Benjamine

Part 9

Chapter 93,844 wordsPublic domain

Comme ces chevaux qui, dans la nuit, s’arrêtent devant un fossé invisible parce qu’ils ont flairé le vide, cette âme virginale recula devant l’irréparable que lui avaient dissimulé jusque-là les sophismes paternels, le mouvement de la vie autour d’elle et son ignorance des réalités. Et chaque fois que l’époux cherchait ses lèvres,--Benjamine se rappelait de nouveau le baiser profond de Jean. «Je suis à lui! à lui seul depuis ce baiser!... Je ne peux pas, je ne peux pas me donner à cet autre!»

Et il avait fini par dire, cet autre, cet étranger, d’une voix très douce:

--Qu’avez-vous donc, ma pauvre enfant?

Alors, la petite Benjamine, un peu rassurée par l’accent du galant homme, s’était raccrochée, comme une noyée, à l’espérance d’un délai, et précipitamment, d’un trait, elle avait dit, avec la hâte qu’on met à se sauver:

--Vous le savez bien... _puisque mon père vous l’a dit!_... Ayez pitié de moi, _puisque vous l’avez promis_. Vous êtes bon; vous avez compris vous-même qu’on n’oublie pas, si vite, une douce affection d’enfance qu’on avait crue éternelle... Vous ne pouvez pas m’accuser de vous avoir rien caché puisque, à ma demande, mon père vous a tout appris. Il m’a répété plusieurs fois vos bonnes, vos indulgentes, vos douces paroles: «Dites à cette pauvre enfant que je comprends; le temps effacera ce qu’elle ne peut encore oublier; j’attendrai que le temps, qui apaise tout, ait fait son œuvre...» C’est bien cela, n’est-ce pas que vous avez dit?

A cette réponse inattendue, le visage de l’étranger était devenu terrible, énigmatique.

Il s’était mis à marcher par la chambre. Il réfléchissait et, peu à peu, se calmait. Elle suivait, avec terreur, ses moindres mouvements; il s’était enfin arrêté devant elle et il avait dit, tranquille:

--Votre père vous a trompée, je le vois, en me trompant moi-même; mais soyez tranquille, ma pauvre enfant,--ce qu’il a promis en mon nom, je le ferai pour l’amour de vous, que je plains de toute mon âme. Plaignez-moi aussi un peu, madame... Allons!... que l’on se calme et que l’on essaye de dormir. Le temps, en effet, sera notre secours.

Il lui avait baisé la main et il l’avait laissée seule; et, seule, elle avait, à son tour, réfléchi, pensé, beaucoup pensé. Ah! le sommeil était bien parti. Sa tête était en feu. Son imagination, son esprit, sa raison, son cœur, avaient travaillé douloureusement. Et peu à peu, en cherchant à bien comprendre, elle avait bien compris! Elle avait tout deviné: «Oui, on m’a trompée, on m’a menti, on m’a trahie!» Tout s’était éclairé à ses yeux d’une lumière nouvelle, horrible; et aussitôt elle avait eu l’angoissante pensée que, désormais, elle ne pourrait plus estimer ni aimer son père... Sa mère même l’avait livrée! Elle était seule, bien seule au monde... «Et Jean! mon pauvre Jean?... Mais puisqu’on m’a trompée, on l’a trompé, lui aussi! Il m’aime! Il est parti parce qu’il m’aime! et parce qu’on l’a exilé! Et maintenant, malheureuse! Je suis mariée! mariée!» Ce mot, qu’elle répétait tout haut, dix fois, vingt fois, sonnait affreusement à son oreille. «Mariée! c’est odieux! Je suis prise dans un piège. Demain ou dans dix jours, cet inconnu reviendra! Il reviendra, comme un créancier, faire appel à ma probité, en parlant, avec raison, de ses droits! Il me montrera le contrat que j’ai signé et que je comptais ratifier, mais qui n’a plus de sens pour moi puisqu’il est établi sur des mensonges! Que je me refuse à cet homme, et il aura le droit de m’appeler menteuse, parjure, et de me mépriser!--Que je me donne au contraire à lui, et c’est moi qui me nommerai moi-même parjure et traître! et qui toute la vie souffrirai mon propre mépris!»

Toutes ces idées tourbillonnaient dans la tête de Benjamine. Elle éprouvait le désespoir fou de la bête sauvage tombée par une trappe au fond d’une fosse d’où elle ne pourra sortir... Cette idée d’être la prisonnière, déshonorée à ses propres yeux, d’une situation sans issue, l’avait poussée à la vision libératrice de la mort, seul recours, seule liberté, seule paix, seule dignité... Et tandis que son mari, de son côté, songeait à toutes les conséquences possibles de leur situation, Benjamine, revêtant à la hâte une robe de nuit, la tête nue, les pieds dans des mules légères parce qu’elle songea qu’il lui faudrait marcher sur du gravier pour aller à la mort et qu’elle voulait y aller vite et sûrement,--sortait... Elle courait vers la mer... vers la mer froide, obscure, mais profonde...

Mourir n’est pas toujours facile. Péniblement elle parvint jusqu’au rivage, très proche pourtant; elle glissa sur les rochers du bord et tomba dans une eau sans profondeur... Elle se releva et chercha à s’éloigner du bord, mais elle glissait à chaque pas sans trouver l’endroit favorable. Tentative sincère mais tentative puérile! Elle avait perdu ses chaussures. Ses pieds saignaient; ses blessures étaient cuisantes, mordues par l’eau salée. Une brise se leva qui plaqua sur son pauvre corps les étoffes ruisselantes. Des voix d’hommes résonnèrent sur l’eau ou sur la plage, non loin d’elle... Le froid, l’épouvante la prirent... «Maman!» L’instinct qui veut qu’on vive envahit tout son être. Elle regagna le rivage, courut sur la route, rentra dans le parc comme elle en était sortie, par une porte dérobée, qu’elle n’avait pas refermée et dont elle avait trouvé la clef dans une cachette habituelle... Et elle était venue, sous la fenêtre de la chambre maternelle, jeter, d’une voix mourante, le cri des petits enfants perdus: «Maman!»

Maintenant, assise au chevet de Benjamine, Céleste Guirand, tout en s’appliquant à la calmer, s’efforçait de reprendre elle-même ses esprits, de se rendre compte de la situation avec exactitude, car enfin il fallait prendre une résolution, au plus tôt, avertir le père et le mari.

Benjamine protestait de tout son être:

--Non! non! je ne veux plus les revoir! Jamais! M. de Courcieux peut croire que j’ai prêté les mains à la trahison dont il est victime! et quant à mon père...

Elle s’arrêta, l’air égaré, haletante, puis reprit:

--Je vous dis que j’ai deviné, que j’ai vu, que je vois toute la vérité et dans les moindres détails.

Et fixant sur sa mère un regard pénétrant, dur, terrible:

--La baronne, par exemple!... Eh bien, ce n’est pas vrai!...

Céleste, à ce cri, sous ce regard, ne put s’empêcher de détourner la tête.

Benjamine, assise sur son lit, poussa un cri, cri sauvage, celui du désespoir triomphant, mêlé d’une sorte de rire convulsif:

--Ah! ah!... vous aussi, ma mère, vous m’avez trahie!

La mère ne put supporter l’accusation ni le ton furieux dont elle fut prononcée:

--Non, Amine, non! cria-t-elle... Ton père, oui! mais pas moi!

Benjamine retomba sur les oreillers. Guirand, à tout jamais, était perdu dans l’esprit et dans le cœur de sa fille. Benjamine venait d’obtenir la preuve de l’indignité paternelle et cette preuve, bien qu’elle n’en eût pas besoin pour croire aux machinations qu’elle avait devinées, achevait la déroute de son esprit et de son cœur...

Alors elle murmura d’une voix enfantine:

--Je voudrais bien voir Jean, vous savez, le voir, rien qu’un moment, lui expliquer les choses, le consoler... Oh! maman! maman! maman!

IV

IL VA FALLOIR CAUSER

Céleste rentra dans la chambre de son mari et, le faisant asseoir à ses côtés, lui dit à voix basse:

--Elle s’est assoupie.

--L’a-t-il chassée? demanda-t-il de nouveau, avec anxiété.

--Il la croit endormie chez elle. Il ne sait pas qu’elle s’est enfuie!... Elle a voulu se tuer!

Guirand respira.

--De grâce, dit-il, explique-moi!... qu’est-il arrivé?

Céleste se mit à raconter ce qu’elle venait d’apprendre.

A de certaines heures, la femme, quelle qu’elle soit, se retrouve toujours avec ses délicatesses, ses intuitions, sa faculté de répondre au mystère.

Céleste comprenait très bien ce qui s’était passé dans l’âme de sa fille. Elle expliqua, sommairement.

--Ah! nous en sommes revenus à Montchanin! dit Guirand. C’est de la folie!

--Enfin, c’est comme ça. Vous, les hommes, dit Céleste, vous ne comprenez jamais ces sentiments uniques, profonds, inaltérables. Quand on aime, on aime--et tout est dit. Benjamine en est là--c’est évident aujourd’hui. Son action de cette nuit le prouve...

--Quelle action?

--Elle a voulu se tuer!

--Attends un peu, fit Céleste, je vais te raconter la scène... Ils sont seuls... son mari insiste, lui dit des choses très tendres, très insinuantes... Alors, elle n’y tient plus, éclate en sanglots; crise de désespoir... Lui,--tu le connais,--avec son air hautain et bienveillant--il l’engage à se calmer. «Qu’avez-vous? demande-t-il.--Vous le savez bien! mon père vous l’a dit!»

Guirand éprouva un affreux sentiment de détresse. Il crut tomber. Il dut s’asseoir. Il était verdâtre.

Céleste continuait:

--Le cœur de la pauvre petite a fondu. Elle a tout livré, croyant qu’il savait tout, mais qu’il désirait le tenir d’elle. Et elle a tout révélé: son amour pour Montchanin, ton refus formel de la marier à un homme sans influence, enfin tout.

--Et qu’a-t-il dit? fit Guirand, plus attentif à ses intérêts qu’à la douleur de sa fille.

--Il a dit: «_Oh! oh!_» rien d’autre, répliqua Céleste.

--De quel ton a-t-il dit cela?

--Dame! d’un ton de surprise et de colère, d’indignation,--mais, tout de suite, avec la plus grande bonté, la plus parfaite aisance, avec son infaillible courtoisie, si agaçante, si impertinente parfois: «Essayez de dormir en paix. Vous en avez besoin. Nous causerons demain, ma chère enfant. Pour l’instant, dormez: vous pouvez, je vous assure, ne pas vous enfermer. Ayez confiance en moi.» Elle pleurait comme une Madeleine, tu penses!... Il l’a laissée seule; il s’est retiré chez lui. Une fois bien seule, la pauvre petite! sa tête a travaillé, travaillé! L’imagination s’est montée. Elle a vu, dit-elle, sa vie brisée. Son cœur s’est exalté encore à la pensée de ce Montchanin--que Dieu confonde!... Bref, grand désespoir de petite fille... et la conclusion: «Je veux mourir!»

--Ah! murmura Guirand, j’avais vu cela dans ses yeux...

--Elle est donc sortie sans être entendue de son mari, qui dort sans doute en homme blasé sur les femmes. Elle a pu sortir facilement, vu la disposition de l’escalier, tu sais... Elle s’en est allée ainsi, sans trop prendre la peine de s’habiller... Elle a couru vers la plage, elle a cherché à mourir. Elle n’a pas pu, elle a eu peur et froid... et elle est revenue ici, les pieds saignants, le corps grelottant, encore affolée... Ah! ma pauvre petite!

--Que vas-tu faire? dit Guirand... préoccupé uniquement de faire le silence sur l’aventure. Voyons... Il faut avertir Courcieux, tout de suite... avant qu’il ne s’aperçoive de la fuite d’Amine... Vas-y.

--Pas encore. Il faut la préparer, elle, car je ne t’ai pas dit le plus grave: elle ne veut plus, absolument, rentrer chez son mari.

Elle regarda la pendule.

--Il n’est que trois heures et demie, reprit-elle, nous avons le temps. Je vais aller chez lui, moi, tout à l’heure... mais elle ne veut pas te voir, non plus, pour le moment. Reste tranquille.

--Oh! tranquille! fit-il; je suis tourmenté! horriblement tourmenté!

--Dame, il y a des choses qu’on paie, dit-elle, puisqu’on ne peut pas les réparer.

Elle retourna près de Benjamine.

--Hélas! songeait Guirand, est-ce que tous les pères n’essaient pas de marier leurs filles selon les convenances, selon la raison, de façon à concilier tous les intérêts? Est-ce que l’amour n’est pas par excellence la force funeste, celle dont il faut le plus se méfier? Qu’ai-je fait autre chose? J’ai cru agir pour le mieux. Seulement les conséquences tragiques tombent sur les uns et pas sur les autres; pourquoi? Je n’ai pourtant rien fait... qui ne se fasse tous les jours... C’est cela qu’il faut dire à Courcieux... C’est bien cela que je lui dirai... il comprendra. Ah! je suis malheureux!

Céleste revint lui parler.

--Elle s’assoupit un peu, dit-elle. Elle est anéantie. Je vais chez son mari, maintenant.

--Il faut, dit Guirand, qu’elle rentre chez lui à l’instant même, n’est-ce pas?

--C’est évident, dit la mère. Il n’est que temps. Les domestiques, les jardiniers vont s’éveiller.

--Emmène-la.

--Elle s’y refuse absolument, je te dis. Et puis il faut que Courcieux l’apprivoise, l’emmène lui-même; il faut encore, si on la voit sortir d’ici, qu’elle y soit venue avec lui... tu comprends?

--Eh bien, va. Apaise-le. Explique-lui... Sois prudente. Comment entreras-tu?

--Elle a laissé toutes les portes ouvertes.

--Bien.

--Si elle m’appelle, dis-lui, à travers la porte--car elle ne veut pas te voir, prends-y garde--dis-lui que je suis là; enfin, que je vais revenir.

Sa femme à peine sortie, Guirand courut frapper à la porte de Benjamine.

--Amine, Amine! dors-tu?

La voix d’Amine répondit:

--Où est maman?

--Elle va revenir. Ouvre.

Avec un accent de trouble, de douleur et de terreur, Amine répondit:

--Non! non! pas en ce moment! non, pas vous! pas vous!... Je ne puis pas vous voir... en ce moment... pas encore. Où est ma mère?

--Elle va revenir. Elle s’occupe de toi.

--Est-elle allée chez lui? demanda-t-elle, d’une voix frémissante.

Il hésita:

--Non, répliqua-t-il enfin.

Elle dit précipitamment de sa voix étouffée, pénible:

--Elle est chez lui!... Je ne veux pas le revoir! Oh! mon Dieu! J’aime mieux mourir cent fois que de vivre ainsi! Je ne veux pas le voir... ni vous non plus... N’essayez pas d’entrer, je ne veux pas! Par pitié! mon père. Je suis sans force, brisée... Je ne peux plus, non, je ne peux plus penser, réfléchir, comprendre... J’ai besoin de repos, voilà tout, de pitié, d’un peu de pitié... Plus tard... plus tard!

Elle se tut. Il l’entendit sangloter doucement, infatigablement. Elle était là, derrière cette cloison, sa fille,--mais plus lointaine qu’à mille lieues de terre et de mer, plus séparée de lui que par des abîmes de vide.

Et alors il pleura. Ils pleuraient chacun de son côté. Guirand pleurait, car enfin il l’aimait, sa Benjamine. Il ne voulait que son bonheur, après tout. Et il se répétait cela, afin d’arriver à le croire,--parce qu’il avait besoin qu’on le crût.

Un bon quart d’heure s’écoula ainsi.

Tout à coup il se releva, la face dure, ardente, les yeux injectés de sang, et se rua sur la porte. Elle n’était pas faite, cette porte de parade, pour résister à de violents assauts. D’un coup d’épaule, Guirand la fit céder; et il se trouva en face de sa fille qui était là, debout, pâle, indignée, frémissante.

A peine sa mère l’avait-elle quittée que Benjamine, dans un accès de fièvre et d’énergie, s’était habillée en hâte, se répétant vingt fois, tout bas, comme une enfant dans le délire: «Je saurai bien retrouver Jean... c’est lui qui est mon mari... depuis toujours, vous savez!»

Guirand ne s’étonna pas longtemps. Il saisit les mains de sa fille. Elle détourna la tête.

--Je t’en prie, je t’en supplie, fit-il d’une voix sourde... si avant une heure tu n’as pas réintégré le domicile conjugal, nous serons demain la fable des domestiques et, avant trois jours, la risée de tout Paris... Songe à tout cela, ma Benjamine! Songe à nous!... Le mal que j’ai pu faire involontairement est fait à présent!... Pourquoi l’aggraver? M. de Courcieux est un galant homme!

A chaque mot, les deux fortes mains de Guirand pressaient celles de Benjamine plus brutalement.

--Un peu de pitié!... Laissez-moi, dit-elle.

Elle lui échappa, courut vers son lit, s’y jeta, la face dans les coussins, pour ne pas voir son père.

--Mais c’est de la démence! cria-t-il. Il faut avoir un peu pitié de nous, toi, de ton côté!

L’égoïste féroce essayait, en pareil moment, d’apitoyer sa fille sur lui-même...

Il reprit, allant et venant par la chambre:

--Est-ce que je peux te laisser? quel scandale veux-tu faire et à quoi bon?... Voyons, tu ne peux pas vouloir ma chute publique! ma honte! je ne sais plus que te dire, moi!... Tu n’es vraiment pas raisonnable! Mais qu’attendais-tu donc, qu’espérais-tu de la vie, ma pauvre petite? Quelles sottes idées t’a-t-on fourrées dans la tête?... Certainement tu as le droit d’avoir un gros, très gros chagrin, mais il n’y a pas lieu de te monter la tête à ce point...

Il s’arrêta devant Benjamine toujours étendue sur le lit, toujours immobile comme une morte.

--Enfin, quoi? interrogea-t-il en criant avec prudence. Quoi? que veux-tu?... Quoi? quoi? quoi?... Voyons, dis-le... j’arrangerai tout pour le mieux.

Il entendit la voix étouffée de Benjamine qui sanglotait d’un accent d’infini reproche:

--Oh! oh! mon père! mon père!

--Eh bien, quoi? quoi?

Il essaya de reprendre une de ses mains qu’elle retira vivement.

--J’avais tant de confiance en vous! Nous avoir trompés ainsi, tous! M. de Courcieux et moi! Et Jean! Jean! mon pauvre Jean!

Guirand paya d’audace:

--Jean! mais puisqu’il t’a abandonnée, Jean!... abandonnée! trahie!

Benjamine, dans un sursaut, fut debout, face à face avec Guirand:

--Taisez-vous, mon père! N’essayez plus de mentir! L’abandon de Jean, c’est votre œuvre! sa trahison, c’est la vôtre.

L’honnête homme fut, une seconde, embarrassé... il balbutia:

--Comment peux-tu croire?...

Mais l’enfant qui avait tenté de mourir, n’avait plus peur de rien. Elle affrontait son accusé! Elle lui dit, tout d’une haleine, d’une voix stridente:

--Oh! mon père! mon père! ne mentez plus. Jean est un honnête homme! C’est par dévouement qu’il a si vite renoncé à moi quand vous lui en avez exprimé le désir! C’est par délicatesse! Vous avez fait tourner ses bons sentiments au profit de vos intérêts, contre lui-même! Il ne pouvait rien contre vous! Vous m’avez mariée le plus tôt possible en me mentant! Vous m’avez menti en paroles, vous m’avez menti en actions!... Jean m’aimait, vous m’avez dit qu’il ne m’aimait pas! Jean n’est pas allé de lui-même chez cette baronne! C’est vous qui avez jeté sur lui cette horrible femme! Vous l’avez trahi, vous l’avez perdu!... il n’était pas libre! C’est une honte!

Guirand comprit que les dénégations seraient vaines. A bout de course, il reprit pied, et fit tête à l’adversaire:

--Eh bien, soit! dit-il nettement.

Elle demeura muette de surprise devant la simplicité de l’aveu.

Il insista:

--Soit, car aussi bien, le jour où tu rencontreras Montchanin, il est capable de te dire comment les choses se sont passées... Finissons-en!... J’ai fait tout ce que tu dis, mais j’étais dans mon droit de père... Je n’ai songé qu’à faire ton bonheur.

Épuisée, elle s’assit sur le bord du lit.

--Vous m’avez tout pris, mon respect et ma confiance en mon père et en ma mère, l’avenir, l’espérance, tout!... Comment vivrai-je maintenant? et pourquoi? Tout me manque à la fois!... A qui parler, à qui me confier? Étonnez-vous donc que j’aie voulu mourir! Ah! je le souhaite encore!...

Il se remit à marcher de droite et de gauche.

Et il l’entendit qui murmurait bien bas:

--Et maintenant je suis mariée! mariée!... et j’en aime un autre!

Alors il la regarda et entre ses dents, il laissa échapper ces trois mots:

--Elle est stupide!

Il haussa les épaules, regarda de nouveau sa fille, haussa de nouveau les épaules et sortit de la chambre. Il avait entendu marcher dans le grand escalier et deviné le retour de Céleste.

C’était elle, en effet.

--Il est en haut, dans le salon, dit-elle; il est très calme, très froid, l’air un peu triste avec son sourire ironique... Va le voir vite, il n’y aura rien.

--Que t’a-t-il dit?

--Nous n’avons pas eu le temps de causer chez lui. Il veillait, debout, comme nous... Il réfléchissait, en fumant son éternelle cigarette. J’ai pu seulement lui dire: «Amine chez nous, affolée, venez la reprendre. Il le faut.»--Il m’a suivie en silence. Va vite, il est au salon.

--Au salon d’en bas?

--Non, en haut, je te dis, à côté de ta chambre.

Elle rentra chez sa fille.

Guirand se regarda rapidement au miroir, boutonna le col de son élégante chemise de nuit, arrangea à peu près, en trois coups de main, le désordre de sa tenue,--et cherchant une phrase de début, il entra dans le salon où Courcieux, en l’attendant, se disait: «Ce père est un monstre. C’est un produit bien curieux de leur _struggle for life_, loi des instincts contre laquelle on avait précisément inventé la loi des cœurs et des âmes, la règle d’amour, de pitié et d’idéal.»

Le sceptique en lui n’était pas trop étonné. Le croyant était ému.

V

LA PHYSIONOMIE D’UN HOMME VU DE DOS EST TRÈS EXPRESSIVE

La large baie du salon ouverte, encadrait un paysage de mer magnifique.

Le jour commençait à peine. Le ciel du matin, violacé, se répétait dans les vagues ridées à peine. Découpée dans le cadre de la fenêtre, la fine silhouette de Courcieux, debout, ne remua pas à l’entrée de Guirand qui s’arrêta fort embarrassé de son personnage.

Courcieux, face à la mer, regardait, vers l’est, de larges bandes de brume qui se superposaient, degrés gigantesques d’un escalier féerique sur lequel ruisselait un lumineux tapis de pourpre.

Non loin de la côte, sur les eaux du golfe Juan, une ville noire dormait, faite de quelques palais étranges qui, la veille encore, n’étaient pas là. C’était l’escadre française. Entre les hauts palais dentelés qui étaient les cuirassés, couraient des avenues d’azur frais, où frissonnaient de blanches poussières d’eau.

Courcieux, qui tournait le dos à Guirand, semblait absorbé dans la contemplation de ce spectacle. L’ancien officier de marine regrettait, en ce moment, l’esclavage du service qui lui eut assuré, par delà les horizons, une plus grande liberté d’âme.

Il songeait: «Le départ obligatoire, ce seraient les convenances protégées, l’éloignement expliqué... Quel dommage!»

En ce moment précis, ce qui dominait en lui, c’était le lourd regret d’être marié. Comme il n’était pas amoureux, il se disait seulement: «Quel ennui! j’aurais pu être si heureux!... quelle assommante histoire!»

Guirand regardait, d’un air stupide, le dos de son gendre. «Rien n’est plus étrangement expressif qu’un dos», disent parfois les artistes. C’est vrai; la physionomie d’un homme vu de dos est très parlante, en restant très énigmatique. Les lignes, redressement ou affaissement, demeurent en somme sujettes à interprétations précises mais incomplètes. Guirand songeait: «Son regard m’expliquera tout de suite sa pensée... Mais vu ainsi, il a l’air bien résolu! A quoi?»

La résolution était lisible non seulement dans la carrure et le port des épaules, mais aussi dans les mains croisées derrière le dos. La main gauche étreignait le poignet droit. La main droite tenait une cigarette d’où s’échappait une fumée tranquille, bleue, qui sentait bon. Pas un mouvement, aucune nervosité. Nulle impatience. Évidemment Courcieux n’attendait rien. Son parti était pris. Tout le disait. Et Guirand, qui n’était point sot, l’entendait fort bien. Le dos de Courcieux était donc résolu. Mais à quelle résolution s’était arrêté Courcieux?

--Je vais le savoir.

Guirand fit un pas.

Courcieux se retourna. Guirand cherchait toujours sa phrase de début... Il ouvrit la bouche. Son gendre étendit le bras, celui qui tenait la cigarette--et ce geste signifiait que Guirand devait se taire. Il se tut.

--Monsieur, dit Courcieux en le regardant fixement, et souriant d’un sourire à la fois ironique, méprisant et navré,--monsieur, j’ai à m’accuser d’une grande faute.

Guirand eut un haut-le-corps.

Courcieux continua:

--On n’épouse pas une femme dont on n’est pas amoureux. Cela est contraire à la nature, comme on dit aujourd’hui, ce qui signifie: à la volonté de Dieu. Je suis donc puni par où j’ai péché. Si j’avais aimé votre fille, monsieur, j’aurais, avant le mariage, échangé avec elle des paroles nécessaires; et, loyale comme je la vois, il n’y aurait eu ni malentendu entre elle et moi, ni trahison possible de votre part. J’ai donc eu tort.