Benjamine

Part 11

Chapter 113,889 wordsPublic domain

«Cela ne fait de mal à personne, que je pense à lui. Mon mari sait mon sentiment. On ne fait pas ce qu’on veut de son cœur. Le cœur est libre. Jean n’est-il pas le seul homme que j’aimerai? Mon mari a ses maîtresses. Moi... j’ai un rêve. L’adultère, ce serait mon mari...»

Montchanin pouvait venir.

III

LE RETOUR DE JEAN MONTCHANIN, DIPLOMATE PROFOND

Il fut envoyé à Paris, par son chef, pour rendre compte d’un grave conflit au ministre des Affaires Étrangères.

Déjà ce n’était plus le Montchanin d’autrefois. Il était autre, et les raisons premières de ce changement, c’était précisément son aventure avec Benjamine, le mariage de sa petite amie d’enfance, la façon dont Guirand avait conduit cette affaire, et aussi la manière dont lui-même, Montchanin, s’était fait payer son renoncement et son départ.

Un matin, peu de jours après sa promenade à bord du _Cygne_, Jean Montchanin s’était éveillé tout transformé. Il ne voyait plus les choses sous le même angle, il avait évolué.

--Imbécile, s’était-il dit, je croyais, malgré tout ce qu’on raconte, à l’amour, à la fidélité, à la durée des bons sentiments, à la vertu des femmes, à la loyauté des hommes, même des hommes politiques! Et cependant, en quittant Benjamine, que je croyais aimer, j’ai passé, avec cette petite baronne, une drôle de soirée en mer. Et son mari! quel drôle de mari! Rien ne l’étonne et il n’étonne plus personne. Il est cependant bien extraordinaire. Je lui dois beaucoup, à la petite baronne. «_Elle savait la vie et me l’a fait connaître!_» C’est charmant. J’entends encore sa voix jolie me dire: «Mon cher, ne manquez jamais une occasion. Laissez cela aux imbéciles. La vie est courte et les roses sentent bon.» Et m’en a-t-elle appris, sur les uns et sur les autres, de ces bonnes histoires que d’abord je ne croyais pas vraies! Mais le moyen de douter, quand une femme vous dit, au risque de votre mépris: «J’y étais, j’en étais; je fus l’héroïne, ou: je fus la complice.» Donc, vivons en joie le plus possible. Les petits enfants d’aujourd’hui savent que, dans la vie, il faut pousser le voisin, le faire tomber et lui passer sur le corps, si l’on veut arriver. A quoi? à jouir. Tout le monde pousse, bouscule, écrase... et ment. Écrasons, bousculons, poussons et mentons. Montchanin, ta fortune est faite!... Ainsi, j’étais hier naïf ou niais au point de croire que, honnête et pauvre, on est aimé comme ça, là, tout de suite, par une héritière, et que, si elle vous accepte, ses parents se hâteront de servir sa bonne volonté! On n’est pas plus bête. Il a dû joliment rire de moi, Guirand, ou plutôt non, il s’est dit: «Jean est un malin. Sachant bien qu’il n’épouserait pas, il m’a menacé de son soi-disant amour pour Benjamine, afin de se faire payer son renoncement. Bien joué, mon garçon; je paierai!» Et il a payé; il a de l’esprit. Quant à elle, un sourire, une larme, une émotion d’adieu, un baiser...--et, après, «bonsoir! je serai marquise!» Tout cela n’est pas très beau, je le reconnais, mais c’est ça la vie... A ma place un amoureux de roman aurait dit au père: «A partir de ce jour, je ne veux rien de vous»... Je t’en fiche! J’étais bien trop heureux d’obtenir, comme compensation, un poste avantageux, en passant par-dessus les camarades!» Et maintenant, jugeons de tous les autres... par nous-mêmes. Conclusion: je vois comment on arrive; c’est par les femmes; aussi bien par celles qu’on vous refuse que par celles qu’on se donne... Montchanin, ta fortune est faite; merci, baronne!»

Hercule, fatigué de sa tâche éternelle, S’assit un jour, dit-on, entre un double chemin; Il vit la Volupté qui lui tendait la main, Il suivit la Vertu qui lui sembla plus belle. Aujourd’hui rien n’est beau, ni le mal, ni le bien; Ce n’est pas notre temps qui s’arrête et qui doute; Les siècles, en passant, ont fait leur grande route Entre les deux sentiers dont il ne reste rien.

Jean Montchanin n’était pas Hercule et il n’avait pas derrière lui une «tâche éternelle». Tant d’hommes faits, après avoir longtemps suivi le chemin choisi par Hercule, se ravisent un beau jour et reviennent sur leurs pas, en prenant par des raccourcis, pour rejoindre la route des voluptés et des vices,--qu’on ne saurait s’étonner de voir un jeune homme mal choisir dès le départ. Le dépit est un méchant conseiller. Jean l’avait écouté et lui avait obéi. Il disait maintenant: «La vie, je la connais!»

Tel était le Jean Montchanin qui entra, un après-midi d’automne, à quatre heures, dans le salon de la marquise de Courcieux, un jour où elle ne recevait pas. Il entrait plein de curiosité, de trouble aussi. Apportait-il des résolutions d’honnête homme? Honnête, il ne fût pas venu. L’aimait-il? S’il l’eût aimée pour elle, il ne fût pas venu. Et il accourait, poussé par la force irrésistible qu’on a tort de nommer amour.

Elle se leva toute droite, pâle, toute pâle. Il s’apprêtait à dire: «Madame...»

--Jean! dit-elle, une main sur son cœur qui battait à rompre.

--Benjamine!

Jetant là son chapeau sur le canapé, il l’entoura de ses bras, parce qu’elle défaillait. Elle laissa tomber sa tête sur l’épaule de Jean. Elle ferma les yeux. Elle se crut transportée dans le parc des Myrtes, cinq mois auparavant.

--Jean! dit-elle encore.

Il la regardait, éperdu.

--Jean! Jean! Jean! disait Benjamine.

Elle sentait fondre en elle son cœur. La peine, l’angoisse, l’ennui, dans lesquels elle vivait depuis cinq mois, s’évanouissaient dans sa mémoire. Il lui sembla qu’elle entrait dans une atmosphère, inconnue à la fois et retrouvée, de paix, de délice, d’oubli, de molle douceur et de joie profonde. Son être baignait dans une extase. Et cette émotion infinie donnait à sa voix quelque chose de lointain et de subtil qui pénétrait le cœur du jeune homme. A ce moment, il n’était plus ni bon ni mauvais. Il avait vingt-cinq ans. Un rayon de soleil traversait de grandes orchidées qui se pâmaient, penchées par-dessus le large disque évasé d’une coupe de cristal. Il vit ces fleurs, en regardant machinalement autour d’eux s’ils étaient bien seuls, si la porte était bien close. Aussitôt ses yeux revinrent à ce visage pâle, pâmé comme les fleurs qu’il venait d’entrevoir; ses regards buvaient les lèvres frémissantes de Benjamine qui répétait, sur un ton qui s’en allait toujours plus mourant: «Jean! Jean! Jean!» Pour tous les deux, tout ce qui n’était pas eux fut aboli. Ce fut la suite naturelle du premier baiser qu’elle lui avait donné... Au moment précis où elle sentit les lèvres de Jean effleurer les siennes, puis s’y poser, tout ce qui s’était passé depuis leur premier, leur unique baiser, ne compta plus pour rien. Fiançailles, mariage, désespoir, désir de mourir,--tout cela n’avait pas été.

Le baiser d’adieu et le baiser de retour se rejoignirent pour n’en faire qu’un. Le temps intermédiaire disparut, anéanti, emportant avec lui les réalités. Ils se sentirent noyés dans un bonheur qui était un songe.

--Adieu! partez! dit-elle...

Brusquement, elle le laissa seul, étonné, abasourdi, se demandant ce qu’il devait penser de «l’aventure», car il appelait cela une aventure... Lentement, il prit son chapeau, le brossa de la manche, et sortit en songeant:

--Elle avait raison, la baronne!

Quand le marquis rentra, Benjamine lui fit dire qu’elle ne pourrait pas descendre à la salle à manger. Il demanda à la voir. Elle lui fit dire: «Excusez-moi; demain.»

Enfermée dans sa chambre, elle ne se coucha point. Elle réfléchissait, l’œil fixe, un peu égaré, l’esprit tendu, essayant de trouver une solution honnête au problème coupable de sa destinée.

IV

UNE CONSCIENCE

Elle n’avait pas eu à se donner, puisqu’elle était à lui.

Et cependant, tout d’abord, le songe à peine achevé,--elle avait fui.

Seule dans la chambre, elle pleura longtemps, incapable de réflexion. Quand ses larmes furent épuisées, elle ne trouva en elle qu’une pensée, une seule: revoir Jean, le plus tôt possible, être à lui pour jamais, n’être qu’à lui, partir avec lui.

Mourir? cette fois, elle n’y songea pas un instant. Pourquoi cinq mois auparavant avait-elle voulu mourir? Parce qu’on l’avait séparée de Jean; mais à présent, à quoi bon? Elle n’en eut pas un instant l’idée. Chose étrange, quand elle pleurait tout à l’heure, il lui semblait que tous les regrets à la fois, tous les remords, toutes les désespérances se pressaient confusément en elle, se heurtant dans son cœur, dans son esprit. Il lui semblait que plus tard, quand elle pourrait voir clair dans ce chaos, elle ne supporterait pas son mépris pour elle-même.

Et rien de tout cela n’arrivait. Elle voulait revoir Jean, c’était tout.

La veille encore, elle était résolue à subir enfin sa destinée avec un sourire. Elle tâchait de comprendre son devoir, qui était de donner à son mari le bonheur régulier... Avait-elle vraiment songé à ce devoir-là? On l’eût bien étonnée en le lui rappelant.

Une femme avisée se fût dit tout de suite que l’heure était venue de se rapprocher de l’époux. Elle eût jugé cette politique nécessaire, elle eût trouvé cette habileté légitime. L’enfant qu’était Benjamine n’eut pas à repousser cette pensée qui ne lui vint pas.

--J’étais à Jean. Je suis à lui. C’est ma vraie destinée. J’irai, demain, le rejoindre. Pour expliquer mon départ ici, je laisserai une lettre. C’est tout simple.

Elle se rappela que Montchanin lui avait dit qu’il avait gardé, comme pied-à-terre, à Paris, son petit logement d’étudiant, qu’elle connaissait pour y être allée avec son père.

Jean lui avait répété deux ou trois fois qu’il resterait chez lui, pour elle, le lendemain matin. Eh bien, elle irait, elle le devait. Elle trouvait cela tout simple.

Il n’y avait pas d’autre issue à sa situation nouvelle.

Qu’elle n’allât pas retrouver Jean, non, cela n’était pas possible puisque Jean était son mari... Ils partiraient ensemble pour l’étranger. Il fallait donc qu’elle préparât tout de suite quelques menus objets qu’elle voulait emporter.

Elle quitta son fauteuil, ouvrit des tiroirs, réunit quelques-uns de ses bijoux préférés, ceux qui lui avaient été donnés par sa mère. Elle prit tout l’argent qu’elle avait, beaucoup. «Avec cela, pensa-t-elle, on n’a pas besoin de s’embarrasser de malles... On trouve partout du linge, des vêtements. Nous verrons, plus tard, à nous faire envoyer par ma mère tout ce qu’il me faudra.»

Elle vaquait à ses préparatifs avec une grande tranquillité, une lucidité extrême. Elle n’oubliait rien. Elle choisit dans sa pensée la robe qu’elle mettrait pour le voyage. Elle la demanderait, dès le matin, à sa femme de chambre, et aussitôt elle quitterait la maison.

Comme Jean allait être heureux!

A ce moment le jour, blafard, parut par les fissures des volets et par l’entre-bâillement des lourds rideaux,--un jour violâtre et maladif, triste infiniment. Elle écarta les draperies, elle poussa un peu une persienne; le ciel était sinistre. Elle se sentit glacée, et referma vivement la fenêtre. Alors sa fièvre tomba, elle se rassit dans son fauteuil et regarda autour d’elle ce logis qu’elle allait abandonner, la maison de la marquise de Courcieux, et elle murmura:

--C’est impossible!... Comme ça du moins, je ne dois pas!

L’angoisse des plus mauvais jours la reprit. La prison, le tombeau se refermaient brusquement sur elle.

Elle comprit qu’elle était trop lasse, qu’elle n’était plus en état de rien juger, de rien savoir; elle se dit qu’il lui faudrait être forte le lendemain pour livrer une des grandes batailles de sa vie,--elle ne savait pas laquelle,--et à demi morte, elle se dévêtit et se coucha, physiquement heureuse de sentir en elle, bien avant d’avoir fermé les yeux,--le néant du sommeil.

V

L’AVEU N’EST PAS FAIT, MAIS IL EST COMPRIS

C’était le matin, peu de temps avant le déjeuner.

--Dites à M. le marquis que je désire lui parler.

Il la trouva debout, très pâle, l’air résolu, singulière.

--Qu’avez-vous? dit-il. Vous n’êtes pas malade, j’espère. Vous êtes pâle.

--J’ai si peu dormi cette nuit!

Puis, dans un grand trouble, ne sachant par quelles paroles commencer, elle déclara brusquement:

--M. Montchanin est à Paris.

--Ah! dit le marquis sans sourciller, quand repart-il?

--Je ne sais pas.

--Vous l’avez vu?

--Oui, ici, hier après midi.

Il y eut un bref silence.

--Je crois, ma pauvre enfant, que vous auriez mieux fait de ne pas le recevoir, répliqua doucement Courcieux; il me semble que c’étaient là nos conventions.

--C’est parce que j’y ai manqué que je m’accuse, dit-elle.

Courcieux s’approcha d’elle, la main tendue: il y mit sa bonne grâce ordinaire, on ne sait quoi de sincère et d’apitoyé qui, depuis longtemps, lui eût conquis la jeune femme, si l’amour était raisonnable. Mais, à ce moment précis, Amine ne fut même pas touchée. Elle ne pensait qu’à Jean. Elle se taisait. Elle ne prit pas la main de Courcieux.

--Il s’est fait annoncer, je pense? reprit doucement le marquis.

--Oui, certes, et vous allez me demander pourquoi, dès lors, j’ai manqué à nos conventions en le recevant? La surprise; ce mot dit tout, fit-elle.

Elle pâlit encore et dut s’asseoir, puis balbutia:

--J’ai pu voir que je suis sans force contre lui et c’est ce que je me suis juré de vous dire aujourd’hui même. Le silence serait indigne de moi, et indigne de vous... Cette nuit, j’étais résolue à fuir votre maison, monsieur. J’ai compris à temps que ce serait vous faire injure; j’ai cru préférable de vous réclamer ma liberté et de vous dire que je vous rends la vôtre.

--Comment cela? demanda-t-il froidement.

Tandis qu’elle parlait, il se sentait devenu de glace pour elle. Elle ne l’intéressait même plus. Ce n’était pas sa femme, après tout!

Elle se releva toute droite et reprit nettement:

--Il faut nous séparer, monsieur; il le faut; ce sera mieux pour vous et pour moi... Il y a le divorce.

Courcieux fit un mouvement d’impatience.

--Pas de divorce? reprit-elle; vous n’en voulez toujours pas?... c’est vraiment impossible?... Alors, affirma-t-elle, je vais vous quitter, moi; partir... Tous les torts seront sur moi... Je vous assure, monsieur, qu’il le faut...

Elle insistait étrangement sur ces trois mots «il le faut».

--Mon cœur n’est pas libre; il n’est pas à vous... séparons-nous.

Après cette énergique déclaration, elle redevint brusquement humble et faible.

Elle tomba sur ses deux genoux, tout d’une pièce. Il pensa qu’elle avait dû se faire mal, mais elle demeurait immobile, sans larmes, les yeux brillants... Elle tendit vers lui les mains.

Il pensa qu’elle était vraiment un peu trop exaltée, mais aussi qu’elle touchait peut-être à l’heure d’une crise salutaire, qu’il pourrait, lui, précipiter et diriger.

--Amine, dit-il, de sa voix la plus affectueuse, je n’aime pas, vous le savez, ces exaltations, ces grands gestes un peu dramatiques... Ils prouvent que vous n’êtes pas maîtresse de vous. Il faut vous ressaisir, ma chère enfant, et m’écouter bien attentivement.

Il la releva avec douceur et s’assit près d’elle, en lui tenant une main dans les deux siennes.

--Il y a des sujets, reprit-il d’une voix nette,--une voix qui commandait,--il y a des sujets sur lesquels nous ne devons plus revenir ni l’un ni l’autre, jamais. Il est bien vrai que je vous sais gré de m’annoncer que monsieur Montchanin est à Paris. Mais cela seul m’a dit tout, et ce mot suffit. J’y vois votre noble intention de m’appeler à votre secours contre vous-même.

Elle écoutait, les yeux fixes; elle avait repris l’air égaré des heures mauvaises; elle ne savait plus ce qu’elle avait projeté de lui dire. Elle écoutait la voix ferme et impérieuse qui lui parlait; elle en subissait les conseils comme des ordres inéluctables. Elle sentait sa vie prise dans la fatalité comme un navire dans les glaces. Son âme en elle demeurait figée,--attentive pourtant, mais incapable de plus de réflexion et de parole,--seulement passive.

Elle tâcha de se rappeler ce qu’elle avait résolu de dire... Évidemment il n’avait pas compris! L’aveu terrible qui, pensait-elle, allait dénouer le nœud gordien qui les unissait, restait à faire. Elle était debout, si pâle qu’on eût dit une morte aux yeux ouverts.

--Écoutez monsieur... dit-elle avec force.

Il l’interrompit, et, de sa voix qui commandait plus haut, il dit:

--Vous voulez partir? Non. La marquise de Courcieux ne fera pas cela, même après m’avoir prévenu. Je m’y oppose. Pourquoi? parce que je vous ai promis à vous-même de vous protéger. Je vous jure qu’en me quittant vous iriez à un malheur si certain que cela m’empêche de songer à la situation lamentable où me laisserait votre honteuse fuite. Donc, pour vous, je vous ordonne de rester.

Elle sentit qu’il disait des choses très justes.

Il continua d’un accent apaisé:

--Et, pour moi, je vous demande de ne pas songer au divorce. Vous êtes une généreuse, ma pauvre enfant; obéissez à ma prière. Votre seul salut est en moi. Tout le reste est danger, honte, misère, folie et mort. La situation est lamentable pour vous, sans doute. Et pour moi, donc! Et comme je sais à qui je parle--voici la seule solution: soyez héroïque, madame!

Elle leva sur lui des yeux de désespoir, qui avouaient tout. Il ne voulut pas comprendre son regard; il avait refusé tout à l’heure d’entendre son aveu, qu’il croyait avoir deviné. Elle n’osait plus rien dire.

Il reprit:

--Vous ne reverrez pas, j’en suis sûr, M. Montchanin. Certainement vous lui avez interdit votre porte, n’est-ce pas?

--Monsieur Montchanin quitte Paris ce soir, murmura-t-elle machinalement.

Il se rapprocha d’elle:

--Peut-être ai-je des torts, Amine. J’ai eu, moi, mes raisons, en présence de votre attitude, pour n’être pas assidu auprès de vous comme je l’aurais dû peut-être... pardonnez-le-moi, car rien n’est plus pardonnable, je vous l’assure. La demande que vous avez cru devoir me faire tout à l’heure m’est un nouveau gage de la loyauté parfaite de votre cœur. Cela est bizarre à dire, mais ce qu’eût provoqué la colère d’un autre, porte au plus haut degré mon estime pour vous et je sais peu de femmes qui montreraient tant de droiture dans une si malheureuse situation.

Il se rapprocha encore un peu d’elle:

--Eh bien, pourquoi ne pas vous rapprocher vous-même de moi un peu davantage?

Elle eut un imperceptible mouvement de révolte.

--Moins que jamais! murmura-t-elle d’une voix mourante.

Il se redressa et sourit d’un air ironique qui semblait méchant.

Un valet de chambre annonça:

--Madame la marquise est servie.

--Dispensez-moi ce matin encore, dit-elle faiblement, de déjeuner avec vous, monsieur.

--Je vous ai demandé d’être héroïque, dit le marquis d’un ton glacé; il faut commencer.

Ils s’assirent l’un en face de l’autre et le marquis, pour masquer le vide qui les séparait, lui conta, avec esprit, une anecdote quelconque.

--Madame a un peu de migraine, Baptiste. Vous enlèverez les fleurs du salon.

--Ne sortez-vous pas aujourd’hui? fit-elle.

--Non, pas aujourd’hui.

Ils passèrent la journée chez eux, chacun de son côté.

--«Il est clair, se répétait-il, qu’elle voulait me dire quelque chose de plus, et je l’en ai empêchée. Ai-je eu tort? assurément non. Si cela est, quelle figure aurais-je fait? Mieux vaut douter, puisque mes résolutions, en aucun cas, n’auraient pu être modifiées.»

Elle retomba à sa vie de nonne.

VI

M. LE DUC DE MÉRIBAULT GOUTE FORT ALFRED DE VIGNY

Le duc de Méribault était un homme d’assez petite taille, qui avait gaspillé les années de sa jeunesse et économisé celles de son âge mûr. Il avait été ambassadeur sous le septennat de Mac-Mahon. Sénateur aujourd’hui, il regardait sans trop d’épouvante monter le flot des idées nouvelles. «Tout s’arrange à la fin, disait-il souvent. Dieu se débrouille toujours. On dit que les cyclones, qui font tant d’affreux naufrages, sont chargés par Dieu de faire pénétrer au fond des Océans un peu de lumière et d’air, afin que la vie y puisse naître. Les révolutions sont prévues par Dieu. Elles ont une raison d’être qui, étant divine, nous échappe. La foi comporte la patience, la résignation, comme elle comporte la charité et l’espérance.»

Le vieux duc avait un héros: Lamartine. «On y reviendra, disait-il. C’est un bien grand homme. Ses vues sur la politique étrangère sont d’un génie intuitif incomparable. C’était vraiment un homme envoyé de Dieu. J’aime moins ses poésies; il se complaît trop dans l’expression de la mélancolie. Il faut être triste--et rire un peu. Il ne sait pas rire.»

Tel était le vieux duc de Méribault. Il avait soixante et onze ans et en paraissait soixante. Quand on le lui disait:

--Pardon! répliquait-il, j’en parais soixante... et un!... Différence énorme: j’ai passé la soixantaine!

Le duc, qui était resté durant tout l’automne dans ses terres de Touraine, venait d’arriver à Paris, depuis vingt-quatre heures.

Levé et rasé de frais quotidiennement dès l’aube, il était, ce jour-là, dans son cabinet de travail, au milieu de ses chers livres, et il tenait le troisième volume des _Mémoires_ de Saint-Simon, dont il raffolait, lorsque, vers neuf heures du matin, Courcieux entra sans crier gare.

--Oh! oh! te voilà levé de bien bonne heure, mon garçon! Tu auras fait quelque sottise. Tu auras cassé quelque chose: tu viens chez le raccommodeur.

Courcieux était venu vite, à pied, afin d’avoir le temps de réfléchir en chemin. Il était essoufflé. Il s’assit.

--Reprends ta respiration. Plus on a l’âme troublée, plus on doit se calmer le sang, si l’on veut agir avec sagesse... Nous avons tout le temps.

Il y avait, en effet, du nouveau chez Courcieux. Il venait d’apprendre une chose si grave qu’il avait songé tout de suite à chercher en dehors de soi-même appui et conseil.

La confession catholique a pour fondement un besoin formel du cœur humain qui veut savoir, à de certains moments, si ses fautes ou ses résolutions sont humaines et pardonnables ou impardonnables et monstrueuses. «Où donc trouverai-je une autre âme, droite et haute, qui me dira si Dieu ou l’Idéal m’accueille ou s’il me repousse? Je veux faire ceci ou cela, mais que ferait un autre à ma place? Où est le vrai bien? où est le vrai mal? Ma conscience est trop seule. Je suis dans la nuit. Ma pauvre chère mère m’eût si bien conseillé! Son directeur de conscience est mort... Ah! j’ai mon oncle, le frère de ma mère. Les intérêts de famille nous sont communs. Il est père. Il a trois enfants... Il est honnête homme, indulgent et spirituel, mais intransigeant sur les questions d’honneur. C’est à lui qu’il faut m’adresser.»

Courcieux venait donc voir son oncle, le vieux duc de Méribault. Il lui confessa toute son histoire, depuis l’origine, toutes ses incertitudes et toutes ses résolutions,--et enfin le grave incident nouveau qui avait déterminé sa visite...

Le vieux duc l’écouta attentivement. Courcieux parla longtemps.

--Oh! oh! c’est grave, en effet. Et tu ne sais cela que depuis ce matin?

--Oui, et Benjamine n’est pas encore prévenue.

--Bon. M’as-tu bien tout dit?

--Oui, mon cher duc.

--Eh bien! il faut qu’à mon tour je reprenne les choses dès l’origine... Ne t’impatiente pas. J’ignorais tout de ta situation, et je n’avais pas à la connaître. Jusqu’ici, en effet, tu n’avais pas besoin de conseil. Ne t’étonne pas cependant si je te donne sans hésitation un avis net et précis sur des choses si nouvelles pour moi. Je suis un vieux terre-neuve. La vie aurait bien du mal à m’offrir une circonstance qui me prît sans vert... Veux-tu fumer? non? à ton aise! Je vais allumer ma pipe à cinquante sous... Oh! j’en ai de plus belles! mais elles ne valent rien. Rien ne vaut la bonne bruyère.

Il s’installa confortablement dans son fauteuil, alluma sa pipe, une pipe qu’il avait fumée en mil huit cent soixante-dix, sous le feu des Prussiens, puis dans une forteresse allemande. Courcieux s’impatientait. Le duc s’en aperçut.