Part 6
Que de poignées de main et de félicitations échangées! J’avais ouvert le feu. Le vaste enclos d’épines qui entourait la maison était envahi, et le gros de la foule attendait, silencieusement, aux alentours, la curée traditionnelle. On n’eut pas trop longtemps à gémir. Bientôt d’énormes calebasses pleines de tedj circulèrent. Puis, les quartiers de viande bouillie, et enfin le _brondo_, le mets national. C’est tout simplement de la viande crue qu’on mange en en trempant les morceaux dans une purée de poivre rouge. Le plus communément, une cuisse de vache, que l’on suspend entre trois piquets en faisceau, en fait les frais. Les convives s’installent alentour, leur couteau à la main, et chacun d’en découper à tour de rôle, à même, de longues lanières sanguinolentes, qu’ils engloutissent avec la rapidité de l’éclair.
Malheureusement l’usage de ce mets, si succulent qu’il soit, entraîne un léger inconvénient; je veux parler du ténia, le ver solitaire, auquel échappent bien peu d’Abyssins. Mais le remède, chez eux, est à côté du mal, et le _kôusso_ leur pousse sous la main. Aussi est-il de mode de s’en administrer régulièrement une forte dose, à époques convenues. Tout homme qui se respecte ne saurait s’en affranchir. C’est admis, c’est même imposé; et l’opinion publique flétrirait sévèrement quiconque serait signalé notoirement comme ne se pliant pas à cette coutume, au moins une fois par mois. Les Anglais n’absorbent pas avec plus de méthode leur magnésie ou leurs _blue-pills_.
Je ne sais combien de vaches furent immolées à cette occasion. Mais, durant plusieurs nuits, les hurlements des hyènes et des chacals attestèrent que la provision ne s’épuisait pas promptement.
L’évêque se tenait à l’écart de ces fêtes. Fraîchement débarqué d’Europe, et peu initié jusqu’alors à ces usages barbares, il n’en prenait pas toujours avec assez de longanimité la manifestation naïve. L’état d’abandon où se trouve reléguée, chez ces pauvres gens, la culture morale de l’esprit le révoltait. Son indignation ne fléchissait pas sur ce point, et s’exhalait en termes irrités. En revanche, il fallait voir le candide étonnement avec lequel les uns et les autres l’écoutaient lorsqu’il tonnait, du haut de sa conscience de prêtre, contre le déréglement sans artifices de leurs mœurs. Bien peu de notions moralisatrices avaient, en effet, résisté au courant des dernières années, et la tâche à entreprendre était rude. Mais, auparavant, il était indispensable de s’occuper des nécessités physiques, et le plus sûr chemin, pour arriver à leur intelligence et à leur cœur, était de s’appliquer, avec sollicitude, non moins à effacer la trace des désastres passés qu’à en prévenir le retour.
Nous avions avec nous, ai-je dit, des fonds confiés à l’évêque lors de son départ d’Europe, par le gouvernement français, pour être répartis parmi les peuplades qu’avait décimées la famine. La nouvelle s’en était bien vite répandue, et dès le premier instant de notre séjour, ç’avait été à qui invoquerait les titres les mieux établis, ou étalerait les misères les plus émouvantes. Afin de procéder à une répartition équitable, il fut arrêté que tous les chefs des hautes et des basses terres seraient convoqués en assemblée générale sous la présidence du prélat, et que là, non-seulement on aviserait aux moyens de dispenser les secours, sans qu’ils courussent le risque de s’égarer sur la tête des moins nécessiteux, mais qu’en même temps, tous les griefs, tous les besoins des Bogos, seraient exposés par l’organe de leurs représentants, de manière que l’écho pût en parvenir jusqu’au gouvernement magnanime qui consentait à étendre au-dessus d’eux sa puissante protection.
Keren est assis à 600 pieds au-dessus du niveau de la mer, tout contre le rocher aux flancs garnis de broussailles, dont j’ai parlé, et que couronne aujourd’hui une forteresse égyptienne. Le village descend en pente douce vers un petit ravin dont la ligne sombre coupe l’horizon du nord au sud, pour aller rejoindre l’Ansaba. Une place circulaire assez vaste, au milieu de laquelle se dresse un vieux sycomore, le partage en deux. C’est le lieu ordinaire de réunion des notables. S’écartant des règles féodales qui continuent à régir l’Abyssinie proprement dite, la constitution des Bogos offre en quelque sorte le type d’une fédération républicaine où chaque agglomération jouit de droits équivalents, et intervient, par la voix de son chef, dans toutes les questions qui concernent la nation. Malgré l’étiquette hiérarchique que l’origine maintient nettement entre eux dans leurs rapports respectifs, chacun de ces derniers est admis, au même degré, à se faire entendre et à émettre son avis. L’opinion de la majorité dicte la loi, et, s’il en est dans le nombre qui se rappellent parfois incidemment que l’autorité d’un pouvoir suzerain plane encore de loin sur leurs délibérations, bien peu sont, néanmoins, disposés à en tenir compte, tant qu’une menace directe ou un danger imminent n’est pas là pour les en faire souvenir à propos.
Cet endroit est donc la scène auguste où se débattent les plus graves intérêts du pays, où se traitent et se discutent les préliminaires de paix et de guerre, où s’entament et se jugent les procès privés ou publics. Il est vrai que c’est aussi le théâtre des ébats de la jeunesse. Dans les années d’abondance, alors que tout est à la gaieté et à l’espérance, les filles s’y livrent au plaisir de la danse et de la musique. Bien que les Bogos n’eussent pas à se féliciter beaucoup sous ce rapport, notre arrivée parmi eux y avait cependant ranimé la confiance, et l’argent que nous apportions leur paraissait une aubaine d’autant plus appréciable qu’ils en ignoraient encore les proportions. Avec nous la joie était donc rentrée dans le village, et nous nous en aperçûmes dès le lendemain.
A peine la nuit tombée, j’entendis comme un ronron obstiné, qui retentissait avec rage et me rappelait celui du tambourin. Puis des chants aigus, dont la note stridente dominait le bruit de l’instrument. Le tapage semblait venir de la place publique, qui m’avait été indiquée le matin. Je m’y dirigeai. En effet, tout le village était là, assis par terre et formant un grand rond autour d’un cercle d’une vingtaine de jeunes filles debout et se démenant à qui mieux mieux. Au milieu, l’une d’elles tenait un tambourin sur lequel elle frappait à coups redoublés, de la paume de la main, tandis que ses compagnes chantaient en se balançant de droite à gauche, sur un rhythme uniforme.
Gœrguis m’avait accompagné. Je lui demandai ce que chantaient ces demoiselles.
--Ce sont toujours, me répondit-il, des allusions aux événements du jour. Chacune entonne, à son tour, ce qui lui vient à l’esprit, et les autres reprennent en chœur le refrain, qui ne varie pas. Aujourd’hui, il est question de votre visite à Keren.
On entendait en ce moment la voix d’une grande fille, élancée et gracieuse, dont le fausset déchirait l’espace.
--Voici ce que chante celle-ci, reprit-il:
Ils sont arrivés, les seigneurs de France, Et ils apportent beaucoup d’argent. Ils le sèmeront dans la terre des Bogos, Et il en sortira une moisson d’or.
Et toutes, ce solo terminé, sans plus interrompre que la première leur balancement continuel, de répéter avec ensemble:
Ils sont arrivés, les seigneurs de France, Et ils apportent beaucoup d’argent.
C’était le refrain.
Puis, après la grande fille, une autre improvisatrice recommença:
Il faut être vigilant pour récolter cette moisson d’or. Ne la laissons pas piller par les Barcas.
Et le chœur de reprendre:
Ils sont arrivés, les seigneurs de France, Et ils apportent beaucoup d’argent.
A la fin de chaque stance, par un mouvement de «par le flanc droit», toutes se saisissaient simultanément la taille, faisaient deux ou trois pas en piétinant à peu près sur place, et, revenant «face au centre», reprenaient leur balancement d’ours à la chaîne.
Le tambourin ne cessait pas, et celle qui en jouait continuait ses battements avec le même entrain et la même mesure.
--Comment s’appelle cet instrument? demandai-je.
--Un _taboura_...
Un taboura! Plus tard, j’ai retrouvé le nom et l’instrument dans tout l’Orient, à Mascate, comme sur les bords de la mer Rouge, comme en Perse, ou dans la vallée de l’Euphrate. D’où viennent l’un et l’autre? Quelle peut bien en être l’origine? Ont-ils été jetés, au hasard d’une de leurs escales, par les marins de Provence chez lesquels l’usage en est populaire, et le tambourin, par une corruption naturelle, est-il devenu le taboura? Ou bien est-ce le contraire, et fut-ce la conquête arabe qui l’apporta avec elle en Espagne, et y laissa le taboura pour s’appeler le tambourin?... Je livre ce problème aux étymologistes.
Toujours est-il que, deux jours après, le taboura et les divertissements rentrés dans le silence, d’un commun accord, les chefs convoqués se réunirent là pour tenir un conciliabule préalable, et se concerter, avant de se rendre à la mission catholique où le rendez-vous avait été assigné.
Leur programme arrêté, leurs mesures prises, dès que l’ardeur du soleil eut un peu diminué, ils s’ébranlèrent et envahirent la cour. Puis, majestueusement, ils se déployèrent en demi-cercle, et s’accroupirent sur leurs talons, en face de quatre escabeaux réservés à l’évêque et au Père Delmonte, à M. Münzinger qui devait servir d’interprète, et à moi.
Ils étaient environ une trentaine, jeunes ou vieux, tous issus de la race conquérante, et descendants des plus anciennes familles. Deux, plus particulièrement, paraissaient jouir d’une influence notoire sur le reste du groupe. L’un, m’expliqua-t-on, grand chef légitime de par la tradition, mais appauvri peu à peu par des revers, ne devait plus son prestige qu’à l’antiquité de son origine, tandis que l’autre, bien que moins noble, mais fort riche, exerçait en réalité sur tous une action prépondérante à cause de sa fortune. Des troupeaux considérables, des terres d’une vaste étendue, voilà en quoi, suivant la coutume bogos, consistait cette fortune; et l’on comprend que l’existence individuelle de bien des gens y était attachée.
Ce fut néanmoins le premier qui porta la parole.
Pas plus au pays d’Éthiopie que chez d’autres, les avocats ne font défaut, et la prolixité n’est pas la moindre vertu des orateurs qu’improvisent les circonstances. Celui-ci entama un exorde qui menaçait de remonter jusqu’à Salomon, leur ancêtre commun, s’il n’avait été interrompu dès les premières phrases. Ramené à son sujet, durant plus d’une heure cependant, il s’étendit sur les avantages merveilleux que la France, l’Angleterre, et même la Russie,--sans qu’on pût s’attendre à ce nom imprévu; quant à l’Italie, elle n’était pas encore entrée en scène,--devaient incontestablement trouver à protéger efficacement les Bogos. Et peu leur importait, disait-il, que ce fût à l’une ou à l’autre de ces puissances qu’ils eussent à obéir, pourvu qu’elle assurât leur sécurité. Il leur fallait absolument un chef, un gouverneur européen, quelle qu’en fût la nationalité, qui, par sa présence, conjurât les périls dont ils étaient environnés, qui les défendît contre les Égyptiens, et surtout qui les autorisât à se venger impunément de leurs ennemis ou de leurs rivaux. Pendant longtemps le missionnaire éloigné avait rempli ce rôle. Maintenant qu’il était parti, ils en réclamaient un autre, prêtre ou laïque,--là n’était point l’embarras,--dont la main pût tenir une arme et sût s’en servir. Avant tout, c’était à vivre qu’ils demandaient; les enseignements spirituels viendraient ensuite.
A ce moment-là, tous se mirent de la partie pour appuyer les arguments de leur défenseur. On sentait dans leur attitude, comme dans leurs paroles, je ne sais quelle prévention d’hostilité et de méfiance à l’égard de l’évêque. C’est que celui-ci, surpris, dès le début, de ce langage, ne se gênait point pour dissimuler son mécontentement, ni pour répéter qu’il les avait convoqués, non pour écouter une conférence sociale et politique, mais pour remplir exclusivement auprès d’eux une mission de charité. Une plus ancienne expérience des mœurs de ces populations, et un séjour plus prolongé parmi elles, lui eussent appris qu’il est bien difficile de faire admettre, par des intelligences aussi peu ordonnées, la distinction subtile à établir entre ces principes.
--C’est une croix que je tiens, et non une épée, leur répondait vainement le prélat.
Qu’importait cette métaphore à une foule primitive, façonnée de longue date à voir l’une et l’autre dans la même main? Quelle signification pouvait évoquer à leurs yeux l’opposition de ces deux emblèmes, dont, au contraire, l’union séculaire avait toujours, chez eux, servi de signe de ralliement dans leurs guerres avec les musulmans?
La discussion s’était singulièrement écartée du but de la réunion. Et le fait est qu’à l’argent personne ne songeait guère plus. Encore moins pensait-on à remercier ceux qui l’avaient envoyé ou apporté. Même en Éthiopie, dès que la politique se glisse dans le débat, toute autre préoccupation s’en efface. Il en fut ainsi cette fois; et après d’orageuses agitations, la séance fut levée, sans qu’on eût pris ni décision ni parti. C’était à se croire au sein d’une assemblée française.
Le lendemain, l’évêque adopta la résolution par laquelle il eût dû commencer, et se mit en devoir de distribuer lui-même ses largesses, d’après les besoins qui lui étaient signalés, au fur et à mesure qu’il lui était permis d’en apprécier l’urgence sur des renseignements véridiques.
Quant à moi qui n’avais rien autre à faire, pendant ce temps j’explorais les environs, suivi de Gœrguis. Je poussai d’abord vers l’est, avec les sinuosités du torrent de l’Ansaba, un des plus larges et des mieux fournis d’eau de la région. Pour le moment, il est à sec, mais de grands trous creusés çà et là dans son lit découvrent, à un mètre de profondeur tout au plus, comme autant de sources fraîches et pures filtrant sous le sable. Les bords en sont garnis d’une végétation puissante. Des arbres magnifiques aux proportions phénoménales, des roseaux d’une élévation prodigieuse, des massifs de bambous, de lianes, d’arbustes divers attestent la fécondité du sol, et les collines au travers desquelles il s’est frayé une route sont revêtues de forêts touffues ou d’une herbe épaisse.
Là vit une faune abondante et variée, entre autres l’antilope agacen, avec sa bosse entre les deux épaules, à l’instar de celle du bison, et ses cornes en spirales plus hautes que le bois d’un cerf dix cors. Les dimensions de sa taille atteignent, dans leur complet développement, celles d’un cheval de forte encolure. D’ordinaire, ces animaux se réunissent en hardes de cinq à six femelles, sur lesquelles règne despotiquement un seul mâle, à la façon du coq au milieu de la basse-cour. Ensuite, le rhinocéros, le lion, la petite gazelle du Tigré, et enfin des quantités de perdrix, de pintades, se glissant sous le couvert des broussailles, et même de lièvres, toujours dédaignés par les superstitieuses répugnances de l’indigène[11]. Je ne parle pas de l’hyène, dont les hurlements sinistres vous assourdissent et s’échappent de tous les coins, dès que le jour est fini. Parmi les oiseaux, tout ce que j’avais déjà rencontré de si joli sur les hauts plateaux, mais, en plus, des volées de cailles arrivées récemment des régions européennes. C’était, en présence de tant de richesses cynégétiques, du trop menu gibier. Je les poussais devant moi à coups de pied. Puis, de mignonnes petites perruches, de celles qu’on appelle _inséparables_, que je n’avais encore vues nulle part. Il y en avait, caquetant et se becquetant, deux à deux, presque sur chaque arbre un peu élevé.
[11] _Mer Rouge et Abyssinie_.
Les bandes de singes sont nombreuses. Mais elles s’écartent moins volontiers des rochers, dont les anfractuosités leur offrent des asiles plus sûrs que les branches. L’une d’elles avait établi son domicile en un quartier voisin de Keren, renommé pour la qualité du fourrage savoureux qui y croissait à profusion. C’était là que, chaque soir, mon jeune serviteur allait renouveler, pour le lendemain, la provision de ma mule. Mainte fois il s’était plaint à moi des niches dont ces damnés animaux le rendaient victime. Assez en forces et trop agiles pour avoir rien à redouter de ses atteintes, dès qu’il apparaissait, c’était à qui d’entre eux gambaderait autour de lui, ou même lui sauterait sur les épaules et lui tirerait les cheveux.
Deux ou trois fois, je l’avais accompagné, mon fusil sous le bras, résolu à leur infliger une leçon. Mais alors jamais, au grand jamais, ne s’était montré le museau de l’un d’eux. Tapis dans les feuilles, ils devinaient un ennemi redoutable, et se tenaient cois. Je résolus de changer de tactique. Habituellement, au retour, ils faisaient avec lui une partie du chemin, ne cessant leurs malices et leurs attaques qu’en vue des premières maisons. Bien avant cette heure-là, je me postai derrière un buisson et j’attendis. Mon homme revint comme de coutume, portant sur la tête une grosse botte d’herbe. Précisément deux singes étaient juchés dessus. Je ne pouvais tirer dans ces conditions. Mais avant même que je me fusse démasqué, à un mouvement ou à je ne sais quoi, mes deux macaques, flairant une embuscade, avaient déguerpi.
Pour en voir de près, je finis par en acheter un qui avait été pris au piége. Les indigènes disposent à cet effet, dans le voisinage d’une de leurs retraites, un vase au col étroit qu’ils ont, au préalable, rempli de noisettes ou de dattes. L’animal gourmand étire ses doigts flexibles, allonge sa patte, et, la glissant par l’ouverture, s’empare de tout ce qu’il peut saisir dans l’intérieur. Mais, une fois pleine, la même patte ne peut plus repasser par le goulot resserré où elle ne s’est déjà faufilée qu’à grand’peine. Cris de fureur alors de l’animal qui ne veut rien lâcher, et dont les guetteurs, accourus au bruit, s’emparent désormais sans difficulté. Les jeunes en captivité s’apprivoisent aisément. Rien de drôle comme le mien, lorsque je lui présentais un miroir: c’était à la fois un mélange d’étonnement, d’extase et de colère impayable, et les coups de pied circulaires qu’il adressait en dessous à ce camarade insaisissable provoquaient chez mes gens des éclats de gaieté qui leur ont fait passer plus d’un joyeux quart d’heure.
C’était d’un plus noble gibier dont, cette fois, j’avais souci. Dans ces fourrés de l’Ansaba j’allais à l’aventure un peu en étourdi, écartant du bras les buissons et les lianes, sans regarder en avant, ce qui eût été sage, lorsque tout à coup le bruit d’un ronflement sonore et saccadé me fait dresser l’oreille. Partout ailleurs, j’aurais cru entendre le souffle d’une locomotive en marche. C’était à s’y méprendre. Plus près, et se rapprochant peu à peu, un grand fracas de branches cassées, d’herbes et de feuilles froissées. Je m’arrêtai à l’entrée d’une clairière, la main sur la détente de ma carabine, et bientôt, à quelques pas en face de moi, la cime des roseaux ondula; une tête monstrueuse et bizarre en émergea; un animal énorme apparut: c’était un rhinocéros.
En m’apercevant, la bête demeura interdite. Nous étions, au plus, à quatre ou cinq mètres l’un de l’autre. Sans y réfléchir, instinctivement, j’épaulai, visant à la tête. Mon coup partit, et de nouveau un abominable tumulte, quelque chose de pareil à un tourbillon. Je ne savais pas, au juste, ce que je venais de faire; j’entendais comme dans un songe; je regardais à travers un nuage. Je me retournai; mon domestique, muet d’épouvante, gisait à plat ventre, la face contre terre... Que s’était-il donc passé? Le pauvre diable, en me voyant tirer sur le rhinocéros, nous avait jugés perdus tous les deux. Jamais, en effet, le terrible quadrupède, à ce que j’appris plus tard, ne recule devant une agression. Il fonce, au contraire, corne baissée, sur l’imprudent qui ose se mesurer avec lui, ou même se rencontrer par hasard sur ses pas. Comment tout cela s’était-il arrangé? Il fuyait cette fois... Il est à croire que, sans grave blessure, plus surpris encore de mon visage blanc et plus effrayé de la détonation de mon arme, qu’irrité du choc insignifiant dont avait été frappée son invulnérable cuirasse, l’animal, sous la terreur de ces deux sensations si nouvelles, avait instinctivement cherché à y échapper. Ce fut heureux pour moi.
Mais, pour le moment, tout aux regrets d’avoir manqué une aussi belle proie, et raillant la poltronnerie de mon homme, je me remis en quête de quelque piste intéressante. Ce fut une antilope agacen qui s’offrit à mes coups. Il ne fut ni long ni difficile de tuer celle-là. A terre, inanimée, elle semblait énorme. C’était un mâle déjà vieux dont les cornes avaient atteint le maximum de leur développement, et dont le pelage me rappelait celui du cerf. Sa bosse charnue fournit le soir à mon souper un mets exquis et délicat.
En laissant le torrent à droite, et en remontant vers le nord, je gravis des coteaux au penchant desquels se montraient, de temps à autre, quelques misérables hameaux, et de belles vaches grasses gardées par de vilains bergers maigres. C’était la zone frontière, mal définie, des Bogos et des Barias. A une halte, Gœrguis, redevenu brave et bavard, me fit griller, tout en causant, à la flamme d’un feu allumé à la hâte, un quartier de gazelle, que je mangeai, tandis qu’autour de moi, accroupis en rond comme une meute, une demi-douzaine de ces infortunés me contemplaient avec des yeux d’envie. Chaque os que je rejetais était disputé, ramassé par eux, et les lambeaux de chair qui y adhéraient aussitôt dévorés. C’était à soulever le cœur.
Ces pauvres êtres alternativement chrétiens ou musulmans, suivant que l’une des deux religions leur offre momentanément le plus de bénéfices, s’imposent à peine le labeur de gratter un peu cette terre fertile qui ne demande cependant qu’à produire. Ils y jettent quelques grains de dourah, lorsque tombent les premières pluies, pour n’en cueillir les épis que si les sauterelles ou l’ennemi les épargnent, sans avoir songé jamais à se dire qu’un travail plus constant leur procurerait, à bien peu de frais, l’abondance et le bien-être.
Cette indolence trouve une excuse naturelle, il est vrai, dans l’état d’anarchie permanente et de ravages périodiques auxquels sont en proie ces malheureuses contrées. D’un village à l’autre, c’est une rivalité sans trêve, une lutte d’âpres convoitises, et chacun juge plus commode et plus profitable d’attendre, des heureux hasards d’une expédition bien conduite, ce qu’il est certain de ne pouvoir espérer des efforts réguliers d’une existence paisible. Les rivalités religieuses servent de prétexte ordinaire à ces hostilités journalières. Mais s’il est hors de doute que là fut, en effet, le point de départ de la situation, il est non moins vrai qu’aujourd’hui l’appât du butin offre un attrait bien suffisant aux appétits surexcités, et qu’on ne s’arme plus qu’à bon escient, lorsque les rapports des espions sans cesse aux aguets ont averti de la présence rapprochée de quelque troupeau considérable, ou du passage clandestin d’une opulente caravane.
Je fus même sollicité, durant mon séjour à Keren, de me joindre à l’une de ces razzias, projetée depuis longtemps par les Bogos en représailles contre leurs voisins immédiats les Barias, et dont l’objectif devait être l’un des villages de ces derniers, devenu temporairement, à cause de sa position au milieu de riches pâturages, le rendez-vous de tous les bestiaux de la tribu. Il est probable, je le confesse, que j’aurais cédé, cette fois encore, à la tentation de me mêler, comme jadis avec Dedjatch Haïlou[12], aux péripéties émouvantes de ce drame, en me flattant de parvenir peut-être, par mon autorité, à atténuer l’horreur des scènes qui l’auraient infailliblement ensanglanté. Mais, la veille du jour fixé, de nouveaux renseignements apprirent que les troupeaux avaient été emmenés, et avec ce départ s’évanouissait tout motif pratique d’incursion.