Benjamine

Part 17

Chapter 173,761 wordsPublic domain

--Je l’ai revu ce soir _pour la seconde fois_ depuis mon mariage, et, cette fois, je l’ai vu sous sa vraie forme... c’est horrible, n’est-ce pas? et vous voyez ce que je souffre! Mais il n’a pas été toujours ce que vous le voyez. Quand je l’aimais, petite fille, c’était un joli enfant, puis ce fut un charmant adolescent, puis un jeune homme très grave, qui me semblait très bon. Il travaillait beaucoup. Je crois qu’il eut fait un très honnête homme...--sans mon mariage!... cela est bizarre et triste. Oui, _sans mon mariage_! je suis sûre de ne pas me tromper. J’ai réfléchi beaucoup. Il s’est retiré d’abord par juste fierté: j’étais trop riche. Il n’avait rien. Mon père me refusait. Il s’en alla. Il réfléchit alors de son côté, il jugea mon mariage avec M. de Courcieux une combinaison immorale, et il me méprisa un peu de l’avoir subie... De son côté pourtant il en profita, puisque, pour l’éloigner, mon père lui fit accorder un avancement qu’on trouva scandaleux. Il se dit: «Elle a préféré être marquise, et moi, je me suis fait payer mon abandon.» Voilà ce qu’il a pu se dire. Tout cela démoralise très vite un jeune homme. Il voulut se consoler dans les plaisirs. Des intrigantes lui apprirent l’intrigue; toutes lui apprirent la trahison, le mensonge constant, la ruse de toutes les minutes. Il devint incapable de croire à la probité en amour. Il me jugea légère, oublieuse; qui ne s’y fût trompé? Moi, livrée à mon mari par mon père,--j’étais si inexpérimentée, si jeune, si facile à égarer!--je ne m’aperçus de l’horreur de ma situation que lorsqu’elle fut officielle. Je vous dis tout cela sans ordre, comme cela vient, au hasard de l’émotion... Il faut comprendre quand même. Montchanin ne pouvait pas deviner que, mariée, je n’appartenais pas à mon mari! Et aujourd’hui, en me l’entendant dire pour la première fois, comment aurait-il pu le croire? Tout cela est si fou, si imprévu, si absurde, si invraisemblable!... Cela est pourtant!... Et maintenant en regardant cet être que j’ai aimé, je n’aperçois plus que ce sourire ironique qui semble figé sur son visage! Je ne vois plus en lui que le mépris fait homme. Je comprends que je n’ai été pour lui qu’une occasion comme une autre... Peut-être même s’est-il délibérément vengé sur moi et sur ma famille des déceptions que nous lui avions causées!... Aujourd’hui, il a pris son parti des vilenies de la vie et il tâche de les faire tourner à son profit, comme tout le monde. Il est perdu pour le bien, perdu pour l’amour. Et tenez, n’est-ce pas horrible, que ce soit lui qui, ce soir, ait poussé cette barque loin du bord, pour me laisser seule avec vous! Quel mépris de moi cela révèle! Quelles raisons a-t-il de croire qu’il est, vraiment lui, le père de son enfant? Vous voyez au fond de quel abîme je me débats! un abîme, oui certes, un abîme véritable. Mon mari seul est en face de la vérité--et il a été mon seul ami jusqu’ici. Mais n’est-il pas le seul à qui je ne puisse parler de notre enfer commun? Oui, M. de Courcieux est admirable.

Elle pâlit affreusement.

--Cette confidence vous tue, dit Trézelle, avec bonté. De grâce n’achevez pas.

--Vous vous trompez. Cela me fait du bien de tout vous dire. M. de Courcieux est bon, admirable, héroïque. Il a tout pardonné parce que je ne l’ai jamais trahi. J’ai été avec lui d’une franchise totale. Il me répète souvent: «Vous êtes la femme la plus loyale que je connaisse.» Et je crois bien que c’est vrai--mais je souffre bien, allez, je souffre toujours, sans repos, sans cesse, toujours et encore!

--Pauvre charmante femme! dit Trézelle.

--Et pauvre mère surtout! s’écria Amine d’un air égaré.

--J’ai peur, dit Trézelle, d’être maladroit, mais si j’osais parler...

--Parlez, je vous en prie; dites-moi quelque chose. Où voyez-vous mon salut? C’est-à-dire un peu plus de paix pour moi, malheureuse! Une seconde de paix, de bonheur, dites, croyez-vous cela possible encore pour moi?

--Puisque votre mari a pardonné, dit gravement Trézelle, puisqu’il est bon, puisque vous le jugez admirable et héroïque--pourquoi ne l’aimez-vous pas?

Elle se leva, les lèvres frémissantes, comme indignée:

--L’aimer, lui! mais c’est affreux à dire--sa générosité m’écrase trop à toute heure sous le souvenir de ma faute! Devant lui, je ne peux penser qu’à cela: je l’ai offensé. Il est mon juge. Je le redoute; je le vénère. Est-ce de la vénération et de la crainte que peut naître l’_amour_?... Et puis... comment ne voyez-vous pas, vous,--vous!--que j’ai perdu le droit d’aimer? Où serait pour moi la dignité d’un second amour? J’ai été devant Dieu une épouse,--celle de M. Montchanin--à condition de ne pas devenir la maîtresse de M. de Courcieux! Ou encore, que je devienne demain la femme de mon mari, M. Montchanin retombe au rang d’amant; et je ne suis plus, moi, qu’une maîtresse abandonnée, une épouse adultère! C’est impossible... Réfléchissez, mon ami, confirma-t-elle avec véhémence--et vous verrez que c’est impossible. Ce que mon mari estime en moi, c’est ma loyauté, c’est ma fidélité,--mon entière fidélité,--à une seule pensée, hier à l’homme que j’aimais, aujourd’hui à l’enfant que la faute m’a donnée! Mais que je m’abandonne à mon mari, et,--malgré la légalité de son titre d’époux,--il ne verra plus en moi que la femme de deux hommes, tous deux vivants, et par conséquent la maîtresse de l’un des deux! Voyons, est-ce vrai tout cela, dites?... Et d’ailleurs, me livrerais-je à mon mari sans éprouver de l’amour moi-même? car je ne l’aime pas, vous dis-je! Pourquoi? Est-ce qu’on sait! Vous répéterez: «Il est héroïque, vous devriez l’aimer!... Un homme si bon, comment ne l’aime-t-elle pas! Il faut qu’elle ait une âme bien peu généreuse, bien peu reconnaissante.» Voyons, je vous le demande, Trézelle, est-ce que l’admiration, la reconnaissance, ont un rapport nécessaire avec l’amour? C’est là une des choses qui m’affolent le plus, cette impossibilité de commander l’amour, de le faire naître en soi. De quelle essence est-il donc, cet amour, qu’on dit un sentiment si beau, puisque nulle admiration d’âme ne peut le produire à volonté, puisqu’on peut admirer un être et avoir pour lui de la reconnaissance et le chérir même, sans l’_aimer_, au sens terrible du mot! Qu’y puis-je? J’ai voulu, un moment, transformer en amour ma piété douloureuse pour M. de Courcieux. Je ne peux pas. On dit que certains alchimistes ont cherché à faire du diamant. Ils n’ont pas pu. Moi, c’est avec du diamant (car mon sentiment pour mon mari est pur et solide comme le diamant)--c’est avec du diamant que j’ai essayé de faire de l’amour vivant, ému, troublé, de l’amour enfin. Je n’ai pas pu. C’est une alchimie impossible. J’ai failli en devenir folle, voyez-vous!... Je n’aime pas M. de Courcieux, voilà tout. Il n’y a rien à ajouter à cela, n’est-ce pas? Le premier jour où je l’ai vu--je l’ai trouvé vieux, j’en suis restée là. Et cependant, en réalité, il n’était pas vieux; mais c’est ce qu’on voit,--qui est. Oui, oui, je le vénère, je l’estime, j’ai envie de m’agenouiller devant lui,--j’ai parfois baisé sa main comme une pécheresse humiliée et repentante,--mais cela n’a rien de commun, je le sens, avec l’amour,--l’amour d’ailleurs infâme, l’amour qui tour à tour a besoin ou se passe de l’approbation des âmes, de l’estime des esprits, de la tendresse des cœurs,--l’horrible amour de chair et de sang, l’amour de folie et de mort, qui m’apparaît souvent comme un monstre de cauchemar et qui fait mon épouvante! Oui, oui, monsieur Trézelle, voici ma plus grande terreur, ce n’est pas d’aimer M. de Courcieux,--cela n’est pas possible, mais c’est qu’il finisse par m’aimer, lui, à force de me voir souffrir sans défaillance. J’ai peur de cela!

--C’est un abîme, en effet, dit Trézelle. En quoi puis-je vous servir?

--Je ne vous demande pas d’autre service que celui de m’écouter avec patience et bonté comme vous le faites depuis une heure.--Car vous comprenez mon martyre, n’est-ce pas? Ne pouvoir me confier à personne! jamais! Être murée dans mon secret! Ne demander jamais un conseil! N’en point entendre! Il y a bien le duc--qui est bon et spirituel--mais c’est le génie du marquis, l’esprit de sa vieille race. Que lui dirais-je qu’il n’aille répéter à M. de Courcieux?... Il y a mon confesseur, mais on dit sa faute une fois pour toutes à son confesseur, on ne lui doit pas la peinture de son supplice. Il vous impose une pénitence, mais il ne vous délivre pas de la torture que Dieu vous inflige et dont Dieu seul peut vous affranchir!

Il y a ma mère?... N’en parlons pas; elle m’a, grâce à Dieu, fait élever par une noble créature qu’elle fut incapable de comprendre, et qui ne comprendrait rien aux complications de ma douleur. Ma mère ne sait donc rien de mon plus grand secret...

Eh bien, oui! j’y arrive, à ce secret vivant! Vous alliez m’en parler vous-même, vous alliez me répondre: «Vous avez votre enfant!» Ah! oui, j’ai l’enfant, et il faut que je me réfugie dans la maternité, n’est-ce pas? C’est entendu. Pauvre mignonne créature! Que croyez-vous qu’elle me dise, celle-là? Avec sa voix, elle me parle de ses joujoux, mais elle est ma douleur même et elle n’en saura jamais rien... Et avec ses yeux elle me parle, elle aussi, de celui que je voudrais oublier!...

Amine baissa la voix. Son visage s’altéra de nouveau profondément. Elle reprit son regard fixe d’hypnotisée.

--Oui, oui, voici, reprit-elle dans un chuchotement de confessionnal ou comme si elle se parlait à elle-même, voici le plus terrible... Depuis ce soir, depuis que j’ai revu cet homme si différent de lui-même, depuis que M. Montchanin m’a fait l’effet d’un étranger hostile, d’un être d’indifférence, de scepticisme, de trahison, d’ironie, de perversité--écoutez-moi bien,--je me sens plus près que jamais de la folie!... Écoutez-moi bien: j’ai revu ma petite fille, là-haut... Elle s’est éveillée et m’a regardée... Et cette petite forme angélique qui jusqu’ici me faisait dire, chaque fois que je la voyais: «Ça, c’est encore moi»,--eh bien, tout à l’heure, elle m’a fait penser: «Ça, c’est encore lui! c’est l’autre! et quel autre!» Et j’ai eu peur de voir, dans le vague de ses yeux fauves, une larve d’âme, une âme à venir qui ressemblait à celle du père... le drac! Ah! l’horrible, l’horrible vision! Ce fut une enfant d’amour... Oh! mon ami! mon ami! si elle allait être une enfant de haine et de trahison! Car il m’a trahie, le père! Il aurait dû comprendre, il aurait dû deviner, il aurait dû croire, avoir pitié au moins! Il aurait dû _m’aimer_, enfin! L’amour devrait être tout cela, l’intelligence, la divination, la foi! Et maintenant, je suis seule, seule, seule à jamais! Oh! mon Dieu!

Elle tordait ses mains. Pris d’une grande pitié, il se rapprocha d’elle, d’un mouvement irréfléchi, très tendre. Elle sentit toute la tendresse de cette pitié involontaire... Elle y répondit malgré elle, en laissant tomber sa tête lasse sur l’épaule du jeune homme. Elle respirait par saccades, la poitrine tumultueuse, les lèvres tremblantes, les yeux noyés, abandonnée tout entière.

Il se fit un grand silence durant lequel le murmure infini des dehors nocturnes entra, les enveloppant. Un souffle brusque, venu de la mer, éteignit toutes les bougies d’un candélabre. La lampe bleuâtre, presque une veilleuse, éclairait seule le vaste salon. Dans l’ombre accrue, ces deux êtres jeunes, dont l’un s’appelait douleur et l’autre pitié, sentaient battre leurs deux cœurs très rapprochés. Elle ne pensait plus. La torpeur qui suit les grandes exaltations avait assoupi son âme.

Lentement il s’inclina vers la jeune femme. Il s’inclinait, ce n’était que tendresse; il sentit sous sa lèvre la joue effleurée et ce fut désir. Et désir et tendresse se mêlant tout à coup comme deux flammes, une flambée de passion jaillit des yeux du jeune homme:

--Amine! murmura-t-il.

--Oui, Amine, murmura-t-elle, comme endormie. Amine, c’est mon nom. Il est doux, n’est-ce pas? Mais qui donc le prononce si doucement? Je ne l’entends jamais ainsi murmuré dans un souffle... Amine! Amine! Je veux être appelée ainsi, par des lèvres qui, en même temps me caressent... Est-ce donc si coupable, dites-moi, vous, Raymond?... Raymond, c’est un joli nom aussi... Serait-ce donc bien coupable, dites? Je suis si jeune. J’ai vingt ans à peine et je suis seule, toujours toute seule, quoique si entourée... Alors, combien de temps vais-je vivre encore ainsi? Dix ans, vingt ans encore, qui sait? C’est trop, je ne pourrai pas. Je voudrais bien être aimée un peu, moi! Est-ce vrai, dites, que Dieu ne veut pas? Comment ai-je mérité d’être ainsi privée d’amour? De toutes les femmes que je vois, beaucoup ont des amants. Le monde en sourit. Elles se disputent mon mari comme en se jouant! Et pour moi, pour moi, le mot d’amour n’éveille que terreur, drames épouvantables. Pourquoi cela et qu’ai-je fait à Dieu, répondez-moi, vous qui avez l’air si bon! Oui, vous avez l’air bon... Vous me souriez si gentiment, si tristement... On dirait que vous pleurez?... Oh! la bonne larme! La voilà tombée sur mon visage. Elle roule sur mes lèvres...

Étonné de lui-même et d’elle, inquiet aussi de ces portes béantes, ouvertes sur tant d’espace, il se ressaisit, éloigna un peu de lui, très doucement, la tête délicieuse vers laquelle il se sentait attiré...

Ce fut fini. Le charme de l’inconscience était rompu. La jeune femme revit son abîme. Elle reprit pour la troisième fois son visage tragique, pâle, aux yeux fixes, visionnaires, et, sans un battement des paupières, la pupille dilatée, le buste rigide, elle prononça, de son air de morte et d’une voix saccadée, comme mécanique:

--Eh bien, oui! Je veux bien, puisque vous m’aimez un peu, puisque vous n’êtes pas comme les autres, je veux bien vous aimer. Ce qu’ils désirent tous de moi, je vous le donne, soit. Prenez-moi, soyez mon amant!

Elle lui saisit le poignet d’une main,--et, avec une force étrange, écartant d’elle cet homme dont elle eût fait volontiers son maître, elle ajouta:

--Seulement,... sachez-le bien,... j’aime mieux que vous le sachiez--je ne veux pas vous trahir... Sachez que si cela est--et je le veux bien, moi, je vous aime,--si cela est, demain matin, je serai morte, et heureuse d’être morte... Vous êtes le maître, le maître absolu...

De ses yeux fixes, elle regardait, elle voyait la mort, la sienne. Il ne put s’y tromper; ce qu’elle disait était bien la vérité.

Elle le regarda en face.

--Que pensez-vous de moi, maintenant?

--Je pense, dit-il simplement, que d’un baiser je peux vous tuer.

Le visage de Benjamine s’éclaira de joie:

--Vous me croyez donc? Je suis contente! C’est la meilleure parole que vous m’ayez dite!

Il lui serra la main.

La tragique amoureuse reprit aussitôt:

--Vous comprenez, je n’aurai pas deux amants, non; pas deux; je me le suis juré... Vous aussi, le lendemain, vous diriez: «Pauvre Amine! elle désirait rester honnête femme! après une faute! comme si c’était possible!» Et je ne veux pas, moi, que vous disiez cela, ni vous, ni personne. _Un seul_, ce sera ma vie! un seul... et ce fut trop! Ah! malheureuse, je suis à vous!

Trézelle prit sa main très doucement et, de la voix apaisée dont on parle aux très petits enfants:

--Nous venons de rêver le songe d’une heure, dit-il, et d’une nuit d’été. Il y avait bien un peu de cauchemar là-dedans, Amine. Réveillez-vous. Je vous veux trop de bien pour n’être pas d’accord avec votre plus haut désir. Serrez ma main. Elle vous sera bonne toujours, si vous y sentez celle d’un ami respectueux,--d’un frère dévoué.

L’expression de folie qui se lisait sur le visage d’Amine et dans toute son attitude,--disparut soudainement. Les monstres étaient vaincus. Voilà que la jeune femme souriait au jeune homme avec toute sa franchise calme, son énergie tranquille. Elle s’écria heureuse, d’une voix claire, naturelle:

--Bien vrai? vrai? vous m’aimerez _sans cela_!... Ah! que je suis heureuse! J’ai donc un ami!

Et se levant aussitôt:

--Bonne nuit, dit-elle. Vous allez sonner Baptiste qui vous conduira chez vous, mais auparavant, en bon frère, embrassez-moi.

Elle lui tendit son visage serein et souriant. Il la baisa sur le front.

--Oh! sur les deux joues! dit-elle simplement.

Puis elle ajouta ce mot délicieux et triste:

--Merci.

Elle disparut en courant.

--Quel dommage! pensa Trézelle; je ne peux rien pour elle.

CINQUIÈME PARTIE

I

QU’EST-CE QU’UN IDÉAL?

Le lendemain Guirand emmenait à bord de son yacht tous ses invités.

Les expériences du sous-marin de Trézelle réussirent au gré des juges officiels. Trézelle était enchanté. Il offrit alors aux invités de Guirand de les prendre, par petits groupes, à bord du _Drac_. Plusieurs hommes et toutes les femmes, sauf Benjamine, déclinèrent l’invitation.

Le _Drac_ s’immergeait en demeurant horizontal,--séjournait quelque temps sous l’eau,--puis reparaissait à la surface, ici ou là, comme un monstrueux cétacé évoluant au milieu des majestueux cuirassés de l’escadre.

Trézelle (à la suite de Goubet) s’efforçait d’améliorer sans cesse les conditions d’habitabilité de son sous-marin. Elles étaient déjà assez bonnes, pour qu’il pût offrir à une femme courageuse une courte promenade dans les profondeurs de la mer.

Voyant Benjamine prête à descendre du yacht de Guirand à bord du _Drac_, Montchanin s’avança. Courcieux, qui était près de Trézelle, fit un mouvement imperceptible pour intervenir. Trézelle se tourna vers Courcieux et, en le regardant, il dit d’une voix très basse:

--Ne craignez rien!

Déjà le matin, à la façon dont Trézelle lui avait serré la main,--Courcieux avait compris qu’il avait reçu les confidences d’Amine et qu’il était son ami bien plus et bien autrement que la veille.

Trézelle dit très haut, du ton d’un capitaine, seul maître à son bord:

--Je vous préviens que vous n’êtes pas des nôtres cette fois, monsieur Montchanin.

Courcieux regarda le duc. Le duc souriant répondit à ce regard:

--Je te l’avais bien dit. Elle se sera confessée. Tu as un allié et un bon! Laisse-la faire avec lui sa petite descente romanesque au fond de la mer. Montchanin enrage!

Montchanin regardait l’étrange sous-marin. Cette masse sombre avait l’air d’une baleine morte, flottante à la dérive... Tout à coup cette chose inerte s’anima, s’abaissa, se borda d’une légère écume; elle s’abaissa encore; les vagues au-dessus d’elle se rejoignirent et elle disparut sous l’eau profonde.

Amine, au fond de l’eau, dit à Trézelle qui lui donnait une explication distraitement écoutée:

--C’est la nuit de la tombe avec le charme de la vie... Pourquoi pas toujours?

Dans l’après-midi, chez Guirand, Trézelle, félicité de tous côtés, ne savait à qui répondre.

Enfin on se lassa du _Drac_; et, après le déjeuner, on se répandit par groupes au fumoir, au billard, au salon et dans le parc, sous les ombrages épais des mimosas.

Le duc s’approcha de Trézelle, la main ouverte:

--La veille d’une si grave journée, dit-il en souriant, un inventeur n’était pas, je pense, un fleurt bien dangereux, mon cher Trézelle. J’ai donc vu sans déplaisir, hier soir, que vous faisiez la cour à ma nièce... J’admets du reste qu’il y ait dans certains cœurs de femme des peines mystérieuses auxquelles un ami honnête homme peut apporter plus de bienfaisante douceur qu’un mari. Le point de vue du mari gâte parfois son jugement. Il y a la part à Dieu.

--Et la part du pauvre, dit Trézelle.

--Oh! fit le duc, je vous connais. Vous êtes un grand riche de cœur. Je crois que ma chère Amine gagnera quelques pures joies à vous avoir pour confesseur. Et c’est ce que je tenais à vous dire, afin qu’il n’y ait pas de malentendu, jamais, entre mon neveu et vous. J’aimerais vous voir prendre sur elle un peu d’influence. Entre nous, j’ai peur de ses exaltations... Voulez-vous un cigare?

--Volontiers.

Ils fumaient en silence. Le duc attendait, laissant Trézelle réfléchir. Il dit tout à coup:

--Vous comprenez bien que je n’ai pas de curiosité inutile. Si j’ai besoin de savoir, c’est pour la servir, la pauvre petite. Eh bien, dites-moi... Vous a-t-elle livré son secret?

Trézelle le regarda:

--J’aime mieux cette question nette, monsieur le duc. Et je réponds _oui_.

--Tout entier?

--Je le crois.

--Vous a-t-elle dit que, la nuit même de son mariage, elle a voulu mourir? qu’elle a essayé de mourir?

--Oh! oh! dit Trézelle, cela, elle ne me l’a pas confié,--mais cela ne me surprend pas.

Le duc soupira:

--Voyez-vous! Cela ne vous surprend pas? Il faut donc que vous ayez vu, à quelque signe, qu’elle est capable d’une résolution extrême... et qu’on pourrait déterminer trop facilement!... C’est à cela par malheur que personne autour d’elle ne semble plus songer... et c’est ce qui m’effraie, moi, comme une menace perpétuelle. La présence de Montchanin peut la pousser à quelque folie. Ses parents ne lui sont d’aucun secours. Son père, c’est moi. Voulez-vous m’aider à sauver cette pauvre enfant, monsieur Trézelle?

--Monsieur, dit Trézelle, je me suis senti en effet, hier soir, en présence d’une âme singulière et bonne que la folie et la mort attirent également. Hier matin encore, Mme de Courcieux me semblait seulement un peu étrange. Depuis hier soir, j’ai entrevu en elle une âme d’héroïsme mais aussi de vertige. Ce que vous me dites achève de me la faire comprendre.

Il regarda le duc et dit avec un sourire triste et grave:

--Elle a besoin de beaucoup d’affection, monsieur, et je serai pour elle, puisque vous le voulez bien,--un ami dévoué, mais l’amitié ne comblera pas le vide d’un tel cœur... et c’est pourquoi je partirai demain,--prêt à agir quand vous voudrez, comme vous voudrez, pour la servir avec vous.

--Bien! dit le duc, je ne suis nullement surpris; cela est de vous; mais n’a-t-elle pas son enfant qui la garde?

--Elle craint de retrouver un jour dans ce petit être le souvenir trop vivant du père--qui maintenant lui fait horreur... Je vous dis ces choses, monsieur le duc, croyant utile pour elle, et utile au premier chef, que vous les sachiez.

--Ah! il lui fait horreur? C’est beaucoup, cela!

--Je ne sais pas si cela vaut mieux, répliqua Trézelle... Si elle en aimait un autre,--elle me l’a dit--elle mourrait. Cette parole a été appuyée d’un regard qui ne permet pas une ombre de doute sur la sincérité de la menace... C’est tout, monsieur le duc.

Le duc vit bien qu’il avait appris tout ce que Trézelle pouvait lui dire et il se rendit aussitôt près de Courcieux.

Courcieux, ayant écouté son oncle, chercha à parler à Guirand, qu’il ne put voir seul à seul tout de suite.

Amine, prétextant une fatigue, avait déjeuné chez elle et n’avait pas reparu.

Montchanin errait comme une âme en peine à travers le parc, guettant le retour de la jeune femme, méditant de la voir chez elle s’il trouvait une minute favorable...