Part 19
--Et n’oubliez pas, dit-elle, comme si elle n’eût rien formulé d’étrange ou de troublant, n’oubliez pas que M. de Courcieux se trompe en croyant possible l’arrangement qu’il demande. Dites-lui bien que le bonheur m’est désormais interdit, c’est-à-dire qu’il lui serait impossible avec moi, par moi. Il veut bien dire parfois qu’il loue, qu’il admire même ma fermeté d’âme. Où la prend-il, sinon dans ma vaillance à supporter ma solitude chez lui? Je vous ai dit cela; je vous le répète puisque vous m’y obligez. Expliquez-le-lui. Le lendemain du jour où ce qu’il demande serait accompli, il aurait détruit lui-même en lui toute raison de m’admirer, pour répéter son mot; de m’estimer si vous aimez mieux... Et ne niez pas; j’en appelle à vous! Regardez-moi bien, Trézelle. J’ai toujours été franche et je suis devenue hardie, car la douleur m’a faite une âme libre. Eh bien, je vous aime, vous le savez maintenant, je vous aime pour toutes les raisons qui m’éloignent des autres hommes. Vous étiez le maître hier soir, mais que penseriez-vous de moi aujourd’hui, dites-le franchement, si je ne m’étais pas protégée contre vous derrière la mort, qui est mon amie, elle aussi? Et cependant, pour vous, quoi qu’il advînt, je ne pourrais être jamais qu’une femme qui était libre de ses actions avant de vous connaître, tandis que, pour lui, je deviendrais, du soir au lendemain, une épouse qui fut coupable! Du soir au lendemain il serait jaloux de mon passé, il me le reprocherait comme s’il venait de l’apprendre; il serait un homme nouveau qui ne connaîtrait plus, dans l’intimité, ni les réserves, ni les élégances du marquis de Courcieux. Croyez-moi, Trézelle, si je devais me livrer, mon mari serait le seul homme à qui, pour mon repos et le sien, je devrais me refuser!
Elle se leva et, du seuil, apercevant le duc qui arrivait avec Courcieux:
--Mon cher oncle, dit-elle, avec une grande assurance, M. Trézelle vous dira bien des choses que vous serez chargé de répéter à M. de Courcieux. J’ai besoin de repos ce soir, je me retire. Adieu, monsieur Trézelle, puisque vous partez cette nuit... Qui sait si l’on se reverra?...
Trézelle prit sa main et, s’inclinant, il fit mine de la lui baiser.
--Embrassez-moi donc en face! dit-elle en riant.
Elle s’en alla. Trézelle prit congé. Le duc et le marquis restèrent seuls.
--Tu persistes? tu as tort.
--Je l’aime passionnément, fit Courcieux d’un air sombre.
--Passionnément? alors, dit le duc, rends-moi ma tabatière: tu vas te conduire comme une brute... Allons nous coucher.
IV
UNE LETTRE DE MARC-AURÈLE
M. le marquis de Courcieux approchait de la quarantaine. Il s’était arraché avec soin son premier cheveu blanc. La patte d’oie se dessinait sur ses tempes. Il avait _aimé_ toutes les sortes de femmes, mais aucune de celles qu’il avait eues ne lui avait résisté un seul instant. Toutes l’avaient appelé et choisi. Aujourd’hui, soit qu’il se répandît moins dans le monde, soit qu’il y parût moins séduisant, les appels aimables se faisaient plus rares autour de lui. Quand il lisait son journal, il l’éloignait de ses yeux un peu plus qu’il ne convenait. Un léger presbytisme commençait à l’affliger. Le tableau de la vie, le spectacle des choses lui apparaissait déjà, sans qu’il s’en doutât, à travers un premier rideau de gaze légère semblable à cette vapeur imperceptible que les machinistes, au théâtre, font descendre sur les scènes où l’on veut représenter un songe quelque peu vague! Infirmité sans importance qui cependant signifie déjà le commencement de la déchéance, avertissement physiologique qui dit: «Ta jeunesse est finie. La puissance en toi est diminuée d’une ligne. Elle baisse. C’est le plein jour encore. Ce n’est plus midi. Le soleil est de l’autre côté du zénith.»
A ce moment redoutable, presque inaperçu des hommes d’étude inclinés sur l’œuvre ou des hommes d’action acharnés à la lutte,--l’homme d’oisiveté et d’amour tressaille. La terreur le prend. La volonté de vivre s’exagère en lui. Il veut se hâter. C’est l’âge où les forts donnent la plus belle fleur, le plus beau fruit, mais au prix de leur vie finissante, qu’ils jettent tout entière, d’un coup, hors d’eux-mêmes. C’est l’âge, un peu différent selon les individus, où l’aloès brusquement se dépasse lui-même, de plante se fait arbre, élance et épanouit sa hampe couverte de mille fleurs, à l’ombre desquelles il meurt, en semant autour de lui un peuple de graines amères.
Le marquis éprouvait pour une femme la passion la plus âpre, la plus violente qu’il eût connue, la première peut-être qui l’eût secoué tout entier d’un désir sans mesure. Et cette femme, c’était la sienne, la seule qui ne l’eût pas appelé et la seule qui eût répondu: «Non, jamais!» à son appel.
A ce moment de sa vie, tout ce que sa mère avait mis en lui de douce tendresse, de faculté de plaindre et de chérir, parut s’éteindre. Les énergies farouches de son père le possédèrent seules. Il devint redoutable à la pauvre Amine. Il parla de ses droits; il la somma de lui obéir. Il cessa d’être pour elle le marquis de Courcieux; il fut un homme, l’homme déchaîné, l’homme qui souffre et meurt et qui, révolté, veut vivre encore.
Au début toutefois de sa passion, il essaya de la ruse. Il reconnut la nécessité de la prudence. Il se rappela qu’Amine était femme à finir son aventure d’une façon tragique... Il ne la heurta pas de front.
Tout d’abord il ne lui parla point de sa volonté d’éloigner l’enfant. Il reprit la vie habituelle. Seulement, il ne sortait plus, il la suivait dans tous ses mouvements d’un regard ardent et jaloux... Elle se réfugia toujours davantage auprès de son enfant. Il en souffrait de plus en plus, et alors il lui demanda de rester plus souvent près de lui. Il la pria de lui lire à voix haute le roman nouveau, la chronique à la mode.
Doucement, il lui disait: «J’ai bien mérité de vous quelques égards, quelques sacrifices, Amine.»
Elle en convenait, certes! Humblement, elle obéissait, tremblante au fond, mais raidie contre elle-même, prête à la défense contre lui.
Quand elle rencontrait ses yeux, elle y voyait luire une ardeur mauvaise, une volonté dure, une convoitise brutale,--dont elle ne supportait pas même l’idée.
Il s’approchait d’elle à table, ou au salon pendant les lectures, et lui chuchotait des paroles troublées,--et parfois le soir, il prolongeait un baiser d’au revoir qu’il ne déposait plus respectueusement sur sa main,--mais qu’il prolongeait mollement sur sa nuque. Et il sentait alors sous sa lèvre la pauvre femme se dérober un peu, abaisser son cou, s’en aller, fluide, insaisissable comme une onde; mais le lendemain, il était là encore, et parfois il l’enveloppait de ses bras, la retenant contre lui; et ses mains, au hasard, la touchant sans délicatesse, la froissaient... elle avait peur. Il avait été son dieu. Elle le voyait déchoir, devenir l’homme qui ne demande pas à la femme la tendresse mais la caresse, qui se soucie peu de la respecter, qui veut d’elle ce qu’ils veulent tous, les plus fiers comme les plus grossiers.
Elle reconnaissait qu’il avait un droit écrit, un droit social, mais elle s’affirmait qu’il n’avait aucun droit moral. Tout au contraire, elle se disait qu’il avait, par un premier pardon, contracté envers elle des devoirs nouveaux, difficiles, soit, trop sublimes peut-être, mais qu’il avait consentis, auxquels il s’était engagé. Il trahissait un pacte généreux! Elle lui en voulait. Qu’il souffrît, elle le sentait, certes,--mais ne souffrait-elle pas? Ne devaient-ils pas porter à deux le martyre de leurs désirs, de leurs aspirations, contrariées par une fatalité où il y avait de leur faute à tous deux et qu’ils ne pouvaient plus, en conséquence, se reprocher l’un à l’autre?
Trois ans auparavant elle l’avait trouvé vieux... et voilà qu’elle le trouvait vieilli!
Quand elle pensait à l’émouvante conversation qu’elle avait eue avec Trézelle, elle frémissait toute. Elle vivait avec ce souvenir. L’amour? hélas! c’était Trézelle maintenant pour elle. Songer à lui sans chercher à le voir jamais, n’était-ce pas de la vertu?
Elle souffrait dans sa fille; elle lui disait: «A ton tour tu souffriras. Quelle horreur, la vie! Pardonne-moi de t’avoir mise au monde.»
Ils revinrent à Paris. Il la conduisait de nouveau au bal et dans les théâtres. Elle continuait à sourire au monde, mais on disait: «Elle pâlit, la petite marquise. Elle a un chagrin. Son mari, maintenant,--l’aime à la folie. Ça la gêne, évidemment. Elle était plus libre, avant.»
A Paris, ils restèrent à peine trois semaines. Courcieux déclara qu’ils devaient une visite au duc, réinstallé dans son château de Touraine. On chasserait.
Ils y allèrent en effet. Les deux filles du duc s’y trouvaient, avec leurs enfants qui reçurent à bras ouverts la fille d’Amine, la petite Louise.
Là, Courcieux chassa tous les jours, se montra moins occupé de sa femme. Ce n’était qu’une tactique. Au bout d’un mois, il déclara qu’on retournait à Paris, qu’il fallait laisser quelque temps la petite aux soins de ses parents. Benjamine avait besoin de distractions. Elle était trop bonne mère. Elle s’épuisait en veilles.
Benjamine comprit, voulut répondre: «Non! jamais!» mais le duc, pour éviter quelque scène violente, s’interposa. Que pouvait-on contre la volonté du mari? Il fallait laisser passer l’orage. Il avait bien essayé de prouver encore à Courcieux qu’il avait tort. Il avait échoué. Il trouvait préférable de ne pas irriter sa résistance. Il fallait laisser faire au temps. La petite Louise serait si bien avec les autres enfants...
Benjamine courba la tête. Le vent de sa destinée soufflait. Elle obéit, révoltée au dedans, résignée en apparence, passive devant toutes ces forces réunies, toutes ces résultantes d’événements accumulés, cette conspiration des hasards et des hommes contre elle, si petite, si jeune, si seule,--toujours!
Elle écrivit à Trézelle: «Ah! si vous étiez là! Tout est contre moi. Je suis bien lasse. Il me semble que je vais mourir.»
Trézelle répondit simplement:
«Ma chère amie,
«Il n’y a plus ici-bas qu’un seul objet qui mérite d’occuper nos pensées. C’est de vivre avec douceur parmi des hommes menteurs et injustes, sans jamais nous écarter nous-mêmes de la vérité et de la justice...
«Marc-Aurèle.»
De Paris, brusquement, Courcieux la ramena aux Agaves. Il y avait près de quatre ans qu’ils étaient mariés aux yeux du monde. Guirand, fatigué de travail et d’ambitions, était un peu souffrant. Il ne lui déplaisait pas de faire dire qu’il se surmenait, qu’il était neurasthénique. Il quitta Paris avec Céleste pour prendre trois ou quatre jours de repos dans sa villa de Cannes. «Il est doux de se rapprocher parfois de ses enfants, dût la chose publique en souffrir un peu!»
Le duc, fidèlement, chaque jour, sans y manquer, envoyait à Benjamine des nouvelles de sa fille.
Elle baisait passionnément ces lettres.
V
COMMENT S’AIMÈRENT, UNE MINUTE, BENJAMINE ET SON MARI
De nos jours, les tragédies ne sont pas à la mode, mais la vie ne s’inquiète pas de la mode et continue à faire des tragédies,--qui sont d’autant plus terribles qu’elles se cachent davantage.
Les tragédies se cachent. Elles s’enferment sous les rideaux sourds des alcôves. Les familles les étouffent entre les murs massifs des vieilles maisons: il semble qu’il n’y en ait plus. Il y en a.
Un jour, dans le salon de la villa des Agaves, Amine brodait sous la lampe. Courcieux lisait. Tous deux,--l’un vis-à-vis de l’autre,--occupaient exactement les mêmes places que, par un soir troublé, occupaient naguère Amine et Trézelle. Elle s’en aperçut tout à coup, et le temps pour elle fut aboli. Elle crut voir là Trézelle... mais c’était Courcieux. Au lieu de l’être devant qui le cœur s’ouvre et se libère,--c’était l’homme devant qui le cœur doit se fermer et se taire,--ou mentir.
--Ma chérie, dit-il, vous êtes en beauté, ce soir. Voulez-vous venir un peu sous les grands arbres, au fond du parc?
--Vous voudrez bien m’excuser, dit-elle, je me sens si lasse!
Il se leva et, la saisissant à deux mains, l’arracha de sa chaise; il n’eut qu’un pas à faire pour l’entraîner sur le grand divan. Elle y tomba assise, toute crispée, entre des mains passionnées qu’elle trouva rudes.
--Écoutez, dit-il. Je n’ai mérité par aucune faute le supplice d’être tenu à jamais éloigné de votre cœur. Au contraire. J’ai montré toutes les clémences, j’ai accordé tous les pardons...
--Pas tous! murmura-t-elle.
--Le jour où je vous ai trop aimée, c’est vrai, mon caractère a changé... Il est un sacrifice que je n’ai pas la force de m’imposer plus longtemps... mais, cela, vous auriez dû le comprendre.
--J’ai compris, murmura-t-elle à demi morte.
--Non! vous demeurez révoltée, à toute heure.
--C’est vrai, dit-elle, mais nos âmes nous échappent. La mienne n’est pas à moi. Vous n’êtes maître que des faits. Vous les avez commandés et ils se sont réalisés!
--Pas tous! dit-il avec âpreté.
--Jamais! dit-elle, jamais _celui-là_! Pour vous et pour moi, monsieur, je vous en conjure, n’ordonnez pas que celui-là soit. Vous ne me le pardonneriez de votre vie. Le jour où je serais vraiment votre femme serait précisément celui où je cesserais pour vous d’être digne de m’appeler, comme votre mère: la marquise de Courcieux.
--Amine, croyez-vous que je serais assez lâche pour vous en vouloir, dit-il, de ce que j’aurai exigé? C’est au contraire l’oubli de tout le passé que j’appelle avec cette force plus grande que ma volonté. L’oubli entier, absolu, définitif. Voilà ce que je rêve, ce que je désire, ce que je veux, ce que j’aurai; un présent en qui le passé s’engloutisse à jamais! L’amour véritable est un feu du ciel qui fait mourir pour faire mieux revivre. Où il passe, tout est détruit d’abord, tout n’est plus que cendres... Mais... écoute!
Ce tutoiement offensa Benjamine.
Courcieux, très exalté, continuait:
--J’y songeais l’autre jour, quand nous avons traversé en voiture la forêt de l’Esterel, dévastée l’an dernier par un incendie. Les flammes ont tout détruit, grands arbres, ronces, épines et fleurs, sentiers tracés par les hommes, tout; tout a disparu avec le feu; mais les plantes nouvelles, qui verdissent déjà sur les pauvres débris noirs de la forêt, ne savent plus rien de son destin tragique. Déjà, elles vivent au soleil, sans s’occuper du néant. Elles aiment. Le premier rayon du matin boit avidement, sur les feuilles des pousses rajeunies, la rosée éternelle. Il n’y a plus de passé, Amine, entends-tu, il n’y a qu’un présent et qu’un avenir!
Elle le regarda tristement.
--Vous le voulez? dit-elle.
--Je le veux.
«C’est donc ma destinée affreuse, songeait-elle, qu’il y ait toujours une figure étrangère entre cet homme et moi! Malheureuse! malheureuse que je suis!»
Elle se leva, lente et triste, et s’éloigna d’un air si mystérieux, si étrange qu’il eut peur... Où allait-elle ainsi? mourir?... «Oh! non! la pensée de sa petite fille l’attache à la vie désormais!»
Et ainsi, contre l’idée de l’avoir poussée lui-même à une résolution funeste, il appelait instinctivement à son secours cette enfant lointaine qu’il ne voulait plus voir!
Benjamine était déjà près de la porte. Elle s’en allait, sans se retourner, d’une démarche rigide, hautaine. Décidément il eut peur, et courut se placer devant elle:
--Je vous demande pardon, fit-il.
Elle se retourna tout d’une pièce avec un cri d’émotion suprême:
--Ah! vous revoilà!... bon! bon comme autrefois!
Elle fléchissait les genoux devant lui, les mains tendues comme une suppliante qui rend grâce... il la retint et l’entoura de ses bras... Elle inclinait la tête, comme pour la poser sur l’épaule de son mari, mais elle la redressa brusquement:
--Laissez-moi vous dire, murmura-t-elle... J’ai raison!... J’ai raison!... Il n’y aurait pour vous que malheur dans le vrai mariage!... Il y a des choses auxquelles vous penseriez alors plus que jamais,--qu’un jour peut-être, dans une heure mauvaise, vous me reprocheriez!...
Sur ce mot, elle se dégagea de lui dans un recul de répugnance et d’effroi, et elle continua:
--Vous le savez bien, voyons! que cela se passe ainsi _lorsqu’on aime_, précisément _parce qu’on aime_!... Voilà pourquoi je ne veux pas, je ne dois pas être à vous!... Laissez-moi seule avec ma douleur... seule avec mon enfant!... rendez-la-moi, dites, je vous en supplie!...
Elle dut s’asseoir, car elle défaillait. Il était debout devant elle, incertain de lui-même. Une main sur ses yeux, pour ne plus la voir,--si touchante,--il se recueillait, s’examinait, luttait avec ses révoltes, tout en l’écoutant d’un cœur attentif, presque vaincu. Elle le priait toujours, en chuchotements:
--Je vais vous dire; nous nous ferons très petites, toutes les deux; nous serons sages, bien sages... On nous entendra à peine... On ne s’apercevra pas de notre présence... Rendez-la-moi, dites?
Il voulut échapper à cette voix insinuante et douce, qui s’emparait de ses forces.
--Benjamine! de grâce! fit-il, sans la regarder.
Mais, acharnée à son défi, elle continuait:
--Je me suis dit bien souvent que, si nous venions à mourir toutes les deux, ce serait bien mieux, pour vous, bien mieux! Pardonnez-moi de vous parler d’elle: je ne voulais pas! Mais croyez-vous que je pourrai vivre, moi, s’il m’est interdit d’accomplir le seul devoir qui me reste, le plus grand de tous: celui de la mère?
Il souffrait avec elle et ne voulait pas lui céder:
--Pas cela! dit-il, en s’efforçant de raffermir sa voix: Pas cela! taisez-vous!
Elle sentit qu’il ne fallait plus le laisser à ses réflexions, elle vit qu’elle pouvait vaincre cette fois... il faiblissait; et comme il s’asseyait, les coudes sur une table, le visage dans ses mains, elle put croire qu’il pleurait.
--Oui, je sais bien, poursuivit-elle, mais rien ne peut empêcher que je sois la mère, moi! Vous l’aviez compris autrefois, avant de...
Elle s’arrêta; et elle baissa la voix pour achever:
--... Avant de m’aimer!... Et _alors_ vous m’aviez laissé mon enfant!
Elle se leva, tandis qu’il restait affaissé dans son infinie douleur; et, crispant ses deux petits poings, elle cria dans une rage d’indignation:
--Ah! mais, qu’est-ce donc que l’amour, s’il fait oublier au meilleur, au plus généreux des hommes, les pardons qu’il accorda jadis!... si les bontés qu’il eut lorsqu’il n’aimait pas, lui deviennent impossibles lorsqu’il aime!
Ce cri de révolte frappa l’esprit de Courcieux, mais Benjamine, en le jetant avec cette énergie, n’était pas touchante comme lorsqu’elle parlait plaintivement; il se ressaisit, la regarda, et put répondre avec une énergie égale:
--Impossibles!
--Mais, je suis la mère, moi, malgré tout!... malgré tout!--et sa voix, de nouveau, se fit plaintive, douce, insinuante.--Rendez-la-moi, monsieur!... parce que, voyez-vous, il faut que nous fassions à nos enfants, peu à peu, avec nos paroles, des âmes bonnes... Rendez-la-moi, monsieur!...
Elle baissa la tête, et, s’écrasant dans l’humilité, et détournant les yeux, elle dit d’un ton très bas:
--Et je vous aimerai... comme je pourrai!
Courcieux comprit qu’une telle parole sur les lèvres de cette femme était sublime; cependant il n’en mesura pas toute la profondeur. Il ne devinait pas que l’image de Trézelle venait de traverser l’esprit de la malheureuse et qu’en se promettant à son mari, c’est-à-dire au devoir convenu, Benjamine, à ses propres yeux, se sentait déchoir à jamais de son haut idéal d’amour. Cette déchéance, la mère l’acceptait afin de rester mère. Mais s’il ignorait combien et comment elle aimait décidément Trézelle, du moins, comprenait-il que lui-même n’était pas aimé d’amour. S’il était mal placé pour voir la beauté entière du sacrifice que lui offrait ce cœur douloureux, du moins, la voyait-il en partie; l’heure n’était plus aux colères; il fut simplement frappé d’admiration, et son orgueil aidant, il répondit avec une belle dignité mêlée de tendresse:
--Pouvez-vous croire que je ferai de votre amour maternel le moyen d’une victoire que vous auriez le droit de me reprocher?... Non, non! ma pauvre chère petite!... Je veux, moi aussi, vous conquérir par l’estime de nous-mêmes. Et vous serez un jour à moi dans l’amour consenti librement, fièrement, car à partir de ce moment-ci, et pour l’amour de vous, c’est moi qui veux tout ce que vous voulez!
Elle le regardait, déjà effarée de bonheur, mais quand il prit à deux mains sa jolie tête, et qu’en lui baisant les cheveux, il ajouta:
--Oui, on te la rendra, ta fille, on te la rendra sans condition!
Alors elle fut navrée d’une joie immense. Elle suffoquait, disant:
--Vrai? bien vrai?... Vous me la rendez? Oh! quel bonheur!... Quand partons-nous?
A ce moment-là, il était dégagé de toute passion. Il n’était plus qu’un cœur attendri par une douleur humaine, ressentant en lui-même toute la misère d’une autre créature et n’ayant plus qu’un désir: l’en affranchir, bienheureux de sentir qu’il pouvait le faire. État de conscience si délicieux, qu’il n’en est peut-être point de préférable, en sorte que ceux qui ont connu cette volupté d’âme connaissent seuls l’amour total, et peuvent comprendre par quelle voie humaine ont marché les saints qui ont cru voir Dieu sur la terre.
Cet élan de tout l’être individuel qui se livre pour en sauver un autre, donne aux âmes généreuses un bonheur mystérieux qui les paie amplement des douleurs du sacrifice. Et c’est ce qui fait deviner confusément aux instinctifs sceptiques qu’il y a un égoïsme encore à se sacrifier pour le bonheur d’autrui. Égoïsme surprenant, puisqu’il n’est pas l’égoïsme de tous, mais seulement celui de quelques âmes élues; égoïsme singulier, puisqu’en dépit des sceptiques, il demeure le privilège des natures héroïques. Égoïsme vraiment prodigieux, qui donne à quelques-uns la rapide intuition de l’Unité de la vie consciente. «Ah! insensé, dit le poète,--insensé qui crois que tu n’es pas moi!»
M. de Courcieux, devant la mère douloureuse qui le remerciait, parce qu’il lui permettait de rester mère, n’était plus ni le mari, c’est-à-dire une personne sociale, ni même un homme. Il n’était plus qu’une pensée humaine, humaine à l’infini. Et à ce cri: «Quand partons-nous?» tout de suite, il répondit:
--Le plus tôt possible; demain!
Benjamine fondit alors en larmes et se précipita dans ses bras, sur sa poitrine, avec ce cri répété:
--Que vous êtes bon! que vous êtes bon! que vous êtes bon!
Puis, le regardant avec des yeux emplis d’un trouble qui le transfigurait pour elle:
--Comme c’est beau, la bonté! dit-elle.
Elle s’abandonnait maintenant.
--Benjamine! murmura-t-il, comme changé jusque dans les profondeurs de lui-même.
A ce suprême moment d’amour transcendant, il eût pu la faire sienne réellement, lui imposer ses droits d’époux, sans qu’elle éprouvât ni étonnement, ni révolte. Il l’avait conquise dans le divin,--il avait aboli en elle tout autre sentiment que celui d’un amour d’âme qui répond à un amour semblable; mais ces exaltations surhumaines, même au cœur des êtres d’élite, ont peu de durée et l’homme, troublé dans sa chair, se retrouva en lui. Il eut une étreinte tardive, gauche peut-être au regard de la visionnaire d’idéal qu’était la malheureuse Benjamine. Il lui donna le temps de se dire qu’elle ne se donnait à l’époux que pour obtenir de lui la permission d’être, selon la nature, la mère de l’enfant qui représentait sa faute envers lui!... Elle aimait Trézelle, jeune, beau, et qui aurait pu, lui, l’aimer sans lui faire aucun reproche secret puisque son passé de jeune fille et de mère ne l’avait pas trahi, lui! Le charme qui l’avait jetée dans les bras du mari généreux, se retira d’elle. La tristesse lamentable de sa destinée l’envahit toute.
--Merci! dit-elle, en cherchant ses mots cette fois; merci! Si vous saviez comme je vous suis reconnaissante!
C’était peu!