Bari, chien-loup

Part 16

Chapter 164,017 wordsPublic domain

Sept pouces de neige tombèrent cette nuit-là, et le monde entier parut revêtir une merveilleuse robe blanche. Comme des vagues de plumes, la neige pendait aux arbres et aux arbustes et elle mettait de hauts capuchons blancs aux rochers, et sous les pieds elle était si légère qu’une cartouche tombée de la main s’y enfonçait complètement. Bari fut de bonne heure dans le secteur des trappes. Il était plus prudent ce matin, car il n’y avait plus Mac Taggart pour le guider. Il parvint à la première trappe, à mi-route à peu près entre le lac Bain et la hutte où le facteur attendait. Elle était relevée et ne contenait point d’appât. Piège à piège, il visita la ligne et il les trouva tous relevés et tous sans amorce.

Il flaira l’air avec défiance, s’efforçant en vain d’attraper un goût de fumée, un relent d’odeur humaine. Et vers midi, il arriva au «nid», aux douze trappes perfides qui l’attendaient, les ressorts bâillant à un demi-pied sous l’épaisseur de la neige. Durant une bonne minute, il se tint bien en dehors de la zone dangereuse, flairant l’air et écoutant. Il aperçut le lapin et ses mâchoires s’entrechoquèrent en claquant, affamé.

Il s’approcha d’un pas. Il restait défiant; une raison bizarre et inexplicable lui faisait pressentir le danger. Inquiet, il inspecta du nez, des yeux, des oreilles. Et tout autour de lui étaient un grand silence et une immense paix. Ses mâchoires grincèrent de nouveau. Il poussa un faible gémissement. Qu’est-ce qui l’agitait? Où était le danger, Il ne pouvait le discerner ni le sentir. Lentement, il tourna autour de la trappe; trois fois il en fit le tour, chaque cercle l’en rapprochait un peu plus, tant qu’enfin ses pattes touchaient presque le cordon extérieur de pièges.

Une minute encore, il s’arrêta, les oreilles basses. Malgré le riche arome du lapin à ses narines, _quelque chose l’entraînait loin de là_. Encore un moment et il sera parti, mais, mais alors arriva tout à coup et tout droit de derrière la trappe un farouche petit cri perçant et pareil à celui d’un rat, et immédiatement Bari aperçut une hermine, plus blanche que neige, mordant, affamée, dans la chair du lapin. Il oublia son étrange pressentiment du danger. Il groula furieusement, mais sa brave petite rivale ne quitta point son festin.

Alors Bari se précipita tête baissée dans le «nid» que Mac Taggart lui avait préparé.

CHAPITRE XXVII

LE TRIOMPHE DE MAC TAGGART

Le lendemain matin, Bush Mac Taggart entendit le cliquetis d’une chaîne alors qu’il était encore à un bon quart de mille du «nid». Était-ce un lynx? Était-ce un poisson-chat? Était-ce un loup ou un renard? Ou bien était-ce Bari? Il parcourut en courant presque le reste de la distance et enfin arriva à un endroit d’où il pouvait voir et son cœur sursauta dans sa poitrine quand il aperçut qu’il avait capturé son ennemi. Il s’approcha, tenant son fusil, prêt à tirer si, par hasard, le chien se dégageait.

Bari était étendu sur le flanc, haletant d’épuisement et frissonnant de douleur. Un cri rauque de joie sortit des lèvres de Mac Taggart, tandis qu’il approchait et examinait la neige. Elle était tassée autour de la trappe où Bari s’était débattu et était rougie de sang. Le sang avait coulé surtout des mâchoires de Bari. Elles saignaient abondamment pendant qu’il regardait son adversaire. Les ressorts d’acier cachés sous la neige avaient bien accompli leur besogne, sans pitié. Une de ses pattes de devant était bien prise en haut de la première jointure, les deux pattes d’arrière étaient prises, un quatrième piège s’était refermé sur son flanc et, en se libérant des ressorts, Bari avait arraché une bande de peau aussi large que la main de Mac Taggart.

La neige racontait l’histoire de sa lutte désespérée toute la nuit; ses mâchoires saignantes montraient qu’il s’était en vain efforcé de briser les dents d’acier qui l’emprisonnaient. Il était pantelant. Ses yeux étaient injectés de sang. Mais même, en ce moment, après toutes ces heures d’agonie, ni son cœur ni son courage n’étaient abattus. Quand il vit Mac Taggart, il fit effort pour se dresser, retombant presque aussitôt dans la neige. Mais ses pattes d’avant étaient arquées, sa tête et sa poitrine restaient levées, et le grognement qui sortit de sa gorge était comme celui d’un tigre dans sa férocité.

Là, enfin, à moins d’une douzaine de pieds de lui, il y avait l’être au monde qu’il haïssait plus qu’il avait haï la race des loups. Et, de nouveau, il était impuissant, comme il avait été impuissant, l’autre fois, dans le collet à lapins.

La férocité de son grognement ne troublait plus Mac Taggart maintenant. Il vit combien l’autre était complètement à sa merci, et, avec un rire de satisfaction, il appuya son fusil contre un arbre, enleva ses gants et commença à bourrer sa pipe. C’était le triomphe qu’il avait recherché, la torture qu’il avait attendue.

Dans son âme, il y avait une haine aussi mortelle que dans celle de Bari, la haine qu’un homme peut porter à un autre homme.

Il avait pensé envoyer une balle dans le corps du chien. Mais ceci était mieux: le regarder mourir à petit feu, le railler comme il aurait raillé un homme, marcher autour de lui, de sorte qu’il pouvait entendre le cliquètement du piège et voir le sang frais dégoutter, tandis que Bari contorsionnait ses pattes meurtries et son corps pour continuer à lui faire face. C’était une vengeance superbe. Mac Taggart en était si occupé qu’il n’entendit point des pas s’approcher derrière lui.

Ce fut une voix, une voix d’homme qui le fit se retourner brusquement.

L’homme était un étranger, et il était plus jeune que Mac Taggart de dix ans. Du moins ne paraissait-il pas avoir plus de trente-cinq ou trente-six ans, malgré la courte barbe blonde qu’il portait. Il était de cette sorte d’homme que l’on aime au premier regard; jeune et pourtant fait, avec des yeux clairs qui regardaient francs sous la visière de sa casquette de fourrure de forme souple comme celle des Indiens, et un visage aussi qui ne portait point les rudes stigmates de la solitude.

Cependant Mac Taggart savait, avant que l’étranger eût parlé, que c’était un homme de la solitude, que c’était un cœur et une âme qui en faisaient partie. Sa casquette était de peau de poisson. Il avait endossé un pardessus wind-proof en peau de caribou sommairement tannée, serré à la taille par une longue ceinture avec des franges indiennes. L’intérieur de son pardessus était fourré. Ses pantalons étaient d’étoffe grossière, à la mode de ceux de la baie d’Hudson, et il portait des mocassins. Il était chaussé des souliers longs et étroits du pays boisé. Son paquet, attaché aux épaules par une courroie, était menu et serré. Il portait son fusil enveloppé d’une gaine d’étoffe. Et de la casquette aux souliers il avait l’air d’un chemineau. Mais rien qu’à le voir, Mac Taggart aurait juré qu’il avait fait des centaines de milles ces jours derniers.

Ce n’était point cette pensée toutefois qui lui donnait l’étrange et glacial frisson qui lui parcourait l’échine. Mais la peur que, de façon ou d’autre, un soupçon de la vérité fît son chemin, là-bas, au Sud, la vérité de ce qui s’était passé au Grey Loon, la peur que cet étranger, recru de marches, ne portât, sous son pardessus en peau de caribou, l’insigne de la police royale montée du Nord-Ouest.

Pendant une minute, ce fut presque de la terreur qui le posséda et il demeura muet.

L’étranger n’avait proféré jusque-là qu’une exclamation de surprise, et maintenant il disait, les yeux fixés sur Bari:

--Dieu nous garde! Mais vous avez mis ce pauvre diable dans un bel état, pas vrai?

Il y avait dans sa voix quelque chose qui rassura Mac Taggart. Ce n’était pas une voix soupçonneuse, et il vit que l’inconnu s’intéressait davantage à l’animal capturé qu’à lui-même. Il respira longuement.

--Un voleur de pièges, fit-il.

L’étranger regarda encore plus attentivement Bari. Il posa son fusil par terre et se rapprocha du chien.

--Dieu nous garde! C’est un chien, s’exclama-t-il.

En arrière, Mac Taggart surveillait l’homme avec des yeux de furet.

--Oui, un chien, répondit-il, un chien sauvage, un demi-loup du moins. Il m’a volé pour plus d’un millier de dollars de fourrures cet hiver.

L’étranger s’accroupit devant Bari, ses mains gantées appuyées sur ses genoux et ses dents blanches brillant dans un demi-sourire.

--Le pauvre diable! fit-il avec sympathie. Ainsi, tu es un voleur de pièges, hein? Un hors-la-loi? Et la police t’a pris? Et--Dieu nous garde une fois de plus!--on ne t’a pas joué un tour bien honnête.

Il se redressa et dévisagea Mac Taggart.

--J’ai dû mettre comme ça une quantité de pièges, s’excusa le facteur, son visage rougissant légèrement sous le regard franc des yeux bleus de l’étranger.

Et brusquement son caractère se réveilla:

--Et il va mourir là à petit feu! Je vais le laisser crever et pourrir dans la trappe en punition de tout ce qu’il a fait!

Il ramassa son fusil et ajouta, les yeux sur l’inconnu, et le doigt prêt sur la détente:

--Je suis Bush Mac Taggart, facteur du lac Bain. Allez-vous par là, monsieur?

--Quelques milles. Je retourne au pays, par-delà les Terres désertes.

Mac Taggart sentit de nouveau l’étrange frisson.

--Du gouvernement? demanda-t-il.

L’étranger fit signe que oui.

--De la police, peut-être? insista Marc Taggart.

--Pourquoi? Oui, naturellement, de la police, dit l’étranger, regardant droit dans les yeux du facteur. Et maintenant, monsieur, en conformité à la loi, je vais vous prier d’envoyer une balle à travers la tête de cette bête avant de partir. Voulez-vous? Ou bien sera-ce moi?

--C’est une règle de la zone, fit Mac Taggart, de laisser un voleur de trappes pourrir au piège. Et cet animal est un vrai démon. Écoutez...

Rapidement, sans omettre cependant aucun des plus beaux détails, il parla des semaines et des mois de lutte entre lui et Bari; de l’inutilité désespérante de tous ses trucs et plans et de l’adresse encore plus affolante de l’animal qu’il avait enfin réussi à trapper.

--C’est un démon, ce finaud, s’écria-t-il farouchement, quand il eut fini. Et maintenant, vous voudriez le tuer d’un coup de fusil plutôt que de le laisser là exposé et mourir à petit feu, comme on ferait du diable!

L’étranger considérait Bari. Il avait détourné son visage de Mac Taggart. Il répondit:

--Je pense que vous avez raison. Laissons pourrir le diable. Si vous partez pour le lac Bain, monsieur, je ferai route un bout de chemin avec vous. Je vais faire une couple de milles pour raccourcir.

Il ramassa son fusil. Mac Taggart prit les devants. Au bout d’une demi-heure, l’étranger s’arrêta et désigna le Nord.

--Tout droit par là, un bon cinq cents milles, fit-il, parlant aussi allègrement que s’il dût atteindre sa maison, cette nuit même. Je vais vous quitter ici.

Il ne s’offrit pas à donner une poignée de main. Mais, en s’en allant, il dit:

--Vous pourrez dire que John Madison est passé par ici.

Après quoi, il marcha droit vers le nord pendant un demi-mille, à travers la forêt profonde. Puis il obliqua à l’ouest pendant deux milles, tourna à angle aigu vers le sud et, une demi-heure après avoir laissé Mac Taggart, il était de nouveau accroupi sur ses talons, à moins d’une portée de bras de Bari.

Et il disait, comme s’il parlait à un camarade:

--Ainsi, voilà ce que tu es, mon vieux: un voleur de trappes, hein? Un hors-la-loi? Et tu l’as battu au jeu pendant deux mois! Et à cause de ça, parce que tu vaux plus que lui, il veut te laisser mourir là aussi lentement que tu pourras. _Un hors-la-loi!_ Sa voix s’acheva en un éclat de rire plaisant, de cette sorte de rire qui réchauffe même un animal. C’est drôle.

--Nous devrions nous serrer les mains, mon garçon, par saint Georges, oui, nous le devrions!... Tu es un sauvage, à ce qu’il dit. Hé bien! moi aussi. Je lui ai dit que je m’appelais John Madison. Ce n’est pas vrai. Je suis Jim Carvel. Et, oh! mon Dieu, tout ce que j’ai dit c’est: «Police». Et j’avais raison. Ce n’est point un mensonge. Je suis recherché par toute la corporation, par tout policeman, et menacé entre la baie d’Hudson et la rivière Mackenzie. Donne-moi la main, mon vieux. Nous sommes du même bord, pas? Je suis content de te rencontrer.

CHAPITRE XXVIII

AMITIÉ

Jim Carvel avança la main et le grognement s’éteignit dans la gorge de Bari. L’homme se redressa. Il demeurait là, regardant dans la direction qu’avait prise Mac Taggart et il ricana d’une manière bizarre et satisfaite. Il y avait de l’amitié dans ses yeux et dans l’éclat de ses dents blanches, tandis qu’il considérait Bari de nouveau. Autour de lui, quelque chose semblait rendre le jour gris plus clair, semblait réchauffer la froide atmosphère, quelque chose d’où rayonnait du courage, de l’espoir, de la camaraderie, absolument comme d’une étuve allumée émane le bienfait de la chaleur. Bari le sentit.

Pour la première fois, depuis que les deux hommes étaient venus, son corps meurtri par le piège se détendit; son échine s’infléchit, ses dents claquèrent comme s’il avait la fièvre de l’agonie. A cet homme, il trahissait sa faiblesse. Dans ses yeux injectés de sang, il y avait un regard de bête affamée, tandis qu’il examinait Carvel, hors-la-loi de son propre aveu.

Et Jim Carvel, de nouveau, avança la main, beaucoup plus près cette fois.

--Pauvre diable! fit-il, le sourire abandonnant son visage. Pauvre diable, va!

Ces mots étaient pour Bari comme une caresse, la première qu’il eût connue, depuis qu’il avait perdu Nepeese et Pierre. Il abaissa la tête jusqu’à ce que ses mâchoires fussent aplaties dans la neige. Carvel pouvait voir le sang qui en découlait lentement.

--Pauvre diable! répéta-t-il.

Il n’y avait nulle crainte dans la manière dont il avançait la main. C’était l’aveu d’une grande sincérité et d’un grand apitoiement. Il toucha la tête de Bari et la tapota d’une manière fraternelle, puis lentement, avec un peu plus de précaution, il approcha du piège qui serrait la patte de devant de Bari. Dans son cerveau encore à demi confus, Bari s’efforçait de comprendre les choses, et la vérité se fit jour finalement, lorsqu’il sentit les ressorts d’acier du piège s’ouvrir et qu’il retira sa patte endolorie.

Il fit alors ce qu’il n’avait fait à aucune autre créature qu’à Nepeese. Aussitôt, il passa sa langue rouge et lécha la main de Carvel. L’homme se mit à rire. De ses mains puissantes, il ouvrit les autres pièges et Bari fut libre.

Pendant quelques instants, il demeura étendu sans bouger, les yeux fixés sur l’homme. Carvel s’était assis à l’extrémité d’une souche de bouleau couverte de neige et bourrait sa pipe. Bari le regarda l’allumer; il remarqua avec un nouvel intérêt les premiers nuages grisâtres de fumée qui sortaient de la bouche de Carvel. L’homme n’était pas plus d’à une longueur de deux chaînes de pièges et il fit une grimace à Bari.

--Remets-toi, mon vieux! encouragea-t-il. Pas d’os brisés. Juste un peu roide. Allons, vaudra mieux partir!

Il se retourna du côté du lac Bain. Il supposait que Mac Taggart pourrait revenir. Peut-être Bari éprouvait-il le même soupçon, car, lorsque Carvel le considéra de nouveau, il était debout, chancelant un peu, tandis qu’il reprenait équilibre. L’instant d’après, le hors-la-loi avait enlevé le baluchon de ses épaules et l’ouvrait. Il y plongea la main et en retira un rouge quartier de viande crue.

--Tué ce matin, expliqua-t-il à Bari, un taureau d’un an tendre comme une perdrix--et c’est aussi succulent que la moelle qui soit jamais sortie d’un os d’arrière-train. Goûte un peu!

Il avança la chair à Bari. Il n’y eut pas d’hésitation dans sa façon d’accepter. Bari était affamé et la viande lui était lancée par un ami. Il y enfonça les dents, ses mâchoires la broyèrent. Une flamme nouvelle circulait dans son sang, tandis qu’il festoyait, mais ses yeux ensanglantés ne quittèrent pas une minute le visage de l’autre. Carvel remit son paquetage en place. Il se leva, ramassa son fusil, assujettit ses patins et se tourna vers le Nord.

--Allons! garçon, fit-il. Il faut marcher.

C’était une véritable invitation, comme si tous deux avaient été depuis longtemps déjà des compagnons de route. C’était peut-être non seulement une invitation, mais en partie un ordre. Cela étonna Bari. Pendant une bonne demi-minute, il resta à la même place, sans remuer, regardant le dos de Carvel qui marchait à grands pas vers le Nord. Carvel ne se retournait pas. Une soudaine secousse nerveuse traversa Bari; il tourna la tête du côté du lac Bain; il regarda de nouveau vers Carvel et un gémissement, à peine plus élevé qu’un soupir, sortit de sa gorge. L’homme était sur le point de disparaître dans l’épaisse sapinière. Il s’arrêta et se retourna.

--On vient, garçon!

Même à cette distance, Bari pouvait voir qu’il lui souriait amicalement; il aperçut la main tendue et la voix suscita en lui des sensations nouvelles. Elle ne ressemblait pas à la voix de Pierre. Elle n’était pas non plus douce et tendre comme celle de Nepeese.

Il n’avait connu que peu d’hommes et il les considérait tous avec défiance. Mais cette voix-ci le désarmait. Il était subjugué par son appel. Il désirait y répondre. Il fut rempli tout aussitôt du désir de suivre sur ses talons l’étranger. Pour la première fois dans sa vie, l’envie de devenir l’ami d’un homme le posséda. Il ne bougea point tant que Jim Carvel eût pénétré dans le bois de sapins. Alors, il suivit.

Cette nuit-là, ils campèrent dans un épais fouillis de cèdres et de baumiers, à dix milles au nord de la zone de trappes de Bush Mac Taggart. Durant deux heures, il avait neigé et leur route était recouverte. Il neigeait encore, mais aucun flocon du blanc déluge ne traversait le crible du berceau touffu des rameaux.

Carvel avait déployé sa petite tente de soie et avait bâti un feu; leur souper était achevé et Bari était étendu sur le ventre devant le réfractaire, presque à portée de sa main. Adossé à un arbre, Carvel fumait avec délice. Il s’était débarrassé de sa casquette et de son pardessus et, dans la splendeur tiède du feu, il avait presque l’air d’un jeune homme. Mais, même dans cette splendeur, ses mâchoires ne perdaient rien de leur forme décidée ni ses yeux de leur claire vivacité.

--Cela semble bon d’avoir quelqu’un à qui parler, disait-il à Bari, quelqu’un qui peut comprendre, même s’il garde la bouche close. As-tu jamais envie de hurler, sans oser le faire? Moi bien. Parfois, j’ai été sur le point d’éclater, parce que j’avais envie de parler à quelqu’un et que je n’osais le faire.

Il se frotta les mains l’une contre l’autre et les tendit au feu. Bari observait chacun de ses mouvements et écoutait attentivement le moindre son qui sortait de ses lèvres. Ses yeux avaient en eux maintenant une sorte d’adoration muette, un regard qui réchauffait le cœur de Carvel et l’emportait loin de l’immense isolement et de la solitude de la nuit. Bari s’était traîné plus près des pieds de l’homme, et soudain, Carvel se pencha sur lui et lui tapota la tête.

--Je suis un mauvais drôle, mon vieux, souriait-il. Tu n’as pas remarqué cela chez moi, pas du tout? Désires-tu savoir ce qui m’est arrivé?

Il attendit un moment et Bari le regardait attentivement. Alors, Carvel continua, comme s’il parlait à un homme:

Voyons! Il y a cinq ans, cinq ans en décembre, juste avant l’époque de la Noël, j’avais un papa. Le bon vieux copain que mon papa! Pas de mère, juste un papa. Et si on nous avait additionnés, nous n’aurions fait qu’un. Comprends-tu? Un jour arriva un putois d’Amérique aux galons d’argent nommé Hardy, et il tira sur lui un jour, parce que le papa avait travaillé contre lui en politique. C’était bien un meurtre. Et on ne pendit pas ce putois! Non, monsieur, on ne le pendit point! Il était trop riche, il avait aussi trop d’amis politiques. Il en fut quitte avec deux années de pénitencier. Mais il n’y alla pas; non, vrai, comme il y a un Dieu, il n’y alla pas.

Carvel serrait les poings à en faire craquer les jointures. Un sourire de joie éclaira son visage et ses yeux lancèrent des éclairs. Bari poussa un profond soupir, simple coïncidence, mais le moment était pathétique.

--Non, il n’alla point au pénitencier, poursuivit Carvel, regardant fixemment Bari de nouveau. Tu sais bien ce que cela signifie, mon vieux. Il aurait été pardonné au bout d’un an. Et pourtant mon papa, la meilleure moitié de moi-même, était dans la tombe! Aussi je m’approchai du putois galonné d’argent, droit sous les yeux du juge, et sous les yeux des avocats et sous les yeux de tous ses parents et amis, et _je l’ai tué_. Et je me suis évadé, par une fenêtre, avant qu’ils se fussent ressaisis, j’ai gagné le pays boisé et j’en ai avalé des kilomètres depuis! Et je pense que Dieu m’assista, mon brave. Car, il fit une chose étrange pour me tirer d’affaire, l’avant-dernier été, juste comme les gendarmes me couraient après rudement, et que l’horizon était sombre, on découvrit un noyé dans le pays de Reindeer à l’endroit même où ils avaient pensé me cerner. Et le bon Dieu a fait que cet homme me ressemblait si bien qu’il fut enterré sous mon nom. Donc, officiellement, je suis mort, mon vieux. Je n’ai à redouter quoi que ce soit, aussi longtemps que je ne fraie pas trop avec les gens, pendant un an environ. Depuis, dans mon for intérieur, j’ai volontiers pensé que Dieu avait dans ses desseins de me tirer d’un pas difficile. Quelle est ton opinion, hein?

Il se penchait pour obtenir une réponse. Bari avait écouté. Peut-être en un sens avait-il compris. Mais un autre bruit que la voix de Carvel lui arrivait maintenant aux oreilles.

La tête collée à terre, il l’entendit très nettement. Il poussa un gémissement, et le gémissement s’acheva en un groulement si bas que Carvel surprit tout juste le ton d’avertissement qu’il comportait. Il se redressa. Il demeura ensuite debout, tourné vers le Sud. Bari se tenait à côté de lui, les pattes roidies et l’échine hérissée.

Au bout d’un moment de profond silence, Carvel reprit:

--Des parents à toi, mon vieux. Des loups.

Et il alla sous sa tente prendre son fusil et des cartouches.

CHAPITRE XXIX

L’APPEL DU SUD

Bari était debout, immobile comme une statue, lorsque Carvel sortit de sa tente et, pendant quelques minutes, Carvel garda le silence, l’observant avec attention. Le chien répondrait-il à l’appel de la horde? Leur appartenait-il? S’en irait-il maintenant? Les loups se rapprochaient. Ils n’allaient point par détours, comme l’aurait pu faire un caribou ou un cerf, mais ils venaient tout droit, droit sur leur campement. La signification de ce fait était facile à comprendre pour Carvel.

Toute l’après-midi, les pas de Bari avaient laissé une odeur de sang au long de la route et les loups avaient découvert leur trace au fond de la forêt où la neige, en tombant, ne l’avait point recouverte. Carvel n’était point inquiet. Plus d’une fois, pendant ces cinq années de courses vagabondes entre le cercle arctique et le Pôle, il avait fait la partie avec les loups. Une fois, il l’avait quasiment perdue, mais c’était là-bas, en plein désert. Ce soir, il avait du feu et, au cas où les brandons viendraient à lui manquer, il avait les arbres où grimper. Son inquiétude, pour l’heure, était concentrée sur Bari. Si le chien partait, il resterait seul encore une fois. Aussi dit-il, en rendant sa voix tout à fait naturelle:

--Tu ne vas point t’en aller, n’est-ce pas, vieux?

Si Bari le comprit, il n’en témoigna rien. Mais Carvel, qui l’observait de près, vit que les poils étaient hérissés sur son échine comme une brosse, puis il entendit, qui croissait peu à peu dans la gorge de Bari, un grognement de haine féroce.

C’était l’espèce de grognement par lequel il avait accueilli le facteur du lac Bain et Carvel, ouvrant la culasse de son fusil pour voir si tout était bien, se mit à rire joyeusement. Il se peut que Bari l’entendit. Peut-être cela avait-il une signification pour lui, car il se retourna brusquement les oreilles basses en regardant son compagnon.