Part 4
--O Dourounèche, ce ne peut être sans dessein que le Seigneur t’a placée sur ma route, et désormais, je le comprends, ma vie ne doit s’écouler autrement que mêlée à la tienne. Accompagne-moi dans ma maison, où tu vivras honorée comme ma sœur et mon épouse, où les filles les plus fières et les plus belles viendront saluer en toi leur souveraine, où nos poëtes les plus renommés chanteront à tes pieds leurs plus douces romances, où tu régneras en maîtresse absolue, ainsi que, dès à présent, tu règnes sur mon âme.
Et Dourounèche, ne voyant pas revenir son frère, s’en crut abandonnée; et tout bas, consultant les mouvements de son cœur, elle sentit qu’elle serait heureuse d’accompagner le prince dans sa maison, et d’y vivre honorée comme sa sœur et son épouse. Et elle baissa le front, en rougissant, sans répondre.
Et aussitôt le jeune homme, sautant sur son mulet, la prit en croupe derrière lui. Et l’animal, comme s’il eût partagé l’orgueil et la joie de son maître, releva superbement la tête, et se mit à trotter allègrement en faisant tinter ses clochettes d’argent. Au bout de peu de jours, ils atteignirent ainsi le pays du jeune prince. Et bien vite la nouvelle se répandit qu’il amenait une seconde épouse; car il était déjà marié.
Laissant Dourounèche sous la garde de son écuyer, il entre alors dans sa demeure et dans la chambre où sa femme, revêtue de ses plus beaux habits et après avoir pris un bain de fumée, attendait la venue de son seigneur. Et, quand ils se furent salués:
--Tu as cru jusqu’à ce jour, lui dit celui-ci, qu’il ne pouvait respirer sur cette terre aucune créature plus belle que toi. Et moi, je le croyais ainsi. Or, s’il s’était rencontré sur mes pas une femme d’une beauté plus merveilleuse que la tienne, que ferais-tu? Réponds et parle selon ton cœur!
Et la femme répondit:
--Si parmi les filles des hommes il existait semblable merveille, je me voilerais aussitôt la face et je m’éloignerais de ta maison sans regarder en arrière, pour aller reprendre ma place dans celle de mon père.
Se levant alors, et la prenant par la main, le jeune prince la conduisit dehors, et lui montra silencieusement Dourounèche assise sur le mulet, tandis que l’écuyer se tenait debout à ses côtés. Et l’épouse, poussant une exclamation et un soupir, se voila immédiatement la face, et s’éloigna de la maison de son mari, sans regarder en arrière, pour aller reprendre sa place dans celle de son père.
Et, suivant l’usage, le prince lui renvoya tous ses bijoux. Et le même jour il épousa Dourounèche. Et les fêtes du mariage durèrent toute une semaine. De tous les côtés, une foule nombreuse vint y prendre part. Pendant huit jours, les génisses bondissantes furent immolées, l’hydromel capiteux fut répandu à flots. Et, tous les soirs, autour des grands feux allumés pour la multitude, les chants retentissaient, les danses s’animaient, et les troubadours célébraient la beauté de l’épouse en même temps que la munificence de l’époux.
Et chacun admirait, tout bas, les circonstances surprenantes de cette union. Et partout l’allégresse était vive, excepté sous le toit solitaire où une pauvre femme, accroupie près d’un foyer désert, pleurait les félicités du mariage désormais évanouies pour elle, pendant qu’un vieillard, les yeux secs, la contemplait d’un air de farouche pitié, impatients l’un et l’autre du bruit et du tumulte des fêtes dont l’écho insultant arrivait jusqu’à eux.
La main de Dieu qui s’était détournée de sa première union, bénit celle que le prince contracta avec Dourounèche, et deux fils leur naquirent. La vie de la jeune femme s’écoulait paisible et heureuse entre l’amour de son époux et les caresses de ses enfants. Parfois, ses rêves la ramenaient bien au pays de Hâsaga, où elle était née, auprès du père qui l’avait condamnée et du frère qui l’avait trahie; parfois aussi, l’image d’Abba-Melchisedech se dressait implacable dans ses souvenirs; mais vite elle chassait l’une et faisait taire les autres, pour s’isoler dans son bonheur actuel et celui des êtres qu’elle aimait. Ses deux fils grandissaient. Ils étaient plus beaux et plus forts que tous les garçons de la contrée, et lorsqu’ils allaient se mêler à leurs jeux, soit qu’ils s’essayassent à lancer la paume ou à jeter le javelot, leur adresse l’emportait toujours.
Or, peu à peu, cette supériorité, de jour en jour plus grande, en vint à froisser les autres enfants, et ceux-ci, devenus jaloux des deux frères, dans la méchanceté de leur cœur, résolurent de s’en venger en les humiliant. Et un jour que l’aîné avait donné, devant eux, de nouvelles preuves de son adresse et de sa force, ils lui dirent:
--Quoi d’étonnant à ce que nous soyons moins forts et moins adroits que toi! Nos mères sont d’honnêtes femmes, connues de tous, qui n’ont appris qu’à filer à la maison et à prier à l’église, tandis que la tienne, personne ne sait ce qu’elle est, ni d’où elle vient. Sans doute elle est la fille de quelque diable qui lui a transmis le pouvoir des maléfices, ou plutôt quelque sorcière elle-même ramassée par ton père au pied d’un arbre.
Ces paroles amères blessèrent le cœur de l’enfant, et il courut les rapporter à sa mère. Et celle-ci, également, s’affligea. Et comme son fils lui demandait quel était le nom de son père, à elle, elle se borna à répliquer d’un air altier:
--De tous ceux qui m’outragent, il n’en est aucun qui puisse se vanter d’un sang plus noble que le mien.
Mais lorsque son mari rentra, elle lui conta, tout en pleurs, l’affront qu’elle avait reçu; et celui-ci, indigné, voulait en tirer vengeance. Ce fut elle-même qui l’arrêta:
--Il y a mieux à faire, lui dit-elle; laisse-moi aller au pays de mon père! Ses injustes soupçons se sont aujourd’hui envolés; il me regrette et sera heureux de me retrouver vivante. Et moi-même, je serai fière de montrer à tous que je suis la fille d’un chef riche et puissant.
Et son époux répondit:
--Qu’il en soit comme tu le désires, ô Dourounèche! Et quoique ton époux n’ait pas besoin, pour continuer à aimer, à respecter la compagne de sa vie et la mère de ses enfants, de connaître le père cruel qui la chassa jadis, puisque tu le veux, pars, et reviens triomphante aux yeux des méchants confondus. Mais juge de ma douleur! Il va falloir te laisser, sans moi, affronter les hasards de ce voyage. Tu n’ignores pas, en effet, que les gens du pays voisin nous menacent, en ce moment, de leurs attaques... Et si je m’éloigne avec toi, qui les repoussera? O destin inexorable! Quelle séparation douloureuse! Puisse-t-elle ne pas être fatale à notre bonheur!--Du moins, tu voyageras sous la sauvegarde fidèle de mon écuyer et d’une escorte nombreuse et aguerrie.
Et dès le lendemain Dourounèche fut prête. Elle prit ses enfants avec elle, et lorsque les trois mulets furent sellés, que les clochettes d’argent eurent été suspendues à leur cou, elle vint présenter ses deux fils aux baisers et à la bénédiction de leur père, et prendre congé elle-même de son maître et seigneur. Et celui-ci, au milieu des adieux, sentit ses yeux se remplir de larmes involontaires; et de noirs pressentiments bouleversaient son âme; et il ne pouvait s’arracher de leurs bras. Mais, au même instant, un messager accourut lui annoncer l’apparition des ennemis; et, sans proférer une parole de plus, se dérobant brusquement aux suprêmes émotions du départ, il saisit ses armes et s’élança vers la montagne, à la tête d’une troupe de guerriers d’élite.
Dourounèche, la pauvre et frêle créature déjà tant éprouvée, serra ses enfants contre sa poitrine, inquiète et agitée, elle aussi. Et embrassant d’un dernier regard cet époux adoré, elle donna enfin le signal; et tous s’ébranlèrent.
Elle allait devant, ses fils cheminant à ses côtés. Auprès de chaque mulet marchait un esclave dont la main tenait suspendue sur leur tête un parasol en paille tressée pour les préserver de l’ardeur du soleil. Derrière, séparé de la masse des femmes, des soldats et des serviteurs, venait l’écuyer. Et cet homme, en suivant de l’œil le balancement gracieux de Dourounèche, dont le corps flexible ondulait au pas de sa monture, se rappelait le jour où, pour la première fois, il lui avait été donné de voir et d’admirer cette femme devenue sa maîtresse. Et il évoquait en lui tous les souvenirs de cette rencontre, datant de quelques années à peine. Tout bas, il se disait que Dourounèche, en cessant d’être jeune fille, était devenue cent fois plus belle et cent fois plus désirable encore. Et, à mesure qu’il réfléchissait en la contemplant ainsi, il sentait je ne sais quelle flamme s’allumer dans sa poitrine. Et, peu à peu, il oubliait que la femme à laquelle il pensait était l’épouse de son maître.
Et le lendemain, à la halte du soir, quand Dourounèche, enfermée, reposait sous sa tente avec ses enfants, et que les soldats fatigués dormaient autour des feux, ou écoutaient les récits merveilleux d’un conteur improvisé, il s’approcha doucement, et par les fentes de la toile il osa regarder:
Ses longs cheveux nattés et la tête à demi cachée par un de ses bras replié, Dourounèche sommeillait. D’une torche presque éteinte s’échappaient de mourantes clartés; et non loin de leur mère, sur le même tapis, les têtes frisées de ses deux fils se montraient endormies, ainsi que savent seuls dormir les anges et les enfants.
Une partie de la nuit, l’écuyer, rugissant en lui-même, erra autour de la tente. Il s’en éloignait, puis y revenait tout à coup. A diverses reprises, sa main criminelle alla même jusqu’à soulever l’extrémité de la portière qui la fermait; mais en travers était étendu le corps d’une esclave dont la vigilance pouvait donner l’alarme. Et, étouffant en lui l’orage qu’il y sentait gronder, il se retira.
Au point du jour, on se remit en marche, dans le même ordre que la veille. Mais bientôt, sous l’empire d’un inconcevable vertige, l’écuyer, se rapprochant de Dourounèche, ne craignit pas de lui tenir d’outrageants discours, et de lui faire l’aveu de son téméraire amour. Victime une fois déjà de sa fatale beauté, la jeune mère appela ses enfants plus près d’elle, comme pour demander à leur présence le seul refuge qu’elle pût espérer, et reprocha en termes amers au perfide serviteur sa trahison envers son maître.
Repoussé par l’indignation et le mépris, l’écuyer garda le silence. Mais le soir, lorsque chacun dans le campement reposa, il vint encore à la tente d’un pas furtif, et, affolé de rage, d’un coup de sabre il trancha la tête de l’esclave endormie.
Pénétrant alors sans obstacle jusqu’aux pieds de Dourounèche, il se mit à lui parler derechef de son injurieuse passion. Et, ainsi qu’elle l’avait déjà fait, elle reprocha en termes amers au perfide serviteur sa trahison envers son maître.
Mais lui, éperdu de fureur, saisit l’aîné des deux enfants, et menaça la mère de le tuer sous ses yeux, si elle ne lui cédait.
--Dieu me l’a donné, Dieu me l’a repris, répondit-elle simplement, en joignant les mains et en levant les yeux au ciel.
Et l’assassin plongea son arme dans le sein de l’innocent, dont le sang rejaillit sur sa mère.
Dourounèche, épouvantée, puisa dans son horreur une nouvelle énergie pour repousser l’écuyer. Et celui-ci, plus ivre de colère que jamais, saisit le second des enfants, et menaça la mère de le tuer sous ses yeux, si elle ne lui cédait.
--Dieu me l’a donné, Dieu me l’a repris, répéta-t-elle en joignant les mains et en levant les yeux au ciel.
Et l’assassin plongea son arme dans le sein de l’enfant, dont le sang rejaillit sur sa mère.
Comme le jour allait paraître et que les soldats s’éveillaient, l’écuyer sortit en toute hâte et courut se baigner dans l’eau du ruisseau voisin. Et quand les soldats furent debout, et que les serviteurs eurent replié la tente, ils découvrirent les trois cadavres gisant à terre, et au milieu, Dourounèche, les yeux hagards, ensanglantée, affaissée, sans force et sans voix. Et chacun recula terrifié.
L’écuyer s’avança alors, et la montrant du doigt d’un air farouche:
--On nous l’avait bien dit, s’écria-t-il; cette femme est une misérable sorcière, possédée du démon. C’est pour mieux accomplir ses infâmes sortiléges qu’elle a voulu s’abreuver du sang de ses enfants... Cependant elle est l’épouse de notre maître, épargnons-la; mais retournons au pays raconter ce que nous avons vu, et abandonnons-la dans cette solitude, où, plus sûre que la nôtre, la justice de Dieu saura l’atteindre.
A ces mots, tous partirent, et, pour la seconde fois, Dourounèche se trouva seule au sein du désert, exposée aux attaques des brigands et au danger des bêtes fauves...
Le soleil était déjà bien haut lorsque, dominant sa terreur, elle put revenir à elle et retrouver ses esprits. Et, jetant alentour un regard égaré, elle aperçut à ses côtés les corps de ses enfants.
Et, se prosternant, elle adora le Seigneur; puis, de ses propres mains, elle creusa une fosse et les enterra pieusement.
Et lorsqu’elle eut accompli cette tâche suprême, se dépouillant de ses riches vêtements, et rejetant loin d’elle les bracelets d’or et d’argent qui lui chargeaient les bras et la cheville des pieds, elle ne conserva qu’une longue chemise blanche dont elle s’enveloppa tout entière. Ensuite, elle prit son nâtala de fine mousseline et le déchira en deux. Ramenant alors sur son front les lourdes tresses de sa chevelure soyeuse, elle s’entoura la tête de l’un des morceaux, tandis que de l’autre elle se ceignait les reins. Et lorsqu’elle se fut ainsi défigurée, ramassant une branche de bois mort, pour soutenir sa marche chancelante, elle se remit en route après une dernière prière, se fiant à la Providence du soin de la secourir et de la diriger.
Dans le lointain, une montagne élevée attira ses regards. Ce fut de ce côté qu’elle tourna ses pas. Et elle alla ainsi toute la journée. La nuit était déjà tombée lorsqu’elle en atteignit le pied; fatiguée, elle s’étendit à terre, et elle s’endormit sous la protection du Très-Haut.
A l’aurore, elle se mit à gravir la pente abrupte. Et, lorsqu’elle fut parvenue au sommet, elle découvrit un plateau verdoyant, au milieu duquel se dressait une colline escarpée. Et en approchant, elle distingua sur cette colline des maisons d’un aspect étrange. C’était comme un amoncellement de roches aux flancs bizarrement taillés, et de huttes en forme de pyramides tronquées, au-dessus desquelles l’ensett[10] élancé déployait le panache frémissant de ses longues feuilles recourbées.
[10] Sorte de palmier propre à ces latitudes.
Et soudain elle reconnut dans sa mémoire cet endroit que lui avaient tant de fois jadis décrit les récits légendaires d’Abba-Melchisedech. C’était le couvent de Debré-Sina.
Et dès lors elle avança hardiment.
De l’intérieur d’une de ces roches, plus vaste que des autres, s’échappait un bruit de musique et de chants. C’était l’église. Les religieux, dont les cellules étaient groupées autour, réunis dans le saint lieu, célébraient en ce moment l’office et chantaient les louanges de l’Éternel.
Dourounèche s’agenouilla à l’entrée du sanctuaire. Et lorsque la longue file des moines, une fois les prières terminées, se fut déroulée devant elle en silence, le prieur qui venait après eux, apercevant ce jeune homme prosterné, s’arrêta et lui dit:
--Qui que tu sois, ô mon fils, tu peux te réfugier sans crainte à l’ombre de cet asile inviolable. Dès l’heure où tu en as touché le seuil, l’ange de la miséricorde t’a couvert de son aile.
Et Dourounèche, rassurée par ces paroles, leva les yeux et s’écria:
--O mon père, c’est au titre d’enfant de cette demeure austère que j’aspire. Par la Madone dont vous êtes le serviteur, laissez-moi, sous votre autorité, tenter avec ces saints religieux de me frayer une route vers le ciel.
Le prieur, la relevant, la bénit et lui dit:
--Sois le bienvenu parmi nous, ô mon fils!
Et se tournant vers les siens:
--Mes frères, ajouta-t-il, désormais le troupeau compte une brebis de plus.
Et par-dessus sa longue chemise blanche, Dourounèche revêtit une robe jaune de moine; puis elle se couvrit la tête d’un épais bonnet de laine de la même couleur. Et, à partir de cet instant, elle ne porta plus d’autre nom que celui d’Abba-Gœrguis.
Bientôt elle fut renommée dans tout le monastère pour sa grande piété, non moins que pour sa science profonde. Les leçons d’Abba-Melchisedech avaient porté leurs fruits. Aucun texte sacré ne gardait pour elle ni ténèbres ni mystère. Et lorsqu’un moine, embarrassé par les termes obscurs d’un apologue mystique ou d’un passage difficile, ne pouvait parvenir à en pénétrer le sens, il accourait auprès d’Abba-Gœrguis. Et celui-ci, toujours empressé, lui expliquait le livre révéré.
Or, au bout de quelques mois, il advint que le vieux prieur tomba malade, et que Dieu rappela son serviteur à lui. Et quand le corps du défunt, revêtu de ses ornements sacerdotaux, eut été porté dans la caverne sombre réservée à ce lugubre usage, qu’il eut été déposé sur la terre nue à côté des restes de son prédécesseur; quand le quartier de roc qui fermait l’accès de cette tombe eut été roulé devant l’entrée, la communauté s’assembla dans l’église, et invoqua le Seigneur pour qu’il daignât l’éclairer d’un rayon de sa suprême sagesse, afin d’élire un digne successeur au vénérable abbé.
Les suffrages unanimes, inspirés par le souffle d’en haut, tombèrent sur Abba-Gœrguis. Et chacun se félicita en lui-même du choix dicté à sa conscience par la divine sagesse. Et tous crièrent trois fois «Hosannah!» lorsque le nom du nouveau prieur, proclamé par le plus ancien d’entre eux, s’échappa des nuages de l’encens qui fumait sur l’autel.
Mais, confuse de cet honneur, et s’en jugeant indigne à la pensée de ce qu’elle était, Dourounèche refusa de s’y soumettre.
Durant plusieurs jours, le couvent fut plongé dans la consternation. Nul ne voulait désigner d’autre prieur, et chacun, à tour de rôle, venait le conjurer, en larmes, d’accepter.
A la fin, touché de tant d’instances, et vaincu par l’unanimité de ce désespoir, Abba-Gœrguis passa une nuit et un jour seul en oraisons au pied du crucifix, suppliant l’Esprit-Saint de faire descendre ses lumières dans l’obscurité de son âme agitée... Et au bout de cette longue méditation, fortifié par la grâce, il s’humilia de nouveau devant l’Éternel et se résigna au fardeau qu’il lui plaisait d’envoyer à son indignité. Et, à partir de cet instant, il prit les rênes de la communauté et se fit aimer de tous.
Or, en ce temps-là, le mois de mai consacré à la vierge Marie arriva. C’était une grande fête pour le couvent de Debré-Sina. Des contrées les plus reculées, accouraient de pieuses et innombrables caravanes... C’étaient des épouses sans enfant, demandant au ciel de bénir leur union stérile; c’étaient des vierges dont les fiancés, guerroyant en de lointains pays, n’avaient jamais envoyé de leurs nouvelles; c’étaient des mères exaucées, dont les bras apportaient au sanctuaire de Marie le fils qu’elles devaient à son intercession... Et puis, c’était la foule des princes et des seigneurs de toute l’Abyssinie, qui, suivis de brillantes escortes, tenaient à déposer sur l’autel de la Madone de somptueuses offrandes ou les dépouilles de leurs ennemis. C’était aussi quelque humble prêtre venu de bien loin, un bâton à la main, abrité et nourri de village en village par la charité, ou quelque pauvre pèlerin, les pieds meurtris par la longueur de la route, les traits altérés par la fatigue et le jeûne, n’ayant à offrir l’un et l’autre que la pureté de leur vie ou la sincérité de leur foi.
Mais tous ces cœurs étaient égaux devant Dieu. Et leurs hommages montaient jusqu’à son trône dans un hymne commun, portés par la voix des anges et des apôtres.
Et il en venait du fond des montagnes du Godjam, et des vallons du Choah, et de ces déserts sans limites et sans nom de l’Afrique que nul n’avait, jusque-là, franchis, et des côtes brûlées de ce vaste Océan dont les flots vont mourir aux rivages de l’Inde. Et tout ce monde trouvait accueil dans le couvent. Chacun dressait sa tente ou construisait sa hutte dans le voisinage. Et le prieur, debout à la porte de l’église, les recevait et les bénissait.
Et voilà que, tout à coup, parmi cette foule agenouillée, Dourounèche distingua cinq personnes dont la vue la frappa au cœur, et qu’elle reconnut, bien que l’aile du temps ne les eût point épargnées. C’était d’abord son père, le chef Tisamma, qui jadis l’avait condamnée; et puis son frère, qui l’avait trahie; et puis son maître Abba-Melchisedech, qui l’avait faussement accusée; et puis son époux, qui l’avait livrée à la garde d’un écuyer; et puis enfin l’écuyer lui-même, qui, après l’avoir outragée, avait égorgé ses enfants.
Et alors Abba-Gœrguis commanda que ces cinq personnes fussent tenues à l’écart, et qu’après les avoir séparées du peuple, on les amenât devant lui. Et il en fut ainsi qu’il l’avait ordonné.
Chacune de ces cinq personnes, étonnée, se demandait pourquoi on la tenait à l’écart. Bientôt, elles furent ensemble introduites dans la cellule du prieur, où il leur fut servi un repas abondant. Et comme il touchait à son terme, la porte s’ouvrit, et le prieur lui-même parut:
--Que la miséricorde du Très-Haut descende sur vous, dit-il en entrant.
--Que le Seigneur tout-puissant vous accorde longue vie, répondirent les cinq étrangers.
Abba-Gœrguis s’assit à leur table, et les coupes d’hydromel se mirent à circuler. Et quand ils furent tous rassasiés, Dourounèche prenant la parole leur dit:
--Je voudrais bien vous conter une histoire.
Et chacun se disposa à écouter.
--Or, dans un pays que je ne nommerai pas, commença le prieur, régnait jadis un chef puissant et riche, qui avait une fille. Non loin de là vivait un vieux prêtre. Le chef alla le trouver pour lui confier l’éducation de son enfant, et le prêtre accepta. Mais la fille, en grandissant, devenait de plus en plus belle; et voilà que le maître, peu à peu, s’éprit de son élève, et que, ne pouvant venir à bout de la vertu de la jeune fille, il alla faussement l’accuser auprès de son père. Et le père ajouta foi à ses paroles.
A ces mots, Tisamma, faisant un retour vers le passé, se dit en lui-même:
--Malheureux que je suis, c’est ainsi qu’autrefois j’ai agi aussi, et que j’ai prêté l’oreille à d’odieuses calomnies contre ma fille.
--Et le père abusé, poursuivit le prieur, donna l’ordre de la tuer...
--Oh! impitoyable et aveugle que je fus! C’est encore là ce que j’ai fait! se répétait tout bas Tisamma, tandis qu’Abba-Melchisedech, se frappant la poitrine sous sa robe, murmurait de son côté:
--Indigne prêtre, voilà l’épouvantable forfait dont tu t’es rendu complice en accusant une fille innocente.
--Mais l’homme chargé de cette mission, continua Abba-Gœrguis, recula devant le crime, et se borna à abandonner la jeune fille, au milieu du désert, exposée aux attaques des brigands et au danger des bêtes fauves.
Et le frère, à son tour pris de remords, se dit également:
--Barbare et lâche que je fus, mon odieux abandon a causé la perte de ma sœur! Ne devais-je pas plutôt me déclarer le protecteur et le soutien de sa jeunesse?
--Mais Dieu veillait sur elle, reprit le prieur, et elle rencontra sur son chemin un jeune prince qu’au premier regard séduisit sa beauté, qui l’aima, et dont elle devint l’épouse. Or, un jour qu’elle voulait revoir le pays de son père, elle prit avec elle les deux enfants que le ciel lui avait donnés, et comme son époux ne voulait pas l’accompagner, elle dut partir sous la garde d’un simple écuyer auquel n’avait pas craint de la remettre l’imprévoyance de celui-ci...
--Ah! pensa le prince, moi aussi j’ai commis la faute de confier ma femme à la garde d’un simple écuyer, et à présent, voilà que je l’ai perdue; elle est morte, elle et mes deux enfants.
--Mais cet écuyer était un traître serviteur, ajouta Abba-Gœrguis, et, sans respect pour l’épouse de son maître, il osa lever les yeux sur elle; et comme elle le repoussait avec horreur, il tira son sabre et massacra les deux enfants sous les yeux de leur mère.