Aventures de Jérôme Bardini

Part 3

Chapter 33,580 wordsPublic domain

Bardini avait mûri depuis si longtemps son projet qu’il agit comme en hypnose. Sans chapeau, il était obligé de répondre par des sourires ou des signes aux épiciers, à la notairesse, au garde champêtre qui le saluaient pour la dernière fois et il regrettait d’avoir à donner ce congé vraiment trop personnel à ses fantômes. Par le bourg, puis les champs, il gagna à six kilomètres la jeune courbe par laquelle la Seine répète presque à sa source la courbe de la Concorde, se déshabilla dans le pré déjà repéré, laissa ses vêtements sur la berge, comme il l’indiquait à sa femme dans la lettre pour qu’elle choisît à son gré de le faire passer pour disparu ou pour mort, et plongea. Il nagea avec délices. L’affaire ne serait pas si mauvaise, d’homme devenir poisson. Tout ce qui avait pu rester sur lui du parfum de Renée s’écoulait déjà sur Paris, remplacé par l’odeur prise au cœur des plateaux de Saint-Germain-la-Feuille. Il s’amusa à contrarier le courant, il était agréable de refaire ses premiers gestes dans un nouvel élément, il s’amusa à lui céder, à plonger, à taquiner la mort, mode de disparition peut-être à cultiver. Il dut sortir de l’eau pour venir prendre dans son portefeuille le petit sac imperméable avec les deux mille dollars qu’il emportait, dollars économisés un à un depuis trois ans, comme pour un cadeau de fête, cadeau de sa seconde vie. Ses vêtements étendus avaient de loin sa forme; il ne s’émut pas trop devant cette dépouille, devant son faux cadavre; il se félicita d’en avoir fini avec ces deux boutons à chaînette offerts par Fontranges, avec cette même épingle de cravate offerte par Bellita. Veston et pantalon, qui n’auraient plus chaque jour comme forme l’être pour lequel ils avaient été faits, étaient avachis pour toujours. Il avait là le premier désespoir, la première dépravation que causerait son départ. Il toucha cette étoffe, il toucha ses boutonnières avec un peu de pitié comme il eût touché la peau, la bouche de Jérôme mort. Il vit les places un peu usées, celles par lesquelles il avait un peu trop appuyé contre sa première vie. Il caressa son coude, si lustré, par lequel il avait pu, souvent, soutenir cette tête maintenant évadée. Mais on n’embrasse pas son cadavre privé de sa tête. Il replongea, le sac entre les dents, il aborda l’autre rive en naufragé qui fuit son radeau pour gagner l’île. Dans un de ces saules creux où les Parisiens en vacances croient que se logent les vagabonds et les hiboux, il trouva les vêtements cachés voilà huit jours et la petite valise en cuir dur avec laquelle Wilson se promenait à Paris. Il s’habilla. Malgré lui il avait pris une allure d’Américain en franchissant la Seine, à croire que c’était l’Océan... Vraiment, c’est seulement en Américain qu’on peut se promener incognito parmi les hommes, et dans l’art, la musique--et même, il le constatait, parmi les arbres. Voilà enfin que sa personnalité de Bardini n’apparaissait plus dans ses rapports avec les pommiers, les pruniers! Il n’eût pas été devant des orangers de Marrakech plus tendre, plus neuf! Il les étreignit. Une minute il fut, non comme s’il avait changé, mais comme si les êtres qui l’environnaient s’étaient changés en arbres. Pourquoi n’était-ce pas l’époque de la floraison? Il eût aimé les fleurs de Renée, les fleurs de Fontranges. Il goûta leurs fruits, fruits encore verts, fruits toujours amers. Puis vint la seconde métamorphose, des animaux arrivèrent, les animaux les plus doux, des vaches, une ânesse; les femelles des animaux qui soufflèrent dans la crèche soufflèrent sur le nouveau Bardini, né d’une heure. La vache dont il caressa, l’ânesse dont il embrassa le museau ne se doutait pas qu’elle était au monde le seul être aimé par lui, le premier animal créé pour lui dans cette nouvelle création. Les idées qui n’étaient pas venues à Adam lui venaient, monter à califourchon sur la vache, bavarder avec l’ânesse. Une chèvre vint aussi, toute seule, fraîchement créée, se cabrant et coquetant autour de Bardini comme une figurante de revue lâchée à point par le régisseur. On sentait en réserve là-bas, pour l’acte sérieux, les taureaux, les baudets, les boucs. Animaux dont chacun lui offrait un métier nouveau, une vie nouvelle, un cadeau particulier de liberté: vacher, valet, laboureur, laitier, tout cela il pouvait l’être. Charretier, cavalier, fugue de carrières qui le mena jusqu’au régiment, jusqu’à la guerre, liberté suprême... C’est ainsi d’ailleurs que s’engage à la Légion étrangère celui-là qui se croit le plus libre... Mais déjà, dans ce baiser avec la terre qui prend les trois quarts de leur journée, les bêtes broutaient, dédaigneuses de Bardini. Il s’étendit, coupa une baguette, laissa sans s’en douter une bouffée d’enfance l’emplir au lieu d’une bouffée de liberté, fit un sifflet d’écorce, voulut y graver ses initiales, se rappela qu’il n’en avait plus, se demanda lesquelles il allait désormais choisir, quel nom, quel prénom allait être le sien, et cette voluptueuse incertitude qu’il avait éprouvée à propos des métiers, il la ressentit soudain à propos des noms propres, à propos des pays. Ah! non certes! il ne quittait pas un foyer heureux, une femme jolie, un district riche, pour garder les qualités et défauts des Français, pour s’appeler Durand ou Berthon, pour être un spécimen de sagesse antique, défiance, avarice, et autres particularités de sa première nation. Enfin! il allait pouvoir être à sa guise du pays où l’on est loyal, confiant, jeune, prodigue, avoir pour capitales ces villes, Vancouver, Christiania, qui avaient représenté pour lui le voyage, quand il confondait--mais que n’avait-il pas confondu avec ce second mot!--voyage et liberté. Du reste, il s’en moquait, il formait cette nation à lui tout seul... Un avion passa. Il sourit de ce symbole de la liberté qui allait sur un fil de fer invisible du camp de Romilly au camp de Langres. Il était un des seuls hommes qui ne prissent pas leur liberté dans des cages de fer, comme les aviateurs, les inventeurs... Un martin-pêcheur passa... Il sourit en pensant à son itinéraire invariable, à son âme d’oiseau remontée comme une montre. Il se rappela, enfant, avoir chanté à l’école un hymne à la liberté dans lequel la liberté était la Suisse. Parlons-en des Suisses, au pas gravé par l’habitude dans les grès des Alpes, aux maisons de bois fixées sur les sommets comme des arches où Noé aurait continué à habiter, libérés certes de Gessler, mais si peu libérés de l’hiver, du protestantisme, de l’altitude! Il se releva, s’étendit à nouveau. N’allait-il bien profiter de la liberté qu’étendu ou assis, malade de liberté? Le soleil encore haut détachait de lui une ombre ordinaire. Soleil qui ne marquait plus d’heure pour lui, qui tournait à vide pour un être sans naissance ou sans mort. Jamais il n’avait reçu ainsi le crépuscule sans responsabilité, sans devoir. Pourvu seulement que tout ce qu’il avait congédié de sa vie ne reparût pas dans son sommeil, se vengeant justement sur cette part de sa journée qu’il avait à peu près autrefois maintenue libre par ses rêves! Il frémit à l’idée de rêver de l’enfant, des quittances, de la bouteille entamée. Il vit soudain la nuit comme un miroir du passé... Mais on marchait derrière lui. Le premier humain qu’il eût rencontré depuis sa disparition s’arrêtait à quelques mètres et le dévisageait: une femme.

Le sort avait vraiment fait plus de frais pour fournir à cet Adam sa première Ève que jadis le Créateur: cette femme était vêtue de linon rose à revers jonquille, avec bas de soie champagne brut, ombrelle bleue et blanche. Elle avait la beauté de ces femmes que les lycéens s’imaginent les attendre--non à la sortie du lycée, mais à la porte de sortie de l’adolescence, les baccalauréats obtenus pour elles, les classiques assimilés en vue de leurs caresses. Bardini, tout prêt d’ailleurs à pénétrer dans un étage inférieur ou supérieur de la vie, à voir une fille d’aubergiste ou une reine nue, restait étendu, relevant tout juste la tête, comme si cette femme était une visiteuse, et non une inconnue. Son immobilité même créait un lien, supposait je ne sais quelle connivence entre elle et lui. La rencontre était bien fortuite, mais comme une rencontre de théâtre, entre gens de revue. La femme avait d’ailleurs une taille de théâtre, commère de l’inconnu, un teint de lait surprenant dans le grand air, des yeux d’un bleu qui semblait fardé, et sur sa bouche d’un rouge aigu, mais naturel, chaque parole était touchée par le sang. C’était Indiana, à laquelle Fontranges avait offert un séjour à la campagne dans un de ses domaines, et qui regardait Bardini du regard méfiant qu’elle posait dans son enfance, près de la prison de Melun, dont la maison de son père était voisine, sur les évadés. Elle ne s’y trompait pas. Celui-là était aussi un évadé. Elle connaissait ces complets encore rêches, trop plats, parce qu’ils ont été non repassés, mais cachés sous des lits ou des piles de bois, ces ongles trop courts, ces cheveux vieux de la semaine, car on ne s’évadait pas avec la tête rase, mais la veille du coiffeur--, cette moustache d’un jour, le jour passé dans le plafond des cabinets ou dans une des marmites de la buanderie. Elle connaissait ce désœuvrement, cette paresse dans l’herbe, des hommes habitués à dormir dans la paille. Il pouvait lui demander le chemin; pour une fois elle n’aurait pas à mentir, car elle ne savait ni le nom du village, ni la grande ville la plus proche, quelque chose comme Charderet, croyait-elle, ni la province. Tout ce qu’elle pouvait dire, c’est que cette rivière était celle de Melun, la Seine. Qu’il se débrouille avec la Seine, comme les autres. Cette haine instinctive pour l’être malheureux ne l’empêcha d’ailleurs pas de venir vers Jérôme, de son pas naturel. Qu’elle fût dans un champ ou dans un bar, Indiana, sans hésitation, se dirigeait inconsciemment vers l’homme seul qui était présent. Il n’y avait pas là amour pour les hommes, mais aimantation. Lui ne bougeait pas, presque déçu par cette aventure trop stylisée, sentant que le destin, quand il semble épouser de trop près vos désirs, est au contraire en train de les ridiculiser et de les détruire. Elle se tint debout une minute près de lui; c’était la première fois qu’elle voyait ainsi de haut un homme. C’est de cette hauteur qu’on voit les poissons dans la rivière, mais jamais Indiana n’eût supposé qu’un corps humain fût peuplé, et elle ne cherchait guère à deviner les pensées de Bardini. Elle s’assit près de lui, emplissant le champ de son parfum trop connu, d’un parfum d’esclavage, d’une espèce de trèfle bien peu semblable au trèfle du pré lui-même--essence de trèfle à quatre feuilles, disait-elle--et la première ombre qui sépara du soleil la tête de Bardini libre fut l’ombrelle d’Indiana. Elle se décida enfin à parler.

«Ç’a été dur, de partir?»

Elle posait ainsi cette question sans curiosité, de sa voix usée et brisée. Avec ces mots qu’elle paraissait plutôt réciter que trouver, ses yeux de poupée, elle excitait tous les désirs, impuissants à leur source, qu’excite un automate. Bardini était étonné de l’à-propos de la phrase et en était froissé. On eût dit une de ces apparitions que les romanciers mondains logent au premier tournant du chemin pour les héros qui vont prendre une décision. C’en était stupide. Il ne répondit pas.

«Tu es Français... Tu sais parler?»

Elle inclinait son ombrelle quand elle se penchait vers lui, tendant sa tête ensoleillée toutes les fois qu’elle attendait une réponse. Lui hésitait encore à prononcer le premier mot de sa nouvelle langue. Il était malgré tout sensible à ce tutoiement qui le plongeait pour son premier contact avec l’humanité au cœur de l’allégorie. Va pour le tutoiement. Va pour l’enfance...

«Ton numéro?»

Indiana avait à Melun la manie de demander aux évadés leur numéro. Elle était arrivée à une loi des nombres de l’évasion. Les vingt et un s’étaient évadés huit fois pendant son adolescence; c’était le record. Elle eût aimé que celui-là eût son chiffre fatidique. C’était, car elle n’avait pas beaucoup d’imagination, le chiffre treize. Il lui portait bonheur et malheur. C’est un treize qu’elle avait essayé de se tuer au champ de courses pour embêter Veil. Le jour où on lui avait volé au vestiaire la loutre de Marcelle, c’était aussi un treize--loutre assurée trois fois son prix. On distinguait mal d’ailleurs lequel de ces deux événements était pour elle l’heureux et le malheureux.

«Et toi, dit Bardini, que fais-tu ici?»

Elle attendait de repartir. Une huitaine encore et elle aurait son mois plein. Aucune liberté à la campagne. Si, à Paris, le barman ne voulait pas de ses robes blanches, ici le fermier lui interdisait de sortir avec les robes rouges à cause des bœufs. Elle s’amusait à aller dans les étables dès qu’il avait le dos tourné, avec un sweater de cette couleur. Tous les yeux des vaches se tournaient vers elle, mais il y faisait une chaleur, ainsi habillée! Le fermier avait des ordres, il l’empêchait de faire des cocktails, elle avait pourtant tout ce qu’il faut dans une valise. Elle se vengeait de ce tyran. Elle faisait priser la cocaïne au fils, qui avait douze ans... En voulait-il? Elle avait aussi de la morphine... Le gamin criait un peu au début pour la piqûre. Maintenant cela allait. La mère lui soignait ça avec des quatre-fleurs. Il se promenait autour des ruches pour laisser croire que c’était les abeilles.

Le soleil se couchait, chauffant et dorant jusqu’aux cuisses les jambes d’Indiana, adossée à la pente. Le fermier lui ordonnait de porter des pantalons. Mais les fausses abeilles s’étaient posées sur le genou même, attaquant au plus près le squelette, la dernière sur le mollet encore sanglant. Bardini était vexé de cette ironie du sort qui lui offrait, au soir de sa liberté, les suprêmes moyens d’évasion. Il y en avait d’autres, s’il en croyait Indiana. Le gamin, qui était déluré, lui avait appris à manger les joues des truites, à fumer des barbes de maïs. Pour elle, ces mets nouveaux, du fait qu’ils étaient nouveaux, avaient un goût de vengeance. C’était délicieux, et pas plus dangereux que le reste. Il la conduisait parfois à la promenade. Elle goûtait à toutes les gommes, elle les suçait--infiniment meilleur!--à l’arbre même. La belladone ne méritait pas sa réputation, elle en avait mangé, et aucun résultat. Les fausses oronges l’intéressaient davantage. Un jour elle en avait rapporté sa pleine robe, prétendant qu’elle s’y connaissait. La fermière les avait jetées. Sa morphine?--Non, le gamin seulement, et aussi un peu le chien qui, lui, ne la supportait pas, qui était aussitôt malade... Indiana ne disait pas qu’on l’avait menacée, si elle continuait à se droguer, d’appeler le médecin. Elle redoutait peu les commissaires, les agents, mais à la vue d’un médecin serait rentrée sous terre, comme s’il n’y avait à punir en ce monde que les attentats à la vie. On voulait l’obliger à coudre. Elle ne savait pas. Elle savait juste un peu tatouer, mais n’avait pas de bonnes aiguilles. La tête du fermier quand, sur le dos et sur le ventre du fils, il découvrirait un jour le nom d’Indiana et quelques insultes à son adresse!... Non, il n’était pas vrai qu’on puisse enlever un tatouage. Elle avait tout essayé pour celui qu’elle avait là... Qu’il regarde, il n’y avait personne dans la campagne à cette heure... Elle était tatouée au dragon...

Bardini avait regardé... Il n’était pas absolument satisfait de cette aventure, de cette fatalité de troisième ordre, de ce symbole périmé du serpent, qui menaçait dès les premiers soirs de gâter cette nouvelle terre. Indiana était assise face à lui, jambes ouvertes, immobile comme on ne sait quel piège. Cette impression de destin implacable, qu’elle donnait aux concierges, aux sergents de ville, aux habitués de l’American Bar, et même aux Américains, qui repartaient étonnés vers New York de s’être heurtés si durement à tant de velours, il la ressentait péniblement. La liberté? Mais qu’était donc cette liberté, qui le poussait à s’accoler pour jamais à cette femme? Il s’était retourné, le ventre contre le pré dur, il regardait de côté ce coussin vivant à sa taille, ce coussin d’une chair intermédiaire entre la sienne et celle du néant, fait pour être glissé entre la terre et lui. Elle avait fermé son ombrelle. Tous deux avaient une même couleur, celle des métaux en fusion. Indiana regardait fixement le soleil, qu’elle n’avait vu jusqu’ici dans sa chute qu’hésitant entre la gauche et la droite de l’Arc de Triomphe, se donner à la Seine. C’était la seule fois où le soleil eût eu à rougir, à dorer, à tiédir la chair froide et blanche d’Indiana. Larve ceinte de linon rose, larve après tout désirable. Mais impassible avec la nature comme si la nature eût été un homme, un habitué, elle déclinait ses politesses, ses invites comme celles d’un homme, déclinait d’un sourcil dédaigneux le miroitement sur la Seine comme une offre de miroir, le courant d’air du soir comme le courant du ventilateur, la Seine elle-même, tendre et bruyante, comme une copine d’humeur différente, et tout ce soir en somme, crépuscule et le reste, comme une consommation. Coucher avec la nature, c’est tout ce qu’elle pouvait faire, mais pas d’histoire, pas de manières. Si bien qu’elle ne croisa pas les jambes, se prêtant au soleil, mais détournant de lui la tête comme de ses amants, gardant sa familiarité pour l’évadé, attendant volontiers de lui les pires questions. Car terrible avec les suiveurs audacieux, elle n’éprouvait aucune pudeur avec les voleurs, les anciens pensionnaires de maison centrale, les rôdeurs de profession, comme si la pauvreté, l’astuce, le crime n’étaient pas des attributs de l’âme, mais un sexe, son sexe.--Où elle couchait? Dans une chambre où le régisseur dormait autrefois. La cloison seule séparait de l’étable. Le gamin essayait le matin, pour ne pas la réveiller, de nourrir les vaches avec précaution, de leur apprendre à manger le foin doucement, muselait les génisses, les entravait. Mais rien à faire pour museler les coqs et le taureau. Si bien qu’elle se levait, elle aussi, pour aller caresser un petit veau, le premier être qu’Indiana eût caressé d’elle-même depuis, justement, un autre petit veau, il y a quinze ans, dans la ferme près de Melun. S’il y avait, dans quinze ans, le petit veau de l’âge mûr, la tendresse d’Indiana se serait exercée suffisamment en ce monde.--Si elle se soignait? Le médecin lui avait ordonné un régime. Elle prenait le soir du lait bourru, à l’étable même. Le matin, elle allait à l’abattoir boire un verre de sang du bœuf qu’on tuait... Le matin, sang... le soir, lait...

Une voix d’enfant s’éleva dans la nuit, appelant Indiana.

«C’est le gamin qui me cherche, dit Indiana. Tous les soirs il me croit perdue ou noyée et me cherche près de la Seine. Je me perds, pour le désespérer un peu...»

La voix pure répétait le nom d’Indiana. Pas d’écho. Le nom d’Indiana était réservé ce soir aux cordes vocales humaines, interdit aux forêts, aux grottes. La bouche de l’enfant le soir avait le privilège du nom d’Indiana. Indiana se leva, et avec cette indifférence si profonde qu’elle semblait une certitude de revoir ceux qu’elle quittait, disparut dans la nuit vers la direction opposée à celle de l’enfant.

* * * * *

Aucune voix n’appelait Bardini. Tout le recueillement de la vallée, son silence, semblaient justement être l’écho de cette réserve. La nuit donnait plus nettement encore à son départ une allure d’évasion; il était à l’heure où les chiens, les gardes-chasse, aboient et tirent vers le passant trop libre. Le mieux était d’aller prendre le train à Nogent, en traversant par Fontranges, et en repassant derrière sa propre maison, car par ici il tombait dans les forêts de Champagne et ce n’était pas à Robinson Crusoé qu’il entendait jouer. Les étoiles étaient nées. Elles scintillaient. On était obligé de constater, à leur fraîcheur, la jeunesse du monde. Il se sentait, avec sa liberté, devant ce firmament, aussi ridicule qu’un musicien devant la mer avec son violon. Il connaissait mal le ciel, d’ailleurs; outre l’infini, c’était aussi l’inconnu qu’il voyait là; aucune de ces étoiles ne pouvait lui être un guide, et l’ombre, et la solitude, et la liberté suprême, ne purent que le ramener dans le chemin le plus connu de lui, dans l’ornière de sa vie. Il pénétra dans Fontranges par les barrières blanches, poussant à un galop nocturne les poulinières effrayées, que leurs poulains endormis ne suivaient même pas; et une fois dans l’enclos, le hasard apporta sur sa route une série d’objets, de paysages, d’êtres aussi, dont un Bardini plus habile eût esquivé de prendre congé, le dogue de Fontranges, qui ne le quitta plus, faisant aboyer en supplément tous les chiens ennemis non des hommes qui rôdent, mais des dogues, la chapelle de Sylly où il s’était marié, la maison du chineur où Renée et lui allaient chercher des plats d’étain et des fixés. Les jours où le couple Bardini avait bonne santé, s’estimait, s’adorait, une nostalgie de plats d’étain doublée de passion pour les _ecce homo_ peints sous verre le poussait vers ce vieux brocanteur, et tous deux revenaient heureux vers la maison, elle, portant les étains, tout alourdie, lui, portant les fixés, tout léger--même différence de poids, même confiance que dans un début de grossesse de Renée. Le ruisseau franchi, il tomba même dans les souvenirs plus anciens, il venait là pêcher la truite. Un pigeon voyageur ne doit pas se prendre dans ses cercles, ses vols d’enfance, Bardini coupa par le fourré, s’égara, aperçut enfin à travers les branches le ciel où était montée la lune. Il se hâtait, comme le forçat qui traverse les dernières lianes vers le soleil aveuglant... Soudain, sur la lisière même, il hésita... Le sort le mettait en face du tombeau de Bella... Voilà qu’il fallait prendre aussi congé des morts...