Bari, chien-loup

Part 17

Chapter 173,966 wordsPublic domain

Les loups étaient muets maintenant. Carvel savait ce que cela voulait dire et il était sur le qui-vive. Dans le calme, le déclic du cran de sûreté de son fusil retentit avec un bruit métallique.

Pendant quelques instants, on n’entendit plus rien que le pétillement du feu. Brusquement, les muscles de Bari se détendirent. Il recula et fit face au côté opposé derrière Carvel, la tête rentrée dans les épaules, ses crocs longs d’un pouce, brillants, tandis qu’il retroussait les babines, tandis qu’il grondait vers les cavernes obscures de la forêt, derrière la marge de lumière du feu. Carvel s’était retourné d’un bond.

Il fut presque effrayé de ce qu’il vit. Une paire d’yeux flambaient d’un feu verdâtre, puis une autre paire, puis après ceux-là tellement, tellement, qu’il n’aurait pu les compter. Il poussa un brusque soupir. On aurait dit des yeux de chat, un peu plus larges seulement. Quelques-uns, recevant en plein la lueur du foyer, étaient rouges comme des tisons, d’autres luisaient bleus et verts, des choses vivantes, sans corps.

D’un regard rapide, Carvel parcourut le cirque obscur de la forêt. Il y en avait dehors là aussi; il y en avait de tous les côtés; mais là où il les avait vus tout d’abord, ils étaient plus nombreux. Durant ces quelques secondes, il avait oublié Bari, troublé jusqu’à la stupéfaction par ce cordon d’yeux monstrueux, d’yeux de mort qui l’encerclaient. Ils étaient là cinquante loups, cent peut-être, tout autour, ne redoutant rien parmi tout ce monde sauvage que le feu. Ils étaient arrivés, sans même faire de bruit, de leurs pas feutrés, sans même briser une vergette: S’il avait été plus tard et s’ils avaient été endormis et le feu éteint!

Il frissonna et pendant une minute cette pensée abattit son courage. Il ne s’était pas proposé de tirer sans nécessité, mais tout aussitôt il épaula son fusil et il envoya un trait de feu à l’endroit où les yeux étaient le plus denses. Bari savait ce que signifiaient les coups de fusil et, rempli du furieux désir de sauter à la gorge de l’un de ses ennemis, il partit tout de go dans leur direction. Carvel poussa un cri d’effroi tandis qu’il se précipitait. Il vit passer comme un éclair le corps de Bari. Il le vit happé par l’obscurité et, dans la même minute, il perçut l’entrechoquement mortel des crocs et la chute de quelques corps.

Un sauvage frisson le parcourut. Le chien avait chargé seul et les loups attendaient. Cela ne pouvait avoir qu’une issue. Son camarade à quatre pattes s’était jeté, tête-bêche, dans les gueules de la mort.

Il pouvait entendre le happement affamé de ces mâchoires du fond des ténèbres. C’était écœurant. Sa main se dirigea vers l’arme automatique pendue à sa ceinture et il jeta son fusil démuni sur la neige. Le gros «trente-huit» à hauteur de ses yeux, il plongea dans l’obscurité et de ses lèvres partit un cri sauvage qu’on aurait pu entendre à un mille au loin. En même temps que ce cri l’arme automatique traça un rapide courant de feu dans la masse des animaux qui combattaient.

Il y avait onze coups dans le revolver et jusqu’à ce que le canon rendît le son métallique du déclic, Carvel ne cessa ses cris et de se reculer dans la lueur du foyer. Il écouta, poussant un profond soupir. Il ne voyait plus d’yeux dans l’obscurité, il n’entendait plus le mouvement des corps. La soudaineté et la férocité de son attaque avaient repoussé la bande des loups. Mais le chien! Il respira et se fatigua les yeux à regarder. Une ombre se traînait dans le cercle de lumière. C’était Bari. Carvel se précipita vers lui, le prit à bras-le-corps et l’apporta près du feu.

Pendant longtemps ensuite, il y eut un regard d’interrogation dans les yeux de l’homme. Il rechargea son fusil, alimenta de nouveau le feu et de son paquetage tira des bandes de linge avec lesquelles il banda trois ou quatre des plus larges plaies aux pattes de Bari. Et une douzaine de fois, il demanda avec une sorte d’égarement:

--Hé bien! Quoi diable te poussait à faire cela, mon vieux? Qu’est-ce que tu as contre les loups?

Et de toute la nuit il ne dormit point, mais resta sur ses gardes.

Leur aventure avec les loups rompit le suprême soupçon de défiance qui avait pu subsister entre l’homme et le chien. Durant les jours suivants, alors qu’ils faisaient lentement route vers le nord-ouest, Carvel soigna Bari de la façon dont il aurait soigné un enfant malade. A cause des blessures du chien, il ne faisait que peu de kilomètres par jour.

Bari comprit et en lui s’affirmait, de plus en plus forte, une immense affection pour l’homme dont les mains étaient aussi bienfaisantes que celles de Nepeese et dont la voix le réchauffait de la sympathie d’une camaraderie sans borne. Il ne le craignait plus et n’avait plus de suspicion à son endroit. Et Carvel, de son côté, remarquait bien des choses.

Le vide infini du monde autour d’eux et leur solitude lui fournissaient l’occasion de s’arrêter à des détails sans importance et il se trouvait chaque jour observer Bari d’un peu plus près. Il fit enfin une découverte qui l’intéressa vivement. Toujours, lorsqu’ils faisaient halte en route, Bari se tournait vers le Sud; quand ils campaient, c’était du côté du sud qu’il flairait le vent le plus fréquemment. C’était bien naturel, songeait Carvel, car son vieux terrain de chasse se trouvait par là.

Mais, tandis que les jours passaient, il se mit à remarquer autre chose. De temps à autre, se retournant vers le lointain pays d’où ils étaient venus, Bari gémissait doucement et, ces jours-là, il était fort agité. Il ne manifestait pas le désir de quitter Carvel, mais de plus en plus Carvel comprenait que quelque mystérieux appel lui arrivait du sud.

Il était dans l’intention du chemineau de se diriger vers la région du Grand-Esclave, à un bon huit cents milles au nord-ouest, avant la fonte des neiges. Dès lors, quand les eaux dégelèrent au printemps, il décida d’aller en canot vers l’ouest jusqu’au Mackenzie et finalement jusqu’aux montagnes de la Colombie britannique.

Ces plans furent modifiés en février. Les voyageurs furent pris dans une violente bourrasque dans la région du lac Wholdaia et alors que leur sort paraissait le plus sombre, Carvel rencontra par hasard une cabane au cœur d’une épaisse forêt de sapins. Dans la cabane, il y avait un mort. Il était trépassé depuis plusieurs jours et son cadavre était absolument gelé. Carvel creusa un trou en terre et l’ensevelit.

La cabane était un vrai trésor pour Carvel et Bari, mais surtout pour l’homme. Elle n’avait de toute évidence d’autre propriétaire que le mort. Elle était confortable et pourvue de provisions. En outre, son propriétaire avait fait une superbe capture de fourrures avant que le froid mordît ses poumons et qu’il mourût. Carvel inventoria les peaux avec soin et avec joie.

Il y en avait pour plus de mille dollars à n’importe quel poste et il ne voyait pas pourquoi elles ne lui appartiendraient pas désormais. En moins d’une semaine, il avait repéré la ligne de pièges recouverte de neige du défunt et trappait pour son compte.

C’était à deux cents milles au nord-ouest du Grey Loon et bientôt Carvel observa que Bari ne se tournait pas directement vers le Sud, lorsque l’étrange appel lui arrivait, mais bien vers le Sud-Est. Et maintenant, à mesure que chaque jour passait, le soleil montait plus haut dans le ciel; il devenait plus chaud, la neige fondait sous les pas et, dans l’air, il y avait la palpitation humide et croissante du printemps.

Et avec ces choses, l’ancien désir envahit Bari: l’appel qui émouvait son cœur des tombes solitaires, là-bas, du Grey Loon, de la hutte incendiée, de l’abri abandonné par delà l’étang, de Nepeese. Dans son sommeil, il revoyait ces choses. Il réentendait la voix assourdie et douce de Branche-de-Saule, sentait l’attouchement de ses mains, jouait avec elle une fois de plus sous les ombrages touffus des forêts, et Carvel s’asseyait pour l’observer tandis qu’il rêvait, s’efforçant de saisir le sens de ce qu’il voyait et entendait.

En avril, Carvel chargea sur ses épaules ses fourrures pour le poste du lac La Biche de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui était encore plus avant au Nord. Bari l’accompagna jusqu’à mi-chemin, puis, au coucher du soleil, un soir, il reprit la route menant à la maison. Au bout d’une semaine, Carvel revint à la cabane et l’y retrouva. Il fut si content qu’il enlaça de ses bras la tête du chien et la pressa contre son cœur. Ils vécurent dans la cabane jusqu’au mois de mai. Les bourgeons éclataient alors et le parfum des choses qui poussaient commençait à monter de la terre.

Puis Carvel trouva les premières fleurs bleues précoces.

Le soir, il fit son paquetage.

--Voici le moment de voyager, annonça-t-il à Bari. Et j’ai changé d’idée. Nous allons partir par là.

Et, du doigt, il désigna le Sud.

CHAPITRE XXX

LA FIN DE LA RECHERCHE

Un étrange pressentiment s’empara de Carvel tandis qu’il commençait son voyage vers le Sud. Il ne croyait point aux présages, bons ou mauvais. La superstition n’avait joué qu’un rôle infime dans sa vie, mais il possédait tout ensemble la curiosité et l’amour de l’aventure et ses années de vagabondage solitaire avaient développé en lui une perception merveilleusement nette des choses qu’en d’autres termes on pourrait appeler une imagination singulièrement active.

Il savait que d’irrésistibles forces attiraient Bari vers le Sud, qu’elles le poussaient non seulement vers une direction donnée de l’espace, mais à un point précis de cette direction. Sans motif bien particulier, le fait commençait à l’intriguer de plus en plus et, comme son temps ne comptait pas et qu’il n’avait en vue aucun but défini, il se mit à tenter une expérience.

Durant les deux premières journées, il laissa Bari libre de se diriger à sa guise et cinquante fois, durant ces deux jours, il nota à la boussole la marche du chien. Il allait bien au sud-est. Le troisième matin, à dessein, Carvel obliqua sa route vers l’ouest; il remarqua aussitôt un changement en Bari: son agitation d’abord, puis la manière abattue avec laquelle il le suivait sur les talons. Vers midi, Carvel tourna à angle aigu vers le sud-est; de nouveau, et presque immédiatement, Bari reconquit son ancienne ardeur et courut devant son maître.

Après quoi, pendant plusieurs jours, Carvel suivit la route que prenait le chien.

--Il se peut que je sois un idiot, mon vieux, s’excusa-t-il un soir, mais c’est histoire de m’amuser un peu, somme toute, comme si je voulais rencontrer la ligne du chemin de fer avant d’avoir franchi les montagnes. Aussi quelle est la différence? Je suis de jeu, aussi longtemps que tu ne me ramènes pas à ce type du lac Bain. Maintenant, que diable! voudrais-tu retrouver sa zone de trappes, t’y faire prendre? Si c’est ça l’affaire!...

Il envoya de sa pipe un nuage de fumée, en regardant Bari, et Bari, la tête entre ses pattes de devant, se retourna vers lui.

Une semaine plus tard, Bari répondit à la question de Carvel en se dirigeant à l’ouest pour se garder d’approcher du lac Bain. On était au milieu de l’après-midi quand ils traversèrent la ligne où les pièges de Bush Mac Taggart et ses trappes de mort avaient été placés. Bari ne s’arrêta même pas. Il se dirigea bien au sud, marchant si rapidement que parfois Carvel le perdait de vue. Un énervement contenu mais intense le dominait et il poussait un gémissement chaque fois que Carvel faisait halte pour se reposer, le nez reniflant toujours le vent du côté du Sud. Le printemps, les fleurs, la terre verdoyante, le chant des oiseaux et le doux souffle de l’air le ramenaient à ce grand Hier, alors qu’il appartenait à Nepeese.

Pour son cerveau incapable de raisonner, l’hiver n’existait plus. Les longs mois de faim et de froid étaient à jamais évanouis; au milieu des nouvelles images qui emplissaient son esprit, ils étaient oubliés. Les oiseaux et les fleurs et les cieux bleus étaient revenus et, avec eux, Branche-de-Saule serait sûrement de retour. Et elle l’attendait maintenant juste là-bas, par delà cette bordure de vertes forêts.

Quelque chose de plus qu’une simple curiosité commença d’intriguer Carvel. Une fantaisie bizarre devint une idée fixe et plus intime, une préoccupation irraisonnée qui était accompagnée d’un certain frémissement d’impatience contenue. Vers le temps qu’ils arrivèrent à l’étang du vieux castor, le mystère de l’étrange aventure l’avait fortement empoigné. De la colonie de Dent-Brisée, Bari conduisit Carvel au ruisseau le long duquel Wakayoo, l’ours noir, allait à la pêche et, de là, droit au Grey Loon.

C’était au bord de l’après-midi d’une journée splendide. Il faisait si calme que les eaux ridées du printemps, chantant en mille petits torrents et ruisselets, emplissaient les bois d’une musique paresseuse.

Sous le chaud soleil, le noisetier pourpre luisait comme du sang. Dans les clairières, l’air avait d’odeur des jacinthes. Dans les arbres et les buissons, des oiseaux accouplés bâtissaient leurs nids.

Après le long sommeil de l’hiver, la nature œuvrait dans toute sa gloire. C’était _Unepekine_, la lune du mariage, la lune de la maison à construire, et Bari allait à la maison, non pour rejoindre son pareil, mais pour Nepeese. Il savait qu’elle était là-bas maintenant, tout au bord du ravin peut-être où il l’avait vue la dernière fois. Ils joueraient encore ensemble bientôt, comme ils avaient joué hier et la veille et l’avant-veille.

Et dans sa joie, il aboya en sautant au visage de Carvel et le pressa de se hâter davantage. Puis, ils arrivèrent à la clairière et, une fois de plus, Bari se figea comme un roc. Carvel vit les ruines consumées de la hutte incendiée et, peu après, les deux tombes sous le haut sapin. Il commençait à comprendre, tandis que ses yeux se tournaient lentement vers le chien qui attendait et écoutait. Un immense soupir gonfla son cœur et, au bout d’un moment, il dit doucement et avec effort:

--Vieux, je devine que tu es chez toi.

Bari n’entendait point. La tête dressée et le nez en vedette vers le ciel bleu, il sentait le vent. Qu’est-ce qui lui arriva avec le parfum des forêts et des vertes prairies? Pourquoi frissonnait-il maintenant, tandis qu’il se tenait là? Qu’y avait-il dans l’air? Carvel se le demandait et ses yeux en cherchant s’efforçaient de répondre aux questions. Rien. C’était la mort ici, la mort et l’abandon, et c’était tout. Puis, tout aussitôt, Bari poussa un cri étrange, presque un cri humain, et il partit comme une flèche.

Carvel s’était débarrassé de son paquetage. Il laissa auprès tomber son fusil et suivit Bari. Il courait à toute vitesse, droit à travers la clairière, dans les balsamiers nains et dans une sente gazonnée, qui avait été foulée jadis par les allées et venues. Il courut tant qu’il fut hors d’haleine; alors il s’arrêta et écouta. Il ne pouvait plus entendre Bari, mais cet ancien sentier conduisait sous bois, et il le prit.

Tout près de l’étang profond et sombre dans lequel Branche-de-Saule et lui avaient folâtré si souvent, Bari aussi s’était arrêté. Il pouvait entendre le bouillonnement de l’eau et ses yeux luisaient d’un feu brillant, tandis qu’il cherchait Nepeese. Il s’attendait à la voir là, son corps blanc et svelte se baignant dans l’ombre épaisse d’un sapin surplombant, ou éclatant soudain, pur comme neige, dans une des mares chaudes de soleil.

Ses yeux fouillaient les vieilles cachettes, le grand rocher fendu de l’autre côté, les digues creuses sous lesquelles ils avaient coutume de nager comme des loutres, les rameaux de sapins qui trempaient à la surface et parmi lesquels Branche-de-Saule aimait cacher son corps nu tandis qu’il la cherchait dans l’étang. Et enfin la certitude naissait en lui qu’elle n’était point là et qu’il fallait aller plus loin.

Il continua jusqu’au tepee. La petite clairière dans laquelle avait été construit le wigwam secret était inondée de soleil qui traversait une éclaircie de la forêt vers l’Ouest. L’abri était là encore.

Il ne parut pas bien changé à Bari. Et montant derrière, il y avait ce qui était parvenu faiblement jusqu’à lui à travers la limpidité de l’air; la fumée d’un feu minuscule. Au-dessus du feu, quelqu’un était penché et cela n’étonna point Bari et ne le frappa point le moins du monde comme insolite que ce quelqu’un eût deux longues tresses brillantes sur le dos. Il poussa une plainte et, à cette plainte, la personne se roidit un peu et se retourna lentement.

Même alors cela sembla la chose la plus naturelle du monde que ce fût Nepeese et point une autre. Il l’avait perdue hier. Aujourd’hui il la retrouvait. Et, en réponse à sa plainte, un cri sanglotant jaillit du cœur de Branche-de-Saule.

Carvel les trouva quelques minutes plus tard, la tête du chien pressée contre la poitrine de Branche-de-Saule. Et Branche-de-Saule pleurait, pleurait comme un petit enfant, son visage enfoncé dans le cou de Bari. Il ne les dérangea pas et attendit, et, alors qu’il attendait, quelque chose dans la voix sanglotante et la tranquillité de la forêt semblait lui murmurer un peu de l’histoire de la hutte incendiée et des deux tombes, et le sens de l’appel qui était venu du Sud à Bari.

CHAPITRE XXXI

LE COMPTE EST RÉGLÉ

Cette nuit-là, il y eut un nouveau feu de camp dans la clairière. Ce n’était pas un feu minuscule, établi avec la crainte que d’autres yeux pussent le voir, mais un feu qui dardait haut ses flammes. Dans sa lueur se tenait Carvel. Et de même que le feu avait crû du petit tas de cendres au-dessus duquel Branche-de-Saule avait fait cuire son dîner, ainsi Carvel, le hors-la-loi mort officiellement, s’était, lui aussi, transformé. La barbe était tombée de son visage, il avait ôté son vêtement en peau de caribou, ses manches étaient retroussées jusqu’aux coudes et une sauvage montée de sang affluait à son visage qui n’était plus tout à fait le hâle du vent et du soleil et de la tempête.

Et il y avait dans ses yeux un éclat qu’on n’y avait plus vu depuis cinq ans, peut-être même jamais auparavant. Ses yeux étaient fixés sur Nepeese. Elle était assise dans la lumière du foyer, un peu inclinée vers la flamme, ses magnifiques cheveux brillaient d’un ton chaud à sa lueur. Carvel ne fit pas un mouvement tant qu’elle demeura dans cette attitude. A peine semblait-il respirer. L’éclat de ses yeux s’approfondissait: adoration d’un homme pour une femme. Brusquement Nepeese se retourna et le surprit, avant qu’il eût pu détourner son regard.

Il n’y avait rien à cacher dans ses yeux à elle. Comme son visage, ils rayonnaient d’un nouvel espoir et d’un nouveau bonheur. Carvel s’assit à son côté sur le banc de bouleau et dans ses mains il prit une des tresses épaisses et il la caressait en parlant. A leurs pieds, les observant, Bari était couché.

--Demain ou après-demain je partirai pour le lac Bain, dit-il avec un accent rude et amer au fond de la douceur adorante de sa voix, je ne reviendrai qu’après l’avoir tué.

Branche-de-Saule regardait fixement le feu. Durant un moment il y eut un silence brisé seulement par le crépitement des flammes et, durant ce silence, les doigts de Carvel nattaient et dénattaient les torons soyeux de Branche-de-Saule. Ses pensées rétrogradaient vers le passé. Quelle occasion il avait manquée le jour qu’il s’était trouvé dans la zone de trappes de Bush Mac Taggart! Si, seulement, il avait su! Ses dents grincèrent, tandis qu’il se représentait mentalement au cœur incandescent du foyer les scènes du jour où le facteur du lac Bain avait tué Pierre.

Elle lui avait raconté toute l’histoire: sa fuite; son plongeon dans le torrent glacé du ravin où elle avait pensé trouver une mort certaine. Et comment elle avait été miraculeusement sauvée de l’eau et comment elle avait été découverte, à demi morte, par Tuboa, le vieux Cree édenté, auquel Pierre, par compassion, avait permis de chasser sur une partie de son domaine. Carvel ressentait la tragédie et l’horreur de cette heure unique et terrible où le soleil était disparu du monde pour Branche-de-Saule. Et, parmi les flammes, il se représentait le vieux Tuboa fidèle, alors qu’il rassemblait ses forces suprêmes afin de transporter Nepeese sur la longueur qui séparait le ravin de sa cabane.

Il surprenait les changeantes images des semaines suivantes dans la cabane, semaines de famine et de froid intense pendant lesquelles la vie de Branche-de-Saule ne tenait qu’à un fil. Et puis, quand les neiges furent plus épaisses, Tuboa était mort. Les doigts de Carvel étreignaient les torons des tresses de Branche-de-Saule. Un profond soupir sortit de sa poitrine et il ajouta en regardant fixement le feu:

--Demain, je partirai pour le lac Bain.

Pendant un moment, Nepeese ne répondit pas. Elle aussi fixait le feu. Puis elle dit:

--Tuboa voulait le tuer quand le printemps reviendrait et qu’on pourrait voyager. Lorsque Tuboa mourut, j’ai compris que c’était moi qui devrais le tuer. Je suis donc venue avec le fusil de Tuboa. Il a été nouvellement chargé, hier. Et, monsieur Jeem...

Elle releva la tête vers lui, un éclair de triomphe dans les yeux, tandis qu’elle ajoutait, pas plus haut qu’un murmure.

--Vous n’irez pas au lac Bain. _Je lui ai envoyé un commissionnaire._

--Un commissionnaire?

--Oui, Ookimew Jeem, un courrier. Il y a deux jours. Je lui ai fait savoir que je n’étais pas morte, mais que j’étais ici à l’attendre et que désormais je serai sa _iskwao_, sa femme. Ah! Ah! Il viendra, Ookimew Jeem, il viendra le plus tôt possible. Et vous ne le tuerez pas! _Non._

Elle lui souriait et le cœur de Carvel battait comme un tambour.

--Le fusil est chargé, fit-elle doucement, je tirerai.

--Il y a deux jours, dit Carvel, et du lac Bain, il y a...

--Il sera ici demain, répondit Nepeese. Demain, au coucher du soleil, il entrera dans la clairière. Je le sais. Mon sang a chanté tout le jour. Demain, demain, car il fera route le plus vite qu’il pourra, Ookimew Jeem. Oui il viendra en hâte.

Carvel avait baissé la tête. Les douces tresses qu’il serrait entre ses doigts, il les porta à ses lèvres. Branche-de-Saule qui fixait de nouveau le feu, ne vit point ce geste. Mais elle le _sentit_ et son âme palpita comme les ailes d’un oiseau.

--Ookimew Jeem! murmura-t-elle. Ce fut un souffle, un mouvement des lèvres si doux que Carvel n’entendit pas le son de sa voix.

Si le vieux Tuboa avait été là, ce soir, il est certain qu’il aurait lu d’étranges avertissements dans le vent qui chuchotait, çà et là, doucement, à la cime des arbres.

Il faisait une si belle nuit, une nuit où les Dieux Rouges s’entretiennent à voix basse, une fête de gloire, pendant laquelle même les ombres penchées et les étoiles hautes avaient l’air de palpiter de la vie d’un tout puissant langage. Il est bien probable que le vieux Tuboa, avec ses quatre-vingt-dix années d’expérience, aurait soupçonné une chose que Carvel, dans sa jeunesse et sa présomption, ne comprit pas. Demain, il viendrait demain. Branche-de-Saule, exaltée, l’avait assuré. Mais au vieux Tuboa, les arbres auraient pu murmurer: _Pourquoi pas cette nuit?_

Il était minuit lorsque la lune, dans son plein, s’arrêta juste au-dessus de la petite clairière de la forêt. Dans l’abri, Branche-de-Saule dormait. A l’ombre d’un balsamier, derrière le foyer, dormait Bari et, plus loin encore, en arrière, au bord d’un bosquet de sapins, dormait Carvel. Chien et homme étaient fatigués. Ils avaient beaucoup marché et vite, ce jour-là, et ils n’entendirent aucun bruit.

Mais ils n’avaient marché ni tant ni si vite que Bush Mac Taggart. Du lever du soleil à minuit, il avait parcouru quarante milles, quand il s’avança à grands pas dans l’éclaircie où s’était dressée la hutte de Pierre Duquesne. Deux fois, à l’orée de la forêt, il avait appelé et, maintenant, comme on ne répondait pas, il restait là, debout, au clair de lune, et écoutait. Nepeese devait être là à l’attendre.