Part 9
--Ah! j’ai besoin de passer bien vite sur tant de funèbres souvenirs; je ne veux pas y arrêter ma pensée. Mais ne te souviens-tu pas aussi qu’un soir tu me vis là-bas, au pays des Dinkas, subitement apparaître devant toi, toi devenue la proie et l’esclave de l’un d’eux; puis, lorsque je te dis: «C’est moi, Ali, ton frère et ton époux, qui viens te délivrer», tu refusas de me suivre, et mon poignard, pour t’y contraindre, dut se lever sur ta tête... Dis-moi, ne t’en souviens-tu pas, ô Saïda?...
--Hélas! oui, je m’en souviens, Ali.
--Et lorsque, dans notre fuite, brisé par la fatigue, je m’endormis sous ta sauvegarde et celle de mon chien, est-ce que tu n’essayas pas, à la vue du Dinka, lancé à notre poursuite et sur le point de m’égorger, d’étouffer les cris de la pauvre bête qui allaient m’éveiller?... Et dans la lutte acharnée qui s’engagea alors, quand le fidèle animal combattait pour son maître, toi, ma sœur et mon épouse, toi, la première compagne, toi, le seul rêve et l’unique espérance de ma vie, toi, Saïda, est-ce que tu ne tournas pas, au contraire, tes efforts contre moi; et, cherchant à m’entraîner dans une chute fatale, est-ce que tu ne tentas pas de donner, par ma mort, la victoire au Dinka?... Dis-moi, de tout cela te souviens-tu, ô Saïda?
--Oh! pitié! pitié! Je m’en souviens, Ali!
Et la malheureuse femme, humiliée, atterrée, s’était laissée choir, sous le poids de la honte et du repentir, aux pieds d’Ali toujours impassible, et les mouillait de ses larmes, en les entourant de ses bras.
--Or, je ne te l’ai jamais demandé jusqu’à ce jour, continua Ali, mais aujourd’hui, réponds, ô Saïda: de cette conduite odieuse quelle était donc la cause?
--Pardonne, Ali, pardonne. Un vertige sans nom me dominait, j’étais la proie d’une folie furieuse; j’aimais le Dinka! Et de quoi n’est-on pas capable quand on aime?
Saïda n’eut pas le temps d’en proférer davantage. La natte qui fermait l’entrée de la maison fut brusquement relevée, et les deux vieillards parurent. Un coup d’œil jeté sur eux lui suffit pour reconnaître, à l’aspect courroucé et indigné de leur visage, qu’ils venaient d’être les invisibles témoins de l’aveu de son crime. Et dès lors, suivant la loi inflexible de sa tribu, elle comprit que c’en était fait d’elle, et que son sort allait s’accomplir. Ramenant sur son front résigné un pan de son vêtement, pour dissimuler sa pâleur et son effroi, sans un mot, sans une plainte, sans un soupir, elle attendit.
De la main, le père d’Ali fit un signe impérieux à son fils, pour qu’il les laissât seuls à leur terrible devoir. Et, dès qu’il fut dehors, les deux vieillards, liant avec des cordes les pieds et les mains de la fille coupable, chargèrent, dans un silence farouche, son corps inerte sur leurs épaules, et l’emportèrent loin du village. Et lorsqu’ils furent arrivés dans un endroit bien sombre et bien solitaire, tirant son sabre, le père de Saïda, lui-même, sans hésiter, le plongea dans le sein de son enfant. Puis, certains que les dernières palpitations de la vie éteinte étaient bien évanouies chez elle, les deux hommes s’en allèrent, abandonnant son cadavre dans le désert, pour qu’il devînt la proie des bêtes sauvages, selon le châtiment réservé aux femmes adultères.
Mais à peine se furent-ils éloignés qu’un autre homme sortit des broussailles. C’était Ali, qui avait suivi pas à pas les bourreaux, résolu, puisqu’il n’avait pu soustraire à sa destinée celle qu’il avait aimée, à défendre au moins d’un suprême outrage ses restes inanimés. Et au matin, en effet, les premiers pâtres qui sortirent du village distinguèrent, à la clarté indécise de l’aube, deux corps couchés l’un sur l’autre, au bord d’un trou à demi creusé. Et, en s’approchant, ils reconnurent Saïda d’abord, puis Ali avec une large blessure au flanc, la figure déchirée et à ses côtés son sabre brisé. Puis, guidés par des traces sanglantes, non loin, dans le buisson, ils découvrirent une panthère morte, et, tout près d’elle, le ventre ouvert d’un coup de griffe, le chien d’Ali dont les dents tenaient encore la bête féroce à la gorge.
Et, touchés de tant d’amour et de tant de dévouement, les jeunes gens de la tribu, avant que les préceptes austères des anciens aient pu se faire écouter, accoururent, pour achever de leurs propres mains la tombe qu’Ali n’avait pu lui-même terminer. Dans cette tombe, ils descendirent tout ce qui restait en ce monde d’Ali et de Saïda. Et quand la terre eut été rejetée sur eux, ramassant tous les cailloux blancs de la montagne, les jeunes filles en jonchèrent ce petit coin de terre, de manière à y construire une sorte de pyramide qui pût rappeler aux amants à venir l’histoire des deux époux réunis dans la mort. Et, un peu au-dessous, un autre monument plus humble fut également élevé sur les restes du chien fidèle tué en vengeant son maître.
CHAPITRE VI
Les Barcas en costume de guerre.--Le mariage chez les Hassaniès.--Souakim.--Les Anglais et la route commerciale du Soudan.--Gœrguis et le léopard.--Kouffit.--Le miel et les fourmis.--Le torrent.
Le lendemain, pour répondre à mes désirs et me fournir l’occasion d’admirer la valeur des siens, le bon Achmed-Ben-Saïd aurait bien voulu m’offrir le spectacle d’une chasse au lion, telle que je l’ai décrite plus haut. Mais ces parties de plaisir ne s’improvisent pas. La pièce essentielle, c’est-à-dire la bête, manquait pour l’instant. Il tenta de se rabattre sur un spectacle dont les éléments faisaient moins défaut, et nous partîmes en quête d’une compagnie d’autruches qui avait été signalée la veille aux environs.
J’ai eu déjà l’occasion de raconter[13] cette chasse intéressante. Je n’y reviendrai donc pas, si ce n’est pour rappeler la courtoisie généreuse du vieux cheik. A peine les animaux abattus, il s’empressa d’en arracher les plus belles plumes, les plus immaculées, et me pria de les accepter en mémoire de mon séjour auprès de lui. Cet hommage, m’a-t-on appris depuis, représentait bien une somme de cinq à six cents francs. Les coutumes locales exigent qu’en retour d’un présent il en soit immédiatement offert un autre. Sur l’épaule du cheik battait orgueilleusement un mousquet inerte, condamné, entre ses mains, par le manque de poudre, à une impuissance qui le désolait. Quelques allusions à cette détresse me l’avaient fait comprendre. Je tirai aussitôt de mon sac une poire à poudre qui m’avait bien coûté cent sous, et que je lui remis pleine jusqu’au bord. En dépit de la gravité officielle dont un Oriental ne se départit jamais, je devinai, à ce cadeau, dans l’éclair de son regard, une joie d’enfant... Ces pauvres plumes, aujourd’hui, que sont-elles devenues? Que sont devenus tous ces souvenirs étranges ou précieux rapportés de si loin? Que l’insouciance de ma jeunesse réponde si elle peut!
[13] _Obock, Mascate, Bouchire, Bassorah_, chez Plon.
Au moment de quitter Guedena, vingt-quatre heures plus tard, je fus rejoint par deux hommes dont m’avait parlé le cheik, et qui sollicitaient la faveur de suivre ma petite caravane, pour voyager avec plus de sécurité. Trois ou quatre fusils, en effet, constituent une force imposante chez les peuplades que j’allais visiter, et l’armement de mes domestiques était de nature à inspirer un respect salutaire. Mes deux inconnus appartenaient à la tribu des Hassaniès, sur le fleuve Blanc. Montés sur de superbes mulets, et accompagnés de quatre esclaves gallas, ils regagnaient leurs foyers par Khassala. J’accédai d’autant plus volontiers à leur prière, que Hadji-Achmed-Ben-Saïd me les avait donnés comme ses amis particuliers. Pour me remercier alors et nous faire honneur, il résolut de nous escorter une partie du chemin, avec un escadron de ses guerriers revêtus de leur costume de combat.
Figurez-vous, au moyen âge, les compagnons de Tancrède ou de Renaud de Montauban, tels que nous les dépeignent les récits contemporains, et vous aurez une idée de la physionomie de cette troupe de Barcas armés en guerre. Rien n’y manquait. Le haubert, la cotte de mailles, l’épée droite à poignée en forme de croix, l’écu blasonné, et jusqu’au casque empanaché avec la visière baissée; tout, même le cheval, le destrier bardé de fer, était là. C’était une cohorte de croisés ou de Sarrasins égarés dans le désert; c’était une évocation vivante des poétiques légendes de la Table Ronde. J’avais honte de mon accoutrement moderne et mesquin au milieu de ces fiers paladins.
De leur visage, on ne distinguait que les yeux, et justement, le chef qui caracolait à mes côtés s’était, jadis, rendu fameux en tuant, par cet unique endroit vulnérable, un des compétiteurs qui lui disputaient le pouvoir. Dans une rencontre seul à seul, il lui avait, d’un coup de lance en plein sous la paupière, défoncé le crâne.
Après le repos de la première halte, nous nous quittâmes. Ce ne fut pas sans un certain regret que je lui dis adieu. Le casque au cimier garni de marabouts et l’armure du chevalier pouvaient bien y être pour quelque chose, et, plus d’une fois, pendant qu’il reprenait le chemin du Nord avec ses hommes, je me retournai jetant un dernier coup d’œil sur cette cavalcade pittoresque. Mais bientôt je les perdis de vue. J’avais, de nouveau, devant moi l’isolement et le désert.
L’isolement, non! Car le plus âgé de mes compagnons de voyage était un homme instruit et sage, qui avait vu bien des choses, bien des pays, et dont la conversation naïve, sans apprêt, excitait chez moi un piquant intérêt. J’avais entendu de singulières descriptions des mœurs de son peuple. Ce fut sur ce terrain que je m’efforçai de l’attirer. Il s’y prêta de bonne grâce.
Les Hassaniès forment, par l’étrangeté de leurs coutumes, un groupe à part chez les riverains du fleuve Blanc. La constitution de la famille y repose sur des bases qui confondent l’esprit. Ce n’est pas de son père, ou plutôt du mari de sa mère, qu’hérite jamais l’enfant; c’est du frère de celle-ci, de son oncle maternel. Et pourtant, cette législation, étonnante au premier abord, n’est qu’une conséquence logique de l’organisation sociale des Hassaniès, et des règles traditionnelles auxquelles demeurent soumises, parmi eux, l’institution du mariage et l’existence conjugale.
La femme y jouit, en effet, de la pleine disposition du quart de sa vie. Voilà le principe. Comment s’applique-t-il?
Tous les quatre jours, l’emploi du quatrième lui est réservé libre et sans contrôle. Pendant ces vingt-quatre heures, les droits de l’époux s’évanouissent. Au lever du soleil, il quitte la case commune et s’éloigne. On ne le reverra que le lendemain. Quant à la femme, quel usage fera-t-elle de sa liberté? On le devine. La foule des visiteurs se presse à sa porte. Quelquefois, néanmoins rarement, les caprices de son choix ont des bornes. Mais rien ne les lui impose. Elle peut ouvrir les bras aux caresses de qui lui plaît. Point de morale austère, point de surveillance jalouse pour s’en alarmer. Au contraire. Plus elle a de clients, plus elle est considérée. Ce qui ne l’empêche pas, les trois autres jours, de se montrer bonne épouse et bonne mère, de faire la joie de son mari et le bonheur de ses enfants, pour recommencer ainsi, régulièrement, aux mêmes intervalles, aussi longtemps que ses charmes sauront commander à l’âge, et que l’attrait du plaisir attirera les galants.
Par malheur, paraît-il, si l’amabilité de ces dames jouit, au loin, d’une réputation légitime, il n’en est pas tout à fait de même du renom de leur beauté. Le voisinage des belles Abyssiniennes y porte préjudice. Aussi le nombre des voyageurs, dans leur tribu, est-il moins considérable qu’on ne serait, à tort, tenté de le croire. J’en ai connu, cependant, qui avaient gardé bon souvenir de l’hospitalité hassanienne.
On prétend que le privilége bizarre dont je viens de parler fut, à l’origine, un hommage spontané de la reconnaissance masculine, à l’issue d’une guerre où, battus et écrasés, les hommes s’étaient vus inopinément sauvés par l’intervention du beau sexe, dont le bras débile s’arma, à son tour, pour la défense du foyer conjugal. Peut-être est-il permis de supposer que ce furent, au contraire, nos amazones qui, profitant de leur victoire et de l’abaissement momentané de leurs seigneurs et maîtres, en abusèrent pour dicter à ceux-ci l’humiliante condition admise plus tard, de plain-pied, dans le domaine du droit public. Les explications varient sur ce point, demeuré indécis.
Je n’étais pas, en ce qui me concerne, appelé à l’éclaircir, ni à juger par expérience de l’étendue des consolations qu’elles lui doivent. Malgré l’insistance amicale de mes compagnons, je ne pouvais songer, pour le moment, à tourner mes pas de ce côté, ni à prendre leur toit pour abri, et nos rapports n’allaient plus être de longue durée. Nous étions arrivés à Alguede, lieu de jonction du chemin des caravanes du Barca avec la route qui mène de Khassala à Keren, et ils tenaient à ne pas se rapprocher davantage des Changallas. Le territoire de ces nègres féroces se trouvait encore, il est vrai, sur la gauche, assez éloigné de notre itinéraire, mais il n’est pas rare qu’ils aillent porter bien en dehors du rayon de leurs frontières le théâtre sanglant de leurs déprédations. Ce sont les pourvoyeurs attitrés des marchés d’esclaves de Khartoum et, disons-le aussi, la pépinière où les harems de l’Égypte recrutent leurs eunuques. Cette spécialité intéressante entraîne avec elle une mortalité épouvantable, et, parmi les malheureux qu’elle atteint, sept sur dix en moyenne succombent aux suites de l’opération.
Nous bivouaquâmes avant Alguede, sous un sycomore touffu, au bord d’une onde claire dédaignée par les baisers du soleil. C’était moi qui, jusqu’alors, m’étais chargé du menu des deux ou trois repas que nous avions pris ensemble, et dont quelques francolins, une petite gazelle, avec deux ou trois pintades tuées au courant de la marche, avaient fait tous les frais. Sur le point de nous quitter pour toujours sans doute, mes Hassaniès voulurent m’en offrir un à la mode de chez eux. Je les laissai agir. On apercevait sur la hauteur, en face de notre campement, sept ou huit huttes indigènes. Des troupeaux paissaient autour. Ils se dirigèrent de ce côté, et au bout d’une demi-heure revinrent chargés d’un mouton et d’un régime de dattes sèches.
En un clin d’œil, la bête est dépouillée et embrochée à une longue perche devant un feu petillant; puis le succulent rôti, toujours garni de son manche, nous est servi en entier sur des pierres plates ramassées au fond de la source. Depuis, à combien de _diffas_, en Algérie, n’ai-je pas pris part, avec le mouton traditionnel apprêté de la même manière! Mais celui-là, mon estomac reconnaissant ne l’oubliera jamais. C’était le premier que je mangeais ainsi accommodé, et je le vois encore étalant à nos regards affamés ses chairs cuites à point, son sang juteux, sa graisse dorée, sa peau légèrement grillée criant sous le couteau. Quelle place occupent, dans les préoccupations de l’homme, les soucis et les appétits matériels, lorsque, affranchi des conventions policées de la civilisation, il se trouve jeté au milieu de l’existence d’aventures et de ses lois inexorables!
Après une dernière tasse de café indigène, du café comme je n’en ai jamais bu depuis, nous nous dîmes adieu... Que d’adieux ai-je déjà échangés au cours de ma vie, un peu dans toutes les langues et sous toutes les latitudes! Que de gens avec lesquels j’ai frayé, j’ai vécu, j’ai souffert, durant des heures, des jours, des années, et que je ne reverrai jamais!
L’itinéraire que nous avions suivi jusque-là était celui des caravanes qui, du fleuve Blanc et de Khartoum, se dirigent vers la mer. Beaucoup plus court que la vallée du Nil et sans obstacles bien sérieux à surmonter, c’est, en effet, le chemin naturel du commerce du Soudan. Avant les conquêtes de Mehemet-Ali, il n’en connaissait point d’autre. Ce fut ce prince qui entreprit d’en détourner le courant au profit du royaume qu’il venait de créer, et au bénéfice des marchands du Caire ou d’Alexandrie. Il ne recula devant aucun effort, et l’on se rappelle l’effroyable mort de son fils Ibrahim-Pacha, brûlé vif avec toute son armée par les peuplades qu’il venait subjuguer, celles-là même auxquelles, aujourd’hui, ont affaire les Anglais. Sous le prétexte d’obéir aux réquisitions du vainqueur, elles avaient disposé autour de son camp d’énormes tas de fourrage formant une chaîne continue. Puis, la nuit venue, elles y mirent le feu. Personne n’échappa.
Mais il est hors de doute que, le jour où le Soudan, comme il n’en est pas éloigné, échappera à la domination égyptienne, le courant mercantile reviendra à ses habitudes traditionnelles et aux débouchés des ports de la mer Rouge dont il ne s’est jamais désintéressé. C’est ce que, de longue date, a compris l’Angleterre.
La situation de Souakim désigne tout spécialement ce port pour en être l’entrepôt le plus général, et cette considération, avons-nous à l’ajouter? ne fut pas, à l’origine, la moins éloquente pour la décider, sur ce point, alors qu’elle les laissait bien en paix un peu plus loin, à une démonstration vigoureuse coutre les partisans du Mâhdi.
A l’époque où j’explorais ces parages, Souakim ne représentait encore qu’une modeste bourgade, ni mieux ni pis que Massaouah, et bâtie de même sur un îlot, à quelques encablures de la plage. Soumise, ainsi que cette dernière, à l’autorité directe de la Porte, elle était la résidence d’un petit gouverneur qui, sous le titre de caïmacan, couvrait de son indulgence paternelle l’actif commerce des esclaves dont, plus encore que Massaouah, sa situation géographique lui réservait le privilége. Tête de ligne des routes du Soudan, je l’ai indiqué, et, assise presque en face de Djeddah, sur la côte d’Arabie, le plus grand marché de chair humaine de tout l’Islam, elle devait à cette circonstance une prospérité dont le régime britannique est loin aujourd’hui, nous le savons, de menacer la source.
Bien qu’il n’y fût alors question ni de télégraphe ni de bateaux à vapeur, les relations entre ces deux villes étaient incessantes et des plus rapides. Un exemple peut en donner l’idée, en même temps qu’il fournira une preuve de plus de la merveilleuse promptitude avec laquelle s’échangent, sans qu’on sache comment, les communications en pays arabe. De Djeddah à Souakim, dans les meilleures conditions de vent, de mer et d’embarcation, le trajet minimum était alors de trente heures. Or, lorsqu’eut lieu, à Djeddah, le massacre des consuls anglais et français, c’était vers dix heures du matin; eh bien! le soir même, sur les six heures, la nouvelle en était annoncée à Souakim et se répandait aux alentours... Comment?... Par qui?... M. Münzinger, qui me citait le fait et en fut témoin, se bornait à me le raconter sans pouvoir l’expliquer.
En passant sous l’administration immédiate de l’Égypte, Souakim vit, comme Massaouah, sa prospérité se développer, et bénéficia des bouleversements apportés par les conquêtes d’Ismaïl-Pacha dans le Soudan, non moins que des calculs de son ambition en éveil. Des négociants européens s’y installèrent; des steamers fréquentèrent son port, une digue relia l’îlot à la terre ferme, et, tandis que les fonctionnaires et les riches marchands se bâtissaient des divans ou des maisons de pierre dans le premier quartier, qui continuait à demeurer leur apanage, un faubourg indigène dressait, sur le continent, ses masures de chaume, à l’abri des fortifications et des établissements que le gouvernement y édifiait. Devenue une place d’armes destinée à tenir en respect toute cette partie du littoral et à fermer au besoin les routes de Khartoum ou de Berber, Souakim compte aujourd’hui dix à douze mille habitants, des Bicharis, pour la plupart. Les puits qui lui fournissent l’eau sont à une demi-lieue environ, entourés de sycomores et de jardins qui rappellent ceux de Monkoullo. Depuis l’occupation des Anglais, les abords en ont été mis en état de défense, des ouvrages avancés ont été construits, et ce que le système militaire égyptien laissait d’incomplet a été achevé.
Osman-Digma leur servit à propos de prétexte, d’abord pour y débarquer les troupes soi-disant nécessaires à la protection de ce poste, et ensuite pour les y maintenir avec un de leurs officiers en qualité de gouverneur. L’Europe peut être assurée qu’à moins d’une pression irrésistible et unanime, ils n’en sortiront plus. Quant aux progrès d’Osman-Digma ou de son patron, qu’ils s’accentuent ou qu’ils s’arrêtent, qu’importe? Plus le Mâhdi et les siens s’établiront fortement, au contraire, sur le haut Nil, de manière à en couper définitivement les relations avec l’Égypte, et plus il en surgira, pour la politique de l’Angleterre, d’avantages éclatants. Toute la vie commerciale de ces régions refluera forcément vers les rivages qu’elle détient désormais. Aussi, que l’infortuné Gordon fût encore de ce monde ou non, l’expédition envoyée, sur le tard, à son secours, ne fut jamais, suivant moi, destinée à pousser ses opérations bien loin, et en admettant qu’elle s’en tirât, dans la pensée de ceux qui l’avaient conçue poussés par l’opinion publique, la limite de ses efforts était depuis longtemps fixée.
Le khédive Ismaïl-Pacha, auquel on ne saurait refuser le sens pratique d’un négociant habile, se rendait compte à merveille du danger suspendu en permanence sur l’avenir commercial de l’Égypte, et dont l’imminence grandissait à mesure qu’il reculait lui-même, au sud, la limite de ses États. Ce fut là le secret de ses expéditions contre l’Abyssinie, et de sa prise de possession des Bogos. Ne pouvant supprimer cette issue toujours entr’ouverte sur son flanc, bien qu’il en tînt les deux bouts, il voulait, en même temps qu’il se ménageait de nouveaux champs d’exploitation, devenir maître aussi des défilés montagneux qui en commandent le parcours, de manière à en saisir le contrôle, sinon le monopole absolu. Le jour où les Bogos, reliés à Khassala, furent à lui, ce but était atteint; et dorénavant il n’y eut plus que les convois d’esclaves, conduits ou protégés par ses agents, qui la virent s’ouvrir tout à fait devant eux. Avec l’ivoire, il n’était, en effet, guère d’autre négoce dont jusqu’alors l’Extrême-Soudan eût révélé les éléments. L’une portant l’autre, les deux marchandises cheminaient sans bruit, à l’abri de la surveillance gênante des préjugés européens, tandis que toutes les denrées de nature plus licite s’amassaient au grand jour, dans les magasins de Khartoum, pour descendre ensuite, placidement, la ligne du fleuve.
En voilà désormais, à bref délai, le trafic rejeté, avec le reste, sur la même voie. A Massaouah, les Italiens n’en auront que ce que daignera leur abandonner le désintéressement de la Grande-Bretagne. Or, on connaît la valeur de ce mot en anglais. Il est vrai qu’elle ne leur interdit pas l’espoir chimérique d’accaparer tout le commerce de l’Abyssinie proprement dite. Je crois que, sur ce point comme sur d’autres, ils se heurteront à plus d’un mécompte. Massaouah, vers lequel il s’est, néanmoins, détourné depuis longtemps, sous l’empire des événements, ne fut jamais qu’un marché factice, imposé par la conquête arabe aux besoins économiques de la région. Mais que la France se décide, enfin, comme elle en a le droit exclusif, et comme, selon moi, le souci raisonné de ses intérêts lui en dicte le devoir impérieux, à s’installer, à son tour, au fond de la baie d’Adulis, les populations chrétiennes des hauts plateaux sauront bien vite reprendre ce chemin qui fut celui de leurs pères, parce qu’il était et qu’il est toujours le plus accessible, le plus court; et en dépit de toutes les menées italiennes ou anglaises, Massaouah, relégué à l’écart, aura vécu... Qu’on jette les yeux sur une carte!