Part 18
Il était las, mais la fatigue ne pouvait éteindre le feu qui brûlait dans son sang. Son sang avait flambé toute la journée, et, maintenant, si proche de la réalisation et du succès, dans ses veines la vieille passion ressemblait à un vin enivrant. Quelque part, non loin de l’endroit où il se trouvait, Nepeese l’attendait, _l’attendait_. Son cœur palpitait d’un désir farouche, tandis qu’il écoutait.
On ne répondait pas. Alors, pendant une minute d’émotion, il cessa de respirer. Il aspira l’air et, faible, du lointain, lui parvint une odeur de fumée.
Avec l’instinct primordial de l’homme des bois, il se tourna du côté d’où venait le vent: un souffle à peine sous les cieux illuminés d’étoiles. Il n’appela pas plus longtemps, mais se hâta de traverser la clairière. Nepeese était plus loin--quelque part--qui dormait près de son feu, et il poussa un cri de joie étouffé. Il parvint à l’extrémité de la forêt; le hasard conduisit ses pas sur le sentier gazonné, il le suivit et l’odeur de la fumée arriva plus précise à ses narines.
Ce fut l’instinct de l’homme des bois également qui lui conseilla d’avancer avec précaution. L’instinct et aussi le calme absolu de la nuit. Il ne cassa pas un bâton sous ses pas. Il remua la broussaille si doucement qu’il ne fit aucun bruit.
Quand il arriva enfin à la clairière où le feu de Carvel faisait encore monter dans l’air une spirale de fumée au parfum de résine, ce fut si furtivement qu’il ne risqua même pas d’éveiller Bari. Peut-être, au tréfonds de lui dormait un vieux soupçon, peut-être était-ce parce qu’il désirait surprendre Nepeese pendant son sommeil. La vue de l’abri précipita les battements de son cœur. Il faisait clair comme en plein jour et la lune l’enveloppait de sa lumière.
Et Mac Taggart aperçut, suspendus devant l’abri, quelques vêtements de femme. Il avança à pas feutrés comme un renard et l’instant d’après il se trouvait une main sur la tenture rabattue de la porte du wigwam, la tête inclinée pour y surprendre le moindre bruit. Il pouvait entendre Nepeese respirer. Une minute, il se retourna de sorte que le clair de lune frappa ses yeux. Ils étaient enflammés d’un feu mauvais. Alors, très doucement, il écarta la tenture de la porte.
Ce ne put être ce bruit qui éveilla Bari caché dans l’ombre noire des balsamiers à une douzaine de pieds plus loin. Peut-être fut-ce l’odeur de l’homme. Les narines de Bari frémirent d’abord, puis il s’éveilla. Pendant quelques secondes, ses yeux dardèrent vers le corps penché à la porte du wigwam. Il savait que ce n’était pas Carvel.
L’ancienne odeur, l’odeur de la bête humaine, emplissait ses narines comme un poison détesté.
Il se redressa et se tint un moment les quatre pattes figées, ses babines se retroussant peu à peu au-dessus de ses longs crocs. Mac Taggart avait disparu.
De l’intérieur de tepee arriva du bruit, un soudain remuement de corps, le cri de frayeur de quelqu’un qui s’éveille en sursaut, puis un appel, un cri assourdi, à demi étouffé, un cri d’effroi. Et en réponse à ce cri Bari se précipita hors de l’ombre des balsamiers avec, dans la gorge, un groulement qui portait en lui un accent de mort.
Au bord du bosquet de sapins, Carvel se retournait, mal à l’aise. Des bruits étranges l’éveillaient, des cris qui, dans sa fatigue, lui arrivaient comme dans un rêve. Enfin, il se mit sur son séant; puis, saisi d’une subite terreur, il se leva et courut au wigwam. Nepeese était dans la clairière, l’appelant du nom qu’elle lui avait donné: _Ookimew Jeem!... Ookimew Jeem! Ookimew Jeem!_ Elle était là, blanche et svelte, ses yeux pleins du scintillement des étoiles et, lorsqu’elle vit Carvel, elle l’étreignit dans ses bras, criant:
--Ookimew Jeem!... Oh! oh!... Ookimew Jeem! Oh! oh!
A l’intérieur de l’abri, Carvel entendit la rage d’un animal, les cris plaintifs d’un homme. Il oublia qu’il n’était arrivé que de la nuit dernière et, poussant un cri, il enleva Branche-de-Saule contre sa poitrine, et les bras de Branche-de-Saule se nouèrent autour de son cou, cependant qu’elle se lamentait.
--Ookimew Jeem, c’est la brute, là-dedans! C’est la brute du lac Bain et Bari...
La vérité se fit jour à Carvel et il emporta Branche-de-Saule dans ses bras et s’enfuit avec elle loin du bruit qui devenait écœurant et horrible. Dans le bosquet de sapin, il déposa sur le sol son fardeau. Les bras de Nepeese restaient encore serrés autour de son cou; il sentait la sauvage terreur du corps qui palpitait contre lui. La poitrine de la jeune fille était secouée de sanglots et ses yeux le suppliaient. Il l’attira plus près de son cœur et, tout à coup, il écrasa son visage contre le sien et il sentit pendant une minute le tiède frisson des lèvres virginales contre les siennes. Et il entendit le murmure doux et tremblant:
--Oh!... _Ookimew Jeem!_
Lorsque Carvel retourna seul au wigwam, son revolver à la main, Bari était devant la porte et attendait. Carvel ramassa un brandon enflammé et pénétra dans l’abri. Quand il en ressortit, son visage était livide. Il jeta le brandon dans le feu et retourna près de Nepeese. Il l’avait enveloppée dans ses couvertures et maintenant il s’agenouillait auprès d’elle et mit ses bras autour de sa taille.
--Il est mort, Nepeese.
--Mort? Ookimew Jeem!
--Oui, Bari l’a tué!
Elle semblait inanimée. Doucement, ses lèvres caressant ses cheveux, Carvel murmurait ses projets pour leur paradis futur.
--Personne ne le saura, bien-aimée. Cette nuit, je vais l’ensevelir et incendier le tepee, Demain, nous partirons à Nelson-House, où il y a un missionnaire. Et ensuite nous reviendrons et je construirai une nouvelle hutte à la place où l’ancienne a été brûlée. _M’aimez-vous, Ka-Sakahet?_
--Oui, Ookimew Jeem, je vous aime.
Tout à coup, ils s’interrompirent. Bari poussait enfin son cri de triomphe. Ce cri s’éleva jusqu’aux étoiles. Il passa par-dessus les toits des forêts et emplit les cieux tranquilles: hurlement de loup, d’allégresse, d’achèvement, de vengeance accomplie. Les échos en moururent lentement au loin et le silence s’étendit de nouveau.
Une paix immense respira dans la molle ondulation de la cime des arbres. Du Nord répondit l’appel fraternel d’un loup solitaire.
Autour des épaules de Carvel, les bras de Branche-de-Saule se serrèrent plus étroitement. Et Carvel, du fond du cœur, rendit grâces à Dieu.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Chapitres Pages I.--Le grand inconnu 1 II.--Le premier combat 8 III.--Une nuit d’effroi 17 IV.--Le vagabond affamé 25 V.--Le loup parle 37 VI.--Le cri du cœur solitaire 49 VII.--La fin de Wakayoo 61 VIII.--Nepeese en danger 73 IX.--Enfin, amis! 80 X.--Au secours d’Umisk 89 XI.--Pris! 95 XII.--Soumis, mais non conquis 106 XIII.--Mac Taggart obtient sa réponse 111 XIV.--L’attrait de la femme 120 XV.--La fille de la tempête 130 XVI.--Nepeese revendique ses droits 137 XVII.--Les voix de la race 144 XVIII.--Le banni 152 XIX.--Le facteur se décide 168 XX.--Une lutte inutile 180 XXI.--Nepeese fait son choix 186 XXII.--Seul! 195 XXIII.--Un hiver d’attente 204 XXIV.--Vers le nord 213 XXV.--Sur la ligne de trappes 221 XXVI.--Bari ennuie Mac Taggart 232 XXVII.--Le triomphe de Mac Taggart 239 XXVIII.--Amitié 246 XXIX.--L’appel du sud 253 XXX.--La fin de la recherche 260 XXXI.--Le compte est réglé 266
MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH.