Aux pays du Soudan

Part 5

Chapter 53,837 wordsPublic domain

Et l’écuyer infidèle, tremblant à la terrible image évoquée par ces mots, s’accusait intérieurement et disait:

--Quel crime ai-je commis, grand Dieu! d’avoir osé attenter à l’honneur de mon maître, et de m’être aussi fait le meurtrier de ses fils!

Et un silence douloureux planait sur ces cinq personnes, pendant que d’amères réflexions remuaient le fond de leur âme.

Et, après un moment d’interruption, le prieur s’écria:

--Voudriez-vous connaître les personnages de cette véridique histoire?

Et chacun, alors, lui en demanda les noms avec instance.

--Eh bien! je vais vous satisfaire, répondit-il. Mais, auparavant, sur cette croix qui pend à ma poitrine, jurez-le-moi, si l’un de vous cinq, en découvrant ce mystère, y trouve pour son compte le motif d’une juste vengeance, que celui-là pardonne dès à présent, et renonce à sa colère!

Et tous les cinq jurèrent.

Et alors, d’un mouvement rapide, Dourounèche rejeta son bonnet jaune de moine; ses longs cheveux, n’étant plus contenus, se déroulèrent; et, sous cet habit grossier, comme dans le miroir de la source, une femme d’une incomparable beauté apparut à leurs yeux, et tous la reconnurent; et elle leur tendit les bras.

Et à l’instant même, sans une parole de plus, son mari la saisit avec une ivresse sauvage, et sauta sur son mulet, l’emportant comme s’il eût craint qu’on vînt la lui ravir encore. Et l’animal, comprenant tout le prix du fardeau dont le chargeait la confiance de son maître, releva la tête avec orgueil, et se mit à courir d’un trot rapide, au tintement joyeux de ses clochettes d’argent.

Et, au bout de quelques jours, ils atteignirent ainsi le pays du prince. Et tout le monde s’associa à l’allégresse des époux réunis si miraculeusement, après s’être crus séparés à jamais. Et dès lors ils vécurent heureux. Car Dieu les bénit de nouveau, et ils donnèrent le jour à une nombreuse postérité.

Mais les moines du monastère de Debré-Sina, désolés de la perte de leur bien-aimé prieur, ne consentirent jamais à lui nommer un successeur; et, se résignant plutôt à quitter leur retraite, ils se dispersèrent dans toute l’Abyssinie.

Et aujourd’hui l’étranger qui visite cette montagne déserte n’y rencontre plus que des roches éboulées çà et là, au caprice du hasard. Dans le creux de quelques-unes d’entre elles, l’œil stupéfait découvre comme des chambres vides, et dans l’une, la plus grande et la plus sombre, des ossements desséchés, et dans une autre, un autel de pierre nu et dévasté...

Néanmoins, chaque année, au mois de mai, cette solitude se repeuple et renaît à la vie. Et, durant quelques jours, la foule des pèlerins s’y presse de nouveau. Quelque vieux moine relève de ses mains tremblantes le tabernacle renversé. Les chants sacrés retentissent, les pieux murmures se font entendre. Car la croyance populaire a survécu aux ravages du temps, et garde toujours une foi profonde et vive aux miracles du sanctuaire de Debré-Sina.

CHAPITRE IV

Arrivée à Keren.--Aspect des Bogos.--Une messe épiscopale.--Les danses des jeunes filles.--Le bain de fumée.--L’assemblée des notables.--Les chasses de l’Ansaba.--Misère des indigènes.

Cette légende, racontée dans un style aux allures mystiques, avec l’accent concis des vérités indiscutables, relevé par les chaudes descriptions et la couleur locale propres au débit du narrateur, était pour moi un tableau vivant de ces mœurs pittoresques de l’Abyssinie contemporaine, dont l’étude m’offrait de si profonds attraits.

L’histoire nous mène jusqu’à Ela-Berett (puits de neige), où nous couchons... Lorsque je dis _nous couchons_, vous voyez ça d’ici: une peau de bœuf jetée sur la terre nue, et où vous êtes libre de vous étendre, si le cœur vous en dit. Quant au sommeil, c’est autre chose. Sans parler du froid qui nous glace et nous empêche de rester en repos, à peine la nuit tombée, c’est, tout autour de nous, dans le fourré que nous touchons du pied, un concert à donner une idée de ce que devait être le monde à l’heure du déluge. La panthère marie ses miaulements sinistres aux rugissements sonores du lion, le chacal aboie dans la pénombre où meurt graduellement l’éclat de nos feux, et l’hyène hurle jusque dans nos jambes. On voit, en dehors du cercle lumineux, de grandes ombres confuses aller et venir avec deux points rouges dardés sur nous. Point de lune, le ciel est sombre, les montagnes se dressent toutes noires, gigantesques et menaçantes. On dirait qu’elles vont s’abîmer sur nos têtes. Tout cela donne plus froid encore. Nul n’a envie de dormir. Un tison, jeté à l’aventure dans l’obscurité, nous montre des animaux qui fuient en criant, pour revenir et se rapprocher davantage. A ce moment, un brave chien que j’avais amené de France, et que je retenais tout grondant, le poil hérissé, auprès de moi, s’échappant, courut dessus. Une explosion féroce de rugissements retentit; puis comme le bruit d’une lutte acharnée, des aboiements exaspérés, et presque aussitôt un râle lugubre d’agonie... Quelques secondes, et tout était fini. J’eus beau m’élancer de ce côté en tirant au jugé... Plus rien! mon pauvre compagnon ne reparut jamais. Quelle nuit!

Nous en vîmes le terme enfin, sans autre malheur. Au point du jour, nous étions personnellement intacts, quoique gelés. Nous avions fait bonne garde et sauvé nos montures. C’était leur présence, à n’en pas douter, qui avait surexcité l’acharnement de nos visiteurs nocturnes. Même un petit âne du convoi ne fut pas sans y trouver son compte.

Il était investi d’une mission de confiance; avant de quitter Monkoullo, les Pères Lazaristes lui avaient solidement attaché sur le dos une volumineuse dame-jeanne pleine d’un liquide réjouissant. C’était le vin de leur évêque. Moi qui ne bénéficiais point des mêmes facilités de transport que les missionnaires, sur cette côte où le commerce en était, à l’époque, sévèrement proscrit, il y avait longtemps que je ne connaissais plus le goût du vin que de souvenir. Mais Monseigneur nous avait généreusement admis au partage de sa cave, et le fond n’en était plus guère loin. Ce matin-là, tout engourdis par le froid, attristés les uns et les autres de la perte de mon chien, nous avions besoin de nous réconforter, et nos dernières accolades l’épuisèrent tout à fait. Comme Ésope, jadis, avec sa balle de pain, le petit âne, désormais, allait trotter à vide.

Nous avions atteint le point culminant de notre route. A partir de cet instant, nous nous mîmes à descendre sans interruption. Bien qu’élevé, le plateau des Bogos était néanmoins d’un niveau sensiblement inférieur à ces altitudes. Au bout d’une dégringolade périlleuse de cinq à six heures, nous y mettions le pied. La rapidité de la course et les difficultés du chemin nous avaient à peine laissé le loisir de regarder autour de nous. Quand nous levons les yeux, le panorama n’est plus le même, et le point de vue s’est modifié avec tout l’imprévu d’un décor d’opéra. Hier et aujourd’hui ne se ressemblent plus. Adieu les vertes clairières, les grandes herbes et les hauts arbres! Adieu le joyeux gazouillement des cascades! L’été éthiopien a passé par là avec toutes ses implacables ardeurs. Le sol est crevassé, les rivières à sec, les arbrisseaux presque dépouillés, le gazon jauni, la plaine calcinée.

Avant d’entrer sur les terres de son diocèse, Monseigneur tient à donner à sa tenue quelque chose de plus sacerdotal que le débraillé auquel l’ont condamné les exigences hâtives du voyage. La barbe longue, le teint hâlé, couvert de poussière, chacun en a besoin, en effet.

Nous l’imitons de notre mieux, et jusqu’à nos domestiques qui ne dédaignent pas un brin de toilette. Le large morceau d’étoffe qui, jusqu’alors, se borne à leur ceindre les reins, se déploie, et les voilà maintenant, drapés comme des sénateurs romains, sous une toge sale, dont émergent leurs épaules noires. Au bazar de Massaouah, j’avais acheté à chacun des miens une paire de sandales, pour leur mettre les pieds à l’abri des épines et des cailloux. C’est tout bonnement une semelle de cuir qui se rattache à l’orteil par une étroite courroie. Au lieu de s’en servir, durant tout le trajet, ils la portaient suspendue avec soin au bout d’un bâton. A présent que le sol, relativement uni, risque moins de les détériorer, ils s’en parent avec orgueil.

Il est vrai que l’habitude de marcher dès l’enfance ainsi sommairement chaussés, leur rend, à la longue, la plante des pieds aussi dure et tout aussi impénétrable que de la corne. Ni les aspérités de la pierre, ni la morsure des insectes, voire même des serpents, n’y ont plus de prise. Un jour, me trouvant chez le nahib d’Arkiko, nous causions tranquillement ensemble, dans la cour de sa maison, moi étendu sur un angareb, lui debout à mes côtés. Tout à coup, il porta vivement la main à son talon, et me montra, encore suspendu par les pinces, un gros scorpion qui venait de l’y piquer. Tout autre eût pu s’estimer heureux d’en être quitte pour une paralysie partielle ou même totale du membre atteint; car ces blessures sont des plus dangereuses, et quelquefois mortelles. Chez lui, le venin de la bête n’avait pu aller au delà de l’enveloppe rugueuse où il s’était perdu; et dix minutes plus tard, après que j’y eus, par précaution, versé quelques gouttes de phénol, il n’y paraissait plus.

Jusqu’alors, sur nos pas, nous n’avions rencontré aucune agglomération humaine. Au plus, des cabanes isolées de bergers, et c’était tout. Maintenant, voici des hameaux, des habitants. L’aspect des uns et des autres, je le confesse, n’est guère attrayant. Ils sont sordides, et hommes, femmes et enfants se précipitent vers nous en tendant la main.

Le bruit de notre arrivée nous a précédés, et entre eux ils se désignent l’évêque avec curiosité, mais sans empressement. Le sentier que nous suivons s’anime et paraît fréquenté. Nous sommes, on le voit, dans un pays peuplé. Ce n’est plus la solitude des jours passés. De temps à autre, nous croisons des groupes d’indigènes. Ils viennent de Keren, ou s’y rendent. Nous devons en approcher, et bientôt nous en distinguons les huttes éparses au pied d’un rocher à pic. Il n’y avait pas même cinq jours que nous avions quitté Massaouah. Les caravanes en mettent huit ou neuf en général.

A peine avons-nous franchi le petit ravin sans eau qui longe Keren de l’ouest à l’est, que retentissent des glapissements variés.

Des essaims d’enfants entièrement nus accourent en gambadant à notre rencontre. Derrière, s’avancent des hommes au maintien plus grave, des chefs à barbe blanche, puis des femmes qui se cramponnent à nos bottes pour nous baiser les genoux. Mais ce ne sont que les vieilles; les jeunes restent sous leur hutte, d’où, à mesure que nous passons, elles saluent notre arrivée d’un gloussement aigu. Tout le village est en rumeur.

Après avoir distribué force bonjours et force poignées de main à tout le monde, nous parvenons enfin à l’enclos de la mission, où nous laissons Monseigneur et sa suite. Celui de M. Münzinger est contigu, et c’est là que je cours me soustraire à l’enthousiasme des populations.

Dès l’abord, je ne raffole pas de Keren. La voilà donc, cette capitale tant vantée. Je m’en étais fait une autre idée. Deux ou trois cents cabanes construites en chaume, et entourées chacune de pas mal d’ordures, c’est là tout ce qu’il m’est donné d’admirer. Celles des notables sont précédées d’une cour que défend une clôture d’épines. Cet espace vide est réservé aux bestiaux qu’on y rentre la nuit, pour les en faire sortir au point du jour. Mais, le lendemain, il subsiste encore sur le sol tant de traces désobligeantes de leurs nocturnes ébats, qu’il est difficile aux délicats d’y découvrir un emplacement où risquer le pied sans complications désagréables.

Le type des habitants offre à l’examen presque autant de variétés dans la physionomie, dans la couleur de la peau, qu’il y a d’individus. Le costume est moins bigarré. Pour les hommes faits, un morceau de toile roulé autour des reins et une lance; quelquefois pas de toile, mais toujours une lance. Pour les jeunes garçons encore moins de recherche; les mieux vêtus ont une façon de culotte, une pièce de cuir, veux-je dire, découpée en triangle, qui s’applique sur le bas du ventre et se rattache à la ceinture au moyen de trois cordonnets dont il est facile de se figurer, à peu de chose près, la disposition.

Cet appendice, en même temps, sert à maint autre usage domestique. J’avais pris, en effet, à mon service, dès notre arrivée, pour m’y rendre plus populaire, un jeune gars de Keren, d’une quinzaine d’années, auquel était dévolue plus spécialement la confection de mon pain. Un jour, je l’aperçois, accroupi dans un coin et se livrant à une manipulation active dont je ne distinguais pas nettement l’objet. Il me tournait le dos; je m’approche, et alors je me rends un compte exact de la situation: à terre et à portée de sa main, deux calebasses, l’une pleine d’eau, l’autre pleine de dourah écrasé; puis, devant lui, sa culotte primitive étendue sur le sol. C’était dans ce récipient d’un nouveau genre qu’il pétrissait, avec une candeur qui n’avait d’égal que son zèle, la pâte rudimentaire appelée à me restaurer. Eh, mon Dieu! ce n’en était pas plus mauvais;--affaire d’habitude ou de préjugé.

Pour les femmes, nous sommes près du Soudan, et l’influence s’en fait sentir. Celles qui sont mariées revêtent, comme aux rives du fleuve Blanc, la _farde_ aux couleurs multiples où le bleu domine: c’est une grande pièce de cotonnade tissée par la main indigène. Elles s’en drapent plus ou moins, suivant les heures de la journée, avec un abandon qui n’est pas dénué de grâce. La fraîcheur du matin les y trouve enveloppées de la tête aux pieds; les yeux noirs de nos frileuses, seuls, laissent passer leurs éclairs à travers la fente unique qu’elles maintiennent coquettement entr’ouverte sur leur visage. Puis, à mesure que les rayons du soleil échauffent l’atmosphère, les plis de l’étoffe se desserrent peu à peu; la voilà qui dégage le front, qui tombe sur le cou; elle glisse des épaules, le buste se découvre; enfin, à midi, à peine la poitrine rebondie est-elle encore voilée. C’est charmant chez les jeunes, hideux chez les vieilles.

Quant aux jeunes filles, elles portent, noué autour des reins, le _raât_, espèce de caparaçon qui rappelle exactement ceux dont, l’été, nous recouvrons nos chevaux, afin d’en éloigner les mouches. Chez elles, les franges, fixées à une lanière de cuir, partent du haut des hanches et s’arrêtent au-dessus du genou, s’écartant au moindre mouvement ou à la plus légère brise. Or, ces demoiselles s’agitent beaucoup, et le zéphyr souffle souvent!

L’abondance de la chevelure est commune aux deux sexes. Les hommes laissent, d’ordinaire, croître au-dessus du front un énorme toupet tout autour duquel s’étage une rangée de boucles artistement frisées. Les femmes nattent leurs cheveux en une infinité de tresses minces et uniformes qui ne dépassent pas le cou, et dont l’ensemble rappelle les coiffures à la Ninon. Parfois, elles y ajoutent quelques perles en verroteries ou de petits coquillages, des cauris. Chez les uns comme chez les autres, des ruisseaux de beurre ou de graisse fondue destinés à en assouplir la roideur naturelle, découlent constamment de ces œuvres d’art capillaires.

J’ai le loisir de contempler des exemplaires de tous ces types devant la maison de mon hôte. Plus spacieuse et plus propre que celles du commun, cette demeure n’en diffère cependant ni par l’architecture, ni par l’apparence. Mais tous, au loin, la connaissent, et la foule est grande de ceux qui viennent souhaiter la bienvenue au consul français, comme ils disent, en profitant de la circonstance pour boire et manger à ses frais. Il a bien fallu trois quarts d’heure pour m’en construire une à côté.

Toutes les deux sont adossées au rocher escarpé qui domine la plaine, et dont les flancs sont couverts d’une végétation touffue. C’est, depuis longtemps, le repaire d’un léopard avec lequel le village ne vit pas en trop mauvaise intelligence. Par-ci par-là, il est vrai, une chèvre manque bien à l’appel, mais le pays est tellement giboyeux que ces larcins sont rares. Toutes les nuits, avec les ténèbres, commencent les rugissements de la bête, qui, après avoir dormi la journée, se livre alors à ses pérégrinations et à ses petites affaires. La première fois, ce voisinage immédiat me tint quelque peu éveillé; ensuite je n’y songeai plus.

Au matin, un bruit inaccoutumé me frappe l’oreille. Je me dresse sur mon séant, j’écoute. Oui! c’est bien cela! L’église est à quelques pas, et je distingue le son de la cloche. Oh! comme ce bruit banal, et même importun quelquefois dans nos villes, lorsqu’il s’échappe avec fracas des clochers d’une somptueuse cathédrale, parle doucement au cœur dès qu’il n’est plus que le tintement timide d’une humble clochette pendue à la chapelle des lointaines solitudes! Que d’images oubliées il évoque! que de souvenirs assoupis il ranime! C’est l’heureuse enfance, c’est le foyer paternel, c’est la patrie regrettée, c’est la pauvre mère qui prie et qui vous pleure là-bas!... C’est tout ce qu’on a quitté, tout ce qu’on aime.

Je me lève. Je me hâte. L’évêque allait célébrer sa première messe au milieu des peuples confiés à son zèle évangélique. Les murs délabrés du sanctuaire laissaient, à travers leurs fissures, arriver tous les bourdonnements du dehors; l’autel était en ruine; des fidèles convoqués, à peine deux ou trois étaient-ils agenouillés, d’un air distrait et curieux, sur la poussière du sol nu... Eh bien! aucune solennité religieuse entourée de toutes les pompes de notre culte; aucune de ces harmonieuses prières montant, avec la fumée de l’encens et les plaintes de l’orgue, vers des voûtes altières; non! rien, rien de tout cela n’ira jamais à l’âme autant que l’aspect désolé de cette pieuse enceinte tombant de vétusté, autant que la voix isolée de ce prêtre s’élevant pour bénir une foule absente; et plus encore, autant que cette petite croix grossière, debout au milieu de la barbarie et du désert, épave consolatrice et chère aux exilés, aux malheureux, et plantée là comme l’immuable jalon de la régénération promise dans l’avenir aux déshérités du passé.

Durant le saint sacrifice, deux mariages sont consacrés, ou plutôt régularisés, car depuis plusieurs années déjà les nouveaux époux n’en sont plus aux préliminaires. Le premier est celui de serviteurs indigènes de la mission, que les remontrances de l’évêque ont décidés, la veille, à se soumettre à une cérémonie dont jusqu’alors personne n’avait pris souci de leur faire comprendre l’avantage ou la moralité.

Le second est plus caractéristique. Ce n’est autre que l’union du vice-consul de France avec une femme indigène.

A l’origine de son séjour en Abyssinie, M. Münzinger était devenu propriétaire, suivant les mœurs locales, d’une esclave un tantinet jaune, dont il avait fait sa compagne. Découvrant en elle des qualités sérieuses, il s’y était attaché, puis avait fini par l’installer chez lui à titre de femme légitime, sans qu’il manquât à ce lien d’autre sanction que la cérémonie religieuse, peu nécessaire, comme on sait, aux yeux de la légalité indulgente du pays.

Mis au courant de cette situation anormale, l’évêque s’était donné la tâche d’y porter remède, et n’avait trouvé rien de mieux que d’exhorter notre vice-consul à contracter nettement un mariage régulier. Celui-ci ne s’était pas fait prier, et, dès le lendemain même de son retour, il se hâtait, ainsi que je viens de le raconter, de déférer aux conseils du prélat. Ce fut moi qui lui servis de témoin, et mon parafe, actuellement, s’étale en cette qualité, tout au long, sur les registres de la paroisse de Keren.

Je n’avais pas encore été présenté à la fiancée. Elle apparut à l’autel couverte, de la tête aux pieds, d’un quârri dont les plis laissaient tout au plus entrevoir les longs cils de ses yeux baissés. Son mari semblait heureux et satisfait. Nulle trace d’hésitation ne se montrait dans son attitude ou sur sa physionomie. Il y avait longtemps, du reste, que je connaissais son affection pour cette femme. Il ne l’avait jamais cachée.

Après la cérémonie, je fus admis à l’honneur d’adresser mes compliments à madame, et par conséquent à celui de la voir. Elle m’attendait dans la chambre nuptiale, sous ce toit qu’elle habitait déjà depuis près d’une dizaine d’années. Un peu plus grande et plus élégante à l’intérieur que celles du commun des habitants, la maison, de forme rectangulaire, était construite en chaume, et se divisait en deux pièces. Lorsque j’y pénétrai, la première, à la fois vestibule et magasin, était encombrée d’ustensiles et de provisions de toute nature. Les sacs de farine, les outres de miel et de beurre, reposaient pêle-mêle au milieu des selles et des armes. En un coin, des vestiges bleuâtres d’une fumée douce et parfumée s’échappaient d’un trou à moitié plein de cendres, creusé dans le plancher, je veux dire le sol même. C’était là que, la veille, en prévision de l’arrivée de son seigneur et maître, la jeune femme avait pris son «bain de fumée».

C’est un usage général, en effet, que la mode, si ce n’est pas l’amour, impose, en pareil cas, à l’aristocratie féminine de ces contrées.

Lorsque l’être aimé est attendu, au retour d’une absence de quelque durée, des plantes aromatiques, des branches d’arbustes odoriférants, sont entassées avec art dans un grand trou; puis on y met le feu de manière que la flamme, savamment étouffée, ne laisse échapper au dehors que des flocons d’une tiède fumée.

Hermétiquement enveloppée d’un quârri qui ferme toute issue à l’air extérieur, la femme vient alors s’accroupir sur ce foyer concentré. Elle y demeure assez longtemps pour qu’en montant, la fumée, retenue par l’épais tissu, imprègne de ses parfums tous les pores de la peau, et communique au corps une souplesse voluptueuse, chère, paraît-il, aux mystères des tendresses conjugales. C’est là une opération délicate et importante dont l’accomplissement requiert des précautions minutieuses, non moins qu’une haute expérience. Ce n’est pas assez, pour les raffinées, des soins obligatoires d’une servante. Le concours d’une matrone habile est indispensable. Celle-ci doit surveiller les préparatifs, présider à tous les détails, et, l’épreuve terminée, un riche cadeau récompense sa peine. Souvent, le lendemain, la munificence de l’époux satisfait en double la valeur. C’est le triomphe de l’art.

Madame n’avait eu garde de rien omettre de toutes ces précautions. Seulement, je n’ai jamais su si, cette fois, la matrone employée reçut doubles honoraires.

Après avoir traversé cette première partie de l’appartement où la porte seule donnait accès à la lumière du jour, je fus admis dans le sanctuaire. Presque tout l’espace en était occupé par un immense angareb, comme qui dirait, chez nous, un lit à deux places, recouvert de tapis ou de coussins sur lesquels, côte à côte, étaient à demi couchés le vice-consul et sa moitié. Au-dessus de leur tête, une espèce de dais, ou mieux, une cage rappelant la coquille d’un œuf immense coupé par le milieu, en minces lattes d’un bois flexible tressées à jour. C’était, si l’on veut, l’alcôve de la couche des époux, ménageant à leurs caresses un boudoir plus intime au milieu de la grande pièce.

Madame me tendit la main, en me souhaitant la bienvenue, et je m’assis auprès de l’angareb. Sa beauté olivâtre fut loin de me séduire tout d’abord, mais, en la fréquentant, par la suite, j’eus lieu de reconnaître qu’elle possédait une supériorité intellectuelle, et surtout une adresse native bien faites, dans ce milieu sauvage, pour captiver et retenir même un Européen. Elle portait, à la narine gauche, l’anneau d’or indice de son rang.

Ce fut, on s’en doute, un jour de liesse pour tout le village et les lieux circonvoisins. Les visiteurs se succédaient, et la cour ne désemplissait pas.