait.

X

Le lendemain, la mère Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une semaine. Elle fut très désappointée quand la vieille ouvrière lui annonça qu'elle ne pouvait donner que cinq journées. Le 1er septembre, le théâtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions d'habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et Bijou accepta.

--C'est une excellente idée!... à deux, nous ne nous ennuierons pas!... nous causerons sans nous occuper de la mère Rafut...

Et, le jour même, pendant que la marquise et madame de Rueille étaient à faire ce que Jean de Blaye appelait «une tournée de visites», elles s'installèrent dans l'atelier de Bijou transformé en salle de couture, et se mirent à tailler et à coudre en bavardant à côté de la vieille ouvrière. A un moment, Bijou demanda:

--Iras-tu au bal des courses?...

--Oui,--dit Jeanne:--il paraît que, comme je suis fiancée, ça n'est pas très correct... mais j'irai tout de même parce que Franz désire me voir en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse très bien, tu sais?...

--Lui qui a l'air si austère!... Alors, décidément, ça ne te fait rien d'épouser un protestant?...

--Rien du tout!... je suis, sans être dévote, une catholique très convaincue... il est, sans être dévot, un fervent protestant... chacun de nous tient à sa religion et n'en voudrait pas changer, mais l'un n'a nullement l'idée de convertir l'autre...

Comme Bijou ne répondait rien, elle ajouta:

--Il ne me déplaît pas d'avoir un mari protestant... je t'avoue même que... à certains points de vue... ça me tranquillise... oui!... c'est vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille... et aussi sur la fidélité, des idées... des principes plus arrêtés que les catholiques...

--Oui!... Dis-moi?... quelle robe mettras-tu au bal des courses?...

--Je ne sais encore!... je n'en ai pas!...

--Comment?... et la blanche à petits bouquets?...

--Papa ne la trouve pas assez bien!... c'est chez les Tourville, le bal des courses, cette année!... ce sera très élégant!...

--Oh! ça, oui!...

--Nous ne les connaissons pas du tout... c'est la première fois que nous allons à Tourville... si j'étais fagotée, ça ne serait pas aimable pour ta grand'mère qui nous a fait inviter... alors, papa m'a dit de faire faire une robe... et il m'a donné cinquante francs...

--Qu'est-ce que tu vas faire faire?

--Je n'en sais rien... conseille-moi, veux-tu?...

Depuis un instant, Bijou semblait profondément réfléchir. Elle dit:

--Si tu voulais, nous pourrions être pareilles toutes les deux?... ça serait tout plein gentil!...

--Comment est ta robe?...

--Elle n'est pas encore, elle sera!... rose, bien entendu... en crêpe... toute simple, des jupes droites... coupées comme les jupes des danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes superposées, de la même longueur, bien entendu... trois, ça fait suffisamment vaporeux... plus, ça engonce!... et faisant de gros godets ronds... un petit corsage froncé, tout simple... des petits ballons avec des flots de rubans et une ceinture de ruban nouée derrière avec des longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas plus...

--Ça sera joli...

--Et ça t'ira à merveille...

--Mais...--demanda Jeanne un peu craintivement--ça ne t'ennuiera pas que je sois pareille à toi?...

--Ça me fera plaisir, au contraire!... veux-tu que nous fassions ta robe ici?... je te l'essaierai... comme ça, nous serons sûres qu'elle ira...

--Que tu es gentille!... tant d'autres, à ta place, ne se soucieraient que d'elles-mêmes!...

--Dis donc?... si tu écrivais pour qu'on envoie demain du crêpe?...

Elle ajouta en riant:

--M. de Bernès, qui me demandait hier soir si je n'avais pas de commissions pour Pont-sur-Loire... j'aurais dû lui donner celle-là!...

--Il aurait été un peu empêtré!...

--Pourquoi?... ça n'est pas difficile d'acheter du crêpe rose avec un échantillon...

La mère Rafut, qui jusque-là avait cousu activement, sans dire un mot, tirant sans relâche son aiguille d'un petit mouvement court et précipité, releva son visage plissoté comme une vieille pomme, et dit:

--Et même sans!...

--Sans quoi?...--demanda Bijou.

--Sans échantillon... Ah! que non, qu'y n'serait pas empêtré!... c'est toujours lui qui choisit les robes à mademoiselle Lisette Renaud...

--Lisette Renaud, la chanteuse?...--questionna Jeanne avec vivacité, tandis que Denyse, très absorbée par son travail, ne parut pas avoir entendu.

La mère Rafut répondit:

--Non, mademoiselle, la dugazon...

--C'est bien ce que je voulais dire!... Ah!... M. de Bernès la connaît?...

La vieille ouvrière sourit:

--J'vous crois, qu'y la connaît!... y a plus de dix-huit mois qu'ça dure!... et on peut dire qu'y a pas un plus gentil p'tit ménage qu'eux deux!...

--Ah!...--fit Jeanne intéressée--elle est si jolie, Lisette Renaud!... je l'ai vue dans _Mignon_... et aussi dans les _Dragons de Villars_...

La mère Rafut appuya:

--Oh! que oui!... qu'elle est jolie!... et sage donc!... faut voir!...

--Sage?...--dit mademoiselle Dubuisson, mais...

--Ah! oui!... pour sûr que c'est pas une demoiselle comme vous!... mais elle était sage, sage tout à fait quand elle a connu M. de Bernès... et depuis, elle n'a jamais seulement regardé quelqu'un!... lui non plus, d'ailleurs!... qu'il est d'une fidélité qu'c'en est touchant!... Pourtant, gentil comme il est, c'est pas les agaceries qui lui manquent, vous pensez bien!... même les dames de la première société qui lui courent après... et les dames d'officiers!... et la préfète donc, qui n'demanderait pas mieux!... Ah ouiche!... y leur fiche pas un coup d'oeil... y n'regarde qu'sa p'tite Lisette... mais faut voir comment qu'c'est qu'y la r'garde!... bien sûr que s'il était seulement officier supérieur, y l'épouserait tout d'suite... et qu'il aurait bien raison!...

--Jeanne!...--appela Bijou--voilà le premier coup du déjeuner!...

Et, quand elles furent sorties, elle dit, d'un ton très doux où se devinait à peine le reproche:

--Pourquoi laisses-tu la mère Rafut te raconter des histoires que tu ne dois pas entendre?...

La jeune fille rougit, et répondit, troublée:

--Mon Dieu!... elle n'était pas bien méchante, son histoire!... et puis... même en admettant qu'elle le soit... comment veux-tu que je l'empêche de la raconter?...

--Oh!... c'est bien simple!... il n'y a qu'à ne pas répondre ni écouter... tu verras si elle ne se taira pas?...

--Oui... tu as raison!...

Et, passant son bras autour des épaules de Bijou, Jeanne l'embrassa en disant:

--Tu as toujours raison!... moi, vois-tu, avec mon air sérieux, je suis bien plus étourdie que toi!... et plus faible aussi!... je ne sais pas résister à ce qui m'amuse...

--Et ça t'amusait?...

--Beaucoup!...

--Grand Dieu!... qu'est-ce qui peut t'amuser là-dedans?...

--Dame!... je ne sais pas trop!... je suis curieuse, d'abord!... et observatrice aussi... alors, cette histoire m'expliquait précisément des remarques que j'avais faites...

--Quand ça?...

--Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu...

--Quelles remarques as-tu faites?...

--J'ai remarqué que M. de Bernès ne faisait la cour à aucune femme... qu'il n'en regardait aucune... qu'il était à peine aimable... même avec les plus jolies... et la preuve, c'est que, même avec toi, il n'a pas essayé de flirter, je parie?...

Bijou répondit en riant:

--Oh!... pas du tout!... mais, de ce qu'il n'a pas essayé de flirter avec moi, il n'en faut pas conclure que, avec d'autres...

--Non!... la mère Rafut doit avoir raison!... et, au fond, ça ne m'étonne pas, cette histoire!... tu n'as pas idée à quel point elle est délicieuse, Lisette Renaud!... quelque chose dans ton genre... elle est cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a des yeux merveilleux!... et une charmante taille souple... presque aussi souple que la tienne!... enfin, je comprends que, quand on l'aime on doit l'aimer beaucoup... avec ça, du talent et une jolie voix... un contralto... je suis sûre qu'elle te plairait!...

--Je ne crois pas!...

--Pourquoi?...

--Je n'aime pas les femmes qui jouent la comédie... qui la jouent bien, du moins... ça indique une sorte de duplicité!...

--Je ne crois pas!... ça indique une facilité d'assimilation... une sensibilité grande... mais pas de la duplicité...

--Que veux-tu?... je ne vois pas ça de la même façon!... ce qui n'empêche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment s'appelle-t-elle?...

--Lisette Renaud...

--Mademoiselle Lisette Renaud est peut-être une charmante personne... quant à moi, je ne demande qu'à le croire... pour M. de Bernès...

--Tu ne l'aimes pas beaucoup, n'est-ce pas, M. de Bernès?...

--Pourquoi?... il m'est indifférent... et il me paraît quelconque...

--Oh! non!... je le vois assez souvent à Pont-sur-Loire... il est très intelligent, très gentil... et puis, très bien physiquement... tu ne trouves pas?...

--Je te dirai que je n'ai jamais fait grande attention au physique de M. de Bernès...

Et Bijou ajouta en riant:

--La première fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes yeux... et je tâcherai de découvrir toutes ses perfections... pour faire plaisir à M. de Clagny...

--Tu l'aimes bien, celui-là!...

--Oh! ça! oui, par exemple!...

--Je m'en suis aperçue tout de suite... depuis que je suis arrivée, tu ne m'as parlé que de lui... et hier, quand il est venu, tu étais ravie...

--Oui!... il est si bon!... si aimable pour moi!...

--Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t'adore...

--Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi... je le sais bien!... mais M. de Clagny est encore meilleur que les autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me passer de lui!... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je voudrais qu'il fût toujours là!... tiens!... je voudrais avoir un père ou un oncle comme lui!... Est-ce que tu ne trouves pas qu'il produit cette impression-là?...

--Oh!... moi, il me serait impossible de me supposer un autre père que papa!... tel qu'il est, je l'adore!... il paraît peut-être très ordinaire aux autres gens, papa, mais c'est papa!... je trouve tout de même M. de Clagny très bien... et il a dû être charmant!...

--Moi, je trouve qu'il l'est encore!...

Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s'approcha du perron.

--Quelle chaleur!...--dit-elle.

Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l'avenue, et reprit:

--Tiens!... un mail!... qui est-ce qui peut venir en mail?...