Bari, chien-loup

Part 15

Chapter 153,942 wordsPublic domain

Les registres du poste de Mac Taggart ne remontaient pas au delà de l’arrière-grand-père, les plus anciennes preuves de propriété se trouvaient à Churchill. C’était le plus fameux district giboyeux entre le lac Reindeer et les Terres désertes. On était en décembre lorsque Bari y arriva.

De nouveau, il faisait route vers le sud, d’une marche lente et vagabonde, cherchant sa subsistance dans les neiges hautes. La _kistisew kestin_ ou grande bourrasque était venue plus tôt qu’à l’ordinaire cet hiver et, pendant la semaine qui suivit, à peine sabots ou griffes remuaient-ils.

Bari, à l’encontre des autres animaux, ne se tapit point dans la neige pour attendre que les cieux fussent éclaircis et que la glace fût formée. Il était gros, puissant et énervé. Agé de moins de deux ans, il pesait bien quatre-vingts livres. Ses pattes étaient larges et semblables à celles du loup. Sa poitrine et ses épaules pareilles à celles d’un Mameluk, lourdes et pourtant musclées pour la course. Il était plus large entre les deux yeux que le mieux venu des demi-loups et ses yeux étaient plus grands et entièrement débarrassés des _wuttooi_ ou filets sanguins qui révèlent le loup. Ses mâchoires étaient celles de Kazan, plus puissantes peut-être.

Pendant toute cette semaine de la grosse bourrasque, il fit route sans manger. Il y eut quatre jours de neige avec des trombes furieuses et des vents farouches, et ensuite trois jours de froid intense pendant lesquels toutes les créatures vivantes se terraient dans leurs chauds abris creusés sous la neige. Même les oiseaux s’y étaient blottis. On aurait pu marcher sur le dos des caribous et des rennes sans s’en douter. Bari s’abrita au fort de la tourmente, mais ne laissa point la neige s’accumuler sur lui.

Chaque trappeur depuis la baie d’Hudson jusqu’à la région d’Athabasca, savait qu’après la grande tourmente les bêtes à poil, affamées, cherchaient de la nourriture et que trappes et pièges, heureusement placés et pourvus d’amorces, offraient de toute l’année les plus grandes chances d’être pleins. Quelques-uns d’entre eux allaient inspecter leurs lignes le sixième jour, d’autres le septième et d’autres le huitième.

Ce fut le septième jour que Bush Mac Taggart partit pour la ligne d’Eustache, devenue sa propriété pour la saison. Il employa deux jours à découvrir les pièges, à les dégager de la neige, à raccommoder les cages des trappes défoncées et à disposer les appâts. Le troisième jour, il était de retour au lac Bain.

Ce fut ce jour-là que Bari arriva à la cabane à l’extrémité de la ligne de Mac Taggart. La trace de Mac Taggart était fraîche dans la neige autour de la hutte et, dès que Bari l’eut flairée, chaque goutte de son sang sembla agitée soudain d’un étrange sursaut. Il mit peut-être une demi-minute à identifier l’odeur qui remplissait ses narines avec celle qui en était partie naguère, et, au bout de cette demi-minute, roula au fond de la poitrine de Bari un profond et brusque groulement.

Durant les quelques instants qui suivirent, il resta comme un roc noir dans la neige, observant la hutte. Puis, lentement, il se mit à tourner tout autour, s’approchant de plus en plus près, tant qu’enfin il alla flairer le seuil. Ni bruit, ni odeur de vie n’arrivait de l’intérieur, mais il pouvait sentir l’ancien relent de Mac Taggart.

Alors, il fit face à l’immensité du côté où la ligne de trappes s’étendait jusqu’au lac Bain. Il frissonnait. Ses muscles se contractèrent. Il poussa un gémissement. Des images se pressaient de plus en plus vivaces dans son esprit: la lutte dans la cabane, Nepeese, la chasse sauvage parmi la neige jusqu’au bord du ravin, même le souvenir de cette bataille ancienne, lorsque Mac Taggart l’avait attrapé dans le collet à lapins. Dans sa plainte, il y avait une grande émotion, presque de l’attente. Puis, elle se dissipa lentement.

Après tout, l’odeur dans la neige était celle d’un être qu’il avait détesté et désiré tuer, non point celle d’un être qu’il avait aimé. Pendant un instant, la nature lui avait imposé le sens des associations d’idées, un court instant seulement; puis ç’avait été tout. La plainte s’éteignit, mais fit place de nouveau au groulement fatal.

Lentement, il suivit la trace et à un quart de mille de la hutte, se heurta au premier piège. La faim avait creusé ses flancs jusqu’à le rendre semblable à un loup tombant d’inanition.

Dans ce premier piège, Mac Taggart avait mis comme appât l’arrière-train d’un lapin aux pieds blancs. Bari s’en approcha prudemment. Il avait beaucoup appris sur la ligne de Pierre; il avait appris ce que signifie le déclanchement d’un piège; il avait senti la douleur cruelle des mâchoires d’acier; il savait, mieux que le renard le plus matois, ce qu’une trappe peut faire lorsque le déclic se produit, et Nepeese elle-même lui avait montré qu’il ne devait jamais toucher aux appâts empoisonnés.

Aussi posa-t-il les dents légèrement dans la chair du lapin et l’attira-t-il à lui aussi adroitement que Mac Taggart lui-même l’aurait fait. Il visita cinq pièges avant le soir et mangea les cinq appâts sans faire jouer le ressort. Le sixième était une trappe à mort. Il en fit le tour jusqu’à frayer un sentier dans la neige. Puis il se rendit à un tiède marais de balsamiers et s’y trouva un lit pour la nuit.

Le jour suivant vit le début de la lutte qui s’engageait entre l’esprit de l’homme et celui de l’animal. Pour Bari, l’usurpation de la ligne de trappes de Mac Taggart n’était point la guerre; c’était la vie. Cette usurpation devait lui procurer de la nourriture, comme la ligne de Pierre lui avait procuré de la nourriture pendant des semaines. Mais il comprenait que, dans le cas présent, il était un révolté et qu’il avait un adversaire à surpasser en finesse. Si ç’avait été une bonne saison de chasse, il serait peut-être parti, car la main invisible qui guidait son vagabondage l’attirait lentement, mais sûrement en arrière, au vieil étang et au Grey Loon.

Quoi qu’il en soit, avec la neige profonde et douce sous lui, si profonde que par endroits il y enfonçait jusqu’aux oreilles, la ligne de trappes était comme une ligne de manne à son usage particulier. Il marchait dans le sillage des souliers du facteur et, au troisième piège, tua un lapin. Quand il eut fini, il ne restait sur la neige que le poil et de pourpres traînées de sang. Sans nourriture depuis plusieurs jours, il avait une faim de loup et avant que le jour fût passé, il avait enlevé les appâts à une bonne douzaine de pièges de Mac Taggart.

Trois fois, il rencontra des amorces empoisonnées, venaison ou gras de caribou au cœur duquel se trouvait une dose de strychnine et chaque fois ses narines subtiles découvrirent le danger. Pierre avait maintes fois remarqué ce fait surprenant que Bari pouvait sentir la présence du poison, même lorsqu’il était injecté de la façon la plus adroite dans la carcasse gelée d’un daim. Des renards et des loups mangeaient des viandes d’où son pouvoir hypersensible de déceler la présence d’un risque mortel, détournait Bari.

Ainsi il négligea toutes les friandises empoisonnées de Bush Mac Taggart, les flairant en chemin, et laissant traces de sa suspicion par ses empreintes marquées dans la neige. Là où Mac Taggart avait fait halte, au milieu du jour, pour cuire son dîner, Bari fit les mêmes circonvolutions prudentes.

Le deuxième jour, ayant moins faim et étant plus subtilement attentif à l’odeur détestée de son ennemi, Bari mangea moins, mais détruisit davantage. Mac Taggart n’était pas aussi habile que Pierre Eustache pour écarter l’odeur de sa main des pièges et des trappes, et çà et là, son relent arrivait fort au nez de Bari. Cela provoquait en Bari un prompt et vif antagonisme, une haine qui croissait sans fin là où peu de jours auparavant la haine était presque oubliée.

Il existe peut-être dans le cerveau de l’animal une méthode de simple comparaison qui n’exécute pas tout à fait les distinctions de la raison, et qui n’est pas uniquement de l’instinct, mais qui donne des résultats qu’on peut rapporter à l’une ou à l’autre. Bari n’additionnait pas deux et deux pour faire quatre, il n’allait pas se démontrer à lui-même, de déduction en déduction, que l’homme à qui appartenait cette ligne de trappes était cause de tous ses chagrins et de tous ses ennuis, mais il se trouvait possédé par une haine profonde et pathétique. Mac Taggart était le seul être, en plus des loups, qu’il eût jamais détesté. C’était Mac Taggart qui l’avait blessé, qui avait blessé Pierre, qui lui avait fait perdre sa bien-aimée Nepeese _et Mac Taggart était là, sur la ligne de trappes_!... S’il avait erré auparavant sans objectif ni dessein, Bari avait un but désormais. C’était de surveiller les trappes, de se nourrir et de poursuivre sa haine et sa vengeance tant qu’il vivrait.

Le deuxième jour, au milieu d’un lac, il buta sur le corps d’un loup qui avait péri par l’un des appâts empoisonnés. Pendant une demi-heure, il s’acharna contre la bête morte jusqu’à ce que sa peau fût déchirée en lanières. Il ne goûta point à la chair. Cela lui répugnait. C’était sa vengeance sur l’espèce des loups. Il s’arrêta quand il fut à une douzaine de milles du lac Bain et se détourna. A cet endroit précis, la ligne traversait une rivière gelée derrière laquelle s’étendait une plaine nue et par delà cette plaine arrivait, lorsque le vent était bien tourné, la fumée et l’odeur du poste. La deuxième nuit, Bari s’étendit, repu, sous une touffe de pins banians. Le troisième jour il fit route de nouveau à l’ouest de la ligne de trappes.

De bonne heure, ce matin-là, Bush Mac Taggart se leva pour aller ramasser ses prises, et, tandis qu’il traversait le ruisseau, à six milles du lac Bain, il aperçut d’abord les empreintes de Bari. Il s’arrêta pour les examiner avec un intérêt soudain et insolite, se laissa choir enfin sur les genoux, enleva le gant de sa main droite et ramassa un poil:

--Le loup noir!

Il prononça ces mots d’une voix étrange et rude et, malgré lui, il tourna les yeux droit dans la direction du Grey Loon. Après quoi, encore plus soigneusement qu’avant, il examina une des empreintes nettement marquées dans la neige. Quand il se releva, il avait sur son visage l’air de quelqu’un qui a fait une découverte désagréable.

--Un loup noir! répéta-t-il, et il haussa les épaules. Bah! Lerue est fou. C’est un chien.

Puis, au bout d’un moment, il marmonna d’une voix à peine plus élevée qu’un murmure: «Son chien!»

Il continua à marcher sur la trace du chien. Une nouvelle excitation s’empara de lui, qui était plus fébrile que l’excitation de la chasse. Étant homme, c’était son privilège d’additionner deux et deux et, après deux et deux, il trouvait Bari. Il restait peu de doute dans son esprit. Il y avait pensé aussitôt, quand Lerue avait parlé du loup noir. Il en était convaincu, après examen des empreintes. C’étaient les empreintes d’un chien et le chien était noir. Alors il arriva au premier piège qui avait été dépouillé de son appât.

Il laissa échapper un juron. L’appât avait disparu et le piège n’était pas détendu. Le bâton pointu qui avait fixé l’amorce était tombé net.

Toute la journée, Bush Mac Taggart suivit une piste où Bari avait laissé des traces de sa présence. Piège après piège, il découvrit le vol. Il parvint au lac, près du loup mutilé. D’un premier agacement qui le troublait dès qu’il eut découvert la présence de Bari, sa mauvaise humeur se changea peu à peu en rage, et sa rage s’accrut au fur et à mesure que le jour s’avançait. Il était habitué aux voleurs à quatre pieds sur la ligne de trappes. Mais d’ordinaire, un loup ou un renard ou un chien qui s’étaient initiés au larcin ne dérangeaient que quelques pièges.

Or, dans la circonstance, Bari allait directement d’un piège à l’autre et ses traces de pas dans la neige montraient qu’il s’arrêtait à chacun d’eux. Il y avait quasiment, selon Mac Taggart, de la malignité humaine dans ses actes. Il évitait les poisons. Pas une fois il n’avait tendu la tête ou une patte dans la zone dangereuse des trappes à mort. Sans raison apparente, quoi qu’il en soit, il avait détruit une loutre superbe dont la fourrure brillante gisait en pièces, désormais sans valeur, éparse parmi la neige. Vers la fin du jour, Mac Taggart arriva à une trappe où un lynx était mort. Bari avait déchiré le flanc argenté de la bête si bien que la peau ne valait plus que la moitié de son prix. Mac Taggart poussa une imprécation sourde et sa bile s’échauffa.

A la brume, il atteignit la hutte qu’Eustache avait construite à mi-route de la ligne et il fit l’inventaire de ses fourrures. Il y avait à peine le tiers d’une capture ordinaire. Le lynx était à demi perdu, une loutre était complètement coupée en deux.

Le deuxième jour, il trouva encore plus grand désastre, encore plus de trappes vides. Il était comme fou. Lorsqu’il parvint à la seconde hutte, tard dans l’après-midi, les traces de Bari dans la neige ne dataient pas d’une heure. Trois fois, pendant la nuit, il entendit hurler le chien.

Le troisième jour, Mac Taggart ne retourna point au lac Bain, mais il entreprit une poursuite prudente de Bari. Il était tombé un pouce ou deux de neige fraîche et, comme s’il avait voulu pousser plus avant encore sa vengeance contre son ennemi humain, Bari avait laissé des empreintes de pas toutes récentes dans un rayon d’une centaine de mètres de la hutte.

Il fallut une demi-heure avant que Mac Taggart pût relever la bonne piste et il la suivit durant deux heures dans un épais fourré de banians. Bari tenait le vent. Çà et là, il prenait l’odeur de son chasseur. Une douzaine de fois il attendit jusqu’à ce que l’autre fût si près qu’il pouvait entendre le bruit de sa course et le cliquetis métallique que faisaient les branches contre la crosse de son fusil. Puis, poussé par une inspiration soudaine qui amena la plus belle des malédictions aux lèvres de Mac Taggart, il élargit son cercle et retourna droit à la ligne des trappes.

Quand le facteur y arriva, vers midi, Bari avait déjà commencé sa besogne. Il avait tué et mangé un lapin, il avait enlevé trois pièges à un mille de distance, puis s’était enfui de nouveau à travers la ligne des trappes vers le lac Bain.

Ce fut le cinquième jour que Bush Mac Taggart retourna à son poste. Il était d’une humeur massacrante. Seul des quatre Français, Valence était là et ce fut Valence qui entendit le récit de son aventure et ensuite il l’entendit sacrer contre Marie. Elle vint dans le magasin un peu plus tard, les yeux agrandis par la peur, une de ses joues brûlante où Mac Taggart l’avait frappée.

Tandis que le garde-magasin lui remettait le saumon fumé que Mac Taggart désirait pour son dîner, Valence trouva l’occasion de lui parler doucement à l’oreille.

--M. Lerue a pris un renard argenté, dit-il à voix basse. Il vous aime, mon ami, et il aura une riche capture ce printemps. Il vous envoie de là-bas, du Petit-Ours-Noir-sans-Queue cet avis: Soyez prête à fuir, quand viendra la douce neige.

Marie ne le regarda pas, mais elle entendit et ses yeux brillaient si pareils à des étoiles quand le jeune garde-magasin lui tendit le saumon qu’il dit à Valence, dès qu’elle fut partie:

--Morbleu, mais, Valence, elle est encore belle parfois!

A quoi Valence fit signe que oui avec un singulier sourire.

CHAPITRE XXVI

BARI ENNUIE MAC TAGGART

A la mi-janvier, la guerre entre Bari et Bush Mac Taggart était devenue plus qu’un incident, plus qu’une aventure passagère pour l’animal et plus qu’un événement irritant pour l’homme. C’était, à cette heure, la _raison d’être_ essentielle de leur existence. Bari s’accrochait à la ligne des trappes. Il la hantait comme un spectre dévastateur et chaque fois qu’il flairait de nouveau l’odeur du facteur du lac Bain, il était encore plus fortement pénétré de l’instinct qu’il se vengeait d’un ennemi mortel.

A plusieurs reprises, il surpassa en finesse Mac Taggart; il continuait à dépouiller les pièges de leurs appâts; il avait de plus en plus envie de détruire les fourrures qu’il trouvait sur sa route; son plus grand plaisir n’était pas de manger, mais de détruire. Le feu de sa haine s’attisait à mesure que les semaines s’écoulaient, au point qu’enfin, il fit mine de mordre et de labourer de ses longs crocs la neige que les pieds de Mac Taggart avaient foulée. Et pendant tout ce temps, là-bas, par delà sa folie, il y avait une image de Nepeese qui continuait à devenir de plus en plus nette dans son cerveau.

Cette première grande solitude, la solitude des jours interminables et des nuits plus interminables de son attente et de ses recherches à Grey Loon, pesait de nouveau sur lui comme elle y avait pesé durant les premiers jours qu’il avait perdu la jeune fille. Par les nuits d’étoiles ou de clair de lune, il l’appelait de nouveau en poussant des cris lamentables et Bush Mac Taggart, en les écoutant au milieu de la nuit, sentait d’étranges frissons lui courir dans les moelles.

La haine de l’homme était différente de celle de l’animal, mais peut-être bien plus implacable. Chez Mac Taggart, il n’y avait pas uniquement de la haine. Il y avait, unie à une crainte indéfinissable et superstitieuse, une chose dont il riait, une chose contre quoi il sacrait, mais à laquelle il se cramponnait aussi sûrement que l’odeur de sa trace se cramponnait au nez de Bari, Bari ne représentait plus un animal seulement, _il représentait Nepeese_. C’était la pensée qui persistait et s’affirmait dans l’esprit damné de Mac Taggart.

Aucun jour ne passait maintenant qu’il ne pensât à Branche-de-Saule; pas une nuit ne venait et ne s’achevait sans qu’il se représentât son visage. Il s’imagina même, une nuit d’orage, qu’il entendait sa voix dans la lamentation du vent et, moins d’une minute après, il entendit, faiblement, un hurlement lointain venu de la forêt. Cette nuit-là, son cœur s’emplit d’une frayeur écrasante. Il se secoua. Il fuma sa pipe tant que la cabane fut bleue.

Il jura contre Bari et contre l’orage, mais il n’y avait plus chez lui le courage matamore de jadis. Il n’avait point cessé de détester Bari. Il le détestait comme il n’avait encore détesté aucun homme, mais il avait encore plus de raison que jamais de désirer le tuer. L’idée lui en vint d’abord pendant son sommeil, pendant un cauchemar et ensuite elle dura, dura: _l’idée que l’esprit de Nepeese poussait Bari à ravager ses lignes de trappes_.

Au bout de quelque temps, il cessa de parler au poste du «loup noir» qui volait sa ligne. Les fourrures endommagées par les dents de Bari, il les cacha et garda par devers lui son secret. Il apprenait toutes les ruses et tous les plans des chasseurs qui tuaient renards et loups dans les Terres désertes.

Il essaya trois poisons différents, l’un d’eux si puissant qu’une seule goutte signifiait la mort; il essaya la strychnine en capsules de gélatine, dans du gras de daim, du gras de caribou, du foie d’élan et même dans de la chair de porc-épic. Enfin, pour préparer ses poisons, il se plongea les mains dans l’huile de castor avant de toucher le venin et la chair pour qu’ils n’eussent plus l’odeur humaine. Renards et loups, et même la loutre, l’hermine et la belette mouraient de ces appâts, mais Bari avançait toujours tout près et n’allait pas plus loin.

En janvier, Mac Taggart empoisonna tous les appâts de ses trappes. Cela lui donna enfin un bon résultat. A partir de ce jour, Bari ne toucha plus aux amorces, mais mangea seulement les lapins qu’il tuait au piège.

Ce fut en janvier que Mac Taggart aperçut Bari pour la première fois. Il avait déposé son fusil contre un arbre et se trouvait en ce moment à une douzaine de pieds de là. On eût dit que Bari le savait et était venu pour le narguer, car, lorsque le facteur tout à coup leva les yeux, Bari se tenait bien en vue, hors des sapins rabougris, à vingt mètres de lui, ses crocs blancs luisants, ses yeux enflammés comme des charbons. Durant un instant, Mac Taggart le fixa comme pétrifié. C’était Bari. Il reconnaissait l’étoile blanche, l’oreille au bout blanc, et son cœur cogna comme un marteau dans sa poitrine. Très lentement, il se mit à ramper vers son fusil. Sa main l’atteignit lorsque, comme un éclair, Bari disparut.

Cela donna à Mac Taggart une nouvelle inspiration. Il traça une piste fraîche à travers la forêt, parallèle à la ligne de trappes, mais distante d’elle d’au moins cinq cents mètres. Mais partout où un piège ou une trappe était posé, cette nouvelle piste obliquait brusquement comme la pointe d’un V, en sorte qu’il pourrait approcher de sa ligne sans être vu. Par ce stratagème, il croyait que, à l’occasion, il serait certain de porter un coup au chien. De nouveau, c’était l’homme qui raisonnait et de nouveau ce fut l’homme qui fut battu.

Le premier jour que Mac Taggart suivi sa nouvelle piste, Bari également se dirigea sur cette piste. Pendant quelque temps, elle l’étonna. Trois fois, il revint en arrière en coupant au travers entre la vieille piste et la nouvelle. Alors, plus de doute. La nouvelle piste était la récente et il suivit le sillage du facteur du lac Bain. Mac Taggart ne sut ce qui arrivait qu’en effectuant le trajet de retour, quand il vit l’histoire écrite dans la neige.

Bari avait visité chaque trappe et sans manquer s’était approché chaque fois de l’extrémité du V renversé. Au bout d’une semaine de vaine poursuite, d’expectative, d’approche vers les quatre points cardinaux, une période pendant laquelle Mac Taggart s’injuria vingt fois dans des accès de folie, il lui vint encore une autre idée. Ce fut comme une inspiration, ce dernier plan de tous, et si simple qu’il semblait presque inconcevable qu’il n’y eût pas songé tout d’abord.

Il retourna en hâte au lac Bain.

Deux jours après, il se trouvait sur la piste, dès l’aurore. Cette fois, il apportait un paquet dans lequel se trouvaient une douzaine de solides pièges à loups fraîchement oints d’huile de castor, plus un lapin pris au collet la nuit précédente. De temps à autre, il observait le ciel avec inquiétude.

Le ciel resta clair jusque tard dans l’après-midi; alors des bancs de nuages sombres se mirent à remonter de l’est. Une demi-heure plus tard quelques flocons de neige commencèrent à tomber. Mac Taggart laissa un de ces flocons sur le dos de sa main gantée et l’examina attentivement. La neige était douce et cotonneuse et il donna cours à son contentement. C’était ce qu’il souhaitait. Avant le matin, il y aurait six pouces de neige fraîchement tombée couvrant les pistes.

Il s’arrêta à la prochaine trappe et promptement se mit à la besogne. D’abord il enleva l’appât empoisonné de la boîte et le remplaça par le lapin, puis il se mit à disposer ses pièges à loups. Il en plaça trois près de l’ouverture de la trappe que Bari traversait pour atteindre l’appât. Il dissémina les neuf autres à des intervalles d’un pied ou douze pouces sur les côtés, de sorte que, quand il eut fini, un véritable cordon de pièges protégeait la boîte. Il n’accrocha point les chaînes, mais les laissa se perdre dans la neige.

Si Bari entrait dans une trappe, il entrerait dans les autres, et point n’était besoin de cet attirail. Son travail achevé, Mac Taggart se hâta, à travers le brumeux crépuscule d’hiver, de retourner à sa hutte. Il était fort satisfait. Cette fois, il n’y aurait pas d’insuccès possible. Il avait relevé toutes les trappes en cours de route depuis le lac Bain. Dans aucune de ces trappes, Bari ne trouverait rien à manger jusqu’à ce qu’il fût arrivé au nid des douze pièges à loups.