Part 8
Soudain, il se redresse, le regard étincelant. Son maintien n’a plus l’attitude abattue des derniers jours; sa résolution est bien prise. Il va à la muraille où sont suspendues ses armes inactives, et là saisit trois javelots qu’il garde à la main, tandis qu’il passe à sa ceinture un poignard dont, jadis, il ne se séparait jamais, après qu’il l’eut ravi, lors de ses glorieux débuts, au chef des Dinkas lui-même. Puis il jette quelques poignées de dattes sèches dans une guerbè en peau de chevreau qu’il se suspend autour du cou, et il sort. Il se rend à la maison de son père, dont il baise les genoux, pieusement, sans mot dire, et s’éloigne ensuite du village, suivi de son chien.
C’est vers la capitale des Dinkas qu’Ali se dirige. Les reproches de son ami l’ont éclairé en le frappant au cœur. Que sa nation se recueille et se prépare encore!... Lui ne peut attendre... Saïda est son bien à lui seul, et à lui seul incombe le devoir de la reconquérir; il la ramènera, ou il périra.
Deux fois le soleil s’est levé, et deux fois ses feux se sont éteints derrière les coteaux avant qu’Ali soit parvenu au pays des Dinkas. A chaque instant, sa marche est arrêtée par la crainte d’une surprise ou d’une trahison. Son chien, son unique et fidèle compagnon, aussi prudent que lui, se glisse sans bruit derrière son maître, et fait taire sa voix dont le cri pourrait devenir un indice. Enfin Ali arrive au pied de la colline au sommet de laquelle se dresse le plus grand des villages dinkas. Les huttes pointues lui apparaissent de loin, à travers les arbres pressés de la forêt, dont il n’ose sortir avant la fin du jour, et de là il contemple tristement le lieu où gît, sans doute, misérable et désolée, la femme qu’il aime, sa femme à lui, devenue à présent celle d’un autre.
Tout près de la lisière du bois où il se tapit, est un puits creusé dans le sable, et dont les bords, foulés par de nombreuses empreintes, laissent à supposer que les femmes y viennent, le soir, emplir les outres et les cruches, qu’elles portent ensuite au village. Peut-être même quelqu’une de ses compatriotes, réduite en servitude, descendra-t-elle à la source avec d’autres esclaves, et alors, se faisant reconnaître d’elle, Ali espère obtenir des nouvelles de Saïda. L’heure ne va pas tarder où les femmes viendront, et jusque-là, blotti dans un buisson épais, il attend et espère...
Enfin le jour baisse, des rires, des voix, se font entendre et s’approchent peu à peu... Ce sont bien des femmes, et, parmi elles, il en distingue plusieurs, devenues de viles servantes, qu’autrefois il a connues chez lui, libres et respectées. Mais, dans le nombre, il en est aussi qui sont des femmes dinkas; il ne peut donc se montrer sans péril, et, le cœur palpitant d’anxiété, il se demande si, derrière celles-là, quelqu’une des Moselmiès restera seule...
O bonheur! les outres et les cruches sont pleines, l’obscurité se fait, toutes s’éloignent, une seule reste en arrière. Assise mélancoliquement à la margelle du puits, elle a les yeux tournés du côté du ciel où doit être le pays moselmiès. Elle demeure ainsi quelque temps solitaire, puis elle soupire et va reprendre à regret son fardeau, lorsqu’au mouvement de sa tête sa chevelure se déploie: c’est bien une Moselmiès; ses longs cheveux ont roulé jusqu’à terre, et les négresses dinkas ont, comme leurs maris, une chevelure laineuse qu’on ne saurait confondre avec celle des femmes de sa tribu. Ali n’hésite plus et sort aussitôt de son asile, tendant les bras en avant d’un air suppliant, comme pour rassurer la femme, et arrêter sur ses lèvres l’exclamation d’effroi près de s’en échapper.
Interdite, en effet, la femme se tait et reconnaît Ali.
--Malheureux! s’écrie-t-elle, que viens-tu chercher ici? C’est la mort, si l’on te découvre.
--Saïda! Saïda! murmure Ali en tombant à moitié à genoux, où est-elle?... Que je la voie!...
--Hélas! elle est ici, dans ce village; mais elle est à jamais perdue pour toi, car elle est devenue l’épouse d’un chef dinka.
Ali s’attendait à cette révélation; il y était préparé, et n’avait qu’un désir, celui de connaître la maison qui abritait Saïda, pour arriver jusqu’à elle. Mais la femme, épouvantée d’une aussi téméraire entreprise, se refusait à ses prières, et, loin de lui promettre son aide, insistait pour l’y faire renoncer. Ali n’entendait rien. Il avait juré de ramener Saïda ou de ne jamais revenir. Toute sa vie, toute son âme étaient là! que lui importait la mort?
Vaincue à la fois par tant de constance et une si vraie douleur, la femme se laisse persuader, et lui désigne le toit sous lequel repose Saïda...
--Que le Dieu des croyants te protége, ô Ali! lui dit-elle, et puisqu’il t’a mis au cœur cette irrévocable résolution, c’est que telle est sa volonté. Que ton destin s’accomplisse donc! Écoute, et retiens bien mes paroles: Ce grand arbre, dont tu distingues là-bas encore les rameaux dans le demi-jour, s’élève au milieu d’une place où, chaque soir, les hommes de la tribu dinka s’assemblent et s’abandonnent aux désordres furieux de l’orgie. Prête l’oreille, et, dans une heure, lorsque le son des instruments et des voix parviendra jusqu’à toi, le moment sera venu. Quitte alors ces broussailles, où il faut te tenir caché jusque-là; et, comme le serpent au travers des lianes, rampe sans bruit, en gravissant la colline, vers la maison dont je t’ai montré le faîte... Saïda y sera seule...
Et, à ces mots, la femme s’éloigna en toute hâte, laissant Ali regagner son abri.
Et, dès que le vent lui eut apporté les premiers accents de la fête, Ali, muni de ses armes, se dirigea lentement et avec précaution du côté de la maison dont la silhouette sombre se dessinait sur le fond étoilé des cieux. Et, lorsqu’il en eut atteint le seuil, retenant à peine son haleine, et d’un signe commandant le silence à son chien, à travers les fentes de la cloison disjointe, il regarda. Saïda, en effet, était seule. Accroupie auprès d’une torche fumeuse plantée dans le sol, elle faisait glisser machinalement entre ses doigts distraits les perles d’ambre d’un chapelet musulman. Ses yeux à demi fermés et le front penché sur la poitrine, elle paraissait rêver à des êtres absents. Ali, ne pouvant se contenir davantage, poussa brusquement la porte et entra.
--C’est moi, ô Saïda, dit-il, moi, Ali, ton frère et ton époux!
Mais, au lieu de se lever et de s’élancer vers lui, Saïda tressaillit et recula jusqu’au coin le plus obscur de la maison.
--Ali, que me veux-tu? demanda-t-elle. Quel projet insensé t’a conduit jusqu’ici?
--Je veux te prendre avec moi et te ramener au pays de nos pères, pour que tu occupes enfin à mon foyer la place toujours vide que je t’y ai gardée.
--Renonce à ce fatal espoir, Ali, je ne puis te suivre, car je suis aujourd’hui la femme d’un autre, et le devoir m’ordonne de rester avec lui.
--Avant d’être à lui, tu fus unie à moi. Ce devoir est un mensonge; ô Saïda, suis-moi!
--Je le voudrais, que cette fuite est impossible. Bientôt elle serait découverte, puis tous les deux, nous serions surpris et massacrés sans pitié. Encore une fois, Ali, abandonne cette funeste idée. Retourne seul au pays de nos pères. C’est ici désormais que je dois vivre. Pars, et oublie celle qui ne peut plus être à toi.
Mais Ali n’écoutait plus. Est-ce bien à lui que de telles paroles s’adressent? à lui qui, pour l’amour de cette femme timorée, n’a redouté aucun péril? Il a bondi vers elle et tire son poignard. Son bras est levé. D’un geste impérieux, il lui indique la porte. C’en est fait. Saïda n’a qu’à lui obéir, ou la menace inflexible qu’elle lit dans son regard va s’accomplir. Elle courbe la tête, et, tout en pleurs, sort lentement de sa maison. Dehors, Ali l’entraîne avec rapidité.
Ils marchèrent toute la nuit sans parler, et ce ne fut que le lendemain, alors que le soleil était au plus haut point de sa course, qu’ils s’arrêtèrent. Ali, exténué, s’endormit au pied d’un arbre, non sans recommander à Saïda de l’éveiller si elle apercevait quelqu’un ou prévoyait quelque danger. Son chien veillait, en outre, près de lui.
Une heure entière ne s’était pas encore écoulée que Saïda entendit le galop d’un cheval. Et, tournant les yeux de ce côté, elle vit de loin un cavalier gigantesque, brandissant un javelot; et dans ce cavalier, elle reconnut son époux, le nègre dinka. Cependant, au lieu de prévenir Ali, la perfide, au contraire, adresse des signes d’appel au dinka. Et comme le chien, à l’aspect de l’ennemi, s’est redressé en faisant entendre un grognement de colère, elle se jette sur lui, et, de peur que ses aboiements ne tirent Ali du sommeil où il reste plongé, elle s’efforce de saisir entre ses mains le museau du fidèle animal pour étouffer sa voix. Mais il s’est dégagé, a réveillé son maître, et déjà Ali est debout. Il était temps.
D’un regard, il a tout vu, tout compris. Déjà le nègre n’est plus qu’à quelques pas de lui; mais le trait qu’il lui décoche d’un bras fatigué par la course, siffle à son oreille sans l’atteindre. Ali se réfugie derrière le tronc d’un arbre et, de là, fait voler à son tour ses trois javelots contre son rival, qui les évite également. Un seul perce le flanc du cheval, qui hennit et refuse d’avancer. Le Dinka saute à terre, et n’a plus comme le Moselmiès pour toute arme qu’un poignard. Ils se précipitent l’un sur l’autre avec rage. Ils se portent des coups furieux. L’herbe autour d’eux est teinte de sang. Tous deux sont jeunes, tous deux sont forts, la lutte est indécise; comment va-t-elle finir? Quand soudain Saïda, demeurée jusque-là spectatrice immobile, s’élance et saisit Ali par les jambes, pour paralyser ses mouvements et le faire tomber. C’en est fait de lui, cette lâche trahison va le livrer. Sa main est impuissante à frapper à la fois le nègre et à repousser Saïda. Il chancelle, et le poignard du Dinka va le clouer sur le sol...
Mais, ô surprise! celui-ci a poussé un hurlement de douleur et se détourne brusquement: c’est le chien, le chien sauveur, qui s’est jeté, lui aussi, dans la bataille et mord cruellement au talon l’adversaire de son maître. Ali a profité de ce secours inespéré. D’un suprême effort, il s’est débarrassé de l’étreinte mortelle de Saïda, et son poignard a disparu jusqu’au manche dans la poitrine du nègre, dont le gosier laisse échapper un rauque gémissement, et dont le corps, tordu dans un dernier spasme, tombe lourdement à terre. Elle est là, sans mouvement, cette masse noire gigantesque. La paupière à demi ouverte laisse voir le globe blanchâtre de l’œil; les lèvres desserrées montrent une rangée de dents aussi polies que l’ivoire, et le sang coule à flots du trou profond creusé par l’arme d’Ali. Celui-ci contemple pendant quelques instants, impassible, le cadavre de son ennemi, puis, se baissant, il arrache une touffe d’herbe dont il essuie son poignard, et le repasse à sa ceinture. Et, après avoir caressé doucement son chien, il se retourne vers Saïda presque folle de terreur, et du doigt lui montrant le chemin, se remet en route avec elle, sans prononcer un mot.
Le soir même, les fugitifs atteignirent les terres des Moselmiès et rencontrèrent les premières vaches des troupeaux de leur tribu. Aux cris des jeunes pâtres qui les aperçurent, la nouvelle de leur arrivée se répandit bien vite de montagne en montagne jusqu’au village. Et aussitôt la foule de leurs parents et de leurs amis accourut au-devant d’eux, les hommes en brandissant leurs armes et se livrant à des simulacres guerriers, les femmes en poussant le houloulement plaintif et prolongé qui, chez leur sexe, ainsi qu’on sait, est le signe en usage de bienvenue et d’allégresse.
Les uns entourèrent Ali pour le féliciter. Son succès était celui de toute la nation, et le prélude heureux des plans de vengeance qui se discutaient tout bas. Les autres s’emparèrent de Saïda, avides de recueillir de sa bouche les détails émouvants de sa captivité et de sa délivrance. Puis, la cabane d’Ali devenant dès lors trop petite pour abriter deux têtes, chacun s’empressa; et, au bout de peu d’heures, le bois et l’herbe sèche furent apportés de toutes parts, et une seconde maison spacieuse et commode s’éleva à côté de l’ancienne. Et lorsqu’elle fut achevée, que les cloisons furent bien reliées entre elles par des branches flexibles, que la paille serrée du toit l’eut rendue impénétrable au soleil et à la poussière, que des peaux de bœuf nombreuses eurent été étendues sur le sol, Ali se rendit à la demeure des parents de Saïda, où elle attendait près d’eux que la sienne fût prête, et, au bruit des chants et des instruments, il la conduisit dans celle qu’elle devait habiter désormais. Mais, après qu’elle eut été installée et que chacune de ses servantes fut venue à l’envi lui baiser les genoux et les mains, à la grande surprise de tous, lorsqu’ils se retirèrent, Ali, laissant retomber sur lui la natte qui fermait l’entrée de sa nouvelle maison, s’éloigna avec eux sans rien dire, et Saïda resta seule.
Nul ne songeait au brave chien, si ce n’est son maître, qui se souvenait, lui! Tant que les travailleurs avaient été occupés à construire l’édifice, piquant les pieux en terre, assujettissant le chaume dans les rameaux entrelacés, et qu’Ali, allant et venant de l’un à l’autre, inspectait l’ouvrage et remerciait ses amis, le pauvre animal, roulé non loin de là sur lui-même, le museau entre les pattes, suivait chaque mouvement d’un œil inquiet, mais ne bougeait pas. Ce ne fut qu’au moment où Saïda s’apprêtait à franchir le seuil de la maison, qu’hérissant ses poils et grondant sourdement, ainsi que naguère à la vue du Dinka, il s’élança comme pour en défendre l’entrée. Un regard de son maître suffit à lui imposer silence, et il alla docilement, bien qu’à regret, se réfugier à l’écart, au milieu des épines. Dès que la foule eut disparu, Ali vint l’y chercher; et tous les deux rentrèrent ensemble dans la vieille cabane, où personne ne devait venir les déranger. Et lorsqu’ils furent bien seuls, Ali prit dans ses bras la tête de son chien fidèle, et le baisa deux fois; puis, étendant une peau de chèvre bien moelleuse près de celle qui lui servait à lui-même de lit, il y fit coucher son véritable ami, et, le regardant, il se mit à pleurer...
--Au moins, tu m’aimes, toi! ne put-il s’empêcher de murmurer à voix basse...
Et, se jetant sur la seconde peau, il y demeura bien longtemps sans dormir, à remonter dans son esprit le courant du passé, à se rappeler les premières joies de son enfance avec ses premiers jeux, les premiers sourires de sa jeunesse avec ses premières amours. Et il évoquait le souvenir de ces jours fortunés où le bonheur semblait venir à lui sur l’aile de l’espérance, où tant de rêves heureux berçaient de leurs illusions dorées les promesses de l’avenir, où Saïda l’aimait!... Puis ces riants tableaux disparaissaient, effacés par des scènes terribles. Il revoyait l’affreuse nuit où les Dinkas brûlaient son village, où Saïda était enlevée et lui-même blessé. Il se retraçait les dangers qu’il avait affrontés pour la retrouver... Et il la retrouvait en effet, mais elle refusait de le suivre; et, dans sa lutte avec le Dinka, elle, sa sœur et son épouse, n’avait pas craint de se tourner contre lui. Oh! tout cela surtout, il s’en souvenait avec terreur, et se disait que, bien qu’il l’eût ramenée, bien qu’elle reposât tout près de lui, il n’en était pas moins condamné à vivre seul encore, plus seul qu’auparavant peut-être, avec son chien pour muet et unique confident!...
Et, le lendemain, après avoir mûri dans la solitude le plan de sa vie à venir, de bonne heure il entra chez Saïda. Elle était déjà entourée d’une partie des femmes du village et de sa famille qui chantaient les louanges d’Ali. Et celui-ci, s’asseyant auprès d’elle, causait avec chacun. Et la porte grande ouverte était accessible à tous. Presque toute la journée il resta ainsi; mais, dès que le soir arriva, comme la veille, il sortit pour rentrer avec son chien dans leur hutte solitaire. Et tous les jours suivants, à l’heure où les ténèbres, en conviant au repos, sollicitent l’amour, il quittait Saïda. Et il agit de la même façon durant plusieurs mois, sans qu’un mot tombé de ses lèvres fît jamais, devant elle, allusion aux événements de leur retour.
Or, Saïda, délaissée et dédaignée d’Ali, mais n’osant néanmoins lui adresser de reproches, parce qu’elle se sentait coupable, dépérissait peu à peu. Et, tout en souffrant de cet abandon, elle s’avouait en elle-même que c’était justice, lorsqu’un jour, en présence de sa mère, parlant de son mari absent pour le moment, les larmes tout à coup lui jaillirent des yeux. Et comme sa mère la pressait de questions pour en connaître la cause, après avoir refusé d’abord d’y satisfaire, poussée de plus en plus, elle finit par confesser, en se voilant le visage, que, depuis sa fuite de chez les Dinkas, les silences mystérieux de la nuit, chers aux époux qui s’aiment, n’avaient jamais pu retenir une seule fois Ali dans les bras de sa femme désolée.
A cet aveu, la mère courroucée se leva et courut rapporter au père de Saïda l’affront infligé à leur fille. Et celui-ci, non moins indigné, s’en alla chez son frère, père d’Ali, et lui demanda de venir avec lui s’informer près de son fils des causes qui l’éloignaient de sa femme.
Comme il rentrait, le soir, accompagné de son chien, Ali aperçut, en effet, les deux vieillards assis à la porte de sa hutte, qui paraissaient l’attendre. Et les abordant, il leur baisa les genoux avec respect. Mais eux, se redressant, et sans répondre à ses politesses autrement que par un maintien sévère, lui expliquèrent le but de leur visite, et le sommèrent de s’expliquer, au nom de l’honneur des deux familles et de la vertu de Saïda.
--Vous l’ordonnez? dit tristement Ali, quand ils eurent terminé.
--Nous l’ordonnons.
--Eh bien!... soyez donc satisfaits. Mais que mes lèvres se dessèchent avant de l’accuser moi-même! Puisqu’il le faut, je veux que la lumière jaillisse de ses propres paroles. Entrez dans cette hutte qui est la mienne, et dont la muraille contiguë à celle de la maison où repose Saïda vous permettra d’entendre. Moi, je vais auprès d’elle. Nous parlerons tout haut. Nos discours vous mettront à même de connaître bien des choses que, jusqu’à présent, j’ai pris soin de cacher par pitié pour elle, aussi bien que pour vous. Et quand vos oreilles auront écouté, puissent vos cœurs pardonner!
A ces mots, les vieillards entrèrent, sans rien ajouter, dans la hutte d’Ali, tandis qu’il pénétrait lui-même auprès de Saïda.
Affaissée sur sa couche, le front languissamment appuyé sur son bras recourbé, tandis qu’à la lueur d’un brasier flambant, une esclave lui frottait la plante des pieds de la fleur embaumée du séné, Saïda ne put réprimer un mouvement de surprise, ni faire taire un tressaillement de bonheur à la vue d’Ali entrant à pareille heure chez elle... D’un signe, l’esclave fut congédiée, et Saïda, se soulevant à demi, invita son époux à s’asseoir sur le bord de cette couche dont jamais, jusqu’alors, il ne s’était approché. Puis, elle-même, s’allongeant à la manière d’une chatte amoureuse qui s’étire aux voluptueux rayons d’un soleil de mai, et portant sa jolie tête jusqu’à lui, comme pour implorer une caresse, elle l’appuya mollement contre la poitrine du jeune homme, les yeux tournés vers les siens... Sa robe avait glissé le long de ses épaules nues, sa chevelure dénouée les recouvrait à moitié, son sein palpitait, son regard était humide, sa bouche prête à parler tremblait. Elle était bien belle ainsi...
Mais Ali, l’écartant doucement, se prit à la contempler quelques instants en silence. Puis, tout à coup, comme s’il eût cédé au flot de tant de sentiments divers qui s’entre-choquaient en lui:
--Te souviens-tu, dit-il, ô Saïda, de notre enfance, quand tous les deux, insouciants et heureux, nous courions à travers les rochers et les bois, sans autre idée que notre mutuelle tendresse? Dès que l’aspect imprévu de quelque bête sauvage t’effarouchait, ou que les pointes trop aiguës de la roche te blessaient, je te vois encore venant en toute hâte te cacher derrière moi, et réclamer soutien et protection!... Et moi, tout fier et tout ravi, je te couvrais de mon corps, pour m’offrir le premier au danger, ou je t’emportais dans mes bras, pour t’y soustraire et te délasser. Nulle fleur ne se penchait trop loin sur la pente escarpée de l’abîme, dès que vers elle se penchaient tes petites mains exigeantes. Nul oiseau ne bâtissait son nid trop haut, au sommet de la plus faible branche, s’il fallait te l’apporter pour sécher tes pleurs d’impatience... Et à la maison, quand la sévérité de ta mère, pour punir quelque faute d’enfant, voulait te châtier, j’accourais, et tu me trouvais toujours entre elle et toi, pour calmer sa colère, ou, si je n’y parvenais point, pour partager le châtiment et essuyer tes larmes... Te souviens-tu de tout cela, ô Saïda?...
--Je m’en souviens, Ali.
--Et plus tard, lorsque avec l’âge notre affection enfantine changea de nom, pour Ali il n’était pas d’autre fille sur terre que Saïda... Et je voulais devenir un chef renommé afin que mon nom, dans les chansons guerrières de la tribu, redit avec honneur, vînt souvent jusqu’à elle, et qu’au fond de l’âme une voix secrète lui murmurât tout bas: «S’il est brave, c’est pour toi! S’il veut être grand, c’est pour toi; s’il aime à vivre, c’est pour toi!» Oh! Saïda, Saïda! pour moi, l’horizon de la vie commençait à ce mot et finissait avec lui... Hors de là, plus rien!... Tu étais à la fois ma lumière, ma force, mon courage!... Quand je partais en guerre avec nos jeunes hommes, toujours le dernier à m’éloigner du village, je m’arrêtais à la crête des collines pour apercevoir encore dans le lointain, parmi les autres chaumières, la fumée de celle où reposait ma bien-aimée, laissant monter sur le fond du ciel sa colonne bleuâtre comme pour me dire adieu!... Et lorsque, triomphants et joyeux, nous revenions, le premier cette fois, bien avant tout le monde, je marchais pour entrevoir plus tôt sa figure adorée... Et quand la troupe des femmes, sortant de leurs demeures, venait saluer les vainqueurs de leurs acclamations, et qu’entre les plus braves et les plus remarqués, la voix unanime des chefs proclamait Ali, devant toute la nation réunie, lui ne cherchait que Saïda, afin de lui reporter sa gloire et de répéter: «Toujours pour toi! toujours pour toi!...» Te souviens-tu de tout cela, ô Saïda?...
--Je m’en souviens, Ali.
--Il parut enfin, le jour tant désiré de notre union. Les tambourins résonnèrent, les cris d’allégresse retentirent. C’était à la suite d’une expédition glorieuse où je m’étais signalé, et dont ma valeur personnelle avait abrégé la durée. Je savais qu’au retour j’allais être ton époux... Et il n’y avait pas assez de bouches pour célébrer notre félicité, pour glorifier mon courage et chanter ta beauté... Et les fêtes s’annonçaient brillantes... Et dans l’orgueil insensé de mon bonheur et de mon amour, il me semblait que la main du Prophète m’avait ménagé d’avance l’accès du paradis... Et je m’épanouissais dans l’aveuglement de mon ivresse, quand tout à coup, du sein terrible de la nuit, surgit un épouvantable désastre... Nos chants d’allégresse devinrent des râles d’agonie, nos torches s’éteignirent, nos maisons brûlèrent, nos guerriers furent lâchement massacrés, nos femmes, nos enfants entraînés par de féroces bandits... Moi-même, surpris à l’improviste, je tombai sanglant à tes côtés sans pouvoir te défendre... Te souviens-tu, Saïda?...
--Je m’en souviens, Ali.