Part 13
Il oubliait la présence du mort à la regarder penchée sur son père en sorte que ses cheveux le recouvraient comme d’un linceul de soie. Il replaça son revolver dans l’étui et respira bruyamment. Il était encore un peu chancelant sur ses pieds, mais son visage était de nouveau le visage d’un démon. Il fit un pas, et c’est alors qu’un bruit vint éveiller la jeune fille de sa torpeur. Dans l’ombre du mur le plus reculé, Bari s’était démené pour se lever et maintenant il groulait. Lentement Nepeese releva la tête. Une force à laquelle elle ne pouvait résister lui fit aussi lever les yeux jusqu’à ce qu’elle regardât Mac Taggart en plein visage. Elle avait presque perdu conscience de sa présence; ses sens étaient glacés et comme éteints. C’était comme si son cœur eût cessé de battre avec le cœur de Pierre. Ce qu’elle lut sur le visage du facteur la ramena de la torpeur de son chagrin à l’abîme de son propre péril. Il était penché sur elle. Dans sa physionomie, il n’y avait point de pitié, nulle horreur de ce qu’il avait fait, seulement une joie insensée à regarder, non le corps inanimé de Pierre, mais elle-même. Il avança une main et qui se posa sur sa tête. Elle sentit les gros doigts froisser ses cheveux et les yeux de Mac Taggart luisaient comme des charbons ardents derrière les paupières humides. Les doigts passaient et repassaient dans ses cheveux; elle pouvait l’entendre respirer, tandis qu’il se penchait plus près et qu’elle essayait de se lever, mais lui, les mains dans ses cheveux, l’immobilisait.
--Grand Dieu! soupira-t-elle.
* * * * *
Elle ne prononça pas d’autre parole, elle n’implora pas sa pitié, elle ne proféra aucun cri sinon un sanglot rauque et désespéré. En ce moment, ni l’une ni l’autre n’entendirent ni ne virent Bari. Deux fois, en traversant la hutte, il s’était affaissé sur le plancher, maintenant il était près de Mac Taggart. Il voulait simplement se lancer dans le dos de la brute d’homme et essayer de mordre au gras du cou comme il aurait broyé un os de caribou. Mais il était sans force. Il était encore à demi-paralysé du bas de son épaule d’avant. Mais ses mâchoires étaient comme du fer et elles serrèrent sauvagement une jambe de Mac Taggart. En poussant un hurlement de douleur, le facteur lâcha Branche-de-Saule qui se mit debout. Pendant une précieuse demi-minute, elle fut libre, et, tandis que le facteur donnait des coups de pied et frappait pour faire lâcher prise à Bari, elle s’élança vers la porte de la hutte et s’enfuit. L’air vif frappa son visage, emplit ses poumons d’une vigueur nouvelle et, sans savoir d’où lui viendrait un espoir, elle se précipita à travers la neige dans la forêt.
Mac Taggart parut sur le seuil juste pour la voir disparaître. Sa jambe était déchirée où Bari avait enfoui ses crocs, mais il ne sentait pas sa douleur, tandis qu’il courait pour poursuivre la jeune fille. Elle ne pouvait aller loin. Un cri de triomphe, inhumain comme un cri de fauve, sortit avec un immense soupir de sa bouche ouverte dès qu’il vit que Nepeese ralentissait sa fuite. Il était à mi-chemin de la lisière de la forêt, lorsque Bari se traîna à son tour sur le seuil. Ses mâchoires saignaient où Mac Taggart avait à plusieurs reprises donné des coups de pied avant qu’il desserrât les crocs. Entre ses deux oreilles il y avait des caillots de sang, comme si un tison rouge y avait été appliqué un moment. C’était là qu’avait frappé la balle de Mac Taggart. Un quart de pouce plus avant et c’eût été la mort. Quoi qu’il en soit, cela avait produit l’effet d’un coup de lourd gourdin, paralysant ses sens et l’envoyant rouler, flasque et sans connaissance, contre la muraille. Il pouvait remuer les pattes sans tomber maintenant et lentement il suivit les traces de l’homme et de la jeune fille.
Tout en courant, Nepeese se rendait compte que tout espoir était vain. Il ne lui restait plus maintenant que quelques minutes, quelques secondes peut-être, et son esprit aussitôt redevint lucide et réfléchi. Elle bifurqua dans la sente étroite dans laquelle Mac Taggart l’avait suivie une fois déjà, mais juste au moment d’arriver au ravin, elle prit vivement à droite. Elle pouvait apercevoir Mac Taggart. Il ne courait pas très vite, mais il gagnait continuellement du terrain, comme s’il prenait plaisir à contempler son impuissance, comme il y avait pris plaisir, d’une autre manière, l’autre jour.
A deux cents mètres plus bas que l’étang profond dans lequel elle avait précipité le facteur, tout juste au delà des bas-fonds d’où il s’était tiré pour se sauver, commençait la gorge de la Plume-Bleue. Une chose effrayante se précisait dans son esprit tandis qu’elle courait de ce côté, une chose qui, à chaque soupir entrecoupé qu’elle poussait, devenait au fur et à mesure une immense et radieuse espérance. Enfin, elle y parvint et regarda à ses pieds. Et tandis qu’elle regardait, remonta en murmurant du fond de son âme et trembla sur ses lèvres le _Chant du Cygne_ de la tribu maternelle:
O nos ancêtres, à nous! Venez du fond de la vallée, Guidez-nous! Car aujourd’hui nous mourons Et les vents parlent de mort!
Elle avait levé les bras. Sur l’immensité blanche par delà le torrent elle se dressait haute et svelte, ses cheveux descendant parmi le soleil jusqu’à ses genoux. A cinquante mètres derrière elle, le facteur du lac Bain s’arrêta brusquement. «Dieu! murmura-t-il, n’est-elle point admirable!» Et derrière Mac Taggart, se hâtant de plus en plus, il y avait Bari.
* * * * *
De nouveau, Branche-de-Saule se pencha pour regarder. Elle était sur le bord du gouffre, car à cette heure, elle ne tremblait pas. Plusieurs fois, elle s’était cramponné à la main de Pierre afin de regarder par-dessus bord, car personne ne pouvait tomber là sans mourir. A cinquante pieds au-dessous d’elle, l’eau qui ne gelait jamais, l’eau s’écrasait en écumant parmi les rocs. L’abîme était profond et noir et terrible, car entre les étroites murailles de roc le soleil ne parvenait pas. Le bruit du gouffre emplissait les oreilles de Branche-de-Saule.
Elle se retourna et brava Mac Taggart. Même alors il ne devina pas, mais il s’avança de nouveau vers elle, les bras étendus, comme si déjà il sentait qu’il l’étreignait. Cinquante mètres! Ce n’était guère et la distance diminuait rapidement...
Une fois encore les lèvres de Branche-de-Saule remuèrent. Après tout, n’est-ce pas l’âme maternelle qui nous donne confiance pour aborder l’éternité, serait-on païen? et c’était l’esprit de sa mère que Branche-de-Saule invoquait à l’heure de mourir. Cet appel aux lèvres, elle se précipita dans le gouffre, ses cheveux, soulevés par le vent, l’enveloppant dans un linceul de gloire.
CHAPITRE XXII
SEUL!
Peu après, le facteur du lac Bain était debout au bord du ravin. Sa voix avait poussé un hurlement rauque, un cri sauvage d’incrédulité et d’horreur qui avait prononcé le nom de Branche-de-Saule au moment où elle disparaissait. Il se pencha, tordant ses énormes mains rouges, et regardant sous lui, dans une anxiété affreuse, l’eau qui bouillonnait et les rocs noirs, là-bas. Il n’y avait plus rien, là, maintenant, nul signe d’elle, pas le moindre éclair de son visage pâle ou de sa chevelure brillante dans l’écume blanchissante. Et elle avait fait _cela_ pour lui échapper.
Le cœur de la brute lui fit mal, si mal qu’il recula, les yeux aveuglés, pris de vertige et ses jambes se dérobant sous lui.
Il avait tué Pierre et ç’avait été un triomphe; toute sa vie, il avait joué son rôle de brute avec un stoïcisme et une cruauté qui ne connaissaient pas de défaillance, rien de pareil à ce qui le dominait maintenant, le faisant frissonner jusqu’à la moelle des os, au point qu’il restait là comme paralysé.
Il ne voyait pas Bari; il n’entendait pas les cris plaintifs du chien au rebord du ravin. Pendant quelques minutes le monde s’obscurcit pour lui, puis sortant de sa stupeur, il courut comme un fou le long du gouffre, regardant partout où ses yeux pouvaient pénétrer l’eau, cherchant à apercevoir quelque chose d’elle. Enfin l’abîme devint trop sombre. Il ne restait plus d’espoir. Nepeese était disparue et elle avait considéré _cela_ en face, pour lui échapper.
Il se répéta le fait à plusieurs reprises, stupidement, lourdement, comme si son cerveau ne pouvait rien comprendre de plus. Elle était morte. Et Pierre était mort. Et lui, en quelques minutes, avait fait tout cela.
Il retourna à la hutte, non point par le sentier par lequel il avait poursuivi Nepeese, mais directement à travers les épaisses broussailles. De gros flocons de neige s’étaient mis à tomber. Il regarda le ciel où des bancs d’obscurs nuages remontaient du sud-est. Le soleil disparut. Bientôt ce serait la bourrasque, la lourde bourrasque de neige. Les larges flocons, en tombant sur ses mains nues et son visage, le portèrent à réfléchir. C’était heureux pour lui, cette bourrasque. Elle allait tout recouvrir: les traces de pas récentes, même la tombe qu’il allait creuser pour Pierre. Un tel homme ne tarde pas à se remettre d’un ébranlement moral.
Tandis qu’il arrivait en vue de la hutte son esprit était de nouveau préoccupé de la réalité, des exigences de la situation. Le redoutable, somme toute, n’était pas que Pierre et Nepeese fussent morts, mais que son rêve, les désirs qu’il avait nourris, fussent anéantis. Ce n’était pas que Nepeese fût morte, mais que _lui_ l’eût perdue. C’était là sa déception foncière. Le reste, son crime, était facile à cacher.
Ce ne fut point par sentimentalité qu’il creusa une tombe pour Pierre près de celle de la princesse-mère sous le haut sapin. Ce ne fut pas le moins du monde par sentimentalité qu’il creusa une tombe, mais par prudence. Il enterra Pierre comme il sied, comme un blanc en ensevelirait un autre. Puis il déposa la provision de pétrole qu’avait Pierre à l’endroit où elle serait le plus efficacement placée, et en approcha une allumette. Il demeura à l’orée de la forêt jusqu’à ce que la hutte fût devenue un tourbillon de flammes. La neige tombait abondamment. La tombe fraîchement creusée devenait un monticule blanc et les empreintes de pas se comblaient. Matériellement, Bush Mac Taggart ne redoutait rien pour ce qu’il avait fait, en retournant au lac Bain. Personne n’ouvrirait jamais la tombe de Pierre Duquesne. Et il n’y avait personne pour le dénoncer si pareil miracle arrivait. Mais d’une chose au moins son âme noire ne pourrait se libérer. Toujours il reverrait le pâle, le victorieux visage de Branche-de-Saule quand elle le brava à cet instant de gloire que même alors qu’elle lui avait préféré la mort, il s’était écrié: «Dieu! qu’elle est belle!»
* * * * *
De même que Bush Mac Taggart avait oublié Bari, de même Bari avait oublié le facteur du lac Bain. Quand Mac Taggart avait couru le long du ravin, Bari s’était accroupi à l’endroit de la foulée de neige où Nepeese s’était tenue, le corps roide et les pieds arc-boutés pour se pencher vers l’eau. Il l’avait vue prendre son élan. Plusieurs fois, cet été, il l’avait suivie dans ses plongeons hardis dans l’eau profonde et calme de l’étang. Mais ici, il y avait une distance effrayante. Nepeese n’avait jamais plongé à pareil endroit. Bari pouvait voir les pointes sombres des rocs paraître et disparaître dans les tourbillons d’écume, comme des têtes de monstres en train de jouer. Le bruit de l’eau le remplissait de frayeur; ses yeux percevaient la ruée des glaçons qui s’émiettaient entre les murailles rocheuses. Elle, elle s’était élancée là.
Il avait grande envie de la suivre, de sauter dans l’eau comme il y avait toujours sauté après elle. Elle était sûrement là-bas, même s’il ne pouvait la voir. Peut-être jouait-elle parmi les roches et se cachait-elle dans l’écume blanche et s’étonnait-elle qu’il ne vînt pas. Mais il hésitait. Il hésitait, la tête et le cou tendus au-dessus du gouffre et ses pieds de devant glissant un peu dans la neige. Avec effort, il se recula et poussa un gémissement. Il surprit l’odeur récente des mocassins de Mac Faggart et sa plainte se changea peu à peu en un long grognement de regret. Il regarda encore au-dessus du gouffre. Il ne pouvait toujours apercevoir Nepeese. Il aboya, signal bref et sec par lequel il l’appelait toujours. Il n’y eut pas de réponse. A plusieurs reprises il aboya et ce ne fut toujours que le bruit de l’eau qui lui parvint. Alors, durant quelques minutes, il se recula, silencieux et attentif, le corps frissonnant d’une terreur étrange qui le possédait.
La neige tombait maintenant et Mac Taggart était retourné à la hutte. Au bout d’un moment, Bari s’engagea sur la piste que l’homme avait tracée au bord du ravin et chaque fois que Mac Taggart s’était arrêté, Bari s’arrêtait également. Par moment, sa haine était dominée par l’envie qu’il avait de rejoindre Branche-de-Saule et il continuait à bouger le long de la gorge jusqu’à ce que, à un quart de mille de l’endroit où le facteur avait regardé pour la dernière fois au fond du gouffre, il parvint à la sente étroite et déclive où Nepeese et lui s’étaient si souvent aventurés pour chercher des violettes de rochers. Le sentier serpentant qui descendait en face de la falaise était maintenant couvert de neige, mais Bari y fraya sa route tant qu’il arrivât au bord du torrent. Et Nepeese n’était point là.
Il poussa une plainte et aboya de nouveau. Mais cette fois il y avait dans l’appel qu’il jetait comme un malaise contenu, un accent de pleurnicherie qui indiquait qu’il n’attendait plus de réponse. Après quoi, durant cinq minutes, il s’assit sur son derrière, aussi immobile qu’un roc... Qu’est-ce qui arriva jusqu’à lui? Du fond du mystère ténébreux et du tumulte du ravin, quels murmures spirituels de la nature lui firent connaître la vérité? Il est impossible à la raison de l’expliquer. Mais il écoutait et il regardait et ses nerfs le tiraillaient à mesure que la vérité s’affirmait en lui. Et enfin il redressa lentement la tête jusqu’à ce que son museau fût levé vers la bourrasque blanche du ciel et de sa gorge sortit un hurlement profond et frémissant de chien qui lamente le trépas du maître qui vient de mourir.
Sur le chemin conduisant au lac Bain, Mac Taggart entendit ce cri et frissonna.
L’odeur de fumée s’épaississant dans l’air jusqu’à lui piquer aux narines, chassa enfin Bari du ravin et le ramena à la hutte. Il n’en restait pas lourd quand il arriva à la clairière. A l’endroit où s’était élevée la cabane, il y avait un tas rouge qui se consumait lentement. Bari demeura longtemps assis à le regarder, attendant toujours et écoutant toujours. Il ne sentait plus l’effet de la balle qui l’avait étourdi, mais ses sens subissaient maintenant un autre changement aussi étrange et irréel que la résistance qu’ils avaient montrée aux ténèbres de la mort imminente dans la hutte. En l’espace de moins d’une heure, le monde s’était, pour Bari, bizarrement transformé.
Tout à l’heure, Branche-de-Saule était là devant son petit miroir dans la hutte, à lui parler et rire dans son contentement tandis qu’elle arrangeait ses cheveux et que lui, étendu sur le plancher, était rempli d’une immense joie. Et maintenant, il n’y avait plus de hutte, plus de Nepeese, plus de Pierre! Tranquillement, il s’appliqua à comprendre. Il demeura quelque temps avant de bouger des baumiers touffus, car déjà une défiance intime et grandissante commençait à guider tous ses mouvements. Il n’approcha pas du tas de cendres ardentes de la cabane, mais, en se coulant, il contourna le cirque de la clairière jusqu’au chenil. Cela le mena jusqu’au grand sapin. Une bonne minute il s’y arrêta, flaira le tertre fraîchement élevé sous son manteau blanc de neige. Quand il continua d’avancer, il se fit plus petit encore et ses oreilles étaient aplaties contre le sol. Le chenil était ouvert et vide. Mac Taggart y avait veillé.
De nouveau, Bari s’assit sur son derrière et hurla à la mort. Cette fois, c’était pour Pierre, Dans ce hurlement il y avait un accent autre que dans celui qu’il avait poussé au bord du ravin. Il était positif, certain. Près du ravin, le cri avait été tempéré d’un doute, d’un espoir interrogateur, de quelque chose qui était tellement humain que Mac Faggart sur la route avait tressailli.
Bari _savait_ ce que renfermait cette tombe couverte de neige et récemment creusée. Une épaisseur de trois pieds de terre ne pouvait lui cacher son secret. Là, il y avait la mort, absolue, sans équivoque. Mais pour Nepeese, il espérait encore trouver.
Jusqu’à midi, il ne s’écarta point de la hutte, mais une seule fois il approcha effectivement et flaira l’amas noirci de poutres qui émergeaient de la neige. A plusieurs reprises, il fit le tour des décombres, se tenant toujours à distance du buisson et du bois, flairant l’air et écoutant. Deux fois, il retourna au ravin. Tard dans l’après-midi, il lui vint une impulsion subite qui l’entraîna rapidement à travers la forêt. Il ne courait plus à découvert maintenant: la prudence, la défiance et la crainte avaient réveillé en lui les instincts du loup.
Les oreilles rabattues de chaque côté de la tête, la queue basse jusqu’à balayer la neige, l’échine fléchie, à la façon curieuse et évasive du loup, on pouvait à peine le distinguer des ombres des sapins et des baumiers. Nulle hésitation dans le chemin qu’il suivait. Il était droit, comme s’il avait été tracé par une corde à travers la forêt, et il le conduisit, de bonne heure au crépuscule, dans la clairière où Nepeese avait fui avec lui ce jour qu’elle avait poussé Mac Taggart par-dessus le bord du précipice dans l’étang. Au lieu de l’abri des baumiers de ce jour-là, il y avait maintenant un _tepee_ d’écorce de bouleau, réduit imperméable et que Pierre avait aidé Branche-de-Saule à fabriquer pendant l’été. Bari y alla tout droit et passa la tête à l’intérieur avec un gémissement sourd et expectant.
Il ne vint point de réponse. Il faisait sombre et humide dans le réduit. Il pouvait y apercevoir indistinctement les deux couvertures qui s’y trouvaient, la rangée de grandes boîtes d’étain dans lesquelles Nepeese conservait leurs provisions et le poêle que Pierre avait improvisé un jour avec des morceaux de tôle. Mais Nepeese n’était point là. Et il n’y avait pas apparence d’elle au dehors. La neige n’était foulée que par lui-même. Il faisait noir quand il retourna à la hutte incendiée. Toute la nuit, il erra autour du chenil désert et toute la nuit la neige tomba abondamment, de sorte qu’à l’aurore il y enfonçait jusqu’aux épaules lorsqu’il sortit de la clairière.
Mais avec le jour le ciel s’était dégagé. Le soleil se leva et le monde fut presque trop brillant pour ses yeux. Il réchauffait le sang de Bari d’un nouvel espoir et d’une nouvelle attente. Son cerveau travaillait encore plus activement que la veille pour comprendre. Sûrement Branche-de-Saule reviendrait bientôt! Il allait entendre sa voix. Elle allait sortir brusquement de la forêt. Elle allait l’appeler. Une de ces choses ou toutes à la fois devaient se produire. Il s’arrêtait net en route, à chaque bruit, et reniflait l’air de tous les côtés où soufflait le vent. Il marchait sans répit. Son corps faisait des foulées profondes dans la neige, autour et au-dessus du haut tertre blanc qui avait été la hutte; ses traces allaient du chenil au grand sapin et elles étaient aussi nombreuses que les empreintes d’une bande de loups sur un demi-mille, de long en large, jusqu’au ravin.
L’après-midi de ce jour, une deuxième et forte impulsion lui vint. Elle était irraisonnée, mais ce n’était pas davantage de l’instinct uniquement. C’était un demi-combat, l’esprit de la bête luttant de son mieux avec le mystère de l’intangible, quelque chose que les yeux ne pouvaient voir ni les oreilles entendre. Nepeese n’était pas dans la hutte, parce qu’il n’y avait plus de hutte. Elle n’était pas au tepee. Il ne pouvait trouver trace d’elle au ravin. Elle n’était pas avec Pierre sous le grand sapin.
Par conséquent, sans raisonner, mais certain, il se mit à suivre la vieille ligne de pièges au nord-ouest.
CHAPITRE XXIII
UN HIVER D’ATTENTE
Nul homme ne s’est jamais préoccupé d’approfondir complètement le mystère de la mort, tandis qu’il frappe les sens du chien septentrional. Il vient parfois à lui dans le vent; le plus souvent, _il doit venir_ avec le vent. Et pourtant il y a des milliers de maîtres dans le Nord qui jureraient que leurs chiens les ont avertis de la mort, des heures avant son arrivée. Et il y en a beaucoup parmi ces milliers qui savent, par expérience, que leurs attelages s’arrêtent à un quart ou à un demi-mille de distance de la hutte étrangère dans laquelle se trouve un mort non enseveli.
Hier Bari avait senti la mort et il savait sans déduction du raisonnement que le mort c’était Pierre. Comment savait-il cela et pourquoi acceptait-il ce fait comme évident, c’est un des mystères qui, parfois, paraissent donner une provocation directe à ceux qui n’accordent rien de plus que l’instinct au cerveau d’un animal. Il savait que Pierre était mort, sans savoir exactement ce que c’était que la mort. Mais il était certain d’une chose: il ne reverrait plus Pierre. Il n’entendrait jamais plus sa voix. Il n’entendrait jamais plus à l’avenir le crissement de ses snow-boots devant lui sur le sentier. Il ne cherchait donc point Pierre sur la ligne de trappes. Pierre était parti pour toujours. Mais Bari n’avait pas encore associé l’idée de la mort à l’idée de Nepeese. Il se sentait plein d’une grande anxiété; ce qui était parvenu jusqu’à lui du fond du ravin l’avait fait trembler de frayeur et d’attente. Il éprouvait le frémissement de quelque chose d’étrange, de quelque chose de menaçant, et pourtant, alors même qu’il avait hurlé à la mort dans le ravin, cela devait être pour Pierre. Car il croyait que Nepeese était vivante et il était maintenant juste aussi certain qu’il la rejoindrait sur la ligne de trappes qu’il était certain, hier, de la rencontrer sous l’abri d’écorce de bouleau.
Depuis son déjeuner de la veille, au matin, avec Branche-de-Saule, il était resté sans manger. Apaiser sa faim signifiait chasser, et sa pensée était trop préoccupée à chercher Nepeese pour cela. Il serait demeuré affamé tout le jour, mais à trois milles de la hutte il arriva près d’un piège où il y avait un gros lapin aux pieds blancs. Le lapin vivait encore et Bari le tua et en mangea son content. Jusqu’au soir, il ne manqua pas une trappe. Dans l’une d’elles, il y avait un lynx; dans une autre, un poisson-chat; à la surface blanchie d’un lac, il flaira un monticule de neige sous lequel gisait le cadavre d’un renard roux tué par l’un des appâts empoisonnés de Pierre. Tous les deux, lynx et poisson-chat, étaient vivants et les chaînes d’acier de leur trappe claquaient à coups secs, tandis qu’ils se disposaient à livrer bataille à Bari. Mais l’affaire n’intéressait point Bari. Il se hâtait, son anxiété croissant à mesure que l’obscurité augmentait et qu’il ne trouvait pas trace de Nepeese.