Benjamine

Part 10

Chapter 103,873 wordsPublic domain

Il porta sa cigarette à ses lèvres. Guirand entendit très bien que cette cigarette ajoutait un petit commentaire aux paroles du marquis. Elle affirmait une impertinence voulue. Elle parlait entre les lignes ou dans les silences. Courcieux rejeta de ses lèvres dédaigneuses une fine fumée odorante. Guirand ouvrit encore la bouche, mais Courcieux étendit encore le bras. Guirand se tut.

--J’ai donc eu tort, disait Courcieux. J’expierai galamment le tort grave dont je m’accuse. Mon excuse...

--Vous n’avez pas besoin d’excuse! s’écria lourdement le beau-père.

Courcieux haussa les épaules.

--Mon excuse, dit-il, c’est la recommandation que me fit, à son lit de mort, ma mère vénérée. Elle connaissait votre Benjamine, «âme de pureté, de loyauté, âme de cristal», m’écrivait-elle. Et en ceci, je le vois, j’en veux être sûr, ma mère ne s’est pas trompée.

--Benjamine est un ange, affirma Guirand.

Ses jambes fléchissaient. Il aurait bien voulu s’asseoir, mais ce diable de Courcieux avait une manière de se tenir debout devant lui qui ne permettait aucune aisance à l’armateur désolé.

--C’est une femme, dit Courcieux, une vraie, à ce qu’il me semble, avec un cœur aimant et fidèle. Et c’est un grave malheur pour moi, ajouta-t-il, de n’être pas aimé d’elle... Ma mère, monsieur, connut, il y a un an, une demoiselle Guirand dont elle croyait le cœur parfaitement libre, et il fut alors question, entre ma mère et vous, de notre mariage. La proposition vint de vous.

--C’est bien cela, dit Guirand, qui s’était adossé à la cheminée, et qui regardait obstinément le parquet. C’est bien cela. Mme la marquise de Courcieux, à cause de ma situation à la Chambre, voyait à ce mariage un intérêt de parti...

--Intérêt probablement illusoire, dit Courcieux avec calme et toujours souriant--car, à cette heure, j’ai le droit de douter de vous tout entier, monsieur, de votre avenir, de votre influence et de vos chances politiques. Êtes-vous sûr qu’on réussisse jusqu’au bout par les moyens de déloyauté?

Au mot de déloyauté, Guirand avait tressailli; mais Courcieux l’avait prononcé sans le souligner, couramment, comme un mot juste et simple, mis à la place voulue, et auquel il n’y a pas lieu de rien objecter.

--Monsieur le marquis! dit Guirand, qui crut devoir esquisser un haut-le-corps d’indignation...

--Monsieur Guirand? dit Courcieux.

Ils se turent. Leur silence parut très long à Guirand.

--Vous êtes donc parvenu, avec l’aide de quelques amis, reprit le marquis, à faire croire à ma mère que votre modérantisme républicain servirait notre cause de royalistes libéraux. Votre arrivée au pouvoir était certaine, disait-on, mais vous ne pourriez vous y maintenir que grâce à l’aide des droites. Le mariage de votre fille avec le marquis de Courcieux deviendrait le symbole et le gage d’une alliance politique des plus heureuses pour la France. Votre succès, votre élévation au pouvoir, nous épargneraient, retarderaient tout au moins la victoire de nos adversaires les plus redoutés... Et comme Mlle Guirand était une bru digne de ma mère, cet arrangement nous parut honorable à tous les points de vue.

--J’ai donc voulu tenir mes promesses, dit vivement M. Guirand... La patrie...

--Pas de grands mots, interrompit sèchement Courcieux. La patrie, quand il lui plaît, demande aux pères le sang des fils, mais jamais la honte et le martyre des filles... Votre fille, avant de me connaître, aimait loyalement un jeune homme qui, de son côté, l’aimait. Et cela, c’était déjà un mariage selon Dieu. Or, sachant cela, vous m’avez marié, moi, à votre enfant qui n’était plus libre... Ce cœur-là n’était plus à vous et ne devait pas être à moi. Bref, vous m’avez livré, par devant notaire, un bien qui ne vous appartenait pas.

Il s’arrêta, sourit, regarda fixement Guirand, de son œil bleu clair, et dit:

--Eh bien, ça n’est pas très joli, ça, monsieur Guirand!...

--Je vous assure... balbutia Guirand.

--Ne m’assurez rien et concluons.

--Oui, c’est cela, concluons, dit Guirand, pressé.

Son interlocuteur devint grave et reprit:

--Madame de Courcieux va rentrer chez elle, à l’instant, il le faut.

--A la bonne heure! dit Guirand soulagé... mais, mais... elle s’y refusera.

--Elle ne s’y refusera pas, dit Courcieux, d’un ton d’autorité décisive. Elle ne pourra pas s’y refuser, quand je lui aurai parlé.

--Qu’allez-vous lui dire?

Courcieux lança sa cigarette par la fenêtre.

--Que le divorce nous est impossible; outre qu’il n’est pas admis par nous, il révélerait ce que nous devons tous cacher. Je n’entends être ni un mari ridicule ni un mari tragique. Je vais dire à la marquise de Courcieux, ma femme, que j’ai pour elle la plus profonde, la plus attendrie, la plus apitoyée des estimes; qu’elle n’a rien à craindre de moi; que je respecte la liberté de son cœur, mais que j’espère que son cœur ne tardera pas à venir librement à moi; et que je lui confie, en attendant, l’honneur de mon nom. Je lui dirai encore, monsieur, que je suis votre victime avec elle et comme elle, et que je la plains, elle surtout et avant tout; qu’elle n’a plus un protecteur en vous, puisque vous l’avez trahie, mais qu’elle en a un, ferme et sûr, en moi, et en moi seul.

La porte s’ouvrit brusquement. Amine parut, précédant sa mère.

--Monsieur le marquis, dit-elle, j’ai entendu vos dernières paroles; je suis prête à vous suivre. Je me confie à vous.

Courcieux jeta un vif regard sur Guirand dont la mine piteuse le fit tristement sourire.

--Madame, dit Courcieux, en s’inclinant d’un air de profond respect devant sa femme, je vous remercie. J’étais sûr de vous. Mme Guirand voudra bien vous accompagner à l’instant chez vous.

Les deux femmes sortirent. Le soleil n’était pas levé encore.

--Vous devez sans doute tenir beaucoup, dit Courcieux à Guirand, tout en tirant de son étui une de ses fines cigarettes d’Orient, vous devez tenir à savoir quels seront nos rapports à l’avenir? Rien n’est changé, parce que rien ne doit l’être. Suivez vos intérêts, monsieur, en tâchant de servir les nôtres. Ce sera votre excuse, peut-être votre pardon. Le monde doit ignorer notre drame intime. La nécessité où je suis de protéger l’honneur de mon nom contre le ridicule vous sauve de tout. Servez-nous, si vous pouvez, et je vous y aiderai, mais souvenez-vous que toute patience a des limites.

--Vous me rendez la vie! s’écria Guirand.

Et il s’avança vers Courcieux, les deux mains tendues.

Courcieux regarda froidement ces deux mains ouvertes qui étaient grosses, larges, courtes, velues; il parut les juger en chiromancien gouailleur, et prononça, presque gaîment:

--Ah! ça, non, par exemple!

Il s’éloignait. Guirand regardait ce dos--très expressif, très significatif d’on ne sait quel dédain qui défiait toute épithète.

TROISIÈME PARTIE

I

LES RÉFLEXIONS DE M. DE COURCIEUX

De retour chez elle avec sa mère; couchée et demeurée seule dans sa chambre tristement nuptiale, Benjamine avait de nouveau pleuré beaucoup, puis elle s’était dit: «Il sera bon, il sera indulgent, je n’ai rien à craindre», et elle avait fini par s’endormir du lourd sommeil qui suit les douleurs trop grandes.

Quand Céleste était rentrée chez elle, Guirand aussi dormait, la conscience enfin satisfaite.

Et pendant que, vite consolée, Mme Guirand se disait: «Ça passera plus vite qu’on ne croit», Courcieux s’interrogeait: «Que ferai-je demain et après-demain? Quel est le parti le meilleur? Je ne veux être ni ridicule ni tragique. C’est entendu. Comment donc sortir de là?» Il se répondit: «Je serai bon.»

Et cela lui semblait assez facile parce que la pauvre Benjamine était bonne et charmante.

Puis, à force d’examiner une à une toutes les idées que lui suggérait sa situation, il en vint à se demander si Benjamine était aussi charmante, aussi bonne qu’elle le paraissait.

--«Comment se fait-il qu’elle soit la fille de ce Guirand et de sa femme? Je sais bien... l’institutrice... Mlle Lireux. Mais Mlle Lireux a pu faire, par l’éducation, une personne bien élevée, elle n’a pu modifier la nature, la race même de cette personne. Ses parents, vus à une certaine distance, peuvent faire et font illusion. Ma pauvre chère mère s’est trompée sur eux: pourquoi ne se serait-elle pas trompée également sur la fille? Ces deux erreurs se tiennent, se complètent. Qui sait si la situation où maintenant se trouve celle qui porte mon nom, sans être encore ma femme, ne va pas être l’occasion qui déterminera l’apparition de son vrai caractère insoupçonné jusqu’ici? Toute jeune fille, je le sais, est un mystère. Toutes cachent sous une même attitude de convention (c’est en quelque sorte leur profession même) l’essence de leur caractère déjà formé, déjà présent, et parfaitement invisible. Les âmes d’ange et les âmes de monstre sont là, masquées, sous des visages aux traits différents mais tous frais et charmants, roses et lis, cils baissés, regards clairs...

«Cette Benjamine est-elle aussi sincère qu’il m’a semblé? Qui sait? Que veut-elle? Veut-elle sa liberté... complète? Croit-elle l’assurer ainsi? Cherche-t-elle à m’imposer un rôle?... Quelle folie à moi! rien n’est plus sincère que sa douleur... mais alors pourquoi n’a-t-elle pas résisté à son père? Eh! mon Dieu! parce qu’on peut affoler une enfant... Elle me l’a dit elle-même... elle a perdu la tête. Elle n’avait jamais eu à lutter contre une volonté... et une volonté d’homme et de père!... Elle a subi une vraie suggestion, elle a l’air si frêle, elle est si pâle! Elle n’est pas responsable... soit; mais il reste d’autant plus certain qu’il faut se méfier, avant qu’il soit trop tard, de la fille de Guirand. Je suis marié «sur le papier»--c’est déjà trop. Ma faute à moi, je dois me le répéter, c’est de m’être marié sans amour... eh bien, aujourd’hui c’est cette faute qui sera mon salut: mon cœur est libre; mon esprit, mon jugement sont libres. C’est un grand bien; j’attendrai sans impatience le second mariage, le définitif, celui justement que, pour l’instant, elle refuse; il faut ne le consentir moi-même que lorsque je serai sûr de la qualité de cette âme. Avoir pour fils des Courcieux qui seraient des Guirand, merci! Il faut que je sois sûr que Benjamine est une âme affranchie, anoblie, belle et pure... Tu attendras, mon garçon, et tu feras bien. Et comme elle paraît le désirer beaucoup, son intérêt et ta politique sont d’accord.

«Politique de galant homme; c’est la mienne. Je m’y tiendrai.»

Et tout d’abord, Courcieux, le lendemain, annonça à sa femme qu’il désirait partir avec elle, le soir même, pour Paris.

--Cela vous convient-il, Benjamine?

--Je ne demande pas mieux, dit-elle.

Les Guirand furent avertis; ils vinrent dire adieu à leur fille.

Benjamine souffrit, en les revoyant, du jugement tout nouveau qu’elle portait sur eux. Elle les jugeait tels qu’ils étaient: des égoïstes, des hypocrites qui l’avaient sacrifiée à leurs ambitions. Cependant elle aimait sa mère avec cette tendresse éplorée, ce besoin de protection qui lui avaient fait chercher asile auprès d’elle. Elle la remercia avec effusion, mais la vue de son père lui fut pénible. Celui-là, c’était l’ennemi.

Guirand crut devoir jouer les pères nobles.

Adossé à un bahut, d’un air très grave, il se mit à tourmenter sa chaîne de montre, et, tandis que Céleste causait avec Courcieux, il dit à Benjamine:

--Je ne sais, mon enfant, si tu comprends bien tes nouveaux devoirs... Il y a ici une question de probité... Tu t’es engagée solennellement à être la femme de ton mari. Tu ne peux pas avoir enchaîné la liberté d’un homme,--songes-y--sans être résolue, par compensation...

Benjamine l’interrompit. Elle avait relevé la tête: elle fixa sur lui son œil bleu, où il ne vit aucun égarement cette fois, mais une assurance glacée:

--M. de Courcieux, dit-elle, plaidera sa cause auprès de moi mieux que vous, mon père, soyez-en sûr... et permettez-moi d’ajouter que je désire ne plus recevoir de vous--jamais--ni ordres ni conseils. Je vous ai donné, en une seule fois, toute mon obéissance et toute ma confiance. Ce fut trop, je ne vous dois plus ni l’une ni l’autre.

Courcieux, entre deux phrases de Céleste, entendit cette déclaration et ne sut s’il devait s’en réjouir. «Tiens! se dit-il, il y a une volonté calme dans cet être exalté et frêle! Cela sera-t-il contre moi ou pour moi? Elle est donc faible et forte à la fois... Décidément il faut attendre... et ne juger qu’à bon escient.»

Quant à Guirand, il demeura pétrifié.

--C’est donc une femme, cette fillette! pensa-t-il... Eh bien, qu’elle se débrouille avec son mari... je ne me mêlerai plus de leurs affaires.

Il se tourna vers Céleste d’un air qui signifiait: «Partons-nous?»

Et ils rentrèrent chez eux.

Le soir, Courcieux et sa femme partaient pour Paris. On eût dit, à les voir, que rien d’étrange ne s’était passé entre eux.

II

BENJAMINE LIT SULLY-PRUDHOMME

C’était pour lui-même à présent que Courcieux désirait ne pas précipiter les événements.

Aussi, dès leur arrivée à Paris, s’était-il fait une vie personnelle, très indépendante. Il ne voyait guère sa femme qu’aux heures des repas. Elle faisait et recevait des visites. Benjamine eut très vite, elle aussi, une vie à part.

La saison d’été n’était pas très favorable aux projets de Courcieux. Mais où aller? Ce qu’il fuyait, c’était la solitude. Partout ailleurs qu’à Paris, ils eussent été trop seuls en face l’un de l’autre ou bien, à la campagne, chez des amis, entourés au contraire de trop de témoins.

Parmi les absents de Paris, Courcieux regrettait surtout son oncle, le frère de sa mère, le duc de Méribault, avec lequel il eût causé volontiers. Le duc était, avec ses deux filles et ses gendres, dans son château de Touraine. Mais il y avait à Paris des attardés et des capricieux; et puis, il y avait des théâtres et des clubs; des distractions.

Courcieux semblait, auprès de Benjamine, un frère attentif, indulgent et gracieux. Il lui faisait à tout propos de menus cadeaux, parures, objets d’art, livres surtout. Et, dans leurs conversations sur le roman à la mode, il épiait l’opinion de Benjamine, l’éprouvait sur la sienne propre, comme un métal sur la pierre de touche. Et il trouvait toujours des traces d’or pur.

Cependant, chaque fois qu’il se montrait involontairement un peu plus tendre qu’à l’ordinaire, il surprenait chez elle une légère crispation de la bouche. L’œil devenait fixe. Ces signes arrêtaient la galanterie du mari. Il se disait: «La malade n’est pas guérie. Le coup de folie est toujours à craindre.» Et comme il avait ses raisons personnelles pour attendre, il y retournait aussitôt, puis sortait pour rendre visite à de moins sombres visages.

Il en vint à croire qu’elle se considérait comme condamnée au veuvage dans le mariage, parce qu’elle avait reconnu que décidément, elle aimait l’autre, ce Montchanin, de l’amour qui est le vrai parce qu’il ne peut être qu’unique. Son âme s’était donnée et ne se reprendrait pas.

Une telle fixité de sentiment, défendue par l’idée fixe de la mort, faisait de Benjamine une malade touchante, digne, à ses yeux, de tous les ménagements et de tous les égards.

Trois mois s’étaient écoulés ainsi et rien n’était changé entre eux. Alors il eut un peu de dépit.

--Ma foi! se dit-il, c’est donc une manière de religieuse? Si cette condition lui plaît, qu’elle la défende. Je n’y peux rien. Ce Montchanin est à tous les diables. Puisse-t-il y rester! S’il en revient, parbleu, je l’y renverrai!... Suis-je amoureux d’elle? Non; alors, que m’importe!

Un soir pourtant, le caprice lui vint tout à coup de reprendre la lutte.

Il se dit sans autre réflexion: «Amoureux ou non, je vaincrai!» Et, en passant derrière la chaise où elle était assise et lisant, il s’était incliné vers elle, mais quand sa fine moustache avait effleuré le cou de la jeune femme:

--C’est un beau poète que Sully-Prudhomme! avait-elle dit simplement.

Vexé, il avait répondu:

--Est-ce une découverte que vous venez de faire?

--Oui, dit-elle, c’est le poète des amours douloureuses.

Il y eut un lourd silence.

--J’ai beaucoup réfléchi depuis trois mois, monsieur, dit-elle enfin. Et je vous conjure de m’écouter avec pitié.

Il fit un mouvement. Elle lui parlait sans le regarder, n’osant pas. Ses regards baissés s’attachaient à une fleur du tapis.

--Ne croyez pas, dit-elle, que je n’apprécie point la noblesse de votre conduite... je la vois, je la comprends, je la juge... Je vous vénère... je voudrais vous baiser les mains.

Il eut un mouvement découragé. Il ne dit rien.

Elle reprit:

--Mais réfléchissez à ceci, monsieur. Tant qu’une image étrangère se glisse entre nous, que penseriez-vous de moi si je vous mentais, en vous laissant croire qu’elle s’est effacée à mes yeux?--et surtout que penserais-je de moi-même? Ce que je préférerais aujourd’hui, c’est un couvent! Une de ces retraites conviendrait tout à fait à mon caractère et à mon remords. Oui, à mon remords, car je me condamne, sachez-le. Je sens bien que, si ma pensée est innocente, ma situation est coupable. Et à présent que je vous ai expliqué l’état de mon cœur, que dois-je faire?... Je me soumets, ordonnez; et quel que soit l’ordre, j’obéirai. Vous êtes le maître.

Il la considéra un instant en silence. Elle était jolie, et son émotion la rendait désirable; mais, en beau joueur, il voulut ne la tenir que d’elle-même. Son orgueil ne s’accommoda point de la soumission d’esclave qui lui était offerte. Il voulait son cœur, son consentement, et il jugea que, pour les conquérir, rien ne pouvait le servir mieux que sa volonté de les attendre.

--Madame, répondit-il, je ne désire rien tant que d’être un jour aimé de vous.

Elle leva sur lui un regard très doux.

Il reprit:

--Outre que la séparation entre nous serait fâcheuse aux yeux du monde, un couvent vous serait un peu sévère. Ma maison vous sera plus douce... Elle saura vous sourire. Mais ce n’est pas moi qui suis le Maître de l’heure...

Il lui baisa la main et sortit, mais il avait jugé, cette fois, que la noblesse même des sentiments de Benjamine était l’obstacle entre eux, infranchissable, au moins pour le moment.

Jusque-là il avait été sensé, mais ce soir-là il pécha peut-être par excès de fierté. Peut-être laissa-t-il passer l’heure où la petite Amine eût aimé le maître qu’elle respectait.

Dès lors, il ne songea plus à se défendre contre le sourire des femmes qui sourient aux impertinences. L’ancien Courcieux reparut dans les endroits où l’on s’amuse. L’honnête don Juan qu’il avait été se dit: «Pour une fois que j’aurais le droit d’accepter les faveurs d’une honnête femme,--la mienne,--non, vrai, pas de chance! C’est trop bête!... A moi les autres!»

Deux semaines ne s’étaient pas écoulées, que Benjamine avait résolu de revenir d’elle-même à son mari.

La générosité de Courcieux, avait-elle pensé, méritait qu’elle fît un effort décisif contre ses propres sentiments. Était-elle bien sûre de n’être pas simplement, comme le lui avait dit son père, une petite romanesque? Sa situation était par trop exceptionnelle. Sa fidélité à un absent qui ne paraissait pas se soucier d’elle, n’était-elle pas coupable?

Elle brisait la vie de Courcieux.

Son directeur de conscience, à qui elle s’était décidée à soumettre ses incertitudes, lui dit: «Votre devoir est simple, soyez la marquise de Courcieux.»

A ce moment, Courcieux, de jour en jour moins préoccupé de sa femme, faisait une cour endiablée à une femme du monde, de celles dont le charme est, paraît-il, irrésistible. Benjamine, un soir, dit à son mari, qui s’apprêtait à sortir:

--Voulez-vous m’accorder cette soirée?

--Pour lire du Sully-Prudhomme? dit-il, en souriant de son grand air ironique et dédaigneux, qu’il avait décidément repris.

Il ne vit pas que les yeux de Benjamine, si doux à l’ordinaire, et pleins de tendre prière une seconde auparavant, lançaient un éclair de fierté.

Elle ne répondit rien.

Il sortit. Ils avaient, à tout jamais, peut-être, manqué le bonheur de leur vie.

Elle avait parfaitement deviné quel genre de distraction l’appelait au dehors. Elle se dit bien que c’était sa faute à elle et cependant elle lui en voulut un instant! Ne valait-elle pas un regret plus prolongé? N’était-elle pas une conquête digne de plus de patience et de courage? La réponse était facile; elle se la fit: «Oh! c’est qu’il ne m’aime pas plus que je ne l’aime!... nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. Il ne m’aimera jamais.» Le malentendu s’aggravait.

Elle entendait souvent comparer, dans les bavardages de salon, l’adultère des hommes et celui des femmes. Elle n’avait aucune expérience. Elle acceptait cette ineptie pour vérité. Rien ne pouvait lui faire comprendre que l’homme ne résiste guère à certains appels et que, à moins de s’être de bonne foi consacré à Dieu ou à une idée, il répond fatalement aux sollicitations des belles capricieuses lorsqu’il n’a pas chez lui l’amour qui ne passe point. Elle se figura même un moment que son mari, homme à élégantes bonnes fortunes, serait resté, quand bien même elle l’eût aimé, un débauché incapable de lui être fidèle. Sans savoir le fond des choses, de bonnes amies la plaignirent et, pour la consoler, lui contèrent maintes histoires du passé de Courcieux, et aussi du présent.

--Votre mari, ma chère? Lauzun et Richelieu! plus dédaigneux même,--je vous assure. Il avait _l’adieu_ inexplicable. Il est légendaire pour ça. Ses maîtresses? Il les jetait aux oubliettes comme des poupées de chiffons: «Je pars pour la Chine, madame.--Mais vous reviendrez?--Oh! jamais.» Il saluait et tout était dit.

La petite baronne, qui partait pour Londres, vint la voir et lui tint ce discours:

--Et dire, ma chère, que vous auriez pu épouser Montchanin!... On me l’a prêté, celui-là, par parenthèse... oui, oui, votre père lui-même. C’est vrai qu’il m’a fait la cour, Montchanin, mais du bout des dents; je n’ai pas eu à me défendre... Pauvre petit! Aucune envie de mordre. Il avait le cœur trop plein de vous. Il a dû partir parce qu’il vous adorait. C’est stupide, mais c’est comme ça. Par délicatesse, mon Dieu, oui! Il y a encore de ces enfants-là. Vous étiez riche. Il n’avait rien. Il s’est brisé le cœur et vous a quittée par amour! C’est chic, ça, hein?... Vous ne savez pas? j’ai de ses nouvelles, directement... Eh bien, sa lettre est pleine de vous... l’impertinent!--«Que fait madame de Courcieux? que dit-elle? que pense-t-elle? est-elle heureuse... au moins?» Cet _au moins_, c’est tout un monde.

Alors Benjamine se remit à penser beaucoup à son petit compagnon de jeux. Elle revit tout leur passé enfantin. Elle crut plus d’une fois, en rêve, sentir sur sa lèvre le souffle de son ami Jean,--qu’elle avait respiré, un soir de printemps sur la terrasse de la villa des Myrtes. Il faisait doux alors. Il y avait donc autre chose au monde que le club pour les hommes, le bal pour les femmes, le mariage qui enchaîne l’un à l’autre deux êtres dont les âmes se repoussent?... Elle rêvait ainsi, partout. Elle portait dans le monde sa pâleur maladive et mystérieuse, son regard voilé, fixé sur de l’absence! un songe virginal d’épouse ennuyée!

Courcieux, cherchant des distractions, empêtré dans les filets d’une coquette,--d’autant plus acharné aux choses de l’amour défendu, qu’il avait passé tout près de l’amour permis sans pouvoir y toucher,--ne voulait plus rien savoir d’Amine.

--Ma femme? une sainte! Ma mère avait raison. C’est la femme qu’il me fallait!

Il disait cela parfois avec son sourire énigmatique où l’ironie se laissait lire sans s’expliquer.

Il la voyait vivre dans sa maison de cristal et s’étonnait, songeant:

--Après tout,--il y a des femmes qui ne sont pas faites pour le mariage. Elles devraient bien ne pas se marier, par exemple!

Montchanin,--son ambassadeur étant absent,--eut à négocier une affaire difficile; il eut une réplique qui décida, en faveur de la France, du résultat d’une grave affaire. Les journaux furent unanimes à louer sa présence d’esprit et son énergie.

Benjamine l’apprit et s’enorgueillit pour lui: