Part 7
Autour de la mer le crépuscule organisait à petits frais une sorte de banlieue, et la rive devenait un faubourg. Tout ce que Stéphy avait considéré comme les rebuts mêmes de son ménage avec un des fiancés futurs s’entassait là. Des Hawaïens, entre des silences où ils semblaient pagayer avec leurs banjos, jouaient évidemment un de ces airs que Julius Bergmann fredonnait dans ses jours, non de bon soleil, mais de bon magnésium. Peu à peu, dans l’ordre de réveil des morts, avec des intervalles pour faciliter le jugement dernier, baigneurs et baigneuses s’éloignaient, laissant dans le sable l’empreinte d’une tombe légère et sexuée. Les oiseaux de mer qui n’avaient pas trouvé les hommes aussi hospitaliers qu’on veut bien le dire, regagnaient déjà le large. Tout ce que New York avait pu sécréter en dix ans de plus vulgaire en musique ou en rayons lumineux se déposait autour d’eux. La lune--elle manquait, n’est-ce pas?--éclairait Stéphy toujours couchée sur le dos, et l’homme sur le ventre, dans un accouplement admis par le temps et trompé par l’espace. Accoudé, il la contemplait, d’un regard presque dur, comme le fauve contemple son appât et se venge déjà, par sa seule attitude, du danger qu’il court en son honneur. Le regard errait sur elle entière, sans jamais s’adoucir; il ne devait y avoir en sa pensée, au sujet de la tête de Stéphy ou de ses jambes, que l’appréhension d’un goût différent pour les lèvres, comme au tigre pour l’agneau. Elle voyait que chez lui tous les organes d’attaque étaient beaux et presque immédiatement utilisables pour des besognes carnassières, les dents, les ongles, et elle attendait. Le nez était cruel, elle s’attendait à une cruauté spéciale du nez. Lui continuait à regarder, se demandant par quelle ruse le sort l’avait mise là, quelles sonnettes allaient tinter dès qu’il aurait mis la main sur elle, et appeler tous les valets de la destinée. Tout le sang, tout le lait par lequel s’appâtent les hommes-carnassiers étaient là, sous sa couleur la plus parfaite. Aucune marque de servitude, aucune rougeur même aux coudes: elle avait été bien élevée avec la vie. On voyait sur son poil tendre la frisure, indéfrisable pour une heure, qu’y avait laissée l’Océan. C’était bien là les jambes, piège à loups incomparable, qui vous attirent hors du néant et vous repassent au destin... Elle respirait juste de ce souffle qui donne de la vie et du prix à l’appât... Si cette femme-là consentait seulement à ne jamais questionner, ne jamais parler, ne jamais faire deux fois le même geste, si elle s’engageait à ne pas le soigner quand il serait malade, à garder au comble de l’intimité ce rôle d’inconnue qu’elle jouait depuis un mois; à se priver d’amour pendant des mois entiers, à rester vierge dans les outrages, à ne jamais confier une de ses pensées, à ne pas concevoir, à ne pas vieillir, à ne jamais souffrir, alors ce serait peut-être à voir!
Il ignorait que c’était le programme exact de cette enfant.
* * * * *
«Nous marier? demanda Stéphy.
--Oui», répondit l’Ombre.
Stéphy ne s’y retrouvait plus! Cette proposition de mariage lui apparaissait presque comme une offense, comme un déni de leur morale. Deux êtres ne peuvent donc pas former un monde complet à eux deux, avoir leurs lois propres? N’étaient-ils donc pas mariés, par l’Océan, par le banc 108? Elle douta un instant de l’Ombre. Elle avait cru jusqu’à ce jour qu’il avait compris; elle croyait que tous les pactes non humains, toutes les lois muettes les unissaient déjà. N’y avait-il donc entre eux que l’ignorance et le silence? La perspective même de n’avoir plus à épouser Bergmann ou Spetzheim lui apportait elle ne savait non plus quelle déception. Cet avenir d’expiation qu’elle se réservait, après le départ de l’Ombre, elle aurait préféré qu’il ne lui fût pas ravi. C’était malgré tout un avenir. La reprise des quartettes et des discussions sur l’origine des bassons, les trois coups du bâton à cirer avec lequel les Goldstein imposaient le silence vers quatre heures de la nuit quand leur provision de boules Quies était épuisée, toute cette vie et ces actes médiocres nourris par Bach et Beethoven, elle n’entendait pas y renoncer. Une espèce de martyre lui échappait; tout au moins une espèce d’innocence. Le mot mariage prononcé par l’Ombre, c’était le mot liaison prononcé par Rudi. Elle se rendait compte que dans son existence tout s’accordait, devenait clair, pur, et vraisemblable, si l’on y introduisait quelques mois de vie inhumaine, une saison d’enfer, et que rien n’en était plus normal ou explicable, si ce noyau infernal en était retiré! Elle se voyait apportant à Johann et aux prétendants l’énigme d’une pâleur, d’une souffrance, d’un mal qu’ils affecteraient d’attribuer à ses plongeons ou à sa nage au fond des eaux, mais certes pas la nouvelle d’un mariage! Pourquoi n’est-il pas possible à une jeune fille de rassembler sur quelques mois tout ce qu’elle aurait eu à éparpiller sur sa vie entière en désirs de sacrifice, en révoltes, en joies non terrestres, en dégoût des héros et des habitudes, et de s’en débarrasser ainsi pour toujours? Ce qui lui paraissait le plus naturel dans cette complication, c’était les actes invraisemblables: dire à Johann par exemple, quand il demanderait qui était son fiancé, qu’elle ne savait pas son nom. Car il allait y avoir la question des noms. Tous deux allaient avoir à se dire face à face ces mots de passe qui vous reconduisent dans l’enceinte humaine, Stéphanie, Jack ou Hubert. Cela lui paraissait aussi ridicule que de lui crier Namur, et qu’il répondît Napoléon!
Pourtant certains gestes de l’Ombre la rassuraient. L’Ombre continuait sa vie insaisissable, les parties condamnées de sa journée ne s’ouvraient pas davantage, et il venait parfois à Stéphy l’idée consolante qu’incapable de trouver en soi l’amour que Stéphy demandait, il cherchait par pitié dans les lois humaines de quoi l’embrasser et la caresser. De ce point de vue le mariage paraissait excusable. Il avait voulu fixer une date, encore lointaine--Stéphy n’osait penser à cette date fixée pour des caresses--, une date pour les fiançailles, une date pour les bans. Il savourait cette lenteur et cette pompe introduites ainsi dans leurs relations. Il les accentuait, pour bien rejeter sur le destin cette culpabilité que les fiancés réservent d’habitude aux entremetteuses et aux belles-mères. Il traitait le monde entier en belle-mère imposée. Il avait pour cette vierge les égards dus à une femme qu’on épouse pour la forme, engrossée qu’elle est par d’autres soins. Il arrivait à mettre dans le mariage un sentiment de faute irréparable que Stéphy n’eût pas éprouvé dans l’inceste... Il réparait... Il réparait une faute commise entre eux, et que Stéphy cherchait en vain, une de ces fautes d’enchanteur qui ont ouvert le volet de droite, au lieu du volet de gauche, regardé vers la Grande Ourse au lieu de regarder vers Orion, et ainsi perdu leur âme... Lui-même prenait dans sa tenue quelque chose de volontairement limité, de modèle, comme s’il allait revêtir, le jour du mariage, une autre forme, et qu’il tînt à rendre le corps actuel en bon état... Le jour vint où il fit une allusion à la famille de Stéphanie, et voulut la voir. Il n’y avait plus de temps à perdre. Il fallait agir.
La décision de Stéphy d’ailleurs était prise. Elle était résolue à ne pas dire son vrai nom, à ne pas alerter Johann. Qui lui eût dit qu’un jour elle aurait à dissimuler Rudi et Julius comme deux trésors! Pour prévenir la surveillance de son fiancé, elle regagnait sa maison par les détours d’une femme adultère. Puisqu’il fallait que sous ces deux êtres sans nom vinssent se glisser, le jour du mariage, deux familles, deux patries, deux divinités, elle n’apporterait pas les vraies, elle ne les évoquerait pas de cette planète où elle tenait à retrouver les siennes intactes, le voyage fini... Il est facile de changer d’identité à New York. En deux jours, elle eut son faux nom, donné par un faux père qu’Hillmacher avait trouvé, un Suédois dont la profession était de suivre en qualité de père, dans les diverses villes, les ondines en représentation.
Ce n’était pas un père auquel plaisait l’incognito: il s’appelait Napoléon Nordenskjoeld. Habitué à être séparé de ses filles par dix mètres cubes d’eau et un bocal qui les faisait inapprochables, il avait pour Stéphy tous les égards réservés à des enfants mouillés ou isolés par des vitres. Il lui cédait pour une heure de solitude quotidienne la pièce qu’il louait généralement pour d’autres recueillements, chambre étroite, toute prête à accueillir un être encore mal sec, avec des peignoirs aux armes de Stockholm et des livres en papier imperméable. Stéphy s’asseyait sur le lit, questionnait Nordenskjoeld. Il la mettait au courant; il lui apprenait les aventures de sa prétendue mère, le nom de ses amies d’enfance. Comme si son ancienne et vraie famille, ses anciens et vrais amis étaient une arme périmée dans la lutte qu’elle livrait, elle avait recours à un père et à des objets neufs et insensibles. Elle en était quitte le soir pour embrasser plus tendrement ce père qu’elle trompait l’après-midi avec un faux père, dont les attributs paternels étaient d’ailleurs autrement convaincants. Johann n’osait rien dire de ces retards aux repas, de ces absences continuelles, pensant que c’était à Rudi ou à Julius de s’en affliger, et sans savoir que c’était lui qu’on trompait. Il semblait d’ailleurs que les deux pères se fussent prévus et se haïssaient, tant leurs goûts étaient différents, et leurs meubles. Le seul objet commun aux deux appartements était un carafon de Bohême, pour le kirsch chez Johann, pour la vodka chez Nordenskjoeld. Stéphy s’arrangea pour briser l’un, le faux... Nordenskjoeld put le recoller, mais, au retour chez Johann, la vue du beau flacon à kirsch intact était quand même une revanche.
L’Ombre accompagnait Stéphy jusqu’à la porte du Suédois, et la jeune fille avait le temps dans l’ascenseur d’échanger sa tristesse et sa modestie contre les qualités filiales telles que les entendait Nordenskjoeld: l’assurance et la dureté. Elle trouvait le faux père préparant la boisson habituelle de ses filles d’eau, de simples Martini, et disposé au bavardage. Il vous démontrait d’abord, comme si cela était un honneur, qu’il n’avait aucune parenté avec l’explorateur. Pour Napoléon, il était moins affirmatif, son grand-père ayant connu une Française. Puis il amenait la discussion, tout en offrant son cocktail, sur les différentes eaux potables du monde, qu’il connaissait pour avoir immergé au moins dans chacune une de ses filles; la seule ville où une fille Nordenskjoeld eût attrapé la typhoïde lui servait une subvention chaque fois qu’il rappelait discrètement par un journal cette mésaventure. Certaines de ses pupilles lui avaient donné beaucoup de satisfactions; le père de l’une de ses filles était présentement vice-président des États-Unis. La chambre était tapissée de photographies qu’il expliquait à Stéphanie: les portraits de ses sœurs. Celle qui plongeait avec les deux ours blancs était la seule avec laquelle il se fût brouillé, une orpheline; aucun respect filial à attendre des orphelines. Celle-là, qui s’éventait assise sur un pliant de fer au fond de l’eau la plus pure du monde, celle de Détroit (autre subvention), s’était fait récemment expulser du Portugal pour avoir insisté dans son allocution au public sur la ressemblance de son phoque et du roi d’Angleterre.--Cette petite fille de six ans? Il ne la connaissait pas, mais il achetait parfois de beaux portraits de fillettes nues quand ils lui rappelaient l’une de ses filles. Pour celle-ci, c’était le portrait frappant de Marion. Frappant, en effet, mais Stéphy voyait que le portrait de Marion en petite fille était postérieur en date à son portrait de femme.
Elle savourait tristement ce comique. Il lui semblait avoir déguisé Johann et ses vrais amis pour leur épargner quelque sinistre aventure. Nordenskjoeld ne se doutait pas qu’il était chargé de faire perdre leurs pistes aux bêtes de proie qui eussent déchiqueté le vrai père et la vraie vie de Stéphy. On ne pouvait avoir aucun scrupule à se protéger du malheur par ce fantoche insensible et cet appartement stérilisé où le roi de Suède--les rois sont l’unique famille des artistes de music-hall--était le seul homme qui eût sa photographie. Le jour où elle se fut enfin contrainte d’y conduire l’Ombre était le jour de la Saint-Johann, et, dans sa vraie maison, emprisonnant d’un coup tous les amis de Moeller pour qu’aucune affection réelle ne fût dehors ce jour-là et vagabonde, elle avait laissé sous un prétexte les musiciens. Moeller avait à peine remarqué son départ, car, au moment où l’on désespérait de Rudi, Rudi était arrivé; on allait pouvoir commencer un trio au lieu d’un duo, et chacun sait comme le duo est fastidieux et comme il ressemble à un duel où personne, ainsi que peut le faire à chaque mesure le hautbois dans le trio, ne vient relever les épées. Cette existence familiale et bourdonnante laissée en gage, Stéphy avait gravi avec l’Ombre l’escalier de Nordenskjoeld et l’avait introduit dans une existence si truquée, qu’il lui semblait impossible qu’il ne s’en aperçût pas aussitôt.
L’Ombre n’avait rien vu. L’Ombre avait monté l’escalier avec les commissures des lèvres particulièrement contenues, telles qu’on les voit à ceux qui vont boire du sang. Il était animé d’une espèce de décision brutale, devant laquelle Stéphy se réjouissait d’avoir, au brave corps de Johann, substitué le grand corps de Nordenskjoeld à sucer. L’Ombre s’était livré à diverses opérations dont Stéphy n’avait pas encore imaginé qu’il fût capable, il avait bu de la bière, mangé du saumon fumé, et cette nourriture de conquérants avait amené au contraire chez lui une sorte d’euphorie bourgeoise. Ce personnage, qu’elle n’avait jamais vu qu’occupé à une course sans but et plus instante que celle du Juif errant, s’asseyait, jouait aux échecs. Tant d’opérations familiales lui conféraient enfin la couleur démoniaque qu’il n’avait pu obtenir du soleil, de l’absence et du crime. Sous l’œil d’Oscar XII, le faux père et lui avaient l’air de jouer une âme. Puis Hillmacher était venu, en faux cousin, prendre un cocktail, et ils jouaient maintenant l’âme à trois au poker. Au-dessus on marchait, au-dessous on parlait, et entre ces bruits humains, à côté, par la fenêtre, altitude réservée aux animaux, des oiseaux gazouillaient, des abeilles volaient. L’Ombre ne perdait rien de cette résonance, nouvelle pour Stéphy, mais qu’il croyait l’acoustique de la vie de sa fiancée. Puis ils jouaient aux dominos, en un trio qui était la réplique, mais damnée, du trio Johann-Julius-Rudi--, trio qui devait se payer le luxe en ce moment, Stéphy absente, de finir chaque morceau et de prendre, aux finales, une satisfaction et un repos exclus depuis si longtemps par les enjambements qu’elle exigeait. Nordenskjoeld regardait l’Ombre de son regard suffisant, bien incapable de voir en lui l’homme qu’on pouvait le moins juger comme un cube d’eau pure. Hillmacher, habitué à rencontrer surtout Stéphy au fond des eaux, continuait à correspondre avec elle par un langage qui n’ouvrait pas la bouche et des gestes qui n’eussent point troublé l’onde... Stéphy souffrait un peu de voir l’Ombre prendre autant de peine pour parler à ces apparences. Elle éprouvait du remords à appâter le malheur par de faux appâts, cette décision de transporter son amour hors de sa vie réelle était malgré tout un parjure, un reniement des promesses qu’elle s’était toujours faites. On s’insensibilise, paraît-il, pour enfanter; elle s’insensibiliserait pour la conception..., mais sa lâcheté lui faisait honte. Elle souffrait de voir le monstre fiancé, plongé sur Nordenskjoeld, se satisfaire de ce sang blanc. L’Ombre serait-elle donc aussi stupide que ces dieux grecs qui n’y voyaient rien, quand on substituait à Iphigénie une génisse? L’instinct qui avertit tous les humains des instants où ils sont de vrais ou de faux dramaturges en ce qui les concerne eux-mêmes, poussait en ce moment Stéphy à comparer le malaise de second ordre qu’elle éprouvait et l’oppression sans bornes qu’elle eût ressentie en lâchant l’Ombre dans sa vie véritable. Certes non, la scène à faire n’était pas faite! La vraie scène, c’était l’entrée de l’Ombre chez Johann, les salutations avec les prétendants, les conversations entre trois pauvres humains de chair et un humain de bronze sur l’écoulement de la salive dans les bassons, sur les assurances d’animaux et les tubes pour fleurs, sur l’inutilité des parapluies à magnésium. Puis, c’était la musique et sous la présidence muette de l’Ombre, c’était le trio enflant ses joues, soufflant d’une poitrine pleine d’air pur et d’angoisse dans les hautbois et les flûtes, avec la hâte, à la fois, et la lenteur de ceux qui soufflent dans les poumons des asphyxiés, tous trois soudain rouges, soudain pâles, accordant à la musique les larmes qu’ils ne voulaient pas accorder à leur tristesse, et tels d’ailleurs que Stéphy les retrouva un peu plus tard, à son retour, soufflant dans les poumons de Hændel. On ne saurait croire comment les trios de Hændel en particulier, par la dépense physique qu’ils leur causent, savent distraire les pères dont la fille s’égare, et les fiancés dont court la fiancée. Julius et Rudi d’ailleurs ne voyaient pas sans espoir secret la conduite de Stéphy. Tout ce qu’elle faisait était incompréhensible, s’ils essayaient de l’expliquer par la passion du plongeon, et devenait éclatant s’ils l’expliquaient par l’amour. Ils n’hésitaient pas. C’était sans doute par l’amour d’un autre, mais c’est encore dans l’amour d’un autre qu’ils avaient le plus de chance d’arriver jusqu’à Stéphy. Peut-être un jour, si elle se mettait à aimer, leur tour arriverait-il...
En effet, il arrivait, bride abattue.
* * * * *
«Et votre mère, où est sa tombe?» demanda l’Ombre le lendemain, alors qu’ils sortaient de leur bain habituel.
Stéphy fut prise de court. Il y avait toujours eu jusque-là un grand intervalle entre le moment de ses mensonges et la minute où elle était sortie de l’Océan.
«Au cimetière Concord.»
Il fallut y aller, et par le plus court chemin qui relie une plage à un cimetière. Jamais non plus Stéphy n’était montée vers la tombe de sa mère, sitôt après le bain, tellement allégée. C’était un cimetière modèle, qui ressemblait, par la petitesse des croix et l’éloignement des tombes, à un ancien champ de bataille et il inspirait, comme un champ de bataille, plus de reconnaissance que de recueillement. A aucun moment, il ne donnait l’impression de cet entassement de cadavres, de ce silence par amas de silences, ni de cet ensemencement humain par vieillards bien alignés dans des sillons que donnent tant de charniers. Au-dessus du champ, des arbres gais, qui savaient parfaitement perdre leurs feuilles en hiver et épargnaient aux visiteurs l’allusion en eux-mêmes à de banals symboles. Du feuillage encore tendre tombait parfois sur votre épaule une légère charge, un écureuil, agile et chaud, qui vous donnait à l’entrée parmi ces ombres à soupeser la vie. Enclos de buildings et d’universités, des étudiants et des clercs le parcouraient en tous sens, se pressant vers les affaires les plus vivantes selon un itinéraire commandé par les morts, tous vêtus en ce jour de couleurs claires et éveillant en vous l’idée de morts de printemps en sweater rouge et en tricot jaune. Il y avait justement quelques pies pour attrister le lieu; le deuil, le demi-deuil était confié à des oiseaux. Aucun monument, aucune fleur. Un gazon riche, couverture offerte par le pays des ancêtres, par l’Angleterre. Tout cela si loin de la mort que les hommes en chapeau melon qui creusaient un trou avaient l’air de chercher un trésor. Le seul terrain où les Américains construisissent en profondeur, à dix mille dollars le mètre carré, comme l’autre, et où les familles et les gloires américaines avaient leurs profondes racines; le cimetière avec l’encaisse or la plus abondante, par l’or des dents et des bijoux, les morts les plus puissants en cuivre et en pétrole; une mine de morts, la plus valable dans ce monde, d’où les jeunes Américains venaient extraire l’amour des ancêtres. On s’arrêtait plein de considération devant les tombes d’enfants, étonné que des enfants eussent été promus à la dignité d’aïeux.
«C’est là!» dit Stéphy.
Ce n’était pas là. Ses ombres véritables, Stéphy n’eut pas le courage non plus de les présenter à son fiancé! Quelle était cette Virginia Smith, que les dates désignaient à peu près pour remplacer sa vraie mère, Stéphy ne le saurait jamais, et elle était toute disposée aussi à se trouver une famille entière dans ces tombes, si le fiancé l’y poussait. Il y avait là justement tout à côté un M. Harold Bannerman, qui était mort en sauvant un chien, et qui aurait certainement fait le modèle des oncles. Peut-être éprouvait-elle une légère peine à tromper des morts, mais le fiancé n’était pas homme à distinguer sur Stéphy une légère peine nouvelle de ce qu’il croyait un ancien désespoir. Devant la croix de Virginia Smith, il s’éternisait, cependant que Stéphy, marchant hypocritement et sans hâte près d’un tertre qui était celui de son jumeau mort à six ans, s’arrangeait pour toucher de la main ce gazon et cette terre comme un bain. C’est ce que préfèrent les jumeaux morts... Et elle fit même en sorte, amenée malgré elle par la promenade à la tombe de Lise Moeller, de s’arrêter adossée à la pierre, pour montrer à son fiancé le paysage. Dos à la morte, elle toucha de la main les lettres gravées, vérifiant à l’aveugle l’inscription pleine de mousse, la caressant... Les mères mortes adorent cela.
C’est ainsi que Stéphy avait préparé ses faux vivants et ses fausses ombres. Il ne lui restait plus qu’à substituer un faux amour à son vrai amour. Que de peines évitées, si chaque jeune fille avait un double, une jeune fille exactement semblable à elle, mais égoïste pour aimer, et insensible pour souffrir!
DEUXIÈME PARTIE
«C’est pour aujourd’hui!» pensait Stéphy.