Part 6
Elle se couchait en prononçant un nom. Car elle n’avait pu supporter, malgré ses résolutions, de ne pouvoir appeler par un nom l’homme inconnu. Elle l’appelait l’Ombre. Elle sentait bien en quoi ce nom était faux. Cet homme n’était que muscle, que dureté. Il n’y avait qu’à voir, par le soleil, l’ombre de l’Ombre, si nette, à mouvements si sûrs, pour être fixé sur ce qu’elle contenait en tendons et en os. C’était une ombre contre laquelle le passant maladroit rebondissait à quatre pas... Ce pouvait être au plus un comprimé terriblement solide de cent ombres, de mille ombres. Mais sa lumière, ses habitudes n’étaient pas celles d’un vivant. Chaque fois qu’il apparaissait, Stéphy avait le sentiment qu’il revenait; dans ce désœuvrement continuel il avait toujours l’air de mener une occupation terriblement prenante, et terriblement inutile à cet univers. Il était ombre parce qu’il était recouvert d’un enduit et d’une sorte d’absence sur laquelle rien ne prenait; elle le sentait insensible au chaud, au froid--elle n’osait chercher plus loin... C’est ainsi que pour Stéphy les symboles et les êtres changeaient d’âge et de nature. Soudain au premier plan, tout ce qui était rêve, inexistence, rejetant de vieilles formes, revendiquait du sang et un corps de coupe moderne, et le jour par contre allait venir où, à la vue d’un beau jeune homme souriant et confiant, elle dirait: «Bonjour, la Mort!»
* * * * *
Stéphy sortait maintenant tous les après-midi avec l’Ombre, excepté le dimanche, réservé au Gesangverein de la 2e Avenue. Aussi détestait-elle les dimanches. Ils n’étaient plus la fête dans la semaine; ils en étaient exclus. Il arrivait les dimanches à Stéphy tout ce que le sort destinait, non à l’amie de l’Ombre, mais à Mme Julius et à Mme Rudi: elle était nommée soliste, elle recevait le diplôme avec franges de première conseillère pour orphelins, une série de grades aussi peu faits pour elle en ce moment que pour saint Michel celui d’adjudant et la médaille militaire. Ce jour sauvé du déluge sur lequel s’entassaient ses amis d’enfance et leurs mères, la Vénus de Cranach et un basset assuré contre le suicide, et où la messe semblait une action de grâces de tous ceux qui avaient évité la passion et le bonheur, ce _Te Deum_ de l’obscurité et de l’immobilité l’exaspérait. Jusqu’à la musique lui était importune, car elle devait s’avouer, par une contradiction sans bornes, que c’était à sa vie mesquine qu’appartenait cet élément immatériel, tandis que sa vie divine--elle l’avait tout de suite deviné--ne la comportait pas et que l’Ombre n’aurait su distinguer Mozart de Puccini. Toutes ces symphonies, ces motifs, ces alliances et ces sympathies de sons qui avaient été la légèreté de son âme, sa noblesse, sa nostalgie, ce n’était plus qu’une surcharge bourgeoise dont elle s’allégeait en quittant sa maison, et à mesure qu’elle approchait du Central Park, elle avançait dans un domaine où baissaient leur résonance, leurs échos, pour arriver près de l’Ombre les oreilles plus impénétrables que celles des Goldstein avec leurs boules Quies, et au centre d’une surdité que trouait à peine--qui eût dit à Stéphy qu’un jour elle en serait émue aux larmes!--un orgue lointain qui jouait la _Tosca_. Elle, qui n’avait vécu qu’au milieu de musiciens, qui voyait tous les gros jeunes gens ses amis capables en chaque point du monde, à chaque heure du jour, de tourner aux chefs-d’œuvre de la musique comme à cet orgue pour deux sous, elle éprouvait un obscur orgueil à s’asservir à cet homme sorti si sec de toutes ces ondes, effluves et courants où nageaient, avec la conscience des filles du Rhin, tous les membres de son Gesangverein. De ce monde jusque-là doublé de chants et de sonates, de ces couchers de soleil doublés de Brahms, de ces aurores doublées de Schumann, le capitonnage divin tomba tout à coup, et elle voyait pour la première fois l’univers dans sa dure et muette épaisseur.
Il ne s’agissait pas seulement de la musique. Tout ce qu’elle avait cru l’élément supérieur de sa vie se reléguait de soi-même dans un monde inférieur. Les moments qu’elle avait crus sacrés, sur la foi du père Moeller, grâce à des combinaisons de lumière et d’astres, le lever de la lune, l’horizon rouge, tous ces moments où elle arrivait justement à supporter un peu le gros Julius, maintenant elle les écartait. Lune, soleil, lui paraissaient aussi artificiels que les ampoules du grand-père Frédéric. Elle en voulait à ces accessoires d’avoir laissé Bergmann s’approcher d’elle et d’exercer impunément leur fonction d’appareilleurs. Le soir, sous les étoiles, elle fermait sa fenêtre sans s’attarder comme sur une publicité ou une invite outrageante, et les constellations l’offensaient de toutes leurs combinaisons louches. Elle était presque satisfaite de voir un beau nuage, parti de Brooklyn en corvette, arriver à Riverside en porc, avec son groin et jusqu’à sa queue. Il y avait aussi, par bonheur, des aurores d’eau sale, des crépuscules infestés de relents. La tendance naturelle des nuages, des aurores à se dégrader rachète un peu leur suffisance. Dans sa course vers l’Ombre, elle évitait les librairies, les lutheries, les magasins de fleurs ou de parfums: toutes leurs offres infâmes. Elle s’asseyait, sur le banc 108, sous cette lumière implacable qui passe pour pure, mais qu’elle savait provenir en fait d’un vieil astre taché. On était dans ces après-midi torrides où ne se pose ni la question de la bière, ni celle de la tendresse, où du fait de la lâcheté humaine devant l’effort se commettent le moins d’actes et de crimes amoureux. Elle jouissait de ces heures presque stérilisées. L’Ombre arrivait, et, dans cette conversation d’êtres atteints d’amnésie et privés d’imagination, aveugle, sourde, et sans narines, elle ne se sentait plus qu’une bouche et des mains.
Elle ne lisait plus. Il n’est pas de lectures pour qui nie le passé et renie d’avance l’avenir. Elle rougissait de ses enthousiasmes. Pas un vers de Gœthe ou de Shakespeare qui ne convînt beaucoup plus à Julius ou à Rudi qu’à l’Ombre. Une parenté indéniable reliait le gros et le petit homme à chacun des plus grands héros, les formules d’amour et de génie semblaient spécialement faites pour eux et pour les amis médiocres qu’ils amenaient: Hamlet ou Faust n’étaient plus que des acteurs chargés de jouer supérieurement la vie de Bergmann ou la vie de Spetzheim. Les prétendants ne se doutaient certes pas, quand Stéphy les mettait trop rapidement à la porte, que c’était à cause de leur ressemblance croissante avec des êtres sublimes; et Stéphy essayait aussi de congédier d’elle tout ce qui pouvait l’apparenter aux héroïnes jadis chéries. De la fidélité, du dévouement, elle pressait sans hésiter tout ce qu’y avait déposé la poésie ou l’histoire--de l’angoisse aussi, de l’attente--; et le mot le plus éloigné d’elle était le mot: je t’aime. Tous ces distiques, tous ces vers célèbres qu’elle savait par cœur, elle eût voulu les oublier, tant ils étaient des allusions à une existence à vingt maris, dont elle était divorcée. Pitoyable Laure, qui aimait Pétrarque à cause de ces sonnets hebdomadaires, pleins de chevilles et dont chacun d’ailleurs n’était qu’une cheville entre deux moments d’oubli! Car pour Stéphy les plaisirs de la poste et de la correspondance aussi étaient les plaisirs d’amoureux inférieurs. Une fois chez elle, elle n’attendait rien. Le facteur pouvait sonner, elle n’attendait aucune carte postale, aucune lettre, aucun _spécial delivery_. Toutes ces boîtes aux lettres géantes, ces voitures de poste qu’une juste estimation des besoins du monde exige plus rapides que les voitures même des pompiers, tous ces tubes qui s’entrecroisent dans la ville, heurtant les secrets montants aux secrets descendants, ne contenaient rien de Stéphy, rien pour Stéphy. Ses nouvelles, à elle, c’était ce silence au milieu du silence, cet arrêt de toute pensée, ce froid apporté soudain, avec affranchissement spécial, au centre de son cœur. On devine pourquoi Rudi, qui faisait chaque matin de longs détours pour passer devant chez Stéphy, trouva dans la poubelle ses œillets encore tout frais,--d’autant plus frais qu’il avait muni chacun d’un tube de son invention qui les entretenait d’eau une semaine et permettait de les placer non seulement dans un vase, mais sur un chapeau ou à plat pendant d’une étagère,--parmi les morceaux de la photographie du Cranach, qui imposaient à la vue des boueux les deux globes de seins restés intacts, et, entre le haut des cuisses, un triangle aride et poli comme un os à oiseau.
Au retour de ces promenades où il n’était pas plus question de la promenade d’hier que de la promenade de demain, elle passait dans sa chambre, et s’y déshabillait comme dans une chambre étrangère. Elle se sentait hôte chez elle-même. Elle veillait à ne rien casser, à ne rien déranger, mais pour le compte de celle qui lui succéderait, de cette Stéphanie qui épouserait Julius, dans une existence où compteraient les miroirs Biedermeier et les gravures de Franz Stuck. Elle ne portait plus les anneaux, les bracelets donnés par ses amis, elle ne distinguait plus les bijoux de l’or monnayé. Elle s’était arrêtée dans la nouvelle installation de sa chambre, et couchait sur un matelas. Il serait toujours temps, dans cette vie future de vengeance sur les hommes, d’avoir un cosy corner et un divan de panne. L’heure du sommeil venait; elle se donnait à l’inconscience sans pensée, sans chaîne autour du cou, sans supplément humain.
«Tu pourras épouser qui tu voudras, Stéphy, lui avait dit un jour Johann... J’aimerais mieux cependant que ce ne soit pas un Français ou un Italien, ils sont légers...»
Elle pensait à cette phrase en s’endormant. Léger, ce bloc taillé dans les métaux tombés d’une autre planète, dont le regard lui-même avait un poids! Léger, cet homme dont la vie semblait amenée à proximité de sa vie par quelque diamètre de fer, qui allait peut-être tout à l’heure l’éloigner pour toujours, après effleurement! Léger, le bronze, la gravitation! Légère, l’Ombre!... Un Français? Stéphy avait cru en effet reconnaître à l’accent qu’il était Français; elle l’admettait maintenant, tant elle tenait pour les solutions maudites... Mais peu importaient sa race, son état ou ses vices. Bien qu’elle eût souvent senti que nous étions dans l’époque où il y a eu entre deux hommes les plus grandes différences en courage, en morale, en sagesse, et où la loyauté et la lâcheté ont atteint leur écart maximum, Stéphy ne cherchait pas à situer l’Ombre, sur cette immense marge. Elle ne se demandait pas s’il avait pris part à la guerre, ou si à la guerre il avait combattu ou déserté; elle avait trouvé avec lui une manière d’être qui convenait à la fois au bolcheviste, au criminel, au bourgeois, à l’homme gâté par la vie ou au paria et jamais rien en ses gestes, en ses paroles qui pût choquer le contrebandier d’alcool, ou le mari évadé, ou le magistrat, ou l’assassin.
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Mais les liaisons infernales elles-mêmes ont leur phase d’innocence ou d’idylle.
Le milieu de mai était venu, et avec lui la grande chaleur. Rares étaient les conducteurs d’automobiles qui n’avaient pas le pied nu sur l’accélérateur. L’Ombre eut l’idée de mener Stéphy jusqu’à la mer, qu’elle avait jusque-là évitée, ne sachant les rapports que cet homme entretenait avec l’Océan, et n’osant lui avouer qu’elle était championne de natation avant qu’elle sût s’il nageait. Elle n’en savourait que plus son état d’esclave, privée soudain de l’Océan, et prenait son bain le soir avec délices, comme une sirène punie, dans un bassin de faïence où ses relations avec l’eau étaient ridicules... Il loua un canot. Il lui fit contourner les îlots voisins avec des manœuvres de poignet qui eussent comblé d’admiration les foules compétentes de Nogent-sur-Marne, et attentif au moindre remous, sans se douter que son canot portait la femme qui se fût arrangée le jour du déluge pour sauver un peu plus que la famille de Noé. Elle était pour la première fois face à lui, enfin elle le voyait. Tête découverte, il élargissait ses bras au maximum de son envergure, il montait et baissait ses genoux accouplés, il laissait sa chevelure s’élever, puis tomber, bref étalait tous les mouvements de printemps que les oiseaux font devant leurs femmes. Stéphy souriait de voir son ami l’Océan le forcer à cette parade, et lui donner ces petits gestes élégants et finis à l’aide de courants géants et de vagues de fond. Le soleil le dégageait de toute obscurité, et il ne restait que ses yeux bruns, ses cheveux noirs, ses mains de bronze, qu’un être d’un noir rayonnement, où les dents blanches éveillaient parfois une idée de luxe, l’idée d’un squelette d’ivoire,--que l’Ombre au soleil. A cette distance qui sépare sur les radeaux celui qui sera le cannibale de celui qui va être le repas, elle osait pour la première fois le regarder tendrement, amusée de le voir ramer en veston, exploit qu’on n’avait guère dû accomplir sur ces bords depuis l’arrivée des Quakers, et écarter à coups d’aviron, comme des naufragés dangereux, les monstres en caoutchouc gonflé qu’allaient chevaucher les nageuses. Cette collision du caoutchouc avec ce qu’il y a de plus dur au monde attendrissait Stéphy; et surtout elle était fascinée par ce veston. C’était bien l’uniforme qui convenait à l’Ombre; il n’était pas gonflé aux poches, il n’avait de bosses ni au côté droit ni au côté gauche, c’était un veston idéal que n’affligeaient pas comme ceux des autres hommes des grossesses changeantes; on devinait qu’il ne contenait ni portefeuille, ni papier d’identité, ni lettres, et que si le canot chavirait, elle serait noyée avec un inconnu.
Elle remontait le débarcadère, quand un faux mouvement et la brise relevèrent sa robe, et l’Ombre put voir la large jarretelle rose qui séparait son bas de sa culotte. Elle en fut malheureuse. «Il en verra bien d’autres», disait en elle une voix brutale. Mais elle s’en voulait de sa maladresse. Il y avait dans l’épisode une vulgarité qui isolait des autres cette promenade pour la ranger parmi les excursions de vendeuses et de gigolos. Il s’était assis, au pied de l’échafaudage d’où l’on plonge. Elle le pria d’attendre...
«Ohé! Ohé!» cria-t-on soudain, au-dessus de lui.
Il leva la tête et vit, au plus haut de l’estacade, toute tendue, mais inclinée déjà dans sa chute et lançant avant elle sur les eaux l’ombre qu’elle semblait viser, Stéphy qui plongeait. Elle pénétra en flèche au cœur de la mer. Jamais existence n’avait été rayée plus franchement et plus nettement de la terre; puis, reparaissant, par remords eût-on dit, ou à cause de quelque faux départ incompréhensible aux profanes, elle revint s’asseoir près de son ami. Ses jambes étaient nues jusqu’au corps, sa poitrine visible; elle s’étendit sur le dos, sur le ventre, rachetant au prix de son dévêtement complet le geste d’impudeur du vent, n’ignorant pas quelle proie elle dévoilait, mais incapable de supporter l’idée de cette bande rose que l’Ombre cherchait en vain maintenant sur sa jambe parfaite... D’autres se sont données, un jour, pour qu’on n’interprétât pas mal un geste maladroit. Jamais son compagnon n’avait vu femme dont veines et artères fussent enfoncées aussi profondément dans le corps, en dépit de ses fines attaches. Le Créateur avait dû forer dans les os du poignet et des chevilles pour les dissimuler ainsi. De ce travail généralement si mal ajusté de tendons et de système artériel et qui ressort autant que celui des ouvriers électriciens, nulle trace sur Stéphy... La seule imperfection était peut-être au talon, un tout petit peu de corne, presque rien, vraiment rien..., le défaut qui devait un jour, quand l’homme serait rassasié, envahir ce corps jusqu’aux oreilles.
Tous les après-midi ils revinrent. Ceux qui cherchent depuis des siècles une utilisation rationnelle du flux et du reflux peuvent se renseigner auprès de Stéphy; elle avait trouvé leur emploi. Rien comme la pression de l’Océan pour calmer celle des artères... Enjambant, de la jeune démarche dont la mère de Stendhal enjambait son fils assoupi, une suite de corps étendus où les corps sentimentaux se distinguaient aux grandes lettres ouvertes dans leur maillot, initiales de leur flirt que le soleil allait graver sur eux, elle montait en courant l’estacade, car elle n’entrait jamais dans la mer par son rivage. La mer pour Stéphy était quelque chose qu’on n’atteint qu’en montant, en gravissant soixante-deux marches. Elle avait un maillot blanc uni, sans raies horizontales ou verticales car elle n’avait ni à être grandie ni à être rapetissée, et qui se rattachait sur l’épaule, inutilement d’ailleurs, par un petit lacet rose. C’était tout ce qui trahissait son origine germanique, tout ce qui restait sur elle de la civilisation des Othon et des Guillaume: elle plongeait au sein des océans, elle effleurait les jeunes squales, les soles et les turbotins avec un nœud rose à l’épaule... Attendant son tour de plonger, elle levait les bras, elle écartait les doigts, pour prouver qu’elle était bien humaine, que rien en elle n’était palmé, elle se gonflait à cette hauteur de la bouffée d’un air pur qui n’avait pas effleuré tous ces phoques étendus, et en trois ou quatre mouvements raflait les attitudes dont se sont nourries toutes les sculptures. Parfois un geste: elle agitait la main vers un moutonnement de la mer d’où s’élevait un bras nu: c’est qu’elle reconnaissait dans cette poudre d’eau un de ses pairs, un champion de la race des eaux. A son tour! L’Ombre voyait ses bras s’ouvrir, se lever, au creux des aisselles flamboyer le poil blond comme si elle devait arriver lisse à la mer, et elle tombait par le visage sur le marbre bleu en un temps qui paraissait une seconde, mais qui lui permettait de battre chaque fois le record du mot Ombre, dit par elle à voix basse. Vingt-deux fois aujourd’hui... Elle avait sa manie, ou sa dignité, qui était de faire le moins possible d’écume. Elle disparaissait sans remède, souvent plus d’une minute, et son ami qui la croyait occupée à nager au loin les yeux fermés, ne se doutait pas qu’aussitôt immergée elle coulait à fond, s’étendait sur le sable, sur la plage des vrais habitants de la mer, reconnaissait tristement un débris d’épave, un coquillage de la veille, reprenait devant les objets de sa chambre marine la confiance qui lui manquait maintenant devant ceux de sa chambre humaine, ondulait, tellement au-dessous du niveau des peines mortelles, déplacée soudain par un remous de fond qui venait de la _Lusitania_, touchait machinalement à ce qui doit être la pendule des lémures, le thermomètre des étoiles de mer, éprouvait tous les désespoirs qu’on a pu éprouver à l’intérieur d’une seule aspiration, et il fallait tout le poids de l’Océan pour empêcher les larmes de sortir de ses yeux. «Je sais bien que l’on ne pleure pas au fond de la mer», se disait-elle. Mais elle pensait aussi que l’on pleure où l’on peut. En ces lieux même, d’ailleurs, il fallait se surveiller. Un reflet bientôt tournait autour d’elle, s’approchait, curieux. C’était Hillmacher qui s’étonnait de voir Stéphy immobile. Il plongeait vers elle, regardait de sa tête chavirée ce beau corps libéré de la respiration humaine, tentait avec les dents de dénouer le lacet rose, jusqu’au moment où elle lui tirait une courte langue par laquelle le goût de la mer l’envahissait. Il la prenait de force aux hanches, la lançait vers la surface, restant par discrétion tout au fond. Elle remontait, les jambes si étroitement jointes qu’entre elles la plus petite limande n’eût pu passer, le buste gonflé de son souffle soudain défaillant, et, une fois crevé le plafond de la mer, expirait.
Un jour l’Ombre lui fit la surprise de la rejoindre dans la mer. Il y alla à pied, seul de tous les baigneurs, évitant la planche à plongeons par laquelle on s’attendait donc à ce qu’il ressortît tout à l’heure. Il nageait bien, mais, habitué à l’eau douce, il prodiguait les mouvements inutiles, il avait dans ses réflexes une prudence hors de mise, comme d’ailleurs sur terre tous ceux qui croient que la vie est un adversaire mesquin, un fluide hypocrite et non une force brutale qui vous ignore. Il donnait l’impression que la mer personnellement lui en voulait. Il arrivait à en faire pour le spectateur un élément dangereux, alors que la vue de Stéphy nageant eût donné confiance à des hommes de plomb. Mais il était résistant et rapide. Supportée par des vagues dans lesquelles l’Ombre était obligée de se creuser un tunnel, prenant pied sur des îlots de profondeur dans lesquels il fonçait, Stéphy se laissait enfin rejoindre, étendait sa tête sur son coude gauche plié, et semblait dormir, tout immergée à part la joue et la paupière droites, cependant qu’un geste maladroit sortait son compagnon à moitié de l’eau, et élevait son buste anxieux et sévère au-dessus de la tendre dormeuse... Image du sommeil marin qu’elle eût souhaité pour le sommeil terrestre... Puis tous deux sortaient de l’eau dignement, côte à côte, les pas encore liés par l’Océan, comme d’une messe. Le corps brun de l’Ombre s’offrait soudain aussi nettement aux yeux des femmes étendues que les silhouettes de tir aux yeux des recrues. Stéphy l’admirait. Il avait ces larges épaules sur lesquelles il est doux de s’asseoir et qui prouvent d’ailleurs, entre autres preuves, puisqu’elles sont deux, que l’homme est fait pour avoir deux femmes. Quel corps parfait! On regrettait seulement, juste sur le petit doigt du pied gauche, une minuscule taie, la seule tache dans cette réussite, mais qui plus tard, quand l’homme aura trahi et disparu, devait sauver son corps du mépris de la femme, et répandre sur lui tout entier une peau sensible et pitoyable..., seul point par où la souffrance semblât pouvoir pénétrer dans cet homme. Elle s’arrangea pour marcher sur lui, de son pied nu... Il cria..., mais on se venge comme on peut, et c’était toujours une occasion de demander pardon à son assassin.
Puis ils s’étendaient jusqu’au soir, suivant cette loi qui pousse les nageurs, au sortir de l’eau, à nager sur la terre. Ils prenaient entre les corps couchés les places vides qui leur semblaient réservées de tout temps, comme à des morts qui regagnent le cimetière et s’installaient pour la vie dans leurs concessions. Les bras, la nuque, les jambes de Stéphy devenaient soudain dorés. Une multitude de doux cheveux apparaissait si rapide qu’elle semblait croître sur elle, mais il n’en restait rien quand le corps était sec. De belles filles, s’arrachant au champ du repos, les enjambaient à leur tour; Stéphy remarquait bien quel regard son compagnon avait pour les tendres surfaces intérieures des belles cuisses. Elle n’en disait rien. Elle n’en pensait même rien. Tout était prévu à cet égard. Et bien d’autres choses!... Parfois un long soupir, mais pas de chagrin: c’est qu’elle avait oublié, bien que hors de l’eau, de respirer. Il enlevait de la main le fil de varech par lequel la mer avait tenté aujourd’hui de retenir Stéphy, il la débarrassait des grains de sable avec le soin de ceux qui vous retirent des points noirs du visage avec une clef de montre. Il avait avec Stéphy un souci des moindres choses, la regardant si elle toussait, se précipitant pour l’aider à se lever ou à s’étendre, s’excusant s’il la heurtait, et de lui montait en même temps une espèce de dédain suprême pour Stéphy entière--cette indifférence qu’il aurait si je mourais, pensait-elle, si je disparaissais. Peut-être eût-il aimé ma main seule, ma jambe seule, ma tête seule! Il est las. L’ensemble d’une femme lui fait peur...
Le soleil se couchait. Devant eux, au fond de la mer, s’organisait un petit concours de nuages enflammés. La mer était si rouge que les oiseaux de mer fuyaient vers un lieu sûr, vers la terre, et le soleil se rengorgeait, affectant de croire, à cause de tant de sang, à son propre suicide.
«Quelles histoires font ceux qui se couchent seuls!» disait en le montrant une voisine agacée.