Aventures de Jérôme Bardini

Part 4

Chapter 43,456 wordsPublic domain

La lune était à son plein... Cet astre qui semble si souvent en France écorné, aminci par l’avarice et l’esprit économe, jamais Bardini ne l’avait vu, non seulement aussi rond, mais aussi bombé. La lune semblait vraiment pleine, sur le point de donner à la nuit la nouvelle jeune lune... Jamais aussi lumineuse... Tout le parc s’amusait à jouer, à dix heures du soir, le jeu de l’ombre et de l’éclat... Seule, au centre du tertre flanqué sur sa droite du grand cormier, la dalle de marbre blanc, entourée à distance de sa chaîne, étincelait sans contraste. Pas un morceau de nuit, pas une poussière même, tant l’air était pur, entre cette dalle et la lune. Bardini se rappelait le jour où elle avait été placée, dans une cérémonie qui ressemblait moins à un enterrement qu’à la pose d’une première pierre. Tout l’édifice ce soir était construit. Bardini admira ses murailles lumineuses, son plafond infini. Autour de cette tombe, plus aucun changement à apporter au monde. Jamais Bardini ne l’avait trouvé à ce point fini, à ce point terminé. Plus rien à changer au cri de la chouette, à ce mutisme des bois que nul vent n’atteignait. L’évolution mourait aux pieds froids de Bella. Le langage de la nuit, le contour des collines étaient à leur sommet classique. Les groupes de bouleaux, les bosquets de hêtres, les touffes de pins parsemés dans le parc, grâce à ce cercle qu’ils avaient pris depuis la mort de Bella avaient atteint la perfection. On sentait à chaque élément sa densité suprême. Le fer de la chaîne était pesant, la terre opaque, l’air lumineux. Aucun bruit du monde qui parvînt là autrement que par l’écho. Mais on sentait aussi que, dans ces enfers, Bella était seule. La communauté éternelle avec les morts inconnus, la promiscuité éternelle avec les morts célèbres lui était épargnée. Longtemps, Bardini resta là, arrêté dans son élan, les yeux fixés sur ce marbre, respirant à peine, comme on observe un spectacle fugitif ou un animal sauvage. Il espionnait ce calme infini en liberté, cette nuit qui, en prenant Bella, avait enfin repris sa virginité de nuit. Le marbre était imperceptiblement incliné, on devinait un coussin sous la tête de Bella. Avec son lourd anneau, alliance de la mort, il semblait une dalle de trésor, de réservoir. La pression parfaite de ce calme sur le monde, de cette ombre, de cette clarté, venait bien de ce tertre. Voilà le vrai point d’où il fallait prendre le départ, de ce silence sans fièvre, de cette paix sans température, Bardini voulut s’avancer hors du fourré pour venir près de la tombe, pour lire ce nom de Bella, gravé en creux, presque toujours à cette heure comble de la première humidité nocturne. Toute la rosée de la vallée se condensait à minuit en ce seul nom. Mais, comme il écartait le feuillage, de l’autre côté de la tombe, une voix s’éleva:

«C’est toi, Richard?»

C’était Fontranges, adossé à l’arbre, dans cette station qui l’attachait par tous les temps, au cours de sa promenade du soir, à la tombe de Bella, et qui croyait reconnaître un garde. Cette voix de vieillard, cet appel féodal, calmèrent Bardini. Il préférait après tout à cet émoi qu’il analysait mal un émoi Walter Scott. Que toute opération de liberté est difficile! pensait-il seulement. Que de gens bien postés, à tous les points où je peux sauter le mur! Tolstoï, dans ce pré tout à l’heure, avec cette fille. Walter Scott maintenant, avec l’oncle qui pousse dans la nuit le même défi, le même appel, le même prénom que ses ancêtres à leur adversaire félon. Que toute opération de liberté peut être littéraire! Vais-je avoir à prendre congé du romantisme, du symbolisme, du mallarméisme! Je ne parle même pas des animaux, tout à l’heure ce dogue, maintenant cette chouette, qui m’assaillent par devant, comme un chien pour ramener son bétail.

«C’est toi, Frédéric?» cria Fontranges, qui croyait cette fois reconnaître un braconnier.

«Oui, oui, c’est Frédéric, pensait Bardini. C’est Barberousse et Cœur de Lion. C’est tout ce que tu voudras. C’est Jules et c’est Prosper. C’est Jean. C’est Jahn. C’est Eirick!»

«C’est toi, Jérôme!»

Fontranges passa à la tête de la tombe, vint jusqu’au fourré, chercha, comme on cherche le gibier démonté, celui que ce dernier prénom avait atteint, ne put rien voir. Bardini dut attendre une heure encore. Il fallait bien une heure pour que Fontranges, toujours lent, se décidât à quitter, après des visites à peu près également silencieuses, les vivants ou les morts.

Quand Fontranges fut redescendu vers le château, Bardini traversa le parc, déboucha au haut du bourg, juste derrière sa maison. C’était là le dernier obstacle. Il le prit de face. Il entra.

* * * * *

Toutes ces bêtes qui ont disparu quand d’habitude l’évadé revient au foyer vivaient encore. Mais elles dormaient. Les serins, la tête cachée, décapités par le sommeil, les chats sur le rebord du buffet où leur ronronnement s’était subitement éteint, au heurt avec l’inconscience, les chiens sur le paillasson, tous haletaient, pris du mal qui repose. Le robinet de la cuisine était resté ouvert. Les animaux de Bardini pour la première fois dormaient avec ce bruit consolateur de l’eau, de jardin oriental. Jérôme supporta cette confrontation avec ces petits yeux fermés. Oiseaux et bêtes avaient leurs plumes et leurs poils de nuit, plus lisses, plus brillants, plumes et poils de rêve. Mais la maison, par contre, lui semblait avoir vieilli subitement. Ces carreaux disjoints dans le couloir, cette vitre raccommodée, cette serrure inutilisable depuis quatre ans, il les voyait. Sous sa main une chaise s’affaissa: tout croulait ici;--ici et dans ce bas monde d’ailleurs! Après un seul après-midi, il retrouvait sa demeure comme on retrouve après vingt ans la maison de son enfance, plus étroite, plus basse, moins enchantée. Il avança. Par la fenêtre, la lune l’éclairait d’un lourd fanal comme un scaphandrier dans le navire qui a sombré... Navire où étaient deux vivants...

Dans la salle à manger ce n’était pas seulement les animaux qui avaient survécu, mais une race plus éphémère encore, les fleurs. Toutes les roses que Renée avait cueillies hier, et les narcisses, et les héliotropes embaumaient du même parfum que Bardini avait aspiré à son lever. Sur la cheminée ses portraits étaient encore là, son portrait en communiant, son portrait en soldat. Il se pencha sur eux sans cette fraternité qu’on ressent pour cet être qui a fait de nous un long intérim--puisque tous les quatre ans la substance de notre corps totalement se renouvelle--, pour cet enfant qui avait communié pour lui, cet homme qui avait pour lui porté le sac complet, plaisanté avec la clef du champ de manœuvre, reçu pour lui une balle dans l’épaule. Il releva la tête, vit dans la glace son portrait en inconnu, ce portrait là aussi lui donna l’idée d’un intérim insupportable. Une mite volait, qui semblait échappée de cet homme nouveau. Il la tua.

Par la serrure de la chambre passait un rayon de lumière, une clef lumineuse immense, la clef de Renée... Il frappa.

«Entrez», dit Renée.

Elle était assise devant son bureau, en peignoir; elle écrivait. La lettre par laquelle Bardini lui avait annoncé son départ éternel traînait sur la table. Renée avait tourné la tête. Elle regardait Bardini d’un air dur, qu’il ne lui connaissait pas. Cette femme qui n’avait jamais été que tendresse, douceur, modestie, le dévisageait avec haine, et surtout, ce qui fut plus sensible encore à Jérôme, avec un mépris ironique pour sa défroque de forçat--ne songeant même pas à cacher à cet être dont elle ne reconnaissait plus l’existence, elle qu’il n’avait pu voir nue que par ruse, ses jambes et sa gorge. Bardini était terriblement vexé de retrouver dans cette chambre, au lieu d’une victime de la fatalité, des grandes entreprises humaines, la victime d’une plaisanterie intolérable. Il trouvait Renée injuste. Les femmes ont vraiment le talent pour enlever à un drame, à un supplice, son aspect généreux, et vous le refléter en acte déloyal. Le côté farce de l’évasion, des pantalons de coutil, le vaudeville de la valise Wilson, qu’il avait machinalement gardée à la main, l’indisposait contre lui-même. Renée était dos à la psyché. Tout ce que donnait la psyché était encore de l’ancienne Renée, tout le dos n’était encore que tendresse, que réserve, la douce nuque, les épaules rondes. Par-devant le mal était fait. L’être docile et confiant que contenait Renée s’était évadé en même temps que Bardini. Il avança, d’un pas, incertain sur ses propres sentiments. Il eût aimé une dernière nuit avec elle. Il eût aimé la ramener par la volupté dans la tragédie, la faire consentir par les caresses--comme il obtenait d’elle par un oui doucement arraché le consentement à ses moindres exigences, aux achats d’animaux surtout, qu’elle n’aimait pas, achat d’un nouveau chien, d’un cheval, étreintes qui avaient peuplé la maison d’un seul enfant, mais de vingt bêtes affectueuses et même d’une biche--, la faire consentir à son départ. Mais d’un geste elle lui ordonna de ne pas avancer, prit un crayon bleu, écrivit sur une feuille de papier, et lui montra de loin ces quelques mots, si lisibles, alors que d’habitude elle avait une écriture de chat, lisibles comme ses souhaits de bonne année:

«Va-t’en.»

Il s’inclina. Il partit.

STÉPHY

PREMIÈRE PARTIE

«Mon Dieu!» se dit Stéphanie.

Mais il s’agissait bien de Dieu! Tous les liens justement qui pouvaient relier Stéphanie à Dieu venaient de se détendre terriblement, à la vue de cet inconnu qui avançait vers elle. Tous ses gestes et ses pensées de jeune fille, ses réflexes de douce marionnette divine l’abandonnaient, à mesure qu’approchait cet homme, de l’air faussement désœuvré, en effet, des espions qui coupent télégraphes et téléphones, et il ne lui restait plus soudain qu’un cœur et un corps sans commandes... Car il approchait... Lui ne savait pas qu’il venait vers Stéphy... vers cette jeune fille anonyme assise au-dessous du plus vieil arbre du Central Park, arbre dont on ne saura jamais non plus le nom, car l’étiquette qui le disait s’était hissée à son faîte, au cours du siècle. Il croyait lui jeter seulement, par-dessus les haies et les parterres, ces regards qu’on jette du train ou du bateau sur la jeune fille accoudée à la barrière et au quai, entre les signaux et les affiches, publicité du désir... Chacun de ses regards était un dernier regard... Mais Stéphy savait qu’il arrivait, fatalement, car cette allée, qui semblait à chaque instant l’éloigner, était au contraire une allée méandre qui débouchait sur elle. Il s’attardait derrière quelque massif, faisant du moindre arbuste un profond tunnel et franchissant à grands pas l’espace découvert... C’était bien une attaque en règle... Maintenant, derrière l’hortensia gigantea, à travers des fleurs bleues et des feuilles rouges, elle apercevait son vêtement, un fond de ciel noir de la taille d’un homme. Puis, quand il eut tourné, elle vit pour la première fois le côté droit de son visage, si terriblement pareil, hélas! au côté gauche... Stéphy avait compté encore sur quelque déformation qui eût enlevé à l’inconnu cet aspect de perfection et d’achèvement, par lequel elle se sentait d’avance comblée, mais vaincue... Hélas! Ce côté droit était mat et bronzé, comme le côté gauche, et non, comme il l’eût fallu, blond et marqué de petite vérole; cette oreille droite n’était pas pointue et couverte de poils, mais ronde, comme l’autre... On ne voyait même pas, au front et au nez, le raccord de ces deux moitiés parfaites... C’était bien une de ces têtes modèles qui disent l’avenir dans les foires, ou si faciles à porter, dans les révolutions, une fois tranchées... Stéphy frissonna... Il n’y avait vraiment plus de recours... Ah! pourquoi était-ce vrai qu’un jour, venant droit à vous par une allée méandre, surgit celui qui doit venir!... Comme il venait tôt! Comme il aurait mieux fait de ne venir que dix ans plus tard, une fois Stéphy mariée, de ne venir jamais, car si Stéphy était décidée à compter toute sa vie avec l’absence de cet homme, elle n’avait encore jamais imaginé qu’il pût être présent... Son sang battait, ses oreilles bourdonnaient, la rumeur de la ville prenait un rythme; pour la première fois, sur ce disque de la terre qui avait jusque-là tourné à vide, une aiguille s’était posée et de grands éclats en sortaient, comme au départ d’une symphonie, et soudain--, ah! comme Stéphy, maintenant prise de vertige, maudissait ce docteur Feuchtwanger qui avait fait supprimer les dossiers des bancs dans le parc pour ne pas favoriser les scolioses des nourrices--délaissant pour toujours son manteau d’hortensias, de rhododendrons ou de ricins, il parut.

Il eut un sourire, comme s’il attribuait à Stéphy la ruse du chemin qui l’avait amené à cette jeune fille, hésita et vint s’asseoir près d’elle. Il avait laissé entre eux cette place vide que le plus hardi des suiveurs laisse toujours sur le banc, à sa première rencontre, entre la femme et lui, place étroite d’un enfant ou d’un maigre mari. Stéphy avait eu le courage de lever les yeux... Ah! pourquoi les naturalistes distinguent-ils par deux les yeux, la masse des cils, et les sourcils dans de tels visages humains: c’était un regard de Cyclope qui l’avait enveloppée... Il la regardait sans dire mot, avec insistance, comme on regarde un piège... Qu’il touchât du doigt ou des lèvres une partie de ce visage, un de ces boutons à pression sur cette blouse, de ces lacets sur ces souliers, et le mécanisme jouait... Aussi s’en gardait-il... Il paraissait irrité et déçu de trouver, dans ce coin solitaire, sans défense, la plus jolie jeune fille qu’il eût vue en Amérique, et tant de décence, et tant d’abandon, et cet insupportable appât d’un événement fatal.

«Évidemment», murmura-t-il...

Bien plus tard Stéphy se demanda si elle n’avait pas compris aussitôt ce mot incompréhensible. C’était un cri de résignation et de rage... le cri du contrebandier, par exemple, qui depuis le crépuscule gravit et dévale, et débouche au sortir du col, à l’aurore, sur tous les douaniers réunis par une manille... Évidemment--, à l’heure où vous vous croyez séparé du monde et collé avec la solitude, il vous tombe une jeune fille sans tache et sans défaut! Évidemment--, au jour où vous pensez n’avoir plus à toucher jamais un de vos semblables du bout des doigts, vous allez avoir à vous râper le corps contre un corps, dans l’amour, le mariage, ou la haine naissante. Évidemment--, voilà la vierge, et le cœur vierge, avec le poil aux aisselles, voilà l’âme généreuse, avec l’Odol et l’ambre antique!... Il répétait ce mot. Il en faisait une accusation contre tout ce qui avait participé à la rencontre: Évidemment New York! Évidemment ces cygnes idiots dans le bassin! Évidemment le printemps! L’idée du printemps surtout l’exaspérait, car il s’agissait là d’un piège de second ordre, peu fait pour lui... Stéphy sentait elle aussi l’affreuse banalité de ces fleurs et de ce soleil, et d’ailleurs elle n’aurait pas refusé un ouragan, un cyclone, mais il n’y avait rien à faire. New York était depuis deux jours, en effet, dans cette saison inconnue en Amérique. Pour la première fois de sa vie, Stéphy voyait l’hiver, au lieu de tourner en canicule, se résoudre en un air pur et léger. Ce bonheur, cette moindre pression que l’on goûte en été au faîte des montagnes, on le goûtait aujourd’hui dans Broadway, et tous les New-Yorkais, dans les ascenseurs, dans les restaurants, avaient ce maintien plus digne et loyal des gens placés à haute altitude. Les bêtes du jardin zoologique avaient compris les premières; on venait d’ouvrir la seconde de leur double grille, l’invisible; puis les banquiers. Ce mot printemps, que les acteurs seuls prononçaient ici en jouant des pièces européennes, on le criait aujourd’hui en pleine Bourse. Des coulissiers ignorants croyaient à une valeur nouvelle. Une brise, aussi pure de relents que de parfums, agitait sur les arbres et les arbustes du Central Park, à défaut encore de gros feuillages, les étiquettes d’aluminium ou de corne... Jamais l’aluminium n’avait tinté aussi tendrement à New York, ni la corne: c’était le printemps.

Déjà Stéphy avait eu avec ce qu’elle croyait son destin sa première compromission: ce n’était pas de face qu’elle recevait l’homme inconnu. Ce n’était pas de face qu’ils allaient se regarder longuement, sans fin, comme le Hollandais et Senta. Ils n’étaient point non plus debout, les bras au long du corps dans le garde-à-vous du sublime; ils ne voyaient point à distance dans les yeux l’un de l’autre. Côte à côte, assis sur ce banc plus étroit qu’une banquette de train, silencieux dans leur voyage immuable, ils avaient déjà l’air d’un couple las, et de s’être tout dit... C’était donc ainsi que l’on se précipite l’un contre l’autre, des profondeurs de la création!... Ils regardaient devant eux, muets comme après une grande brouille, avec le mutisme des mineurs qu’on redescend à une lieue sous terre... Ce n’était plus cette passion contenue dix ans et déchaînée ce soir, mais un immense désir de réconciliation avec cet inconnu qui agitait Stéphy. Des passants, voyant ce beau couple désuni, souriaient, avaient l’air de dire: ils se réconcilieront! C’était bientôt dit: se réconcilier d’une séparation éternelle, du silence des âges, Stéphy en désespérait.

L’homme se leva.

Évidemment, comme il dirait! Évidemment! Un homme qui ne vous a jamais vue, que vous n’avez jamais vu, est excusable de ne pas comprendre que vous l’attendez depuis l’enfance!... Que vous êtes bien Stéphanie Moeller, que vous n’avez accepté la vie, la famille, l’amour du piano et de la natation, l’idée du mariage avec un être insignifiant, l’idée de fils, de fille, et la notion de vieillesse, et la notion de mort, qu’à la condition de le voir arriver un soir, avec son œil et son sourcil unique, et d’être ce qu’il voulait faire de vous, tout cela ne durât-il qu’un jour. Mais elle aurait souhaité un minimum d’un jour. Un quart d’heure, c’était vraiment peu... Au milieu des ombres graciles des arbustes, l’ombre de l’homme se tenait, droite... Ah! qu’une ombre d’homme est dure au printemps, entre les ombres des feuillages, même vue à travers les larmes.

L’homme avait sans doute compris. Il se rassit. Ce spectacle invisible et criminel qu’il semblait contempler d’un œil impie ou ironique, bien au delà des rhododendrons, ce tigre mangeant cette biche, ce corsaire coulant ce voilier, cet assassin obligeant le prêtre à profaner cette hostie, ce spectacle devait avoir pris fin, car il en détourna les yeux, et les porta sur Stéphy, bleue et rose. Ah! que le professeur Feuchtwanger fit bien en supprimant les dossiers des bancs, par lesquels le voisin eût pu savoir que jamais cœur n’a battu aussi fort... Stéphy sentait bien ce jeu de mots entre cœur pris pour organe et cœur pris pour amour, mais quand ferait-on des calembours, sinon devant la fatalité!

L’homme se rapprocha, étouffant entre eux le mari et l’enfant.

* * * * *

Aujourd’hui elle était arrivée à l’heure pour attendre l’homme de la veille, à l’heure comme pour les trains, une demi-heure d’avance. Le printemps durait encore. Cela faisait un jour plein de printemps, et avec un peu plus de chance, New York pouvait espérer avoir cette année un printemps d’une semaine. Au dîner, le père Moeller, rentré en sueur dans ses vêtements d’hiver, tout comme il allait rentrer ce soir transi dans ses vêtements d’été, avait transmis à Stéphanie la science du printemps allemand, léguée par le grand-père Frédéric. C’était une saison dans laquelle jamais n’éclataient les guerres--on finissait les guerres en cours évidemment, mais c’était tout--, et qui donnait à l’Europe des oiseaux spéciaux, inconnus aux États-Unis, les rossignols pour les nommer. Les fleurs, au lieu de s’ouvrir comme en Amérique aussi vite qu’un coffre-fort sous le bon mot, avaient une enfance, une jeunesse, et aux plus grands arbres de l’Allemagne, aux hêtres, aux chênes millénaires, poussaient soudain par centaines les plus petites feuilles qui soient au monde. Dans le val, où coulait la rivière dégonflée de son flux d’hiver, mais non amaigrie par l’été, et dont l’eau collait sur la berge à sa ligne idéale, des bancs étaient préparés pour les couples devant chaque colline verdissante, chaque amandier en fleurs. Le grand-père Moeller, qui commençait à installer l’électricité dans sa petite mégisserie des environs de Heidelberg, avait ménagé par des ampoules, sous la longue tonnelle qui menait à la terrasse sur le Mein, un tunnel coloré par lequel vous étiez conduit, avec de savants dégradés de lumière, jusqu’à la pleine lune. Ainsi la transition entre le jour et la nuit paraissait toute naturelle. Frédéric Moeller admettait que de jour l’Allemagne eût l’air un peu désordre, mais il était si facile de lui donner la nuit un aspect de propreté éternelle, grâce aux ampoules de couleur. Par une série de petits projecteurs, il colorait même tous les cuirs au séchoir sur le quai, qui devenaient, pour le navigateur attardé, des dépouilles de veau d’or et de vache azur. Son voisin, le mégissier Schumpf, dévoué à l’acétylène naissante, et, de l’autre côté du Mein, Rumpelnick, avec son gaz tiré de la tourbe, s’entendaient avec lui pour obtenir sur la rivière de grands arcs-en-ciel couchés en plein clair de lune... Voilà ce qu’était le printemps...