Part 12
De Bar ne tarda pas à expliquer sa mission et, avant d’avoir atteint la hutte, Pierre et Nepeese savaient pourquoi il était venu. Monsieur le facteur du lac Bain partait en voyage dans cinq jours et il avait spécialement envoyé De Bar pour demander à Pierre d’aller aider le commis et le garde-magasin métis pendant son absence. Pierre ne fit d’abord aucune observation. Mais il réfléchissait, Pourquoi Mac Taggart l’envoyait-il chercher? Pourquoi n’avait-il pas choisi quelqu’un qui fût plus proche? Tant que le feu ne pétilla point dans le poêle de tôle de la hutte et que Nepeese ne fut pas occupée à préparer le souper, il ne formula pas ces questions au chasseur de renards.
De Bar haussa les épaules.
--Il m’a d’abord demandé si je pouvais rester. Mais ma femme a une pneumonie, Pierre. Elle a pris froid, l’hiver dernier, et je n’ose la laisser longtemps seule. Il a grande confiance en vous. En outre, vous connaissez tous les trappeurs inscrits aux registres de la Compagnie du lac Bain. De sorte qu’il m’a envoyé à vous et il vous prie de ne pas vous inquiéter à propos de vos lignes de fourrures, car il vous paiera double de ce que vous auriez pris pendant le temps que vous serez au poste.
--Et... Nepeese? interrogea Pierre. Monsieur s’attend-il que je l’amène?
Près du poêle, Branche-de-Saule releva la tête pour écouter et son cœur se remit à battre librement à la réponse de De Bar.
--Il n’a rien dit à ce sujet. Mais bien sûr ce sera un grand changement pour la petite demoiselle.
Pierre fit signe de la tête.
--Probablement, Netootam!
Ils ne s’entretinrent pas davantage de l’affaire, ce soir-là. Mais pendant toute la nuit, Pierre y réfléchit et cent fois il se posa la même question: Pourquoi Mac Taggart l’envoyait-il chercher, lui? Il n’était pas le seul à bien connaître les trappeurs qui figuraient aux registres de la Compagnie. Il y avait Wassaon, par exemple, le métis scandinave dont la hutte se trouvait à moins de quatre heures de marche du poste; ou Baroche, le vieux Français à barbe blanche qui habitait encore plus près et de qui chaque phrase était parole d’évangile. Il faut, se dit-il en fin de compte, que monsieur m’envoie chercher parce qu’il désire se concilier le père de Nepeese et obtenir l’amitié de Nepeese elle-même. Car c’était, à n’en point douter, un grand honneur que le facteur lui faisait et cependant, au fond du cœur, il restait plein de défiance.
Quand De Bar fut sur le point de le quitter, le lendemain matin, il lui dit:
--Dites à monsieur que je partirai pour le lac Bain après-demain.
Lorsque De Bar fut parti, Pierre dit à Nepeese:
--Et tu vas rester ici, ma chérie. Je ne t’emmène pas au lac Bain. J’ai rêvé que monsieur ne s’en allait pas en voyage, mais qu’il a menti et qu’il sera malade quand j’arriverai au poste. Et pourtant si par hasard tu voulais venir...
Nepeese se redressa brusquement pareille à un roseau que le vent avait courbé.
--Non! s’écria-t-elle si farouchement que Pierre éclata de rire et se frotta les mains.
Ainsi se fit-il que le deuxième jour après la visite du chasseur de renards, Pierre s’en alla au lac Bain. Nepeese, sur le seuil, lui fit signe adieu de la main jusqu’à ce qu’il eût disparu à sa vue.
Le matin de ce même jour, Mac Taggart se leva alors qu’il faisait encore nuit. Le moment était arrivé, l’heure et le jour qu’il avait attendus et combinés, et, de toute la nuit, le sommeil n’avait fermé ses yeux. Vingt fois, il avait tenu ce merveilleux portrait de Nepeese à la lueur de la lampe et qui, chaque fois, produisait l’effet de l’huile jetée sur un brasier. Toutes les forces de son être sombraient maintenant dans une seule et grande passion dont longtemps et minutieusement il avait machiné l’accomplissement. Il avait reculé devant un meurtre à commettre: tuer Pierre, et, dans son hésitation, il avait trouvé un moyen meilleur. Nepeese ne pouvait lui échapper. Il la rencontrerait seule à la hutte, sans défense, pour en faire ce qu’il lui plairait. Après quoi...
Il se mit à rire et serra ses gros poings, enchanté. Oui, après cela, Nepeese consentirait à devenir la femme du facteur du lac Bain. Elle ne voudrait pas que les gens de la forêt la regardent comme _la bête noire_. Non! Elle viendrait spontanément. Et Pierre ne saurait jamais ce qui s’était passé à la hutte, car Nepeese voudrait-elle le lui raconter? C’était un plan superbe, si facile à réaliser, aux résultats tellement inévitables! Et, pendant tout ce temps, Pierre s’imaginerait que Mac Taggart était parti en mission vers l’Est.
Il déjeuna avant l’aube et il était en route avant qu’il fît jour encore. A dessein, il tourna directement à l’est, afin qu’en arrivant du sud-ouest, Pierre ne pût rencontrer les traces de son traîneau. Car il avait maintenant résolu qu’il importait que Pierre ne sût jamais cela et n’eût pas un soupçon, même si cela devait l’obliger à faire quelques milles supplémentaires de voyage, si bien qu’il ne parviendrait au Grey Loon que le deuxième jour. Il était préférable, somme toute, d’être un jour en retard, car il était possible que quelque chose eût fait différer Pierre. De sorte qu’il ne s’efforça point d’aller au plus vite. Il y avait une énorme somme de brutale satisfaction à prévoir ce qui allait arriver et Mac Taggart se plongeait dans ce plaisir jusqu’à satiété. Aucune chance de déception d’ailleurs. Il était sûr que Nepeese n’accompagnerait pas son père au lac Bain. Elle serait à la hutte du Grey Loon, seule. Cinquante fois son visage s’empourpra violemment d’y penser.
* * * * *
Nepeese ne redoutait rien de cette solitude. Des fois, maintenant, la pensée d’être seule lui était agréable, quand elle désirait rêver, quand elle se représentait des choses au mystère desquelles elle n’aurait même pas admis Pierre. Elle devenait femme, une fleur qui, close jusqu’alors, s’épanouissait, C’était encore une jeune fille avec le doux velouté de l’adolescence dans ses yeux et cependant avec déjà le mystère de la femme s’émouvant dans son âme, comme si la Grande Main hésitait à l’éveiller ou à la laisser dormir encore plus longtemps. A ces moments-là, lorsque l’occasion s’offrait de consacrer quelques heures à sa rêverie, elle mettait sa robe rouge et relevait ses cheveux comme elle l’avait vu représenté dans les gravures des magazines que Pierre rapportait deux fois par an de Nelson House.
Le deuxième jour de l’absence de Pierre, elle s’habilla de la sorte; toutefois, elle fit retomber ses cheveux autour d’elle en gloire lumineuse et autour de son front elle attacha un bandeau de ruban rouge. Cependant, ce n’était pas fini. Aujourd’hui, elle avait de merveilleux desseins. Sur la muraille, près de son miroir, elle avait fixé une grande page tirée d’un magazine pour dames et sur cette page on voyait une délicieuse figure à frisettes. En dessous était écrit: Mary Pickford. A quinze cents milles au Nord du bureau de la Californie soleilleuse où la photographie avait été prise, Nepeese, une moue à ses lèvres pourpres, le front plissé, s’appliquait à saisir le secret des ondulations de la petite Mary Pickford.
Elle regardait son miroir, le visage enflammé et des yeux brillants, s’énervant pour donner à l’une de ses tresses qui tombait plus bas que ses hanches, l’aspect des boucles convoitées. Soudain, derrière elle, la porte s’ouvrit et Bush Mac Taggart entra.
CHAPITRE XX
UNE LUTTE INUTILE
Branche-de-Saule tournait le dos à la porte quand le facteur du lac Bain pénétra dans la hutte et, dans son étonnement, durant quelques secondes elle ne se retourna pas. Elle crut d’abord que c’était Pierre. Il avait eu besoin de revenir; mais comme cette pensée lui venait, elle entendit un groulement dans la gorge de Bari qui la fit se dresser brusquement et regarder vers la porte.
Mac Taggart n’était pas entré sans se préparer. Il avait laissé dehors son paquet, son fusil et son lourd pardessus. Il était debout sur le seuil et il considérait Nepeese, sa superbe toilette et sa florissante chevelure, comme étourdi par ce qu’il voyait. Fatalité ou hasard jouaient alors contre Branche-de-Saule. S’il y avait eu un soupçon de chevaleresque ou même de pitié sommeillant dans l’âme de Bush Mac Taggart, il eût été anéanti par ce qu’il vit. Jamais Nepeese n’avait paru plus belle, pas même le jour que Mac Donald, le géographe, avait fait sa photographie. C’était la manière dont le soleil, pénétrant à flots par la fenêtre, faisait ressortir sa merveilleuse chevelure dans l’obscurité lumineuse de laquelle son visage était encadré comme un fin camée qui retint un instant Mac Taggart, hésitant et la respiration coupée. Il avait rêvé. Ses désirs de brute lui avaient représenté Nepeese dans tout le charme qu’une imagination torturé par la passion peut ajouter à la réalité. Mais il ne s’était rien représenté de comparable à la créature qui était maintenant devant lui, les yeux agrandis démesurément d’effroi et pâlissant sous le regard qui la fixait. Il n’y eut qu’un instant pendant lequel leurs yeux se rencontrèrent dans ce terrible silence: terrible pour la jeune fille. Des mots étaient superflus. A la fin, elle comprit. Elle comprit le danger qu’elle avait couru le jour où, au bord du ravin et dans la forêt, elle s’était moquée, sans peur de la menace qui l’assaillait maintenant de front. C’était, sur le visage de Mac Taggart, indescriptible, l’horrible joie qui brûlait dans ses yeux, l’éclat de ses dents serrées, le sang pourpre embrasant sa face, tandis qu’il la regardait. En un éclair la vérité lui apparut. C’était un guet-apens et Pierre était parti.
Un soupir qui ressemblait à un sanglot expira sur ses lèvres.
--Monsieur! essaya-t-elle de dire. Mais ce ne fut qu’un murmure, un effort. Elle paraissait suffoquée.
Elle perçut nettement le déclanchement du verrou de fer alors qu’il fermait la porte. Mac Taggart avança d’un pas.
Il ne fit qu’un seul pas. Sur le plancher, Bari demeurait comme une chose sculptée. Il n’avait pas bougé. Il n’avait pas proféré un son, à part ce grognement avertisseur, tant que Mac Taggart gardait sa distance. Puis, comme un éclair, il s’était dressé et placé devant Nepeese, chaque poil de son corps hérissé et devant la colère de son grognement Mac Taggart se recula contre la porte verrouillée. Un mot de Nepeese en ce moment et c’eût été tout. Mais un instant fut perdu, un instant avant qu’elle jetât un ordre. En pareil moment une main et un cerveau humains sont plus prompts que l’entendement d’un animal, et, tandis que Bari sautait à la gorge du facteur, il y eut un éclair et une explosion étourdissante presque sous les yeux de Branche-de-Saule. C’était un coup de hasard, un coup parti de la hanche du pistolet automatique de Mac Taggart. Bari tomba net. Il s’abattit d’un choc sur le plancher et roula contre le mur de bois. Il n’y eut pas une convulsion des pattes, pas un tressaillement dans son corps. Mac Taggart se mit à rire nerveusement, tandis qu’il replaçait son revolver dans l’étui. Il savait que seul un coup au cerveau avait pu faire cela.
Adossée à la muraille du fond, Nepeese attendait. Mac Taggart pouvait entendre sa respiration haletante. Il avança à mi-trajet vers elle:
--Nepeese, je suis venu pour faire de vous ma femme, dit-il.
Elle ne répondit pas. Il put voir que le souffle lui manquait. Elle porta une main à sa gorge. Il fit encore quelques pas et s’arrêta. Il n’avait jamais vu de tels yeux, non, pas même lorsqu’il s’était penché sur le supplice d’une autre femme, jamais il n’avait vu pareille terreur dans la vie ou la mort. Et pas seulement de la terreur. Il y avait en eux plus que de la terreur, quelque chose qui le retenait. Et il répéta.
--Je suis venu pour faire de vous ma femme, Nepeese. Ici, aujourd’hui, ce soir; et, demain, vous viendrez avec moi à Nelson-House, puis nous retournerons au lac Bain... pour toujours.
Il ajouta les derniers mots comme après réflexion.
--Pour toujours, répéta-t-il. Pas comme Marie, Elle est repartie dans sa tribu.
Il parlait net. Son courage et sa résolution s’accrurent en voyant le corps de la jeune fille s’affaisser un peu contre la muraille. Nepeese défaillait. Elle était sienne. A quoi bon prodiguer les phrases maintenant, maintenant qu’il lui avait fait comprendre qu’elle allait lui appartenir pour toujours? Son cerveau en feu était surexcité et il s’avança vers elle pour la saisir entre ses bras, comme il l’avait saisie au bord du ravin. Il n’y avait pas moyen d’échapper. Pierre était parti. Bari était mort. Ils étaient seuls et la porte était fermée au verrou...
Il n’avait pas pensé qu’un être vivant pût bouger aussi rapidement que Branche-de-Saule, alors que ses bras se tendaient pour l’atteindre. Elle ne fit pas de bruit pour se précipiter sous l’un des bras tendus. Il fit une enjambée, d’un happement brutal ses doigts saisirent un bout des cheveux. Il entendit qu’ils s’arrachaient, tandis qu’elle se dégageait en courant vers la porte. Elle avait poussé le verrou quand il la rattrapa et ses bras se refermèrent autour d’elle. Il l’entraîna et maintenant elle appelait, elle appelait dans sa détresse, Pierre, Bari, un miracle de Dieu pouvant la sauver. Et elle luttait.
Elle se contorsionna entre les bras de Mac Taggart jusqu’à ce qu’elle fût face à face avec lui. Et plus elle lui résistait, plus elle le griffait et lui lacérait le visage, plus les bras brutaux la broyaient, tant qu’il sembla qu’ils lui briseraient sûrement l’échine. Elle ne voyait plus. Elle était empêtrée dans ses cheveux. Ils lui couvraient le visage, la poitrine et le corps, l’étouffant, embarrassant ses mains et ses bras, et toujours elle résistait. Pendant cette lutte, Mac Taggart trébucha sur le corps de Bari et ils tombèrent. Nepeese se releva cinq secondes avant l’homme. Elle aurait pu atteindre la porte. Mais de nouveau ses cheveux la gênèrent. Elle s’arrêta pour rejeter en arrière leur masse lourde afin d’y voir et Mac Taggart fut à la porte avant elle.
Il ne la verrouilla point, mais il se tint debout face à Nepeese. Son visage était balafré et saignait. Ce n’était plus un homme, mais un démon. Nepeese était brisée, pantelante, un sanglot étouffé sortait de sa gorge. Elle se baissa et ramassa un tison de bois enflammé. Mac Taggart s’aperçut qu’elle était presque à bout de forces.
Elle brandit le bâton, tandis qu’il se rapprochait d’elle. Mais Mac Taggart avait abandonné toute idée de crainte ou de prudence. Il avait senti la jeune fille haletante et raidie contre lui. Il avait senti le frôlement de ses cheveux sur son visage, le frisson de son corps, pendant qu’il l’enserrait dans sa vigueur brutale, et tous ses instincts d’homme s’engouffraient désormais dans l’œuvre mauvaise de la possession. Il s’élança sur elle comme une bête. Le brandon enflammé tomba. Et de nouveau le destin joua contre la jeune fille. Dans sa frayeur et son désespoir, elle avait ramassé le premier bâton que sa main avait touché, un mince bâton. Avec sa suprême énergie elle en frappa Mac Taggart et comme le bâton s’abattait sur sa tête, il recula en chancelant. Mais cela ne lui fit pas lâcher les cheveux qu’il avait empoignés. Avant qu’elle pût frapper de nouveau, il l’avait attirée à lui et, tandis que ses bras l’enfermaient encore comme des étaux de fer qui la broyaient, elle poussa un cri d’agonie et le tison tomba par-dessus l’épaule de Mac Taggart sur le plancher.
En vain se défendait-elle maintenant, non plus pour frapper ou s’évader, mais pour reprendre sa respiration. Elle essaya d’appeler de nouveau, mais, cette fois, aucun son ne sortit de ses lèvres closes. De plus en plus étroitement, le facteur resserrait ses bras. C’était horrible, et, à ce moment suprême, avec la rapidité d’un éclair, la pensée de ce jour où, dans la prairie, un énorme roc avait failli la tuer, traversa l’esprit de Nepeese. Pensée singulière qui lui venait en ce moment, mais elle lui vint et les bras de Mac Taggart étaient plus durs que le roc. Ils l’écrasaient. Ses reins étaient brisés. Et elle fléchissait contre la poitrine de Mac Taggart. Avec un cri fou de triomphe, il dénoua son étreinte et la renversa dans ses bras, ses longs cheveux balayant le plancher et s’y amoncelant en tas. Les yeux de Nepeese étaient encore entr’ouverts, elle n’avait point perdu toute conscience, mais elle était impuissante.
De nouveau, Mac Taggart éclata de rire et, tandis qu’il riait, il entendit s’ouvrir la porte. Était-ce le vent? Il se retourna, maintenant toujours Nepeese entre ses bras. Sur le seuil. Pierre était debout.
CHAPITRE XXI
NEPEESE FAIT SON CHOIX
Dans ce terrible instant qui suivit, si court si on le calcule d’après les battements du cœur humain, une éternité s’écoula lentement dans la petite hutte du Grey Loon, cette éternité qui gît quelque part entre la vie et la mort et qui est, parfois, par rapport à une vie humaine, comptée en secondes au lieu de siècles.
Pendant ces secondes, Pierre ne bougea pas de l’endroit où il se tenait sur le seuil. Mac Taggart se redressa vivement, son fardeau aux bras et, les regards fixés sur Pierre, ne bougea pas davantage. Mais les yeux de Branche-de-Saule étaient ouverts. Un frisson convulsif parcourait le corps de Bari étendu contre le mur. On n’entendait le bruit d’aucune respiration. Et, au milieu de ce silence, Nepeese poussa un grand sanglot entrecoupé.
Alors Pierre se réveilla à la réalité. Comme Mac Taggart, il avait laissé dehors son pardessus et ses moufles. Il parla et sa voix ne ressemblait plus à la voix de Pierre. C’était une voix étrange.
--Le Seigneur tout puissant m’a envoyé à temps, Monsieur, dit-il. Moi aussi j’ai fait route par l’est et j’ai vu l’endroit où votre trace a quitté le chemin.
Non, cela ne ressemblait plus à la voix de Pierre! Un frisson secouait maintenant Mac Taggart et lentement il abandonna Nepeese. Elle glissa sur le plancher. Lentement il se redressa.
--N’est-ce point vrai, monsieur, reprit Pierre, que je suis arrivé à temps?
Quelle puissance, quelle immense frayeur peut-être contraignit Mac Taggart à donner un signe d’affirmation et fit que ses lèvres épaisses prononcèrent d’une voix rauque ces paroles: «Oui, à temps!» Et pourtant ce n’était pas la peur; ce fut quelque chose de plus omnipotent que cela. Et Pierre ajouta de la même voix étrange:
--Je rends grâces à Dieu!
Les yeux d’un fou rencontraient maintenant les yeux d’un fou. Entre eux, il y avait la mort. Tous deux la virent. Tous deux pensaient qu’ils voyaient la direction que suivait son doigt osseux. Tous deux en étaient certains. La main de Mac Taggart ne se tendit pas vers l’étui de son revolver et Pierre ne toucha pas le couteau à sa ceinture. Lorsqu’ils s’empoignèrent ce fut poitrine contre poitrine, deux fauves au lieu d’un, car Pierre avait en lui la fureur du loup, du chat et de la panthère.
Mac Taggart était plus grand et plus massif, un géant robuste; toutefois, devant la fureur de Pierre, il bascula par-dessus la table et s’étala par terre avec fracas. Plusieurs fois dans sa vie il s’était battu, mais jamais il n’avait senti une étreinte à la gorge comparable à l’étreinte des mains de Pierre. Elles lui enlevaient quasiment la vie sur-le-champ. Son cou craquait, un peu plus il aurait été broyé. Il frappa en aveugle, par-derrière, et se contorsionna pour repousser le poids du corps du métis. Mais Pierre s’était accroché à lui, comme Sekoosew, l’hermine, s’était agrippée à la gorge du faisan, et les mâchoires de Mac Taggart se contractèrent peu à peu et s’ouvrirent et son visage se mit à passer du rouge au cramoisi.
* * * * *
L’air froid pénétrant par la porte, la voix de Pierre et le bruit de la lutte rappelèrent rapidement Nepeese à la conscience et elle put se relever. Elle était tombée près de Bari et, comme elle dressait la tête, ses yeux se posèrent un moment sur le chien avant de se diriger sur les deux combattants. _Bari était vivant._ Son corps était agité de soubresauts, ses yeux étaient ouverts et il fit effort pour soulever la tête au moment où Nepeese le regardait.
Alors, elle se traîna sur les genoux et s’avança vers les deux hommes, et Pierre malgré sa rouge fureur sanguinaire et son désir de meurtre, dut entendre le cri perçant de joie qui lui monta aux lèvres, lorsqu’elle vit que le facteur du lac Bain avait le dessous. D’un violent effort elle se mit debout et, pendant quelques instants, elle resta chancelante, comme si son cerveau et son corps se rajustaient. Au moment même où elle considérait le visage bleui dont les doigts de Pierre étranglaient la vie, la main de Bush Mac Taggart cherchait à l’aveuglette son revolver. Il le trouva. A l’insu de Pierre il le tira de son étui. Une chance du diable le favorisait de nouveau, car dans son affairement, il n’avait pas remis le cran de sûreté après avoir tiré sur Bari. Maintenant, il n’avait plus que la force de presser la détente. Deux fois, son index appuya. Deux fois retentirent des explosions mortelles auprès du corps de Pierre.
A la figure de son père, Nepeese comprit ce qui s’était passé. Son cœur s’arrêta dans sa poitrine, tandis qu’elle considérait le rapide et terrible changement opéré soudain par la mort. Lentement Pierre se souleva. Ses yeux se dilatèrent une minute, se dilatèrent et demeurèrent fixes. Il ne poussa pas une plainte. Elle ne put voir ses lèvres bouger. Puis il retomba vers elle, de sorte que le corps de Mac Taggart fut libre. Sans plus rien voir, avec une angoisse dont ne témoignait ni un cri ni un mot, elle se jeta à son côté. Il était mort. Combien de temps resta-t-elle là? Combien de temps attendit-elle qu’il fît un mouvement, qu’il ouvrît les yeux, qu’il respirât, elle ne le saurait jamais.
Pendant ce temps, Mac Taggart se relevait et s’appuyait au mur, revolver en main, son cerveau reprenant sa lucidité, sa passion renaissant au spectacle de son triomphe final. Son œuvre ne l’effrayait point. Même en cet instant tragique qu’il se tenait accoté à la muraille, sa défense--si jamais il y avait défense--se définissait dans son esprit. Pierre, le métis, l’avait traîtreusement assailli sans raison. En se défendant, il l’avait tué. N’était-il pas le facteur du lac Bain? Est-ce que la Compagnie et la Justice ne croiraient pas plutôt sa parole que celle de cette fille? Son cerveau bondissait de l’ancienne allégresse. Il n’en viendrait jamais là,--à l’aveu de cette lutte et de la mort dans la hutte,--quand il en aurait fini avec elle! Elle ne voudrait point passer tout le temps pour _la bête noire_. Non. Ils enseveliraient Pierre et elle retournerait au lac Bain avec lui. Si elle avait été impuissante naguère, elle était encore plus impuissante désormais. Elle n’avouerait jamais ce qui s’était passé dans la hutte quand il en aurait fini avec elle.