Bari, chien-loup

Part 14

Chapter 143,982 wordsPublic domain

Il fit, après la bourrasque, une nuit merveilleusement claire, une nuit froide et lumineuse, avec des ombres découpées aussi nettement que des êtres vivants. Alors une troisième idée s’empara de Bari. Il lui suffisait, comme à tous les animaux, d’une seule idée à la fois; c’était une créature dont les impulsions plus faibles étaient dirigées par une unique impulsion dominante. Et cette impulsion, dans la splendeur de la nuit étoilée, c’était d’atteindre aussi vite que possible la première des deux cabanes de Pierre sur la ligne de trappes. Là, il trouverait Nepeese. Je n’appellerai point méthode de raisonnement le moyen par lequel Bari aboutit à cette conclusion, par crainte que quelque réaliste attardé ne se dresse du haut de son savoir omnipotent et de son égoïsme d’animal supérieur pour me stigmatiser du mot de rêveur. En tout cas, une assurance solide et ferme vint à Bari juste de la même façon. Il se mit à négliger les trappes dans sa précipitation à parcourir la distance pour atteindre la cabane. Il y avait vingt-cinq milles de la maison incendiée de Pierre à la première cabane des trappes et Bari en avait parcouru dix, à la nuit tombée. Les quinze restant étaient les plus pénibles. Dans les endroits à découvert, il enfonçait dans la neige jusqu’au ventre et la neige était douce. Fréquemment, il plongeait dans des tas profonds parmi lesquels un moment il restait comme enseveli. Trois fois, pendant la dernière partie de la nuit, Bari entendit le thrène sauvage des loups. Une autre fois, ce fut un péan de triomphe. Les chasseurs se livraient à leur curée à moins d’un mille de là dans la forêt profonde. Mais leur voix ne lui parlait plus. Il était rétif. Voix de haine et de fraude. Chaque fois qu’il l’entendait, il s’arrêtait sur la route et grognait, tandis que son poil se hérissait.

Il était minuit quand il parvint au petit cirque de la forêt où Pierre avait coupé du bois pour la première de ses cabanes de la zone des trappes. Pendant au moins une minute, Bari se tint à l’orée de la clairière, les oreilles fort attentives, les yeux illuminés d’espoir et d’expectative, tandis qu’il humait l’air. Ni fumée, ni bruit, ni lumière à l’unique fenêtre de la hutte de bois. Une déception envahit Bari, tandis qu’il était là. De nouveau, il eut la sensation de sa solitude, du néant de ses recherches. Ce fut à pas lourds et découragés qu’il traversa la neige jusqu’à la porte de la hutte. Il avait parcouru vingt-cinq milles et il était fatigué, mais son épuisement ne l’avait pas accablé jusqu’alors. La neige était amoncelée en tas sur le seuil et Bari s’y assit et gémit. Ce n’était plus le gémissement inquiet et interrogateur de tantôt. Maintenant, c’était un accent de désespoir et de profonde détresse. Durant une demi-heure, il resta assis frissonnant, le dos à la porte, la tête dressée vers l’immensité des étoiles comme si là-bas encore habitait le fugitif espoir que Nepeese pourrait arriver à sa suite dans le chemin. Puis, il se creusa un trou profond dans le tas de neige et passa le reste de la nuit dans un sommeil plein de cauchemars.

A la première lueur du jour, il reprit sa route. Il n’était pas si alerte ce matin-ci. Il avait cet affaissement lamentable de la queue nommé par les Indiens _akoosewin_, signe du chien malade. Et Bari était malade, non de corps, mais d’âme. La ferveur de son espoir était anéantie et il ne s’attendait plus à retrouver Branche-de-Saule. Cependant, la seconde cabane, à l’extrémité lointaine de la ligne de trappes, l’attirait, mais ne provoquait plus rien chez lui de l’enthousiasme qui l’avait précipité vers la première. Il marchait lentement et par à-coups, sa défiance de la forêt ayant fait place de nouveau à son exaltation de recherche. Il approchait de chaque piège et trappe de Pierre avec prudence et deux fois il montra les crocs: une fois à une belette qui, de dessous une racine où elle avait traîné le piège où elle était prise, fit mine de le mordre, et la seconde fois à un gros hibou blanc comme neige qui était venu dérober l’appât et se trouvait prisonnier au bout d’une chaîne d’acier. Il se peut que Bari s’imaginât que c’était Oohoomisew et qu’il se souvînt encore vivement de l’assaut déloyal et de la farouche bataille de cette nuit que, petit chien, il avait traîné son corps endolori et blessé à travers le mystère panique des grands bois. Car, il fit plus que montrer les crocs. Il mit en pièces le hibou blanc.

Il y avait abondance de lapins dans les trappes de Pierre et Bari ne partit pas affamé. Il parvint à la seconde cabane de la ligne tard dans l’après-midi, après dix heures de marche. Il n’y eut pas bien grande déception, car il n’avait pas beaucoup espéré. La neige avait cerné cette cabane d’un remblai plus élevé que l’autre. Il y en avait trois pieds haut contre la porte et la fenêtre était blanche d’un revêtement de givre épais. En cet endroit, qui était à l’extrémité d’une immense plaine aride et que d’épaisses forêts n’ombrageaient que plus loin en arrière, Pierre avait construit un abri pour y loger son bois, et de cet abri, Bari fit sa maison provisoire. Tout le jour suivant, il demeura quelque part à l’extrémité de la ligne de trappes bordant la lisière des terres désertes, à examiner la courte ligne transversale d’une douzaine de pièges que Pierre et Nepeese avaient accrochée avec des cordes à travers un marécage où se voyaient beaucoup d’indices de lynx. C’était le troisième jour avant son départ pour retourner au Grey Loon.

Il voyagea sans hâte, mettant deux jours à couvrir les vingt-cinq milles entre la première et la seconde cabane de la ligne de trappes. A la deuxième cabane, il demeura trois jours, et ce fut le neuvième qu’il atteignit Grey Loon. Aucun changement. Dans la neige, nulles traces que les siennes d’il y avait neuf jours. Chercher Nepeese lui devenait maintenant une sorte de routine quotidienne plus ou moins involontaire. Pendant une semaine, il se tapit dans le chenil et au moins deux fois, de l’aurore à la nuit, il allait jusqu’à l’abri d’écorce de bouleau et jusqu’au ravin. Bientôt, sa piste, fortement marquée dans la neige, devint aussi battue que la ligne de trappes de Pierre. Elle coupait droit à travers la forêt jusqu’au tepee, obliquait légèrement à l’Est, afin de traverser la surface gelée de l’étang où nageait Branche-de-Saule. De l’abri, elle décrivait un cercle à travers un coin de la forêt où Nepeese avait souvent cueilli des brassées de fleurs pourpres, puis elle se dirigeait vers le ravin. Elle suivait de long en large le bord de la gorge, descendait dans la petite anse au fond du ravin et, de là, retournait directement au chenil. Puis, tout à coup, Bari changea. Il passa une nuit dans l’abri. Après quoi, bien qu’il fût à Grey Loon, il dormit toujours dans cet abri. Les deux couvertures formaient son lit, et c’était encore un peu de Nepeese. Et là, pendant tout l’hiver, il attendit.

Si Nepeese était revenue en février et avait pu le surprendre à l’improviste, elle aurait trouvé un Bari bien changé. Il ressemblait plus que jamais à un loup; cependant, il ne hurlait jamais plus maintenant et un grognement montait au fond de sa gorge, lorsqu’il entendait le cri de la horde. Pendant plusieurs semaines, la vieille ligne de trappes l’avait approvisionné de nourriture, mais maintenant il chassait. Le tepee, à l’intérieur comme alentour, était parsemé de poils et d’os. Une fois, seul, il attrapa un jeune daim dans la neige épaisse et le tua. Une autre fois, au cœur d’une farouche tempête de février, il poursuivit un caribou mâle de si près que la bête sauta par-dessus un rocher et se rompit le cou. Bari vivait bien et d’aspect et de vigueur devenait rapidement un géant de son espèce. Encore six mois et il serait aussi robuste que Kazan. Déjà même ses mâchoires étaient aussi puissantes que les siennes. Trois fois, au cours de l’hiver, il s’était battu: d’abord avec un lynx qui avait dévalé sur lui d’une souche renversée, tandis qu’il mangeait un lapin frais tué, et deux autres fois avec des loups isolés. Le lynx le lacéra sans pitié avant de se réfugier dans la souche. Le plus jeunes des loups, il le tua. L’autre combat fut un mécompte. De plus en plus, il devenait un réfractaire, vivant solitaire avec ses rêves et les espoirs qui couvaient. Et il rêvait. A diverses reprises, tandis qu’il était étendu dans l’abri, il crut entendre la voix de Nepeese. Il croyait entendre son doux appel, ses éclats de rire, les syllabes de son nom, et, souvent, il se dressait, redevenu l’ancien Bari pendant une minute ou deux, pour se recoucher dans son nid avec un gémissement assourdi et plein d’amertume. Et toujours, quand il entendait le craquement d’une branche ou quelque autre bruit de la forêt, c’était la pensée de Nepeese qui, dans un éclair, traversait son cerveau. _Un jour elle reviendrait._ Cette croyance faisait partie de sa vie aussi bien que le soleil et la lune et les étoiles.

L’hiver passa et le printemps arriva, et toujours Bari continuait à fréquenter ses vieilles pistes, même quand il allait ici et là, sur la ligne de trappes jusqu’à la première cabane. Les pièges étaient maintenant rouillés et détendus, la fonte des neiges découvrant des os et des plumes entre leurs ressorts; sous les trappes il y avait des débris de fourrures et dehors, sur la glace des lacs, des squelettes de renards et de loups qui avaient mordu aux appâts empoisonnés. Les dernières neiges passèrent. Les torrents gonflés chantèrent dans les forêts et les cagnons. La terre reverdit et les premières fleurs s’ouvrirent.

Sûrement, c’était pour Nepeese le moment de revenir à la maison! Il l’attendait avec espoir. Il alla plus souvent encore à l’étang de la forêt où ils se baignaient et il se tenait près de la hutte incendiée et du chenil. Deux fois, il plongea dans l’étang et gémit en nageant tout autour, comme si Nepeese dût certainement le rejoindre dans leur ancien amusement de natation. Et dès lors, tandis que le printemps s’achevait et que l’été venait, tombaient sur lui lentement la tristesse et la misère d’une infinie désespérance. Toutes les fleurs étaient maintenant épanouies et les grappes de sorbier elles-mêmes luisaient comme des feux rouges dans les bois. Des lambeaux de verdure commençaient à cacher les décombres calcinés qui avaient été la hutte, et les glycines aux fleurs bleues qui recouvraient la tombe de la princesse-mère rampaient maintenant jusqu’à celle de Pierre, comme si la princesse elle-même les animait de son esprit. Tout poussait et les oiseaux s’étaient accouplés et avaient bâti leurs nids, et Nepeese ne revenait pas encore. Et à la fin, quelque chose se brisa dans l’âme de Bari, son dernier espoir, peut-être son dernier rêve, et un jour il dit adieu au Grey Loon.

Personne ne peut dire ce qu’il lui en coûta de partir; nul ne peut dire à quel point il lutta contre les choses qui le retenaient à l’abri et au vieil étang où ils se baignaient, aux sentiers familiers de la forêt et aux deux tombes qui n’étaient plus aussi abandonnées maintenant sous le haut sapin. Il s’en alla. Il n’avait aucun motif de partir, il s’en alla simplement. Il se peut qu’il obéît ainsi à un maître dont la main dirige l’animal aussi bien que l’homme, et dont on sait juste assez le pouvoir pour l’appeler instinct. Car, en s’en allant, Bari se tournait vers la Grande Aventure. Elle était là-bas, au Nord, et l’attendait, et il se dirigea vers le Nord.

CHAPITRE XXIV

VERS LE NORD

On était au début d’août lorsque Bari quitta Grey Loon. Il n’avait en vue nul objectif. Mais demeurait toujours dans son esprit, comme une impression légère de lumière et d’ombre sur une plaque négative, le souvenir de ses premiers jours. Des êtres et des faits qu’il avait presque oubliés se présentaient maintenant à lui, tandis qu’il poussait sa route de plus en plus loin du Grey Loon, et des premières expériences redevenaient des réalités, images qui réapparaissaient dans son esprit en rompant les derniers liens qui l’avaient retenu à la maison de Branche-de-Saule. Involontairement, il suivit le déroulement de ces impressions, de ces événements passés, et lentement, elles l’aidaient à reprendre un nouvel intérêt aux choses.

Une année dans sa vie c’était un long temps, une décade de l’expérience humaine. Il y avait plus d’un an qu’il avait quitté Kazan et Louve-Grise et le vieil arbre renversé et pourtant il lui revenait maintenant des souvenirs confus de ces jours de sa plus tendre enfance, du ruisseau dans lequel il était tombé, et de la farouche bataille avec Papayouchisiou. C’étaient ses plus récentes aventures qui éveillaient ses plus anciens souvenirs. Il remonta au cagnon sans issue où Nepeese et Pierre l’avaient pourchassé. Cela semblait n’être que d’hier.

Il pénétra dans la minuscule prairie et s’arrêta à côté de l’énorme roche qui avait failli tuer Nepeese. Et puis, il se souvint de l’endroit où Wakayoo, son gros ami ours, était mort d’un coup du fusil de Pierre et il flaira les os blanchis de Wakayoo qui se trouvaient épars sur le gazon vert parmi les fleurs. Il passa un jour et une nuit dans la petite prairie avant de sortir du cagnon et de reprendre ses vieilles habitudes au bord du ruisseau où Wakayoo avait fait la pêche à son profit. Il y avait là maintenant un autre ours et il pêchait également. Peut-être était-ce un fils ou un petit-fils de Wakayoo. Bari flaira l’endroit où il avait établi ses caches de poisson et pendant trois jours il vécut de poisson avant de repartir pour le Nord.

Et alors, pour la première fois depuis des semaines, un peu de l’empressement de jadis rendit de la hâte aux pieds de Bari. Des souvenirs, restés nébuleux et confus dans l’oubli, redevenaient présents, et de même qu’il serait retourné au Grey Loon si Nepeese avait été là, ainsi à cette heure, avec un peu du sentiment d’un vagabond qui rentre à sa demeure, il retourna au vieil étang des castors.

C’était la plus belle heure d’un jour d’été, le coucher du soleil, quand il y arriva. Il s’arrêta à cent mètres, l’étang encore caché à sa vue, et il huma le vent et écouta. L’étang était là. Il en respira l’odeur fraîche et domestique. Mais Umisk et Dent-Brisés et tous les autres? Les retrouverait-il? Il tendit l’oreille afin de surprendre un bruit familier et, après quelques moments, perçut un sourd clapotement d’eau.

Il avança tranquillement à travers les aulnes et s’arrêta enfin près de l’endroit où il avait d’abord fait la connaissance d’Umisk. La surface de l’étang ondula peu à peu; deux ou trois têtes apparurent tout à coup; il vit un vieux castor remorquant un bâton vers la rive opposée et qui faisait bouler l’eau comme une torpille. Il regarda du côté de la digue et elle était comme il l’avait laissée il y avait presque un an.

Il ne se montra point pendant un moment, mais demeura caché parmi les jeunes aulnes. Il sentait croître en lui de plus en plus un sentiment de repos, une détente de la longue série des mois de solitude pendant lesquels il avait attendu Nepeese. En poussant un long soupir, il se coucha parmi les aulnes, la tête juste assez dressée pour lui permettre de bien voir. Tandis que le soleil descendait, l’étang devint vivant.

Là-bas, sur la rive où il avait sauvé Umisk des dents du renard, survint une autre génération de jeunes castors, trois d’entre eux, gras et rembourrés. Bari poussa une plainte très douce.

Toute cette nuit-là, il resta étendu sous les aulnes. L’étang des castors redevint son chez lui. L’état d’esprit était changé, naturellement, et tandis que les jours formaient des semaines, les habitants de la colonie de Dent-Brisée ne faisaient pas mine d’accueillir Bari, devenu grand, comme ils avaient accueilli le petit Bari d’autrefois.

Il était gros et noir et semblable à un loup maintenant, une créature aux dents longues et à l’air terrible, et bien qu’il ne témoignât d’aucune méchanceté, il était considéré par les castors avec un sentiment profond de frayeur et de défiance. D’autre part, Bari n’éprouvait plus le vieux désir ingénu de jouer avec les enfants castors, de sorte que leur attitude réservée ne le troubla pas autant qu’autrefois. Umisk avait grandi aussi, jeune mâle gras et prospère qui venait justement de prendre femme cette année et qui, pour le moment, était fort affairé à rassembler ses provisions d’hiver.

Il est infiniment probable qu’il n’associa point l’idée de l’énorme bête noire qu’il voyait maintenant au petit Bari avec lequel il s’était une fois frotté le bout du nez, et il est tout à fait probable que Bari ne reconnaissait pas autrement Umisk que comme associé aux souvenirs restés dans sa mémoire.

Durant tout le mois d’août, Bari fit de l’étang des castors son quartier général. Quelquefois, ses excursions l’entraînaient au loin pendant deux ou trois jours d’affilée. Ces voyages se faisaient toujours vers le Nord, tantôt un peu à l’Est et tantôt un peu à l’Ouest, mais jamais vers le Sud. Enfin, au début de septembre, il quitta pour tout de bon l’étang des castors.

Pendant quelques jours, ses vagabondages ne l’entraînèrent dans aucune direction précise. Il allait selon les nécessités de la chasse, vivant surtout de lapins et d’une espèce de perdreaux simples d’esprit connus sous le nom de «folles poules».

Cette nourriture naturellement était variée par d’autres choses qui se présentaient en chemin. Des groseilles et des framboises mûrissaient et Bari les aimait. Il aimait également les baies amères du frêne des montagnes qui, en même temps que la résine délicieuse des balsamiers et des sapins qu’il léchait de temps en temps, lui constituaient un dépuratif excellent. Dans les eaux peu profondes, il prenait à l’occasion du poisson: de temps à autre, il engageait une bataille circonspecte avec un porc-épic et, s’il avait de la chance, il festoyait avec la plus tendre et la plus délicate de toutes les chairs qui composaient son menu.

Par deux fois, en septembre, il tua un jeune daim. Les immenses étendues calcinées qu’à l’occasion il rencontrait ne lui inspiraient plus de frayeur; au milieu de son abondance, il oubliait les jours pendant lesquels il avait eu faim. En octobre, il poussa à l’est aussi loin que la rivière Geikie; puis vers le nord jusqu’au lac Wollaston, qui était à une bonne centaine de milles au nord de Grey Loon.

Pendant la première semaine de novembre, il revint vers le sud, longeant sur une partie de son cours la rivière du Canot, puis obliquant à l’ouest vers un ruisseau sinueux dénommé Le Petit-Ours-sans-Queue.

Plus d’une fois, pendant ces semaines-là, Bari fut en contact avec l’homme, mais à part un chasseur Cree, à l’extrémité supérieure du lac Wollaston, aucun homme ne l’avait vu. Trois fois, en suivant la Geikie, il s’étendit tapi sous la broussaille tandis que des canots passaient; une demi-douzaine de fois, dans le calme de la nuit, il alla flairer des huttes et des abris où se manifestait de la vie et, une fois, il s’approcha tellement près du poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à Wollaston, qu’il put entendre l’aboiement des chiens et les cris de leurs maîtres. Et, toujours, il cherchait, en quête de l’être disparu de sa vie.

Sur le seuil des cabanes, il reniflait; il faisait le tour des abris, tout près, prenant le vent; il observait les canots avec des yeux où brillait un regard plein d’espoir. Un jour, il crut que le vent lui avait apporté l’odeur de Nepeese, et aussitôt ses jambes fléchirent sous lui, et son cœur sembla cesser de battre. Cela ne dura qu’une minute ou deux. Et sortit du tepee une jeune fille indienne qui avait les mains encombrées d’ouvrages d’osier. Et Bari s’éloigna sans être vu.

On était presque en décembre quand Lerue, un des métis du lac Bain, remarqua les empreintes de pas de Bari dans la neige fraîchement tombée et un peu plus tard, l’entr’aperçut dans les bois.

--Mon Dieu! je vous assure que ses pattes sont aussi larges que la main et qu’il est aussi noir que l’aile d’un corbeau où luit le soleil, s’écriait-il dans le magasin de la Compagnie du lac Bain. Un renard? Non, il est à moitié aussi gros qu’un ours. Un loup? Oui. Et noir comme le diable, messieurs.

Mac Taggart était l’un de ceux qui l’entendirent. Il apposait à l’encre sa signature au bas d’une lettre qu’il avait écrite à la Compagnie lorsque les paroles de Lerue frappèrent ses oreilles. Sa main s’arrêta si brusquement qu’une goutte d’encre éclaboussa la lettre. Il était traversé d’un étrange frisson, tandis qu’il levait les yeux sur le métis. Juste à ce moment Marie entra. Mac Taggart l’avait ramenée de sa tribu. Ses larges yeux sombres avaient un regard maladif et un peu de sa sauvage beauté s’était, depuis un an, évanouie.

--Il est parti, comme ça, disait Lerue faisant claquer les doigts. Il aperçut Marie et s’arrêta.

--Noir, dites-vous, fit avec indifférence Mac Taggart, sans lever les yeux de ses écritures. Ne ressemble-t-il pas à un chien?

Lerue haussa les épaules.

Il a filé comme le vent, monsieur, mais c’était un loup.

A voix si basse que les autres pouvaient à peine entendre, Marie avait chuchoté quelque chose à l’oreille de Mac Taggart. Et, pliant sa lettre, le facteur se leva vivement et quitta le magasin. Il resta absent une heure. Lerue et les autres s’en étonnaient.

Il était rare que Marie entrât dans le magasin; il était rare qu’on la vît du tout. Elle restait cachée dans la maison de bois du facteur et, chaque fois qu’il la voyait, Lerue pensait que son visage était un peu plus amaigri que la fois précédente et ses yeux cernés et son air plus affamé.

Dans son cœur il y avait une immense compassion. Que de nuits il passait près de la petite fenêtre derrière laquelle il savait qu’elle dormait! Souvent il regardait afin d’entrevoir son pâle visage et il vivait pour le seul bonheur de savoir que Marie comprenait et que, dans ses yeux, il y avait durant un moment une lueur différente, alors que leurs regards se rencontraient. Nul ne savait rien de plus. Le secret demeurait entre eux. Et patiemment Lerue attendait et observait. «Un jour», se prit-il à dire à lui-même, «un jour»... Et ce fut tout.

Ces mots comportaient un monde de signification et d’espérance. Quand viendrait ce jour, il conduirait immédiatement Marie au missionnaire de Fort Churchill et ils s’épouseraient. C’était un rêve, un rêve qui faisait endurer avec patience les longues journées et les nuits plus longues encore de la ligne de trappes. Maintenant, tous les deux étaient des esclaves du Pouvoir d’alentour. Mais un jour...

Lerue pensait à cela, lorsque Mac Taggart revint au bout d’une heure. Le facteur alla droit vers la demi-douzaine de ceux qui se trouvaient assis autour de l’énorme poêle à tiroirs et, avec un grognement de satisfaction, il secoua de ses épaules la neige fraîchement tombée.

--Pierre Eustache a accepté l’offre du gouvernement et il est parti conduire l’expédition du géographe aux Terres désertes, annonça-t-il. Vous savez, Lerue, qu’il avait installé cent cinquante pièges et trappes et qu’il avait un vaste domaine d’appâts empoisonnés. Une bonne ligne, hein? Je la lui ai louée pour la saison. Cela va me fournir du travail au grand air. J’en ai besoin. Trois jours sur la piste; trois jours ici. Et que dites-vous du marché?

--Excellent, fit Lerue.

--Oui, très bon, dit Rouget.

--Un vaste domaine à renards, ajouta Mons Roule.

--Et facile à parcourir, murmura Valence, d’une voix qui ressemblait presque à celle d’une femme.

CHAPITRE XXV

SUR LA LIGNE DE TRAPPES

La digne de trappes de Pierre Eustache s’étendait sur trente milles, tout droit à l’ouest du lac Bain. Elle n’était pas aussi longue que celle de Pierre, mais c’était comme l’artère principale traversant le cœur d’un domaine riche en fourrures. Elle avait appartenu au père d’Eustache et à son grand-père et à son arrière-grand-père et plus avant encore, Pierre l’affirmait, elle atteignait au plus beau sang de France.