Aux pays du Soudan

Part 7

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[12] _Mer Rouge et Abyssinie_.

CHAPITRE V

Le Soudan.--La chasse au lion.--Guedena.--Le chien d’Ali.

Pour me dédommager, je repris le cours de mes pérégrinations individuelles. J’adjoignis à Gœrguis et à Ibrahim un guide des Barias, et je poussai du côté du Soudan, au nord, vers le Barca.

A quelques heures de Keren, lorsque nous eûmes contourné le bastion de montagnes qui forme comme une ceinture tout autour de la terre des Bogos, et franchi le Debrè-Salè, je découvris, en face de moi, une longue vallée large et accidentée, coupée de coteaux et de défilés, dont le fond était occupé par le lit desséché d’une rivière que je me mis à suivre. C’était le Barca, qui, en coulant d’abord de l’est à l’ouest, puis par un coude brusque remontant vers le nord, donne son nom à la vaste contrée dont Souakim est la porte, ainsi qu’à l’ensemble des nombreuses tribus qui vivent dispersées sur ses bords, et va déverser ses eaux, lorsqu’il en a, dans la mer Rouge, non loin de Tokar.

Je me proposais d’aller jusqu’au pays de Guedena. Trois jours de marche m’y conduisirent sans autres incidents que les haltes régulières au bord des aiguades, et les rencontres ordinaires du désert. La région continuait à présenter l’aspect général de celle que je quittais, avec une inclinaison marquée, néanmoins, vers la mer, et le sol s’infléchissant en terrasses tourmentées du côté du Soudan dont elle dépend. Mais, en dehors de cette similitude géologique dans la configuration géographique de leurs domaines, et malgré l’analogie de leurs aspirations ou de leurs besoins, rien de commun, ni pour le caractère ni pour les mœurs, chez ces deux populations, si voisines cependant. Après les Bogos démoralisés et larmoyants, j’allais trouver des individualités viriles, résolues, qui, bien que musulmanes, n’en repoussent pas moins avec dédain la suprématie de l’Égypte, et ne consentent à lui payer accidentellement un tribut dérisoire que pour assurer à leur trafic ou à leurs appétits les débouchés indispensables de Souakim et de Khartoum. C’est la vieille race de Nubie. Il est vrai qu’elle a jadis accepté de l’invasion arabe les doctrines religieuses, mais elle n’a cessé d’en combattre la domination politique; et aujourd’hui encore, malgré des croisements où le sang du conquérant s’est largement mêlé au sien, elle garde la même haine contre ceux qui prétendent l’asservir.

Les instincts séculaires de rapine y ont survécu aussi dans toute leur âpreté farouche, et s’il ne s’y rencontre aucun vestige de la décrépitude intellectuelle sous le poids de laquelle a fléchi l’antique vigueur des Bogos, on n’y découvre, non plus, aucune lueur de l’assainissement moral dont les enseignements chrétiens laissent quand même la semence derrière eux. Ce sont des Bédouins dans toute l’acception du mot, des sauvages, menant une existence vagabonde, sans installations, sans villages, sans villes. Du campement de la veille, plus de traces le lendemain, dès que l’appât du butin, la poursuite du gibier, sollicitent leurs convoitises ou stimulent leurs appétits un peu plus loin. Chez les Barcas, la guerre ou la chasse, voilà toute la vie; et pour eux, l’une comme l’autre se présentent avec le même cortége d’excitations belliqueuses ou de dangers sérieux.

Le lion est l’hôte le plus habituel de ces solitudes. Pour l’attaquer, lorsque le repaire en est connu, toute une tribu se réunit et se concerte. Pas d’autres armes que la lance et le cimeterre traditionnels. A le voir, ce sabre semble primitif. Entre leurs mains il devient terrible. Point de fusil. Un bouclier à peine assez large pour couvrir la poitrine. D’ordinaire, il est en peau de buffle, quelquefois en peau de rhinocéros ou d’hippopotame. Celui-là est l’attribut des chefs, et de minces lames d’argent y ajoutent alors leur éclat. Autour de la bête au repos, les chasseurs forment silencieusement un cercle immense; puis ils se mettent en mouvement, en ramenant leur bouclier au-dessus de la tête, comme jadis la manœuvre de la tortue chez les légions romaines, et le cercle marche pour se rétrécir graduellement. Tout à coup les clameurs éclatent, les lances volent; le lion réveillé s’est dressé en secouant sa crinière. Il est blessé, furieux; il rugit et bondit en avant. Deux ou trois victimes tombent broyées et sanglantes. Mais tous les autres se jettent sur lui, et à coups de sabre le hachent sur le cadavre des leurs.

A la guerre, même tactique intrépide. L’ennemi s’avance-t-il? Sans qu’il s’en doute, dès la première étape, il est surveillé, espionné. Pas un de ses mouvements, pas une de ses dispositions n’échappe à l’œil de ceux qu’il se propose de surprendre. Et ceux-là, à son insu, sauront le conduire, l’attirer jusqu’aux lieux propres où il leur conviendra de se révéler et d’attaquer eux-mêmes. A ce moment, toute la plaine autour de la colonne, devant, derrière, sur les flancs, sans qu’elle le soupçonne, est bondée d’assaillants. Par deux, par trois, chaque broussaille, chaque touffe d’herbes en cache ou en recèle; la teinte sombre de leurs corps à demi nus se confond avec celle du terrain. Soudain le signal est donné, l’élan est unanime, et les voilà qui, la lance jetée, le sabre à la main, le poignard aux dents, bondissent en rugissant comme des bêtes fauves. Ah! il faut avoir le cœur solide pour ne pas se sentir pris d’épouvante à l’aspect de ces démons en délire, au bruit de leurs vociférations stridentes, à la vue de cette fourmilière affolée de rage. Et l’on a besoin d’être sur ses gardes, pour repousser ces furieux auxquels la mort n’offre que des attraits, qui voient au delà tous les délices du paradis des vrais croyants, et qui n’aspirent qu’à les gagner. Demandez aux Anglais de Trinkitat ou d’Abou-Klea!

Tout en conservant intacte la tradition de ces qualités guerrières, la tribu de Guedena jouissait d’une renommée moins farouche. Ses mœurs plus policées, ses habitudes plus sédentaires, l’hospitalité de son accueil, la richesse de ses troupeaux, et notamment la beauté de ses chevaux, lui avaient acquis une réputation qui s’étendait bien au delà des limites du Barca. Son chef actuel, le vieux Hadji-Achmed-Ben-Saïd, était reconnu comme l’un des plus sages, des plus expérimentés et des plus braves. Il ne s’en était pas tenu au pèlerinage traditionnel de la Mecque. Il avait voulu voir de près, à Alexandrie et au Caire, les soi-disant maîtres de son pays, et n’y avait pas plus appris à les estimer que, plus tard, à Aden, témoin de la brutalité de leurs exactions et du mensonge de leur philanthropie intéressée, il ne s’était senti porté à aimer les Anglais. De retour par Massaouah, il était monté jusqu’aux plateaux de l’Éthiopie. Ce fut précisément Gœrguis, descendu tout récemment dans cette dernière ville avec un convoi de marchands, qui l’y conduisit et le mit à même de parcourir en paix le Tigré et l’Hamacen. De cette époque datait entre les deux hommes une étroite amitié. Aussi était-ce, en partie, à l’instigation de mon domestique, que je m’étais décidé à tourner mes pas du côté de Guedena.

Un exprès dépêché par lui avait averti le cheik, dont quelques-uns des hommes s’étaient avancés à notre rencontre jusqu’à une demi-journée de marche. Lui-même m’avait fait préparer à la hâte une cabane voisine de la sienne. Mais, avec la dignité des Orientaux et leur discrétion native, il ne voulait se montrer que lorsque ma propre convenance y souscrirait.

A peine avais-je pris possession de mon domicile éphémère qu’une belle esclave du Kordofan entrait chargée d’un baquet d’eau tiède parfumée pour me laver les pieds. Il n’y avait pas à s’en défendre, et bien que je fusse arrivé à cheval, j’étais obligé de me soumettre à l’usage, et de me déchausser pour subir ce bain obligatoire. Une seconde déposait en même temps dans un coin une jatte pleine de lait. C’était une sorte de coupe profonde en paille tressée, façonnée avec tant d’art, et les brins si serrés, que pas une goutte ne s’en échappait. Lorsque mon hôte m’eut jugé suffisamment reposé et rafraîchi, il me fit demander si je pouvais le recevoir. Je répondis en me présentant à sa case en personne.

C’était un beau vieillard. Les plis d’une pièce de toile jetée sur les épaules drapaient à demi son torse nu, mais vigoureux. Au haut du bras gauche, un sachet en cuir attaché par des petits cordonnets contenait ses amulettes, des versets du Coran sur parchemin. Sa barbe était blanche, toute frisée. Il ne portait ni coiffure ni turban. Dans sa chevelure grise, assez épaisse, était fichée une longue épingle en corne de rhinocéros, qui me rappelait celles dont nos dames se servent pour retenir leur chapeau. De temps à autre, la vérité me force à le confesser, il la retirait pour s’en curer les dents. Sa peau était d’un noir assez clair, ses traits d’une finesse exquise, son profil d’une pureté sévère.

Il me fit asseoir sur l’angareb qu’il occupait lui-même, sous un hangar adjacent à sa demeure. De là, le regard embrassait tout le petit cirque à l’une des extrémités duquel s’étageait le village. Le lit du Barca le traversait, et sur les rives on distinguait des champs qui avaient dû être ensemencés au printemps. Mais la récolte en était faite depuis longtemps, et le versant des collines n’étalait plus qu’une aridité rugueuse et désolée. Un soleil ardent dardait ses rayons, et de rares bouquets de bois seuls relevaient çà et là, de leurs tons plus accusés, l’uniformité de cette surface brûlée. Rien qu’à ce contraste on était heureux de se sentir soi-même à l’ombre.

En Orient, lorsqu’on se voit pour la première fois et qu’on s’aborde entre gens d’éducation convenable, il y en a bien pour dix minutes de salutations réciproques et de formules de politesse:

--Que le salut de Dieu soit sur toi et sur les tiens!

--Que ses bénédictions descendent sur ta tête!

--Que sa miséricorde s’étende sur ta maison!

--Loué soit le Seigneur et sa toute-puissance! etc., etc.

Après quoi une pause. Puis, reprise des invocations et des saluts. C’est à qui les cessera le dernier. Pour moi, j’en avais toujours assez. Cependant, je ne pouvais pas trop brusquer les choses. Je me bornais à me taire. Après deux ou trois ébauches de tentatives infructueuses pour recommencer, et auxquelles je ne répondais plus que par un signe de tête, mon interlocuteur se décidait alors à m’imiter. Au bout d’un silence plus prolongé, la conversation sérieuse se dessinait.

--La France va donc se rapprocher de nous, me dit en arabe Hadji-Achmed-Ben-Saïd.

--Comment cela?

--N’a-t-elle pas déjà pris possession des Bogos?

--Nullement; elle n’a fait que leur envoyer des secours, parce qu’ils mouraient de faim.

--Eh quoi! cet argent qu’elle leur distribue, ce n’est point pour les acheter?

--Non.

--Et elle le leur donne gratuitement, sans compensation?

--Absolument.

--La France est une puissante nation, noble et riche; que la main de Dieu s’étende sur ses enfants!... Pourtant, ajouta-t-il avec un soupir, je l’avais espéré. Des Bogos elle aurait pu venir à nous, et nous protéger à notre tour contre les menaces et la rapacité des Égyptiens. Allah est grand; il ne l’a pas voulu.

--Mais, répliquai-je, voulant pénétrer les sentiments de mon interlocuteur, à défaut de la France, peut-être les Anglais...

--Ah! les Anglais sont pires que les Turcs. Je les ai vus, je les connais. Ils n’envoient pas d’argent à leurs peuples dans la misère, ceux-là. Ce sont des marchands brutaux et de mauvaise foi qui ne songent, au contraire, qu’à leur en arracher. La France, c’est le lion généreux; l’Angleterre, c’est la panthère féroce. Que Dieu nous écarte de leur chemin!

La voix du vieux chef était, en proférant ces mots, plus remplie de tristesse et d’amertume encore que son langage.

--J’avais espéré!... j’avais espéré!... murmurait-il se parlant à lui-même. Allah est grand; il ne l’a pas voulu.

Pendant cet entretien, la nuit était descendue, et les rayons de la lune, presque aussi éblouissants que ceux du soleil, éclairaient la place où nous étions assis. On y voyait comme en plein jour. Les habitants sortant de leurs maisons, peu à peu, étaient venus s’accroupir silencieusement en face de nous. Mais nous étions en pays musulman, et aux hommes seuls il était permis de se manifester. Plus rien des rires mutins et des regards curieux des jeunes filles de Keren, que le soir je rencontrais dans les ruelles du village. Plus rien, non plus, des frais visages, des mines avenantes, de l’empressement gracieux du beau sexe aux plateaux de l’Abyssinie. A la place des ébats joyeux, des cris de gaieté et des danses quelquefois, dont le bourdonnement, avec la tombée du jour, salue le voyageur dans les centres de population chrétienne, ici, le rigorisme inflexible de la loi musulmane, et ses prescriptions jalouses pour soustraire le voisinage des femmes aux yeux profanateurs de l’étranger.

Afin d’échapper à l’ennui d’une séance qui manquait aussi essentiellement de diversité et d’entrain, j’allais invoquer le prétexte de la fatigue pour m’esquiver, lorsque l’intervention de Gœrguis me tira d’embarras. Sa célébrité de conteur était depuis longtemps établie chez nos hôtes, et, à défaut de distractions plus vives, tous brûlaient de l’entendre. Rendons-lui cette justice, il ne fit pas trop le cruel; et, après avoir résisté juste assez pour donner plus de prix à sa complaisance, il entama la narration suivante. Par une attention délicate, il alla même jusqu’à en rapprocher le théâtre du pays des Barcas.

En rapports constants, comme ils l’étaient, avec la côte de la mer Rouge, l’arabe était familier à la totalité de ses auditeurs. Ce fut dans cette langue qu’il s’exprima, et je pus ainsi suivre son récit.

LE CHIEN D’ALI.

Personne n’ignore aujourd’hui que le Nil, tel qu’il coule au-dessous de Khartoum jusqu’à la mer, en arrosant la terre d’Égypte, est formé de la réunion de deux autres fleuves d’une importance moindre, dont les eaux se confondent en cet endroit. Le premier, le fleuve Bleu, sort du lac Tsâna, non loin de Gondar, au fertile pays d’Amhara, et le second, le fleuve Blanc, du lac N’yansa, situé bien plus au sud, au pied des montagnes de la Lune, dont les cimes mystérieuses vont rejoindre le ciel. Entre ces deux rivières s’étend une vaste région, peu explorée, où les caravanes osent à peine s’aventurer, et qu’exploitent de nombreuses tribus pillardes et guerrières, parmi lesquelles nous citerons, entre autres, celle des nègres Dinkas, sur les bords du Nil Blanc, et celle des Arabes Moselmiès, plus rapprochés du Nil Bleu.

Depuis de longues années, ces deux peuplades, également sauvages et féroces, vivent dans un état d’hostilité permanente et de ravages réciproques. Nourris, dès l’enfance, dans la pensée de la rapine et des combats, les uns et les autres dédaignent l’agriculture et subsistent exclusivement du produit de leurs incursions et de leur butin. Pourtant le Dinka, noir colosse, à la mine bestiale, aux regards terribles, sans autre religion qu’un culte grossier rendu par lui aux arbres géants de ses forêts, sans autres lois que celles de sa violence et de sa force, est plus barbare que son rival, dont les préceptes du Coran sont venus tempérer la rudesse primitive, et adoucir quelque peu les penchants et les mœurs.

Or, il y a quelques années, au pays des Arabes Moselmiès, habitaient deux jeunes gens, Ali et Saïda. Enfants des deux frères, parmi les garçons Ali était le plus beau, et parmi les filles, Saïda la plus belle. Ils s’aimaient. Le soir, quand Saïda revenait de la fontaine avec les autres femmes de la tribu, soutenant de ses bras arrondis au-dessus de sa tête la cruche pleine qui reposait sur les tresses relevées de ses longs cheveux noirs, on voyait Ali guetter son passage pour la suivre et l’aider à décharger doucement son fardeau. Et quand Ali, armé de sa lance et de son bouclier, devait prendre part à quelque expédition lointaine, assise au seuil de la maison de son père, Saïda accompagnait longtemps du regard la troupe qui s’éloignait; et lorsqu’elle ne voyait plus rien, qu’un peu de poussière à l’horizon, elle demeurait à la même place, le front appuyé dans la main, immobile et rêveuse.

Le jour de leur union parut enfin. Et, comme ils étaient de la même race et de la même famille, il n’y eut à cette occasion, contre l’habitude, ni lutte simulée, ni enlèvement convenu d’avance, et les fêtes du mariage commencèrent tranquillement, aux cris d’allégresse des femmes et au bruit des danses guerrières des hommes, bercés par les sons joyeux du tambourin. C’était au retour d’une attaque heureuse dirigée contre un village des Dinkas. Ali s’y était comporté vaillamment, et avait déposé aux pieds de sa fiancée les riches trophées conquis par sa valeur. C’étaient des bracelets d’or et d’argent artistement ciselés, des corbeilles d’un jonc souple et délicat avec des ornements aux nuances éclatantes, et de somptueuses étoffes tissées dans des contrées inconnues...

Toutes les compagnes de Saïda admiraient ces splendeurs et enviaient son bonheur. Jamais couple plus fortuné, en effet, n’avait dormi sous la même tente... Comme la paupière mourante de la colombe qui bat des ailes sous les caresses du ramier, on apercevait, à travers la fente du voile de Saïda, rayonner son grand œil velouté d’ivresse et d’espérance; et, plus fier qu’un jeune lionceau rugissant d’amour pour la première fois, Ali se tenait à ses côtés, frémissant d’impatience et d’orgueil.

Mais voilà que les Dinkas, prévenus par les espions qu’ils avaient dépêchés sur la trace des vainqueurs, apprirent bientôt que ceux-ci, tout entiers à la joie du triomphe, se livraient sans défiance aux festins et aux plaisirs. Et aussitôt la corne de guerre retentit. Une masse compacte d’hommes armés se réunit sur la grande place du principal village. Et, quand les premières ombres de la nuit furent descendues d’en haut, sous la conduite du grand chef de leur tribu, tous s’ébranlèrent silencieusement, guidés par leurs éclaireurs, à travers les sentiers escarpés de la montagne ou les fourrés impénétrables de la forêt... Et le lendemain, ils atteignirent les confins du territoire des Arabes Moselmiès. Alors, se dissimulant derrière les taillis et les rochers, ou rampant dans les hautes herbes, la troupe dinka attendit. Et lorsque, avec les rayons embrasés du soleil, se fut évanouie la chaleur étouffante du jour, de nouveau le tambourin résonna chez les Moselmiès, et les danses et les chants recommencèrent. Et aussitôt, aux alentours, les ténèbres se peuplèrent, de grandes ombres noires surgirent, se dressant en silence, et toutes avancèrent sans bruit vers le village d’où partaient les rires et les chansons.

Et tout d’un coup, du sein de cette obscurité, rendue plus profonde encore par l’éclat des torches et des feux au milieu desquels s’agitaient sans souci les imprudents Moselmiès, une horrible clameur s’éleva; et, comme une légion de démons, les Dinkas s’abattirent tous à la fois sur la foule en fête. Et, des hommes ainsi surpris à l’improviste, il y eut un horrible carnage. Et toutes les femmes, tous les enfants qui ne purent s’enfuir furent emmenés en esclavage, les richesses pillées; et le village périt consumé par les flammes...

Ali, frappé d’un coup de lance au front, dès la première attaque, était tombé à terre, et, aveuglé par le sang de sa blessure, foulé aux pieds, couvert bientôt de débris humains, n’avait pu que se traîner péniblement sous un buisson, où il était resté évanoui. Mais, quelques heures plus tard, ranimé par la rosée de la nuit et la fraîcheur du matin, il soulève sa tête appesantie, et ses yeux entr’ouverts jettent tout autour un regard égaré. Au-dessus de lui, les dernières étoiles blanchissent au lever de l’aube; tout près, sous un aloès en fleur, le francolin matinal salue l’aurore d’un gloussement de bienvenue... Où est-il?... Qu’est-il donc arrivé?... Pourquoi ses habits de fête sont-ils souillés de sang?... Où sont ses armes?... Où est Saïda?... Tout à coup, il pousse un cri terrible: la mémoire lui est revenue, la vérité se fait jour... Saïda! Saïda! A ce cri rien ne répond, et Ali, éperdu, chancelant, s’accrochant aux fragments de roches et aux branches épineuses des mimosas, s’essaye à marcher. Dès le premier pas, son pied heurte des cendres noircies... Çà et là un cadavre calciné, de petits monticules dispersés de paille fumant encore, des armes brisées, des troncs d’arbres à terre et à demi brûlés. Voilà tout ce qui reste du lieu où il est né, de la capitale des Arabes Moselmiès.

Peu à peu, à mesure que le soleil monte, de timides fantômes apparaissent... Ce sont les pauvres gens échappés au massacre, qui viennent pleurer sur les ruines de leurs foyers dévastés, et leur redemander les restes aimés d’un enfant ou le corps défiguré d’un ami... Avec avidité, Ali interroge chacun d’eux, et tous les détails de la lugubre scène lui sont révélés. La résistance de cette population désarmée contre la fougue des Dinkas n’a pas été longue, et les ennemis, rassasiés de tuerie, se sont retirés, chargés de butin et poussant devant eux, pêle-mêle avec les troupeaux, des femmes enchaînées... Horreur! Saïda est parmi elles!...

Un instant terrifiés, les Moselmiès ne tardèrent pas cependant à revenir à eux, et à se réveiller d’un désastre dont les hasards de leur vie aventureuse leur rendaient le poids moins lourd et les conséquences moins irréparables. Le village se releva; de nouvelles maisons, en peu de jours, furent construites; les douleurs privées s’apaisèrent, et si la même haine traditionnelle, accrue d’un implacable désir de sang et de vengeance, bouillonnait toujours, il est vrai, au fond du cœur de la nation, du moins attendait-elle une chance opportune pour faire explosion dans quelque terrible revanche. Et, à la surface, nul n’eût pu soupçonner la catastrophe dont elle venait d’être victime.

Un seul d’entre eux, sur son visage, gardait l’empreinte d’un chagrin que rien ne pouvait dissiper. Ses traits altérés, l’orbite de son œil enfoncé, le pli de ses lèvres creusé dans ses joues caves, tous ces stigmates annonçaient chez l’homme qui les portait un incurable désespoir. Cet homme, c’était Ali. Les espérances de la vie pour lui s’étaient éteintes, et, ne se sentant pas assez fort pour accepter avec résignation la perspective de toute une existence déshéritée de celle qui devait en faire la douceur et le charme, réduit à l’impuissance de son isolement, il n’avait plus d’énergie que pour chercher dans les excitations mensongères de l’ivresse ce qu’on leur demande toujours, sans l’y trouver jamais: l’oubli!

Or, un jour que, sans souci des lois sacrées du Prophète, il puisait, en compagnie d’autres jeunes hommes, dans les flancs rebondis d’une outre pleine de cette liqueur funeste que le musulman infidèle extrait de la datte fermentée, deux d’entre eux s’étant mis à chanter leurs exploits passés et à célébrer par avance leurs prouesses futures, lui-même, sous l’influence de la boisson, mais obsédé toujours par la même pensée, s’écria tout à coup:

--Et moi aussi, ô Saïda, comme autrefois je serai vanté parmi les braves: prends courage! tu pourras être fière encore, ainsi que tu l’as été, d’Ali, ton frère et ton époux!

--Comment oses-tu bien, riposte alors un de ceux qui buvaient avec lui, parler de celle que tu laisses honteusement dans les bras d’un Dinka! Saïda n’est plus aujourd’hui ni ta sœur, ni ton épouse. Elle est la femme de quelque nègre qui la brutalise et se raille devant elle de son premier mari, trop faible pour la délivrer, trop lâche pour le tenter!

A ces paroles cruelles, Ali ne répond rien, mais il se lève et gagne doucement la hutte qu’il avait rebâtie lui-même, sur les décombres incendiés de celle, plus vaste, où il avait pu se promettre un moment de vivre si heureux avec Saïda. Là, il resta longtemps couché à terre, la tête enfouie dans les deux mains, tandis que son chien, étendu près de lui, léchait tendrement les pieds de son maître, comme pour le consoler et lui donner du courage.