Benjamine

Part 16

Chapter 163,518 wordsPublic domain

--Merci, non.

Il se mit à feuilleter un album.

Elle versa, dans un léger verre de mousseline, quelques gouttes d’un vin doré. Elle y mouilla sa lèvre.

--Vraiment? vous n’en voulez pas. C’est du vin de Samos.

--Je n’en veux pas, merci, dit-il.

Il l’observa du coin de l’œil, sans qu’elle s’en aperçût. A ce moment, elle regardait machinalement la couleur du samos, qu’elle élevait devant la lampe. Elle était pâle; ses yeux étaient cernés, les coins de sa jolie bouche retombaient un peu; on y lisait une étrange, une démesurée tristesse. Trézelle avait d’ailleurs compris, au cours de la soirée, qu’il se passait quelque chose entre elle et ce Montchanin... mais quoi? Était-il décidément un amant éconduit que sa maîtresse a le droit de blâmer,--ou un jaloux, qui blâme?

Trézelle feuilletait l’album.

Benjamine posa son verre léger sur le plateau de cristal et dit:

--Vous pouvez fumer, monsieur Trézelle.

Elle prit dans une boîte une mignonne cigarette et l’alluma.

Il la regardait faire; elle se mit à rire et, tout en soufflant la fumée odorante:

--Que pensez-vous de moi? dit-elle tout à coup.

Sa voix avait perdu le charme qu’elle avait tout à l’heure dans le parc. Le lieu n’était plus le même. La nature ne dominait plus. Dans ce salon, chez elle, elle était redevenue la femme qui joue un rôle.

Il se tut, la considérant avec attention et aussi avec une pitié qu’elle surprit et qu’il se hâta de dissimuler en souriant.

Elle reprit:

--Que pensez-vous de moi? car enfin nous voilà seuls depuis une demi-heure; mon oncle et mon mari sont couchés; nous voyons devant nous, si cela nous convient, par ces grandes portes ouvertes, un des plus beaux spectacles du monde; nous n’avons sommeil, à ce qu’il me semble, ni l’un ni l’autre, et nous ne nous parlons pas. Cela commence à devenir drôle et presque gênant. Il n’y a pas un homme, je crois, qui, en de pareilles circonstances, ne se fût trouvé bien sot de ne pas me faire la cour.

Il ne put que se méprendre au ton agressif de cette phrase. Il y sentit pourtant aussi quelque amertume. Ce qu’elle attaquait, ce n’était pas lui; c’étaient tous les autres. Il n’y avait aucune coquetterie mais seulement de l’ironie dans ses paroles. Il s’y trompa, mais à moitié.

Elle le regarda comme pour le juger. Sa bouche cessa de rire. Un pli imperceptible y inscrivit de nouveau sa tristesse infinie. Elle insista, d’un ton qu’elle crut gai:

--Pourquoi ne me faites-vous pas la cour?

--Voilà deux questions, dit-il.

--Deux?

--Oui. La première: «_Que pensez-vous de moi?_»

... La seconde: «_Pourquoi ne me faites-vous pas la cour?_»

--Les deux n’en font qu’une, dit-elle. Vous voyez en moi une petite femme évaporée, n’est-ce pas? qui bavarde beaucoup, qui rit à tout venant, qui fleurte quand on veut, qui boit du vin de Samos, en fumant des cigarettes. Il me semble que d’après tout cela vous avez le droit de penser d’elle beaucoup de mal,--ou beaucoup de bien,--cela dépend des points de vue;--et, en tout cas, de vous croire autorisé à lui faire la cour. Vous le voyez; les deux questions n’en font qu’une.

Trézelle s’interrogeait. Cette jeune femme à ses yeux demeurait énigmatique. Elle avait du chagrin en ce moment, c’était sûr, mais était-ce une coquette qui traversait une heure d’ennui et qui, en quête de consolation, amorçait un fleurt de plus au moyen de sa peine très réelle? Était-ce une femme vouée à l’une de ces grandes douleurs que rien ne console?

Il hésitait.

--Je suis un ami bien nouveau pour vous, madame, dit-il évasivement.

--Pas si nouveau, répliqua-t-elle. Quand j’étais jeune fille, j’ai lu la relation de votre voyage au centre de l’Afrique. C’est singulier comme on croit connaître les gens qu’on a lus.

--Ne vous y fiez pas! dit Trézelle en riant. Ils mettent le meilleur d’eux-mêmes dans un livre. Ça ne fait jamais que trois ou quatre cents pages. A cinq pages par jour, cela représente environ deux mois de leur vie pendant lequel ils furent... en rêve... ce qu’ils vous paraissent,--le temps d’écrire.

Elle s’attrista.

--Ne me dites pas cela. Je serais désolée de ne pas vous trouver tel que je vous ai vu dans vos livres. Que votre théorie puisse s’appliquer aux romanciers, je le conçois, mais à un homme d’action comme vous, qui raconte ses actes authentiques et les commente, qui dit les motifs et les conséquences de ses déterminations, non, à un tel homme, votre théorie ne s’applique pas. Lisez-vous Marc-Aurèle?

--Et vous?

--Moi? non! dit-elle en riant. Est-ce qu’une femme qui lirait Marc-Aurèle pourrait l’avouer sans ridicule?

--Le ridicule! fit Trézelle, en voilà un imbécile! et qui a empêché bien des choses, intelligentes ou bonnes, de se dire ou de se faire!

Elle prit un petit volume revêtu de chagrin grenat,--l’ouvrit à l’endroit que marquait une fine lame d’ivoire et lut:

--«Rien n’est si horrible que les caresses d’un loup. Évite cela sur toutes choses. Un honnête homme simple, sans artifice, et qui n’a que de bonnes intentions, porte cela dans ses yeux. On le voit.» Signé: _Marc-Aurèle_.

--On le voit, c’est certain, mais il arrive qu’on s’y trompe! dit Trézelle. Et puis, dans les choses d’amour, l’honnêteté... c’est plus rare qu’ailleurs.

Elle le regarda.

--Il arrive qu’on se trompe, dit-elle, en rêvant un peu.

Elle pensait à Montchanin, à celui qu’autrefois elle appelait Jean; et presque toute la désespérée douleur de son âme apparut, tout à coup dans ses yeux.

Une extrême mobilité d’expression était devenue un des charmes les plus attirants de Benjamine. Sa double vie avait fini par lui donner deux visages qui apparaissaient tour à tour brusquement, au hasard du changement des circonstances autour d’elle. Dès qu’elle était seule, elle restait la douloureuse Benjamine, effrayante un peu pour son miroir. A Trézelle, ce soir, avec qui elle était en confiance, elle avait laissé entrevoir deux ou trois fois déjà son vrai masque, celui où vivait son âme douloureuse,--mais elle ne lui avait pas laissé surprendre encore ce qu’elle était dans la solitude.

Elle n’avait pas fixé encore sur lui, d’une certaine façon, son regard bleu pâle où la douceur et la résignation, la résolution et l’énergie, se montraient mêlées et noyées dans une profondeur d’abîme. Comment cela peut-il se faire que, en des yeux, dans le miroir si étroit des yeux, toute une vie, par moments, apparaisse, avec ses lointains de passé, ses horizons d’avenir et l’inconnu des causes, le mystère des espérances,--toute une vie, peut-être éternelle!

Pour l’instant, c’est lui qui la regardait. Elle sentit que ce regard d’homme la pénétrait, entrevoyait les fonds. Elle songea qu’elle venait de trahir un peu trop d’elle-même. Elle eut peur d’être interrogée. Elle éprouvait cependant une folle envie de se confesser, mais spontanément, à cet honnête homme, un désir impérieux d’échapper enfin à sa solitude intérieure, de voir s’ouvrir une fenêtre dans sa prison morale. N’ayant ni père ni mère à qui se confier, oui, elle cherchait un cœur ami, mais elle ne voulait pas que la curiosité de l’homme prît l’initiative. Elle voulait se livrer, non pas être dérobée. Surtout elle avait peur qu’il la crût à la recherche d’un fleurt, quand elle espérait une amitié. Que Trézelle laissât échapper, à ce moment précis, un mot de galanterie, et elle se serait enfuie, effarouchée, sauvage, humiliée et navrée, indignée surtout.

Sans pouvoir encore s’expliquer cette énigme, il sentait à la fois qu’elle était une âme en proie à une douleur respectable--et une coquette qui offre et refuse, avance et échappe. Ce qu’elle voulait, ce n’était que la tendresse d’un cœur ami, mais elle ne pouvait pas faire autrement, étant femme, que de la rechercher en femme; et lui, homme et jeune, de l’écouter en homme. Tous deux subissaient leur jeunesse, échangeaient un charme, un fluide d’autre nom, d’autre sexe, malgré eux; passifs sous l’influence de l’heure, de la saison,--de la nuit que leurs yeux voyaient là-bas déroulée sur la mer, de la nuit immense, flottante et pâle; de l’espace où vibraient le parfum des pins et des vagues, le bruit des arbres et des eaux, l’éclat palpitant des lointaines étoiles fourmillantes par myriades, l’éternel appel de vivre auquel ne se dérobent ni l’âme ni la bête, ni le brin d’herbe.

Dans le torrent des sensations du dehors qui roulait son murmure autour de ce palais assoupi, et qui ruisselait sous leurs yeux avec la traînée des clartés célestes tombées sur les vagues innombrables, leur cœur et leur esprit se sentaient emportés.

Il se demandait:

--A qui dois-je, à quoi vais-je répondre? à une âme triste ou à une sensation rêveuse?

C’est que l’une et l’autre de ces deux attirances lui parlaient en effet, avec Benjamine. Elle seule pouvait dire qu’à ce moment la tristesse habituelle de son âme la commandait encore. Et ce n’était déjà plus vrai: la nature a des philtres qui, à de certains moments, endorment, pour des fins ignorées, les douleurs les plus sûres d’elles-mêmes.

Il comprenait très bien qu’il ne devait pas se tromper, sous peine d’humiliation ou de ridicule. Il hésitait, attiré par le charme physique de l’être, retenu par sa haute divination d’une âme inquiète et pure. Il était dérouté, déconcerté. Il avait l’air très bête. L’image d’un brave chien, plein de bonne volonté et d’obéissance, qui attend, un morceau de sucre sur le nez, qu’on le lui retire ou qu’on le lui accorde, se présenta si drôlement à l’esprit d’Amine qu’elle éclata de rire, parce qu’elle avait à peine vingt ans.

Mais comme elle était une femme de douleur, son rire, tout de suite, se faussa. Il devint nerveux, il se prolongea, la secoua de deux ou trois petits spasmes qui ressemblaient étrangement à des sanglots.

Il comprit qu’à présent, s’il approchait, sans rien dire, son visage de ce visage qui riait si douloureusement,--elle ne se retirerait pas. Une crise la lui livrait. La surprise était possible, Don Juan eût ricané. Trézelle s’apitoya.

Il se leva lentement et alla regarder, du seuil, le grand spectacle de la mer étalée sous le ciel et livrée au baiser de toutes les étoiles.

--Vous ne fumez pas, monsieur Trézelle?

Il se retourna vers Amine.

Elle était redevenue sérieuse, simple. Il comprit que, derrière lui, elle s’était essuyé rapidement les yeux et qu’elle lui savait gré de sa discrétion.

--Fumer? quand je suis seul avec une femme? non, dit-il en souriant.

--Est-ce mieux (dit-elle en rallumant une seconde cigarette) qu’une femme fume, seule avec un homme?

--Assurément. La femme ne doit pas à l’homme tous les genres de respect.

--Dites tout de suite que je vous gêne, fit-elle gaîment. Voulez-vous que je sorte?

--Non, dit Trézelle d’un air si piteux qu’elle ne put s’empêcher de rire encore, mais j’aimerais assez que votre mari entrât.

L’habitude des marivaudages, où elle dissimulait la plupart du temps ses grandes peines, entraîna Amine. De plus, elle trouvait, cette fois, une saveur à la plaisanterie galante. Le philtre de l’heure agissait sur ses nerfs, un peu même sur son cœur... Oh! comme il eût fait bon aimer, aimer simplement et loyalement.

Elle regarda Trézelle d’un air narquois:

--Vraiment? vous aimeriez que mon mari entrât? Eh bien, allez le chercher!

--Vous vous moquez de moi, il dort.

--Je ne me moque pas, éveillez-le.

Trézelle aussi commençait à se piquer au jeu.

--Tout à l’heure...

--Pourquoi, tout à l’heure?

--Pas tout de suite enfin.

--Ah?...

--Oui...

--Bon.

Le visage d’Amine s’attristait. Pourquoi? n’avait-elle pas sollicité ces répliques de Trézelle? Elle eut envie pourtant de lui crier:

--N’allez pas de ce côté. Vous allez perdre une amitié que j’offrais et qui vaut qu’on l’estime, vous allez me faire perdre l’espérance que j’avais de trouver enfin un homme aux sentiments nobles, capable d’aimer sans bassesse et sans trahison! Ne parlez pas--vous allez consommer la désolation de ma pauvre âme abandonnée.

Elle ne dit rien de tout cela.

Elle se tut, anxieuse, prête à fuir ou à fondre en larmes ou à rire de nouveau, ou peut-être à tomber entre les bras de cet homme qu’elle avait provoqué... Elle ferma les yeux comme si elle eût été très occupée de savourer son tabac d’Orient. Ses idées se brouillaient en elle. Elle se sentait livrée à trop de forces en lutte qui se la renvoyaient sans cesse depuis des années... Elle était seule, seule, seule, toujours si seule!

--Tenez, dit-il, en venant s’asseoir près d’elle, décidément... oui, décidément... j’ai à vous parler.

Elle le regarda d’un air ironique, plein du mépris qu’elle avait pour les hommes. Ce regard disait: «Encore un! c’est dommage...»

--Vous avez à me parler? fit-elle.

--Oui, mais c’est très sérieux.

--Ah! le contraire m’eût étonnée.

--Je serai très ennuyeux.

--Je vous en défie.

--Indiscret.

--Vous? c’est impossible.

--Audacieux.

--Cela vous ira.

--Prenez garde, vous allez me rendre fat.

Ainsi, des deux côtés, ils tâtaient le fer, chacun voulant se rendre compte de l’adresse et des intentions de l’autre.

Ils s’arrêtèrent; il y eut un silence.

--Je vous attends, dit-elle.

Il y avait tant de hauteur dans ce mot qu’il prit un parti. Ce fut le bon.

--Vous m’avez posé deux questions. Je vais y répondre sérieusement. Je ne vous fais pas la cour, parce que je sens en vous un cœur sévère, et que précisément cela me plaît et me séduit un peu trop. Vous êtes de celles à qui nul homme n’a le droit d’offrir un caprice et j’aurais peur et honte de vous offrir davantage, car davantage ne serait jamais assez à moins d’être tout, c’est-à-dire la vie entière; c’est-à-dire le mariage, ce qui est impossible. Il est bien vrai que vous tâchez à me donner le change, je ne sais pour quelle raison; et que vous désirez tromper les observateurs à force de sourires, de léger babil, de moqueries parisiennes, et de cigarettes turques. Mais, quoique la plus souriante, vous êtes, je le sens bien... la plus désespérée des femmes.

Dès les premiers mots de cette réponse à ses deux questions, Benjamine était devenue sombre. Elle avait laissé tomber dans le plateau de cristal sa cigarette de tabac doré, puis, peu à peu, elle avait pâli, son sourire avait disparu, les coins de sa bouche s’étaient abaissés, tristes; le nez, aminci, se pinçait; l’œil était fixe, la paupière ne battait pas. On eût dit, figée dans quelque vision d’épouvante finale, une morte assise.

Il eut peur et s’élança, et lui prit la main:

--Benjamine! fit-il.

Elle fit un signe de la tête à peine perceptible comme ces malheureux qui, sous une attaque de paralysie, n’ayant plus ni voix, ni regard, ni geste, s’efforcent encore de faire comprendre qu’ils ont entendu... et qu’ils remercient.

Il ne savait que faire. Il attendait; il eut envie d’appeler... il se leva... Elle fit signe que non!

Il revint s’asseoir près d’elle, reprit sa main, qu’il serra. Elle répondit à cette pression, puis ses lèvres s’animèrent, et, lentement d’abord, puis plus vite, elle parla mais d’une voix très basse:

--Benjamine!... Je veux bien que vous m’appeliez ainsi, je veux bien. Je vous le demande. Benjamine!... c’est un joli nom, n’est-ce pas?... Benjamine!... C’est drôle que ce soit mon nom!

Elle prit son mouchoir, l’arrangea en le regardant comme si elle eût voulu donner une forme très déterminée à ce chiffon, cent fois roulé entre ses doigts, puis elle en porta à ses lèvres un coin qu’elle mordit et, laissant retomber sa main, elle le déchira.

Tout à l’heure, en la regardant, Trézelle pensait à la mort. Maintenant, il pensait à la folie.

Ce n’était plus la voix d’une coquette, d’une femme, qui parlait, mais celle d’une très jeune fille.

--Dites-moi, alors, c’est bien vrai que vous m’auriez fait la cour, monsieur Trézelle, si vous ne me respectiez pas? C’est vrai que vous me respectez? Cela est très doux, savez-vous? Vous ne m’avez pas parlé d’amour! Quel bonheur! que vous êtes bon! A cause de cela, je vous aime de tout mon cœur; vous voulez bien?

A présent, elle avait un air très raisonnable, mais à la façon de ces petites filles qui demandent une permission quelconque à la grande personne qui pourrait bien la leur refuser... La voix semblait enfantine:

--L’amour, vous savez, je le déteste! Ça ne fait faire que du mal. Pourquoi l’appelle-t-on de ce joli nom? Les gens qui nous aiment ne pensent qu’à eux; ils veulent nous prendre, non pour nous rendre heureuses, mais pour se faire des joies avec notre peine. Les gens qui nous aiment d’amour deviennent mauvais, ils nous tourmentent; ils ne font rien pour notre bonheur. Pourquoi appeler ça l’amour?... Mon Dieu! je m’appelle bien Benjamine!

Elle s’arrêta et dit, un peu après:

--J’aimerais mieux voir ma fille morte que de la voir aimée comme ça!...

Enfin, brusquement, elle revint tout à fait à elle-même. La jeune femme se ressaisit. Il était très ému.

--Monsieur Trézelle, dit fermement Amine, de sa voix la plus naturelle,--j’avais besoin d’un ami à qui faire une grande confidence. Je vous ai laissé deviner bien des choses--parce que je ne pouvais vous les dire--ne sachant pas par quel bout commencer pour être convenable... Et alors, dans ma gaucherie, j’ai dû vous paraître coquette... ne m’en défendez pas... Je m’en suis aperçue, je l’ai vu. Je vous remercie de ne pas vous être laissé égarer par les apparences--et de ne pas m’en avoir punie. Maintenant... je vais vous dire...

Trézelle s’inclina; il la regardait d’un air doux et bon. Depuis qu’elle était femme, on ne l’avait jamais regardée ainsi. Elle lui en était reconnaissante, de toutes ses forces.

Elle reprit, les yeux baissés:

--Vous croyez qu’il y a ici un M. de Courcieux, mari de sa femme? une Mme de Courcieux femme de son mari? Ce n’est pas vrai. Ça paraît ainsi, à cause des convenances, mais les convenances, vous savez ce que c’est? C’est le grand mensonge de tout le monde et qui ne trompe personne. C’est ça qui habille mal, les convenances! C’est tout troué! quelle loque! Quand on regarde bien, on voit la pauvre vérité, là-dessous, qui étouffe en été et qui grelotte en hiver. Être vrai, sincère, loyal, se marier quand on s’aime, se quitter quand on ne peut plus vivre ensemble, ne tricher ni avec les autres ni avec soi, c’est mal porté. Tout le monde triche, même les meilleurs, comme M. de Courcieux... Vous croyez qu’il y a quelque part un M. Paul Guirand, père vénéré de Mme de Courcieux, sa fille bien-aimée? Ce n’est pas vrai, il y a un Guirand, économiste universellement connu, qui sera ministre de n’importe quoi avant six mois, dit-on. Dans l’intérêt du pays? Non, dans l’intérêt de sa vanité et de celle de sa femme, ma très dévouée mère. Et à eux deux, ils m’ont sacrifiée à leur orgueil et à leur ambition: leurs relations avec les Courcieux non seulement les flattent mais doivent servir de très hauts intérêts privés et publics. Je ne m’explique pas bien tout cela, ni si tout cela est bien réel: je sais que la marquise de Courcieux y croyait, pauvre femme! Son fils a accepté son idée là-dessus sans examen, comme un héritage, sans vouloir entendre parler du «bénéfice d’inventaire». Cette crânerie l’a fourvoyé. Bref, notre mariage fut, en principe, un mariage politique. Vous voyez une personne dont le malheur irréparable fut nécessaire au bien de l’État, représenté par mon respectable père qui, d’un côté, m’a imposé sa volonté et, de l’autre, a trompé M. de Courcieux sur mes sentiments. On savait que j’aimais M. Montchanin, on m’a mariée à M. de Courcieux... C’est, comme vous voyez, extrêmement simple. C’est une aventure comme on en voit tous les jours. Je vous la conterai plus en détail, plus clairement un jour... tout à l’heure peut-être.

Benjamine s’interrompit, releva les yeux, regarda Trézelle bien en face et continua d’une voix plus grave et plus lente:

--Vous croyez qu’il y a dans cette maison une adorable petite enfant qui est la fille de M. de Courcieux, comme son nom paraît l’indiquer?... Tout cela est faux, monsieur Trézelle. Vous ne voyez que la façade d’un palais de pisé, de limon, de boue; cette noble façade est peinturlurée en simili marbre; pas même du stuc; peinture à la détrempe, qui s’écaille à la pluie et au soleil! Mais soyez tranquille, on repeint de temps en temps. Tenez... j’étouffe!... non, j’ai froid,--touchez.

Elle lui tendit les deux mains. Il les prit doucement et les baisa.

--Pardonnez-moi, dit-il.

--De quoi donc?

--D’avoir forcé un peu une si douloureuse confidence.

Elle haussa les épaules:

--Mon cher Trézelle, je n’ai dit que ce que j’ai voulu. Je mourais d’envie de parler. J’ai cru vous reconnaître pour un homme de grand cœur, je ne me suis pas trompée; c’est une joie. Je me suis dit, le jour même où je vous ai vu: «Voilà un grand cœur d’homme, très fort et très doux.» Et j’ai pensé aujourd’hui que vous répondriez par un cri de pitié humaine, dont j’ai besoin, à mon cri étouffé.--Je vous ai d’abord laissé attendre, afin de vous mieux juger, puis j’ai parlé--mais je n’ai pas tout dit encore et j’ai besoin de tout dire... Vous venez de comprendre, n’est-ce pas, quelle place M. Montchanin a tenue dans ma vie?... et ce qu’il est devenu aujourd’hui pour moi?

Le visage de Benjamine exprima la terreur, l’horreur visionnaires. Elle murmura:

--Le drac! c’est lui, le drac! Vous me comprenez, n’est-ce pas?...

Trézelle frissonna et ne sut que répondre.

Après un silence glacé, elle reprit sourdement: