Part 18
De très mauvais sentiments bouillonnaient en lui. Il était jaloux de Courcieux, jaloux de Trézelle. Il ne croyait rien de ce que lui avait dit Amine. Il se sentait blessé par ce qu’il appelait un mensonge banal. «Elle me croit donc stupide! se répétait-il. Elle croit donc que j’ai toujours douze ans ou même vingt! que la vie ne m’a rien appris! Ainsi ce Courcieux, depuis trois ans, dormirait sous le même toit qu’une femme jeune, jolie, sur laquelle il a tous les droits... Quel prétexte lui eût-elle donné? Lui aurait-elle donc tout avoué?... Mais elle était mariée depuis un an,--quand elle m’a revu--et alors elle s’est livrée tout de suite, en femme résolue d’avance et non pas en vierge effarouchée!... Son mensonge est stupide et ne mérite pas examen... Et c’est avec cette fable qu’elle veut me tromper, non pas seulement sur son mari, mais encore sur plus d’un autre sans doute... car elle en a d’autres... c’est sûr... puisqu’on le dit!... (La baronne lui attribue l’amiral V... et le député Z...)... Elle veut me tromper surtout sur ce beau Trézelle! Il m’agace, celui-là!... Je veux lui faire entendre au moins que je ne suis pas sa dupe. C’est bien le moins qu’un... amant tel que moi ait sur un mari l’avantage de pouvoir montrer qu’il se sait trompé. Il ne faut jamais avoir l’air jobard. On serait perdu de réputation!»
--Ah! vous voici, monsieur Trézelle?
--Me voilà, monsieur Montchanin.
--Vous ne semblez pas en belle humeur. On vous a pourtant tressé assez de couronnes, ce matin. Tout le monde est à vos pieds,--même et surtout les femmes. La petite marquise n’est pas la moins enthousiaste. Mes compliments!
--Monsieur, dit Trézelle froidement, je n’aime pas beaucoup qu’on désigne une femme trop familièrement devant moi, quand même on y aurait des droits.
--Amine, dit Montchanin narquois, est ma petite amie d’enfance.
--Raison de plus pour n’en parler qu’avec admiration et respect--car, puisque vous l’avez toujours connue, vous ne pouvez pas ignorer qu’elle mérite ces deux hommages.
--Je l’admire et je la respecte infiniment, mon cher monsieur Trézelle, mais prenez garde: quand on se fait, à propos de rien, le champion d’une femme, on risque fort de laisser voir plus d’admiration que de respect.
Trézelle regarda Montchanin comme un homme en regarde un autre avant de l’insulter.
--Je vous croyais au mieux ensemble, dit Montchanin avec son rictus le plus irritant.
--Monsieur, dit Trézelle, si c’est là un aimable badinage, vous le cesserez à ma prière. Si c’est un persiflage, je ne suis pas d’humeur à le supporter, quoique, ici, nous ne soyons chez nous ni l’un ni l’autre.
Montchanin se redressa, rageur, et dit avec son sourire d’ironie semblable à une grimace:
--C’est fort mal recevoir un ami, monsieur Trézelle. Je venais vous donner un conseil--que voici et que je vous engage à suivre. Fermez les portes sur vos secrets, croyez-moi. Dans ce beau Midi, nos villas sont nuit et jour grandes ouvertes et, du large, avec une longue-vue, le yachtman qui se promène aux étoiles peut, sans mauvaise intention aucune, voir, comme un Asmodée, ce qui se passe dans les intérieurs. C’est tout ce que je voulais vous dire.
--Vous vous battez, n’est-ce pas, monsieur Montchanin?...
--C’est selon, dit Montchanin.
--Selon quoi?
--Selon l’utilité que j’y trouve.
Trézelle eut un mouvement de dégoût, puis il se sentit envahi par une immense tristesse, à l’idée que Benjamine ne se trompait pas sur les sentiments de cet homme.
L’envie absurde lui vint alors d’expliquer à Montchanin la vérité, toute la vérité sur Benjamine. Probablement ce serait peine perdue. Et cependant! qui sait?... Il commença:
--Je voudrais essayer, monsieur, de vous faire comprendre une situation touchante, que vous avez créée et que vous paraissez ne pas bien voir. Une explication entre nous vaudra peut-être mieux qu’une querelle.
Montchanin pensa que Trézelle s’apprêtait à lui mentir. Il se dit: «Méfions-nous.»
Trézelle continua:
--Ce que j’ai à vous dire me sera facilité peut-être par votre réponse à la question que voici: «Savez-vous bien, monsieur, ce que c’est qu’un idéal?»
Montchanin eut un instant l’air stupéfait d’un directeur de théâtre de genre à qui un jeune poète présenterait une comédie en vers.
--C’est le rêve des faibles et des vaincus, dit-il enfin froidement. Ça n’existe pas. C’est un mensonge utile aux impuissants et que, autrefois, on appelait Dieu.
--Il m’avait semblé, ce matin même, vous entendre parler je ne sais à qui comme un homme resté fidèle aux vieux idéals et qui croit encore en Dieu, malgré les railleurs.
--En effet, dit Montchanin, riant, quand il y a du monde, j’y crois quelquefois. En diplomatie, tout dépend de l’interlocuteur.
Trézelle songea:
--Ce cynique est donc le père de cette enfant! Et voilà l’homme que cette malheureuse femme appelait son époux devant Dieu!
Et il demeurait là, incertain de ce qu’il allait faire, lorsque Courcieux, que ni l’un ni l’autre n’avait entendu approcher, s’avança entre eux, s’interposant presque, quoique sans la moindre restriction:
--Je vous demande pardon de vous déranger. Voulez-vous me permettre de causer un instant avec M. Montchanin, mon cher Trézelle?
Trézelle s’inclina légèrement, et, après une hésitation:
--Je suis tout à vous, mon cher marquis!
Sur ce mot, il s’éloigna.
II
LA NOMINATION DE M. MONTCHANIN
--Que cherchez-vous, monsieur de Courcieux? demanda Montchanin d’un air équivoque.
--Je m’assure, dans votre intérêt, que les choses que j’ai à vous dire ne seront entendues que de vous, répliqua Courcieux... Vous jouez un vilain jeu, monsieur Montchanin, et vous le jouez mal, puisqu’on le devine.
--Que voulez-vous dire?
Courcieux, au grand étonnement de Montchanin, s’assit sur un banc qui était là, tira de sa poche un étui à cigarettes qui était une boîte à portrait--et se mettant à fumer, il dit tranquillement, avec son sourire d’ironie légère qui, à côté du sourire de Montchanin, évoquait l’idée d’une fine épée engagée contre un gourdin:
--Lorsqu’on est ou qu’on a été par surprise l’amant d’une honnête femme, monsieur, il arrive qu’on peut être pardonné... à une condition expresse qui est ou d’aimer cette femme, ou, si on ne l’aime plus, de la respecter. Je vais savoir bientôt si vous méritez encore qu’on vous parle ce langage, qui est celui de l’honneur.
--Monsieur! balbutia Montchanin décontenancé.
Il se remit bien vite, et dit placidement:
--Veuillez continuer.
--Soyez tranquille, je sais où je vais, dit Courcieux, et n’ai pas besoin qu’on me le rappelle. Je tiens beaucoup à vous dire les choses paisiblement, poursuivit-il, pour bien donner à mes paroles tout leur sens nécessaire et précis. Je ne vous apporte point une insulte mais un simple jugement, en vous disant que vous êtes le dernier des misérables.
--Monsieur, dit Montchanin, vous voulez que nous nous battions? Y avez-vous bien réfléchi? Êtes-vous bien décidé? Vous résignez-vous aux inconvénients d’un duel?
--Monsieur, dit Courcieux, je ne vous insulte pas, je vous juge. Une insulte, on s’en tire en se battant. Un jugement, on reste dessous... Je ne viens pas vous provoquer, mais vous chasser, ce qui est bien différent.
--Me chasser? vous! d’ici? de quel droit?
--J’entends vous chasser de France, monsieur, dit Courcieux froidement, et pour toujours.
--Et, dit Montchanin, riant, d’un rire voulu, quel est le motif, je vous prie, de cette subite colère?
--Je n’ai pas de colère.
--Enfin les raisons de l’exil que vous prétendez m’imposer? dit Montchanin, avec son plus mauvais sourire.
Courcieux se leva.
Montchanin songeait: «Enfin, je vais bien voir s’il sait tout, si elle ne m’a pas menti.»
--Mes motifs, dit Courcieux, les voici: Je vous ai vu hier soir, dans le parc, quand vous avez manqué de respect à une femme.
--Manqué de respect à une femme? dit Montchanin; j’ai beau chercher, je ne me souviens pas.
--Cherchez mieux... Mme de Courcieux était montée dans l’embarcation de l’étang avec M. Trézelle. Vous avez, contre son désir, poussé l’embarcation loin de la rive... sans prendre seulement la peine de vous incliner, pour la lancer de vos mains.
--Si c’est de cela que vous voulez parler, dit Montchanin, pris, à ce souvenir, d’une rage froide,--peut-être n’est-ce pas à moi mais à M. Trézelle qu’il faudrait demander compte d’un tête-à-tête en apparence forcé.
Courcieux, machinalement, mais d’un geste emporté, mit dans sa poche sa tabatière qu’il tenait encore dans sa main gauche, et, jetant au loin sa cigarette, il bondit sur Montchanin. Il avança le visage tout contre le sien et, lui parlant dans la figure, à dents serrées, d’une voix qu’il contenait par un reste de possession sur soi-même:
--En voilà assez, monsieur Montchanin! changez de ton, croyez-moi, vous y gagnerez! Vos soupçons viennent d’outrager, devant moi, en Mme de Courcieux, l’âme la plus noble, la plus droite, la plus pure et la plus malheureuse que je connaisse! Je suis bien placé pour le savoir, vous en conviendrez, n’est-ce pas? Cette femme, la plus honnête qui soit, ce n’est pas moi qui devrais avoir à la protéger contre vous, puisqu’elle vous a aimé vous, vous seul! C’est vous qui devriez la protéger contre tout le monde; c’est vous qui devriez savoir, sentir, deviner, être sûr qu’à force d’être victime, elle est digne des plus saintes pitiés et des plus nobles tendresses? C’est vous qui l’avez perdue, vous qui êtes entré chez elle, dans son foyer d’épouse, un jour, comme un voleur, et qui, par surprise, lui avez dérobé la paix du cœur, l’avenir de bonheur qui lui restait possible. Et c’est vous maintenant qui la soupçonnez, vous qui tentez de la jeter à un autre parce que vous vous sentez deviné, jugé, condamné par elle! Je vous entends: Aucun mari, n’est-ce pas! n’a jamais parlé de la sorte à aucun amant? Mais, comprenez donc bien, ce n’est pas en qualité de mari que je parle ici! Un mari, c’est vrai, ne saurait, ne pourrait, ne voudrait pas parler de la sorte, et voilà bien ce qui vous condamne, c’est que je ne suis pas un mari! Je suis simplement un galant homme qui défend une honnête femme... Pesez chacune de mes paroles, je vous prie, et tirez-en les conclusions. Elles font de vous ce que j’ai dit: le dernier des misérables. Oui, le dernier, le plus lâche, le plus vil, car si je ne suis pas un mari, que suis-je donc? et quel est, dès lors, mon dévouement pour cette femme? quel est mon martyre? Et où en aurais-je trouvé la force, si je ne l’avais prise dans l’estime absolue qu’elle m’inspire?... Et si enfin, je ne suis pas le mari, qu’êtes-vous donc, vous, vous! vous?
Courcieux arrêta l’élan de sa parole pour prononcer d’une façon lente, presque solennelle, les mots suivants:
--Vous qui insultez au malheur de cette femme, de cette mère!
Montchanin, en écoutant attentivement ces paroles, se persuadait qu’Amine, devenue une habile coquette comme tant d’autres, trompait tout le monde à plaisir et Courcieux tout le premier. Il se disait qu’elle était parvenue à se servir habilement de son mari, pour éloigner son premier amant au profit du nouveau, c’est-à-dire de Trézelle. Ne les avait-il pas entrevus de loin, cette nuit même, l’un près de l’autre et seuls, dans le salon de la villa des Agaves? Elle se jouait de lui, en rouée de haut vol.
Il roulait ces pensées... Courcieux reprit, après un silence:
--Voilà ce que je voulais vous dire avant de vous donner l’ordre de ne plus reparaître devant elle. Je veux croire encore que vous n’êtes qu’un inconscient. Cela vaut mieux pour vous.
Montchanin ne songeait plus qu’à rendre coup pour coup, à faire souffrir l’homme qui le fouettait si durement et qui aimait Amine,--car, s’il ne l’aimait pas, prendrait-il si passionnément sa défense?
Montchanin voulut frapper l’adversaire en plein cœur.
--Puisque ce n’est pas un mari qui parle, dit-il avec son plus narquois sourire, je puis répondre en toute liberté au galant homme qui, dès lors, m’interroge, remarquez-le, sans en avoir le droit. Sachez donc, monsieur, que je ne saurais accepter toutes les responsabilités sans exception. Il est bien rare, monsieur (vous en conviendrez, j’espère, avec M. de La Rochefoucauld), qu’une femme, qui a un amant, n’ait qu’un seul amant.
Courcieux devint très pâle. Depuis un moment il froissait un papier, plié et replié de mille manières entre ses doigts nerveux. Il s’avança sur Montchanin et, tranquillement, avec ce pli froissé, il le souffleta.
--Vous êtes ministre, je ne sais plus où! dit-il avec une hauteur de mépris et sur un ton de raillerie suprêmes. Je vous ai souffleté, monsieur, avec le pli officiel qui vous l’annonce et que j’ai demandé tout à l’heure à M. Guirand, afin d’avoir le plaisir de vous communiquer moi-même la bonne nouvelle. Partez à l’instant pour Paris et au plus tôt pour l’étranger. Je l’ordonne. Voici votre titre. Ramassez.
Il jeta le papier à terre, aux pieds de Montchanin, et, lui tournant le dos, il s’en alla.
Montchanin le regarda s’éloigner, puis, haussant les épaules, il ramassa le pli, l’ouvrit, le lut attentivement.
Trézelle, dans le parc, avait rencontré le duc et causait avec lui. Courcieux vint à eux.
--Monsieur, dit Trézelle, avez-vous besoin de moi? Monsieur le duc vous dira combien je vous suis acquis.
Courcieux lui tendit la main.
--Non, merci, répliqua-t-il, pas aujourd’hui.
--Je vous laisse avec votre oncle, dit Trézelle.
Il rejoignit Montchanin aussitôt.
--Monsieur, lui dit-il, M. de Courcieux, à mon vif regret, est venu interrompre notre conversation tout à l’heure. Vous plaît-il de la reprendre?
--A quoi bon? dit Montchanin froidement, j’ai pu la continuer avec M. de Courcieux! c’était identiquement la même. N’oubliez pas que je suis un diplomate, moi. Le marquis m’a fait entendre qu’un duel ne servirait à personne et nuirait à plusieurs. J’ai parfaitement compris.
--Entre vous et moi, insista Trézelle, les prétextes seront faciles à trouver.
--Monsieur, dit Montchanin d’un air aimable, entre vous et moi tous les prétextes seraient transparents. J’ai réglé mes affaires avec vous en les réglant avec le marquis--car, je le vois, vos intérêts sont communs. Veuillez m’excuser. Je pars à l’instant même pour Paris et dans trois jours pour l’étranger. Le service avant tout; c’est sacré.
III
LES IDÉES DE BENJAMINE
Une heure après, Montchanin était parti, et Courcieux disait au duc:
--En parlant d’elle à Montchanin, en le voyant si méprisable, en la voyant si seule, j’ai mieux compris que jamais le malheur de la pauvre femme et combien elle est à plaindre. Il est temps, mon cher duc, que ce martyre finisse. Vous avez raison.
--Enfin, tu l’aimes?
Courcieux parut se recueillir, puis:
--Passionnément, je le vois bien, dit-il.
--A la bonne heure.
--Et je vous demande de vouloir bien le lui dire.
--En vérité! fit le duc en riant. Ne peux-tu pas le lui dire toi-même?
--Pas la première fois.
--Pourquoi cela?
--Parce que le sentiment nouveau que j’éprouve pour elle ne me permet plus de tolérer ce que j’ai souffert jusqu’à présent...
--Et quoi donc?
--La présence de cette enfant qui me rappellerait à toute heure un homme que je hais.
La bonne figure du duc de Méribault s’attrista.
--Ce qui signifie, dit-il en secouant la tête, que ton sentiment nouveau tend tout de suite, là, sans transition, à lui imposer la plus cruelle des douleurs, l’éloignement de sa fille. Il lui manquait cela, et, à ce trait, je reconnais bien l’amour!... Eh bien, mon cher, ne compte pas sur moi pour cet office de bourreau.
--Vous ne me comprenez pas? dit Courcieux irrité.
--Moi! je te comprends... dans les fonds... Écoute plutôt. Je comprends ce que tu as pensé hier et ce que tu penses aujourd’hui. Tu t’es dit quelque temps: «Cette pauvre créature est admirable; sa faute est pour elle un supplice; elle le porte dignement. C’est une bonne mère, une vraie, digne de pitié; et comme je suis certain de la noblesse de ses sentiments, je la respecte malgré tout et je suis bon pour elle. Il est vrai que je ne l’aime pas, je l’admire seulement, c’est ce qui me rend très bon. Je juge sa moralité par delà les faits.» Langage élevé!--Le lendemain, qui est aujourd’hui, tu tiens un tout autre langage. Tu t’es dit et tu viens me dire: «Tout est changé: je l’ai tant admirée que maintenant je l’aime. Je la veux donc toute à moi et pour cela je vais détruire ce qui lui reste de bonheur et de paix. Je vais d’abord lui arracher son enfant; c’est ce qu’il y a de mieux _pour moi_, mais comme je n’ose pas lui annoncer moi-même cette bonne nouvelle, c’est mon oncle à tout faire qui s’en chargera. C’est un homme d’excellent conseil. Il n’est pas bête; il arrangera pour le mieux mes petites affaires d’égoïste...» Tu vois que je te comprends. Eh bien, ne compte pas sur moi, mon garçon. Tu n’aimes pas ta femme, apprends cela de moi; tu l’aimais hier sans t’en douter; tu ne l’aimais pas assez pour t’en rendre compte mais tu l’aimais; tu la désires aujourd’hui--ce qui est bien différent. Tu pourrais la désirer tout en continuant à l’aimer--et alors, qui sait? Dieu finirait peut-être par avoir pitié d’elle et de toi. Mais tu la désires comme un pauvre homme, et c’est tant pis, tant pis pour vous deux... Voyons, es-tu bien décidé à la séparer de son enfant?
Courcieux, tout frémissant de passion, répondit:
--Les forces humaines ont des limites. J’ai trop supporté tout cela. Je ne peux plus. Personne, pas même Dieu, ne peut exiger raisonnablement d’un homme un sacrifice pareil.
--Allons donc! dit le duc. Ceci éclaire ton passé, mon ami. Rappelle-toi donc que tu es en partie responsable de la faute de ta femme. Si dès les premiers jours de ton mariage tu t’étais montré résolu, si tu avais marché à l’assaut des difficultés, si tu avais imposé tes volontés, si tu l’avais emmenée loin de Paris, si tu avais accepté la solitude avec elle, si tu n’avais pas trouvé, dans ta situation même, un prétexte à vivre libéré de ta femme, à courir le guilledou, à passer tes nuits au cercle ou ailleurs,--si tu avais en un mot pensé sérieusement à la conquérir, comme tu y parais décidé aujourd’hui,--peut-être aurais-tu plus de droits à te montrer impérieux et tyrannique aujourd’hui. Je ne dis pas,--bien que je le croie,--que tu aurais réussi sûrement à te faire aimer, mais le grand malheur de votre vie ne se serait pas accompli; et tant qu’il n’y avait pas _cela_, c’est-à-dire cette enfant, il vous était possible de rentrer dans la paix, d’un jour à l’autre, sans cris et sans grincements de dents. A mon sens, pour tout dire d’un mot, tu as mal défendu ta femme. Et par suite tu n’agiras pas bien en lui imposant aujourd’hui l’éloignement de sa fille. J’ai dit.
--Vous avez raison, sans doute, dit à son tour Courcieux avec emportement, mais aucun raisonnement ne triomphera de ceci: «Je ne peux plus supporter cet état de choses. Je ne peux plus...» Vous ne voulez pas parler à Amine?
--Pourquoi ne peux-tu lui parler toi-même? fit le duc en secouant la tête d’un air triste;--pourquoi, sinon parce que tu sens bien que tu vas déchoir à ses yeux, juste à l’heure où il te plairait, au contraire, de t’élever dans son cœur?
--C’est vrai, dit le marquis, mais... il ne peut en être autrement. C’est mon dernier mot.
--Tu vas lui annoncer ce malheur nouveau, sans autre forme de procès?
--Il le faut bien.
Le duc réfléchit un moment, puis:
--S’il te faut absolument un ambassadeur, prends Trézelle. J’ai causé à fond avec lui. Je suis sûr de lui. Mais dépêche-toi, il part, cette nuit, pour Toulon, avec son bateau.
--Je vais lui parler, dit Courcieux. Ou plutôt... toute réflexion faite, si vous lui parliez vous-même...
--Ça, je veux bien.
Et le soir même, Courcieux et le duc, assis sur la terrasse, laissèrent Trézelle libre de causer une heure avec Benjamine, dans ce même salon, où, la veille, ils s’étaient sentis si émus ensemble d’une émotion pareille.
--Ma chère amie, dit gravement Trézelle, les choses ont bien changé depuis hier.
--En quoi, mon ami? interrogea-t-elle.
Il expliqua: «Montchanin avait été châtié; il partait définitivement. Elle était affranchie de lui à jamais par son mari. Courcieux, à présent que rien ne s’interposait plus entre sa femme et lui, voulait tout oublier, tout. Elle pouvait rentrer dans la vie normale et dans le bonheur.»
--En un mot, Benjamine, dit Trézelle, vos sentiments pour votre mari, tels que vous me les avez confiés, vous permettront, malgré vos objections que je connais aussi, d’accepter la destinée nouvelle qu’il vous offre: votre mari vous aime; vous êtes sauvée.
--Je suis perdue! répliqua-t-elle avec effarement.
--Que voulez-vous dire? fit Trézelle.
Elle expliqua vivement:
--S’il m’aime, il va vouloir éloigner l’enfant!
--C’est vrai, dit-il. Mais ce n’est là qu’une nécessité de transition. Vous ne pouvez pas exiger qu’il subisse quotidiennement le souvenir d’un homme que vous ne pouvez vous rappeler vous-même sans en souffrir...
--Eh! oui, je souffre, par celui-là! murmura-t-elle! Je ne peux échapper depuis hier à cette horreur que je vous ai avouée, à cette horreur de retrouver un regard odieux dans les yeux de l’enfant chérie!... C’est vrai, oui, c’est vrai, mais cette souffrance me lie bien davantage à la destinée de ma fille! Songez donc, s’il y a dans cette âme naissante quelque chose qu’il faille arracher, abolir, alors, elle a bien davantage besoin de moi... Non, non, je ne l’abandonnerai pas à l’esprit du mal, jamais! jamais!
--Il ne s’agit que d’une concession à faire aux circonstances, Amine, et pour un temps qui sera bref, j’en suis sûr. Soyez plus juste envers M. de Courcieux... Le salut est là.
--Je vous ai dit combien M. de Courcieux m’inspire de vénération et de dévouement. Je peux lui sacrifier ma vie et celle de mon enfant; je ne peux pas me séparer d’elle ou plutôt la séparer de moi pour lui... Cela est ainsi. Je ne le peux pas, je ne le veux pas.
Il n’y avait plus d’hésitation, plus rien de sa jeunesse en elle. C’était la femme debout dans son droit éternel, qui est d’être mère.
--Vous ne l’aimez donc pas un peu? lui dit Trézelle.
--On vous a donné une mission, monsieur Trézelle, et vous l’accomplissez comme vous devez. Je vous en remercie. Mais à l’ami que vous êtes, je peux rappeler ce que je vous disais hier à cette même place: «Un seul ou mourir.»
Elle le regarda fixement, sans tendresse ni dureté, avec un beau regard d’honnête homme dans ses yeux bleu-pâle, si expressifs d’elle-même.
Elle articula très nettement, très lentement:
--Je ne me suis pas refusée à vous,--à vous que _j’aime_,--pour me donner à M. de Courcieux, que je n’aime pas!
Elle avait insisté sur le mot: que _j’aime_ et elle ajouta:
--Oui, je vous aime; nous le savons bien depuis hier soir.
Trézelle, très ému, détourna d’elle son regard.