Aventures de Jérôme Bardini

Part 5

Chapter 53,764 wordsPublic domain

Sous l’arbre où Chaplin avait tourné ses premiers films, alors que ce coin de Central Park n’était pas reconstitué encore dans Hollywood, près du bassin où avaient été donnés aux jeunes dames de sa troupe les premiers baptêmes du cinéma, entre des arbustes dont le mouvement sous la brise avait été le premier frisson des plantes filmées, mais aujourd’hui d’une pose plus rigide que ne l’eût réclamée Daguerre, Stéphy attendait. L’homme, évidemment, était en retard. Il était évident qu’en obéissant le plus passivement possible aux policemen dans les barrages, en manquant plus ou moins volontairement un passage du subway, il allait s’arranger pour donner un peu de jeu au destin, et écarter l’une de l’autre, avant que ce ne fût trop tard, ses deux terribles roues dentées. Mais il avait compté sans Stéphy. Elle était décidée à l’attendre jusqu’au soir, s’il ne venait que le soir, et d’ailleurs, s’il ne revenait jamais, toute sa vie à l’attendre... Elle frissonnait quand passait un petit télégraphiste, comme s’il y avait un service de la poste pour les jeunes filles amoureuses du banc 108... Qu’importait au fond que l’homme revînt. L’idée d’avoir à l’attendre ainsi, tous les jours, l’après-midi de trois à quatre, lui suffisait presque déjà. Elle n’épouserait que le mari qui lui donnerait la permission de cette promenade quotidienne. Il y avait peu de chance pour qu’on lotît jamais cette part de New York, c’était un terrain sacré... Elle verrait les cygnes, blancs et noirs, mourir l’un après l’autre. Ce serait toujours une satisfaction pour elle, que l’étude des bêtes passionnait, de savoir qui vit le plus longtemps, du cygne blanc ou du cygne noir. Beaucoup d’amoureux avaient tiré moins de l’amour. Ces arbres grandiraient, fleuriraient, mourraient... Qui résiste le plus à l’air civilisé du rhododendron ou de l’hortensia, elle pourrait enfin le dire; et toujours elle reviendrait, avec l’image de cet homme à tête sans soudure qui, hier, avait pris sa main, sa main droite, caressant chaque doigt, passant à chacun d’eux un anneau invisible, les détachant doucement l’un de l’autre, pour leur enlever cet esprit de communauté si insipide en effet chez les doigts, avec des mouvements si sûrs que Stéphy, qu’aucun homme n’avait jamais touchée, y voyait un rite, une des premières douceurs de l’amour, et suivait ces caresses avec angoisse, prête à être surprise, à la conjonction de l’index et de l’annulaire, d’une terrible volupté. Toute la nuit, elle avait senti sa main droite, dans son lit, sur son corps, en main sacrée... Que de tâches peu nobles allaient retomber désormais à la main gauche, dans la vie! Son fiancé, son futur fiancé, jamais elle ne lui donnerait que la main gauche, et de la main gauche seule ébourifferait ses cheveux roux--elle les voyait roux--s’il l’exigeait... Ainsi attendait Stéphanie, si bleue, si blanche et si rose, que jamais le grand-père Moeller n’aurait eu besoin de la teindre au projecteur, sur son banc comme sur un banc de gare, mais toute en éveil, car tout était le train, ce taxi, cet autobus, ce ciel, ce bruit de feuilles... Car dans les arbres c’était comme en Europe. D’abord un grand coup de vent faisait tomber les feuilles mortes qui restaient de l’hiver. Puis, sur chaque grand arbre, des feuilles éclosaient suivant un plan qui n’avait rien à voir avec le massif futur du feuillage, de façon que le printemps, avant de recouvrir le hêtre ou le chêne, d’abord l’enguirlandât. L’absence des rossignols pouvait d’ailleurs à cette heure du jour passer pour leur silence... Des passants parfois s’arrêtaient devant Stéphanie. Certains ressemblaient si peu à l’homme d’hier, qu’elle était prise d’indignation. Ils arboraient des yeux, des nez, des oreilles qui étaient des insultes à l’autre nez, aux autres oreilles... Mais ils se rendaient vite compte qu’ils masquaient à cette jeune fille, non seulement New York, mais la ville entière, et ils passaient, comme leur nom l’exige.

Il vint par où elle ne l’attendait pas, par derrière elle. Elle en frémit, car elle eut l’impression que son dos n’était pas préparé, qu’il manquait là, sur sa nuque, sur ses épaules, un apprêt dont par-devant, elle était déjà recouverte, et qui tenait à la fois de la cuirasse et de l’épiderme à vif. Il s’assit près d’elle, veillant à ne pas la heurter, avec cette politesse et cette précaution qu’ont les marteaux-pilons à un centimètre de vous... Il la regardait de son même visage dur et ironique, inutilement d’ailleurs car elle attendait moins la dureté ou l’ironie qu’une face de feu, et elle supportait sans peine ses regards qui ne brûlaient point. Elle était en toilette d’été, mais avait pris un manteau, qu’elle jetait sur ses épaules quand soufflait la bise. Lui, au contraire, dans un de ces complets qu’on ne fait qu’en Europe, un complet de printemps, était tout à son aise auprès de cette belle fille qu’il semblait retirer tantôt du froid, tantôt des flammes... Elle se taisait, rapprochant insensiblement sa main droite. Il vit cette main esclave, déjà désignée par Stéphy pour obéir à tous les caprices du maître, l’écarta doucement, prit la main gauche. Des larmes de tendresse vinrent aux yeux de Stéphanie. Une sorte d’honneur la gagnait toute, à l’instant où elle était prête à penser inutile ou vulgaire une partie de son corps. Jamais elle n’avait eu l’orgueil de croire que cet homme pourrait l’aimer toute, des cheveux aux orteils. Cet amour, le seul qu’elle éprouverait jamais dans sa vie, elle voulait bien qu’il choisît sur elle son domaine préféré, la main droite seule, s’il le fallait, et que tout le reste du corps fût jeté en pâture au prochain fiancé. Mais le geste de l’homme lui redonnait confiance, lui permettait de penser que d’elle il accepterait tout, ses deux yeux, ses deux genoux, sur lesquels d’ailleurs se posait maintenant la main masculine, gravant en ce corps malléable une empreinte aussi ineffaçable que la main du sultan sur Sainte-Sophie. Elle n’était plus qu’aveuglement, que défaillance. Dans un dernier sentiment de défense elle se promettait par serment d’être aussi implacable pour son fiancé futur qu’elle était en ce moment indulgente et faible. Son amour pour cet inconnu--ce mot inconnu la faisait sourire de pitié, s’appliquant au seul être qu’elle eût prévu, des dents aux ongles--s’augmentait de l’aversion qu’elle ressentait déjà pour l’autre. Toutes les joies de l’amour qui ne lui apparaissaient qu’indistinctes quand elle pensait à l’inconnu, devenaient presque précises en son esprit lorsqu’il s’agissait d’en priver son successeur... Pas de cuisine non plus pour ce dernier, pas de ces knoedel au miel que le consul d’Allemagne avait proclamés inimitables, même en Bade; la vie, en lui, serait entretenue par les conserves et les compotes. Il ouvrirait d’ailleurs les boîtes lui-même. Elle rentrerait tard, et le couvert, il le mettrait. Jamais elle ne l’inviterait aux galas de sa piscine, dont elle était championne. Si elle avait des enfants de lui, elle profiterait de la moindre scène pour leur dire à leur majorité qu’il n’était pas leur père...

Maintenant, les regards perdus, l’homme contemplait comme hier, au delà des hortensias et à travers New York, le spectacle invisible. Il y avait moins d’amertume dans le pli de ses lèvres. Au lieu des profanations d’hier, peut-être voyait-il seulement des spectacles cruels, mais naturels: un aigle tuant un cygne, un ennemi devant un ennemi, des mères affolées sur un paquebot qui coule jetant leurs enfants à la mer... Rien qui indiquât dans le rictus que les ennemis étaient frères, que les mères auraient pu attendre une minute de plus... De toute la distance qu’il y a entre la profanation et le crime, Stéphy le sentit rapproché. Il était là, immobile. Pour le rappeler à elle et à lui-même, Stéphy n’avait rien que ses mains. Elle ne savait pas son nom, et aucun autre nom ne lui convenait. Cette première entrevue que Stéphy avait imaginée comme une confidence, comme un aveu de toutes pensées, comme un échange de prénoms, d’histoires de famille, où se seraient dévoilés les noms des animaux favoris, c’était au contraire un pacte de mutisme, une déclaration de silence. Elle sentait que cet homme entendait ne l’accepter que sans nom, sans surnom, sans prénom, sans passé!... Le néant, c’était la dot exigée. L’enveloppe à son nom dans son sac pesait à Stéphy comme la marque à laquelle elle allait être reconnue pour une de ces jeunes filles qu’on appelle, auxquelles on écrit... Ses initiales réparties sur ses vêtements la brûlaient au fer rouge... Mais elle comprenait; cette nudité, ce déshabillage de tout ce que lui avait apporté sa vie, sa vie heureuse, elle l’acceptait. Ah! que l’autre déshabillage eût paru facile, en comparaison. Si l’inconnu préférait un symbole stérilisé à une jeune fille plongée dans le temps et l’espace, c’était son affaire, elle acceptait, elle devenait orpheline, muette... Tous ces noms de dessous, aussi, dont on affuble les vierges, le nom de pudeur, de préjugé, de scrupule, l’abandonnaient. Jusqu’au mot souffrance lui paraissait un nom propre, le nom d’un de ces êtres avec lesquels il suffit de se brouiller pour les éviter désormais. Elle se rappela que, d’après le professeur Francke, aux cours de grec, le Minotaure exigeait le nom des jeunes filles qu’on lui amenait et s’arrangeait pour ne pas les confondre. A travers les arbustes, d’un regard aussi acéré que l’homme, dans ce théâtre invisible dont il suivait les tableaux, elle vit chaque jeune fille grecque clamer son nom... Elle sourit de leur naïveté... Elle vit Psyché, faisant craquer le plancher nocturne sous ses pas, se tachant à sa lampe à huile... Pauvre et niaise Psyché... Jamais elle ne serait Psyché...

Le soleil se couchait. Venu par le chemin tout droit, il était naturel que l’inconnu repartît cette fois par le méandre.

* * * * *

Le printemps dura huit jours. Le père Moeller avait pu retrouver un rossignol mécanique et invitait ses amis. C’étaient des amis encore d’hiver, mais qui, avec leurs cravates multicolores, pouvaient faire de très convenables amis de printemps. Le rossignol chantait en agitant la tête, puis les ailes, puis la queue, et terminait sur une patte, protocole fixé immuablement par l’histoire naturelle de Schreiber, et contrôlé au clair de lune par le grand-père Frédéric, avec la lunette de nacre qui lui avait aussi servi à contrôler un soir les moues de Lola Montès. Mais si les gestes du rossignol continuaient à être exacts, son chant n’était plus authentique, car il avait fallu donner la boîte à un réparateur américain. Bien que l’un des invités, qui avait étudié en Suisse, complétât à la flûte les roulades, on n’obtenait qu’un chant de serin dont tous se lassèrent, et ils se mirent à chanter des chœurs allemands et des lieder. Pour que le policeman irlandais de garde sur le trottoir n’intervînt pas, il suffisait d’intercaler dans le programme, toutes les heures, l’hymne irlandais. Les jeunes gens bavardaient avec Stéphanie, la taquinaient. Elle s’étonnait de ne pas leur en vouloir, de ne pas voir des ennemis en tous ces futurs fiancés, de retrouver avec aise tout ce qu’elle croyait avoir répudié pour toujours, ces modes de sociabilité inférieure qui s’appellent la gaieté, le flirt, la danse. Quelques-uns osaient la nommer Stéphy. Elle répondait gaiement aux jeunes gens flattés, et incapables de deviner que ce nom n’était plus que la façon la plus banale de l’atteindre. On dansa la valse. Chacun des fiancés s’étonnait de tenir ce soir en ses bras une Stéphy si confiante, si douce à conduire, et ne voyait rien de l’implacable jeune fille anonyme, et s’attribuait le mérite de cette parfaite rotation qu’une loi supérieure à celle de la rotation des globes leur semblait commander... Mais soudain, vers onze heures, une vague de chaleur pénétra par les fenêtres, les hommes s’épongeaient, les femmes devenaient cramoisies. Au lieu de tartes aux airelles, on fit venir des glaces... Le printemps était fini.

Le lendemain l’inconnu proposa de marcher un peu, de quitter ce jardin. Ils échangèrent ces arbres et ces fleurs, qui portaient chacun leur nom anglais et leur nom latin sur leur étiquette, contre des voisins moins repérés dans la création, contre les gens de la rue. Leur promenade les mena dans un dédale de ruelles peuplées d’Italiens, qui au premier signe de l’été avaient arboré des chemises rouges ou noires, hissé de toutes les mansardes des linges bleus ou ocre, tous ces dessous colorés auxquels on reconnaît en Amérique, dans la canicule ou après un assassinat, ces peuples orientaux identiques par le froid et le calme, sous leur veston yankee, aux autres Américains. Il avait pris le bras de Stéphy. Il lui avait demandé la permission et elle avait dit oui. Tout en elle était consentement. Ce n’était pas qu’elle fût ignorante ou naïve... Mais l’amour paternel qui l’avait entourée, la musique, l’évocation constante des douceurs de l’Europe, le respect de l’amour que témoignait le père Moeller chaque matin dans la lecture de son journal aux suicides et aux crimes, une vocation aussi, avaient fait se développer avec un synchronisme absolu cette jeune fille et la passion contenue dans chaque jeune fille. Ses sentiments et elle-même avaient, ce qui est rare au monde, le même âge... Ils allaient, et jamais elle n’eût rêvé la vie aussi belle... Elle redoutait pourtant la rencontre d’un ami, non pas qu’elle craignît d’être vue, mais parce qu’à un échange de saluts son compagnon eût été amené à voir qu’elle n’était pas sans histoire et sans nom.

Sa seule peine était de constater que le domaine de son amour ne se limiterait pas, comme elle avait pu l’espérer, au coin du Central Park, mais que toutes les rues, hélas, toutes les boutiques étaient annexées par lui sur leur passage. A cause de cette prévision constante de ce que serait sa vie après son amour, elle en éprouvait une vraie souffrance. C’étaient autant de places de désenchantement que de telles promenades heureuses lui préparaient. Ces quartiers italiens où Stéphy justement aimait venir, dans ses heures d’insouciance et de bonheur, admirer les statuettes de plâtre encore molles et apprendre sur les enseignes l’orthographe napolitaine, ne lui offriraient plus bientôt qu’un affreux itinéraire. Revoir--son compagnon d’aujourd’hui une fois perdu--les trois Grâces enlacées, avec ce poli aux aisselles qui semble dû à un épilage, revoir le petit Laocoon dans ses orvets gigantesques aux yeux bouchés, revoir, au cri de la madre, toutes les petites Italiennes se relevant en montrant un derrière d’un pigment si brun qu’il ne pouvait être attribué à aucune cure de soleil, et des bandes de chats italiens--aucun édit n’ayant encore prévalu contre la maffia des chats--se disputer une tripe de canard, allongée et sanctifiée par la lutte, y aurait-il pire supplice? Comme Stéphy aurait préféré continuer le martyre de son amour au coin du parc, ne corrompre dans cette grande corruption que les hortensias, les cygnes, les gardiens et la suite des spectacles invisibles, alors que dès maintenant allaient y être compromis pour toujours, dans cette cage les bouvreuils milanais, dans cette autre les écureuils romains, et là-bas les pompiers de New York qui passaient, et l’incendie, et le feu! Pourquoi tout n’avait-il pu se passer sous l’arbre du parc, ses fiançailles, sa nuit de noces, le départ ou la mort de son compagnon? On ne devrait s’aimer que sur un navire, un radeau; on le laisse aller, une fois tout fini, et tout le reste du monde est sauf... C’est ainsi qu’elle raisonnait, dans son égoïsme, et qu’elle pensait à diriger la promenade vers les quartiers qu’elle n’aimait pas et où elle aurait plus tard une raison suprême de ne jamais pénétrer. Mais déjà, honteuse de cette pensée égoïste, elle détournait brusquement l’homme sur la droite. Il se demandait pourquoi elle le jetait dans cette avenue brillante, puis le conduisait par des passages, puis, après avoir contourné cette vieille église, l’obligeait à y pénétrer, à entendre l’orgue. Pourquoi, dans un itinéraire aussi précis que s’il s’agissait de sortir d’un labyrinthe, elle l’arrêtait devant le luthier de Old Street, puis devant le magasin de fourrures. C’est que décidément elle lui sacrifiait tout, c’est qu’elle lâchait son amour sur toutes ses rues, ses boutiques, ses promenades préférées, c’est qu’elle marquait d’une tache indélébile tout ce qu’un égoïste eût pieusement gardé intact. Le remède, qui eût consisté à aimer dans la laideur, hors du temps, de l’espace, pour que les beautés du monde sortissent intactes de l’amour, elle y renonçait. Déchaînée dans son rallye, elle marquait pour toujours la piste sur laquelle la future grosse Stéphy poursuivrait, chaque dimanche, la Stéphy heureuse et lamentable. Le soir, elle ne possédait plus guère, à elle, dans cette ville, que son quartier même et sa maison. Dans tout le reste de New York elle avait lâché, comme ces éleveurs d’alevins, des milliers de petits regrets, de souvenirs enfants, toutes les douleurs en œufs... Il ne leur restait plus qu’à grandir, on verrait plus tard... C’est le mari choisi parmi les danseurs d’hier qui aurait la charge de la consoler. Elle voyait d’ici sa maladresse et sa lourdeur... Elle aurait soin, pour qu’en aucun cas il ne prît son bras, de l’alourdir encore par des paquets. S’il tenait à fumer, elle lui mettrait elle-même sa cigarette au bec, comme à un crapaud qu’il était!

«Bonsoir, fils!» lui disait-il chaque soir.

Le père Moeller, qui rentrait tard de la lutherie Hartford, ne soupçonnait aucun changement dans sa fille. Lui, spécialiste dans l’essayage des cors et bassons, et que choquait l’écart d’un vingtième dans le ton du cuivre ou du bois colophané, n’entendait pas que la voix de Stéphy se transformait.

Stéphy gardait en effet une pureté de jeune homme, qui venait sans doute de ce qu’elle n’avait pas eu autour d’elle une mère, c’est-à-dire un être de même essence, plus avancé seulement en âge et en décrépitude, et qui, quel qu’il puisse être, donne l’exemple de l’être féminin impur et dégradé. Aux abords d’une mère, bien rare est la jeune fille vraiment intègre dans son orgueil et dans sa dignité. Cette routine, cet esclavage du corps, imposés à la femme par la femme, Stéphanie ne les ressentait pas. Les habitudes de son corps, elle se refusait à les considérer comme des imperfections générales, fruits de contagion ou d’héritage, elles n’étaient qu’à elle, elle en prenait la responsabilité devant quiconque. Elle n’avait point eu, dès ses douze ans, à prendre en charge un stock de crèmes, de baumes, de lingeries, de névralgies et de migraines maternelles. Dieu s’est cru malin parce qu’il s’est arrangé pour vous faire suivre la dégradation de ce que vous admirez le plus; Stéphy avait eu, grâce à la mort, raison contre cette loi maudite. De sa mère, morte quand elle avait trois ans, Stéphy ne savait pas que l’image forte et rayonnante qu’elle gardait, c’était en fait l’image d’un jeune homme. Fille de deux hommes, elle avait des moyens d’archange de se renseigner sur les meilleures poudres de riz ou les meilleurs remèdes.

Le repas s’achevait parmi les mouvements de générosité sans borne du père Moeller, qui forçait Stéphy à accepter sa part de légumes frais, la bourrant d’azote pour sa vie infernale.

«Et maintenant que veux-tu que je te joue, Stéphy?

--Bach.

--Quoi, de Bach?

--Tout.»

Il jouait tout. Il se mettait au piano comme s’il allait tout jouer. Quand il osait s’arrêter, il choisissait le milieu d’une phrase; il obéissait en cela à Stéphy qui, tout enfant, éprouvait une telle peine de voir finir le morceau qu’elle aimait, qu’elle préférait l’interrompre. Ou bien il fallait passer, sans avoir l’air de remarquer une coupure, de l’opus précédent à l’opus suivant; on aurait toujours le temps de faire halte au sommet de l’allegro... Moeller enchaînait donc avec facilité la dernière note du _Requiem_ à la première note de la _Passion_... et ce changement subit d’altitude vous étreignait le cœur plus que tout développement... Vers onze heures, il s’interrompait...

«On a calculé qu’il faudrait vingt-sept jours et demi pour jouer tout Bach.

--Alors joue tout Schubert.»

Il jouait tout Schubert. Dans l’appartement du dessus, les Goldstein, qui avaient hésité jusque-là, mettaient dans leurs oreilles des boules Quies, car, si l’on peut prévoir un arrêt dans l’exécution de Bach, à cause de son immensité même, il n’y a plus le même espoir avec un musicien mort relativement jeune... Des sirènes sifflaient dans le port.

«Le _Berengeria_ arrive», disait Moeller, s’arrêtant deux phrases avant la fin de la _Symphonie inachevée_.--Sa sirène basse est fausse d’un ton entier! Il pourrait vraiment y avoir des accordeurs pour sirènes. On ne supporterait pas cela à Hambourg. Les jours de brouillard, vers Terre-Neuve, ce doit être une belle cacophonie!

Vers une heure du matin, on frappait. De même que les vautours et requins sont prévenus à des distances incalculables de la présence d’un cadavre, de même il est impossible de jouer tout Schubert sans que des effluves alertent tous les Allemands à la ronde, et vous les amènent par le dernier Elevated. Arrivait, avide de Schubert, l’eau à la bouche, le blanc de l’œil plus brillant dans l’ombre du couloir que celui du cannibale au repas, Julius Bergmann, directeur des publications photographiques chez Hanfstaengel, tenant à la main en cadeau sa dernière épreuve de peintre allemand ou flamand, Vénus de Cranach ou Mégères de Bosch. Julius avait inventé un procédé pour neutraliser les reflets dans les musées, et expliquait ses photos avec plus de fierté et de rougeur que s’il avait empêché par des moyens personnels et persuasifs la Vénus ou les Mégères de bouger. Arrivait aussi Rudi Spetzheim qui assurait sur la vie, accompagné d’un basset munichois auquel il tenait par-dessus tout et qu’il avait assuré à sa propre maison. La Compagnie acceptait les suicides... Il avait oublié de poser la question sur les suicides de chiens, actuellement à la mode... N’osant demander à Johann de tout recommencer, ils s’asseyaient, vite au courant de la musique, plus déconcertés par Stéphanie, qu’ils courtisaient et retrouvaient chaque fois différente, et se croyant chacun le symbole de la fidélité, alors qu’ils aimaient trois cent soixante-cinq Stéphanie dans leur année! C’était surtout l’image de ces deux hommes qui assiégeait Stéphy lorsqu’elle avait à penser à son futur mari. Elle ne détestait pas les voir. Alors que la passion l’amenait souvent à faire presque abstraction du compagnon inconnu, et que son arrivée la comblait d’un bien supplémentaire mais presque inutile, il n’y avait d’agréable avec Julius et Rudi que leur présence même. Cette présence ne commençait que lorsque la première jambe avait passé la porte, elle finissait totalement dès qu’ils étaient dans le couloir, mais elle semblait tellement en avance dans la vie de Stéphy sur les événements, qu’elle en avait un caractère faux et comique qui égayait la jeune fille. Eux, sous le regard ironique, sentaient vaguement en eux leur future culpabilité, et ne pipaient pas. Mais dès que la soirée s’était terminée, au milieu de la troisième strophe du Lindenbaum, et qu’ils avaient disparu, leurs présence réelle commençait, et poussait Stéphy à jeter avec rage la photo de Vénus que Julius lui avait tendue aussi modestement et piteusement que si c’eût été la sienne, et à la déchirer comme une lettre, sans la lire.