Part 3
--Oh! Gœrguis--c’était le nom du candidat, Georges en français--possède bien des ressources qui te seront utiles. Nul plus que lui n’est familier avec tous les détours de la montagne; c’est un guide sûr. Et puis, il a appris mainte légende qu’il te racontera. Dans son pays, le soir, on va le chercher, et l’on se groupe autour de lui pour l’écouter. Et il conte alors, sur le temps passé, des choses merveilleuses que personne ne lui a enseignées. Il conserve des écrits anciens que, seul, il est capable de lire. C’est un savant; et lorsque, dans l’Hamacen, les riches se mettent en voyage, ils l’attachent volontiers à leur personne pour que ses récits charment les heures oisives du bivouac. Si tu le prends avec toi, tu n’auras pas à le regretter. Il te guidera également à la chasse, et son coup d’œil exercé n’a pas de pareil pour découvrir la piste des animaux.
Tant de qualités m’avaient persuadé, et Gœrguis fut admis au nombre de mes gens. C’était un homme de maintien recueilli, et l’on sentait qu’il avait conscience de sa valeur. Habituellement, en route, il restait à mes côtés, et portait mon fusil. Car quiconque se respecte ne saurait lui-même, en Abyssinie, assumer ce fardeau. Ce serait se dégrader aux yeux de ses propres serviteurs.
Au moment où nous abandonnions le torrent pour remonter à gauche, je distinguai, sur la droite, comme une échancrure de forme bizarre, qui coupait la montagne.
--Qu’est-ce que ce trou là-bas? lui demandai-je.
--Ça? c’est le col de Magasas, le col du Pèlerinage. Par là, pendant des siècles, ont passé toutes les générations chrétiennes de l’Abyssinie, pour se rendre en pèlerinage au sanctuaire fameux de Debré-Sina (le mont Sinaï). Il renfermait alors une image miraculeuse de la vierge Marie; les présents les plus riches y affluaient de toutes parts, et une troupe de moines était attachée à son service.
--Et maintenant?
--Maintenant, il n’y a plus rien.
--Et pourquoi?
--Ah! c’est une longue histoire.
--Conte-la-moi.
Et, tout en marchant, il se mit à me développer la narration suivante. L’aspect de la contrée s’était modifié. Au-dessus de la pente rocheuse dont la surface grisâtre s’étendait devant nous, pas d’autre végétation que les grands cactus-cierges allongeant mélancoliquement leur tige démesurée. Plus rien de pittoresque ni d’attrayant sous mes yeux. Le sabot de nos mulets, plus sûr que notre main, foulait avec assurance les gradins de pierre. Le chemin était devenu relativement facile. Je pouvais donc prêter, tout à l’aise, une oreille attentive.
CHAPITRE III
La prieure de Debré-Sina.
Au pays de Hâsaga, dans l’Hamacen[3], vivait jadis un chef riche et puissant, nommé _Tisamma_ (l’Entendu de Dieu). De nombreux troupeaux de vaches blanches broutaient l’herbe de ses montagnes; à la saison des pluies, d’abondantes récoltes de dourah couvraient ses champs; et chaque soir, après que les mules aux clochettes sonores étaient rentrées dans l’enceinte de ses vastes étables, des troupes empressées de serviteurs lui versaient l’hydromel et venaient s’asseoir à son foyer.
[3] La province la plus septentrionale et une des plus fertiles de l’Abyssinie.
Un seul nuage obscurcissait cette prospérité. Uni, depuis plusieurs années, à une épouse jeune et belle, Tisamma n’avait point d’enfants. Sa femme partageait ses regrets, et chaque matin, de sa couche désolée, implorait l’intercession miraculeuse de la madone de Debré-Sina. Dieu laissa enfin tomber sur elle un regard de miséricorde, et un jour elle devint mère. Et les deux époux, s’exaltant dans un élan de commune allégresse et de juste reconnaissance, se prosternèrent devant le Seigneur et adorèrent son nom.
A ce premier bonheur parut, bientôt, devoir en succéder un second, et, un an après la naissance de son fils, Tisamma devenait père d’une fille... Hélas! le sourire est souvent près des larmes! La mère mourut dans les douleurs de ce dernier enfantement.
Le désespoir de Tisamma fut profond. Mais comme c’était un chef renommé et fidèle aux traditions de ses aïeux, il ordonna que de somptueuses funérailles fussent célébrées en l’honneur de celle qu’il avait perdue. De tous les pays environnants on accourut pour y assister, et les fêtes mortuaires durèrent plusieurs jours.
Lorsque le silence fut rétabli dans sa demeure, et que tous ses hôtes eurent disparu, Tisamma, sans se laisser abattre par le chagrin, songea alors à ses enfants. C’était tout ce qui lui restait désormais de la morte aimée; et, malgré sa tendresse paternelle, son cœur se brisait à les voir. Néanmoins, le fils devait être, avant tout, un guerrier comme lui. Tisamma ne pouvait donc songer à s’en séparer, se réservant de lui enseigner lui-même à se servir de la lance, à dompter un cheval, et à se rendre, plus tard, terrible aux ennemis de sa race. Quant à la fille, sa présence évoquait encore de trop cuisants souvenirs; et cherchant autour de lui quelqu’un à même de l’instruire dans l’art de lire et de comprendre les livres sacrés, de l’élever comme il convient à une fille noble de l’Hamacen, son père résolut de l’éloigner au moins pour un temps, et de la confier aux soins vigilants de quelque vieillard mûri par l’expérience et la sagesse.
Or, à peu de distance du pays, sur le bord d’un torrent que ne tarissaient jamais les ardeurs de l’été, au milieu d’un bois épais dont le pas d’un homme troublait rarement la solitude, s’élevaient deux cabanes, construites grossièrement de chaume et de feuillage. De l’une d’elles, la plus grande, surmontée d’une croix, s’échappaient d’ordinaire, pendant le jour, des cantiques d’actions de grâces, psalmodiés par une faible voix, dont l’harmonie montait au ciel, sur l’aile des poétiques silences de la forêt. L’autre, plus petite, ne s’ouvrait, chaque soir, que lorsque le soleil avait depuis longtemps quitté la ligne des coteaux, pour se rouvrir le lendemain matin, bien avant que ses premiers rayons vinssent dorer la cime des hauts arbres.
C’était là que vivait, retiré des hommes, entre la paix de son oratoire et le calme de sa cellule, un prêtre du Lasta[4], déjà vieux, célèbre dans toute la contrée par son immense savoir et son austère piété. Par surcroît de pénitence, il avait même, contrairement à l’usage, fait vœu de célibat. Abba-Melchisedech était son nom. Tisamma le connaissait de longue date. Il vint le trouver, suivi de ses serviteurs et, sur une mule, d’une matrone chargée de l’enfant.
[4] Le Lasta est une des provinces méridionales de l’Abyssinie.
--Tu as été, lui dit-il, ô mon père, l’ami et le confident de ma regrettée femme. Elle t’aimait et te vénérait. Ton nom fut le dernier qu’elle prononça, en me montrant sa fille, lorsque je lui fermai les yeux. Je viens te confier, ainsi qu’elle l’a voulu, un dépôt cher et précieux: sois le père de son enfant!
Abba-Melchisedech allait d’abord répondre qu’il se sentait vieillir, et qu’un tel fardeau serait bien lourd pour un pauvre solitaire; mais devant la suprême volonté d’une mourante il s’inclina et se résigna.
--Tu l’instruiras, ajouta Tisamma, dans l’art de lire et de comprendre les livres sacrés, et tu l’élèveras comme il convient à une fille noble de l’Hamacen. Quand elle sera devenue grande, tu la ramèneras dans ma maison, et tu pourras alors choisir, parmi mes troupeaux de vaches blanches, autant de jeunes génisses qu’il t’agréera, et la plus belle de mes mules, avec sa selle incrustée d’or. Jusqu’à cette époque, garde-la. Qu’elle vive auprès de toi! qu’elle t’honore comme son père, et t’obéisse comme à lui!
A ces mots, il appela un des serviteurs restés en dehors, et il commanda d’apporter l’enfant. Et l’enfant fut apportée. La matrone la tenait dans ses bras, enveloppée des plis soyeux d’un quârri[5] blanc bordé de rouge. Tisamma la remit au prêtre; puis, remontant sur son mulet, il s’éloigna à la tête de ses gens, sans ajouter un mot.
[5] Espèce de couverture en coton du pays, dans laquelle les indigènes se drapent pendant le jour et dorment durant la nuit; les soldats se la roulent en ceinture autour des reins.
Demeuré seul avec la petite fille, le vieillard se mit à la considérer. Elle dormait. Sa bouche rose souriante entr’ouverte, les cils déjà longs de ses paupières fermées, son mignon visage si frais et si gracieux, tout cet ensemble rappelait les images des chérubins qui peuplent le ciel, âmes d’enfants envolées avant d’avoir vécu.
--Oh! _Dourounèche!_ (comme tu es pure!) s’écria Abba-Melchisedech, transporté. Et c’est ainsi que, désormais, tu t’appelleras.
Et Dourounèche, docile aux leçons de son maître, grandissait sous l’œil de Dieu, sage et laborieuse. Parfois, elle se rendait à la chapelle et là passait des heures dans la prière et la méditation. D’autres fois, un livre pieux à la main, elle allait s’asseoir au pied de quelque arbre penché sur le torrent, et feuilletait les pages sacrées en rêvant à Celui dont elles répétaient les louanges. D’autres fois encore, pendant qu’Abba-Melchisedech lui narrait les détails émouvants d’une légende sainte, ses doigts agiles faisaient tourner le fuseau, et filaient le lin dont plus tard devaient se tisser leurs vêtements à tous deux.
Mais à mesure qu’elle avançait en science et en sagesse, elle croissait aussi en grâce et en beauté. L’enfant devenait femme. Abba-Melchisedech, pauvre solitaire, étranger jusque-là aux passions humaines, ne pouvait néanmoins s’empêcher de remarquer cette transformation et, tout bas, admirait son élève. Et voilà qu’il commença à sentir au fond de son cœur une étrange agitation. Ses paroles, naguère si paternelles, s’embarrassaient sur ses lèvres; ses regards, par instants, s’emplissaient de flammes singulières; des pensées tentatrices troublaient ses oraisons; le sommeil fuyait sa couche, et les premiers rayons de l’aurore le voyaient souvent debout, frémissant, l’œil fixé sur la porte derrière laquelle reposait Dourounèche, à l’abri de son innocence et de sa jeunesse.
Et il advint qu’un jour, après lui avoir conté l’histoire de sainte Madeleine, de ses fautes, de son repentir, et après avoir dépeint la sainte, en extase au pied de Jésus crucifié, mais toujours vivant pour elle, ne pouvant plus lui-même imposer silence à ses coupables ardeurs, Abba-Melchisedech s’écria:
--O Dourounèche, et moi aussi, c’est ainsi que je t’aime!
Et il voulut la saisir dans ses bras.
Dourounèche effrayée se recula et se prit à pleurer. Puis elle s’enfuit, et son maître, confus, n’essaya pas de la retenir. Mais vainement s’efforça-t-il, le lendemain et les jours suivants, de chasser les criminels désirs qui s’étaient emparés de son âme; la lutte était devenue au-dessus de ses forces, et le démon le dominait. Et, de nouveau, il dit encore à Dourounèche qu’il l’aimait. Une lueur se fit alors dans l’esprit de la jeune fille, et, éclairée tout à coup, elle comprit les mauvais desseins d’Abba-Melchisedech, et le repoussa.
Celui-ci, se jetant à ses pieds, les lui baisait avec frénésie. Mais Dourounèche, indignée, se redressa; et, levant une main vers le ciel, elle s’écria:
--O mon père, est-ce ainsi que tu as promis de former ma jeunesse? Le nom de Dieu n’éveille-t-il donc plus d’écho dans ta raison, pour que tu ne redoutes point ses célestes vengeances? Rentre en toi-même, ô mon père, et ferme ton cœur aux sinistres fureurs qui grondent alentour!
Et Abba-Melchisedech, prosterné, se frappa le front contre terre à ces accents candides, et se releva en disant:
--Pardonnez-moi, Seigneur!
Mais le démon était en lui, et il réfléchissait aux moyens de vaincre la résistance de Dourounèche. Et, comme à partir de ce moment elle le fuyait, il résolut de se rendre chez son père et de se plaindre à lui.
Et, en effet, il se couvrit la tête du blanc turban de mousseline aux mille replis, insigne respecté de ses fonctions sacerdotales. Il se drapa dans son quârri, se chaussa de ses sandales, et un long bâton à la main, pour soutenir son corps affaibli par l’âge, se dirigea vers le village de Tisamma. Il l’atteignit à l’heure où le jour sur son déclin ramène les travailleurs des champs et les troupeaux de la montagne.
Le chef était assis au seuil de sa demeure, rendant la justice aux siens, entouré de ses serviteurs. Il l’aborda avec ces mots:
--Que la miséricorde du Très-Haut descende sur ta maison.
Puis il prit place à ses côtés, et un esclave vint lui laver les pieds, pendant qu’un autre lui versait de l’hydromel. Et quand le jugement eut été prononcé, que le breuvage eut circulé à la ronde dans les grands vases en corne de buffle, Tisamma, se tournant alors vers le prêtre, le salua derechef et lui dit:
--Quel heureux motif, ô mon père, t’amène sous mon toit? Sois-y le bienvenu.
Abba-Melchisedech répondit quelques paroles à demi-voix. Tisamma fit un signe, et les serviteurs s’éloignèrent.
--Dourounèche, reprit le vieillard, est devenue, par mes leçons, une fille instruite et pieuse, et elle a grandi, sous l’œil de Dieu, en grâce et en beauté. Mais voilà que la main du vieux prêtre est désormais trop débile pour la guider dans les sentiers dangereux où elle s’engage...
--Pourquoi jeter ainsi un voile sur tes discours, ô mon père? demanda le chef avec inquiétude. Explique-toi sans contrainte.
--Dès que la fleur commence à s’épanouir, répondit Abba-Melchisedech, elle cherche les rayons du soleil; et, ainsi qu’elle, Dourounèche, épanouie aujourd’hui, recherche plus volontiers les regards caressants des jeunes hommes, que les enseignements austères des livres saints. Il convient peut-être qu’elle rentre dans ta maison.
--Quoi! c’est là ce que signifient tes paroles?
--C’est là ce que signifient mes paroles.
--Eh bien! reprit Tisamma, écoute-moi. Lorsqu’elle était enfant, je te la remis pour former sa jeunesse, en te disant: «Sois son père!» Agis donc comme si tu étais réellement son père. Je t’investis à son égard d’une autorité sans réserve, et si des pensées déshonnêtes se glissent en elle, je confie à ta sévérité le soin de la châtier, jusqu’à ce que tes justes remontrances l’aient ramenée au droit chemin.
Et là-dessus Tisamma se leva; le prêtre croisa les bras sur sa poitrine en signe de soumission; puis ils se séparèrent.
Le lendemain, aux blancheurs naissantes de l’aube, Abba-Melchisedech se remit en route, roulant dans son esprit les plus méchants desseins. Et, à peine de retour, il alla trouver la jeune fille.
--Je viens de chez ton père, lui dit-il. Il m’a accordé une autorité sans limites sur toi. Cède à mon irrésistible amour, ô Dourounèche, et tu rentreras dans sa maison, heureuse et honorée. Mais si tu me dédaignes encore, je me vengerai cruellement, et te ferai chasser comme une fille perdue.
Dourounèche, sans lui répondre, laissa tomber un regard de mépris, et voulut s’éloigner; mais il se jeta sur elle, et transporté de fureur, tout faible qu’il était, il la lia à un arbre et se mit à la frapper de son courbache[6]. Et, à chaque coup, il la suppliait de nouveau; et Dourounèche continuait à garder un silence obstiné; et il recommençait avec une rage croissante. Son bras ne s’arrêta que lorsqu’il la vit couverte de sang et sur le point de défaillir. Et durant plusieurs jours il répéta cet odieux traitement. Mais la fierté et la vertu de Dourounèche restèrent inébranlables.
[6] Fouet en cuir d’hippopotame.
A la fin, lassé de tant de constance et de fermeté, Abba-Melchisedech se décida à reprendre son bâton blanc et à retourner chez Tisamma. Et, ainsi que la première fois, un esclave vint lui laver les pieds, un autre lui servit l’hydromel. Et lorsque le breuvage eut circulé à la ronde, et qu’ils se furent salués:
--Quel heureux motif, ô mon père, t’amène sous mon toit? demanda le chef. Sois-y le bienvenu.
Et le prêtre se mit à raconter que toutes ses tentatives pour rappeler Dourounèche à d’honnêtes sentiments étaient demeurées stériles, et qu’à bout de remontrances et d’efforts, il venait engager de nouveau Tisamma à la reprendre dans sa maison.
--Ah! fille sans pudeur, s’écrie alors le père courroucé, plutôt la mort pour toi que la honte sur les tiens!
Et, sans réfléchir davantage, aveuglé par la colère et par l’indignation, il appelle son fils, et lui montrant ses armes suspendues à la muraille:
--Tu vois ce sabre, ô mon fils, lui dit-il. Il n’a jamais servi, entre mes mains, qu’à combattre nos ennemis et à défendre l’honneur de notre famille. Prends-le, et demain, aux premières clartés du jour, pars! Va chez ta sœur! Emmène-la loin de cette maison que souillerait sa présence, loin de ce pays qu’elle ne doit plus revoir. Et lorsque, tous les deux, vous serez parvenus en quelque endroit écarté, loin, bien loin d’ici, plonge-lui cette arme dans le cœur. Va. J’ai dit.
Le jeune homme s’inclina sans répondre, passa le sabre à sa ceinture, et le lendemain se rendit à la demeure d’Abba-Melchisedech, où il trouva sa sœur.
--Notre père, ô ma sœur, lui dit-il, a commandé que tu me suives.
Et, ainsi que son père l’avait commandé, elle le suivit.
Ils partirent à pied, et ils voyagèrent en silence toute la journée, laissant derrière eux de fertiles vallées chargées de récoltes, franchissant de vertes montagnes couvertes de troupeaux, traversant des forêts touffues et des torrents profonds. Et le soir, étant arrivés au bord d’une eau courante qu’elle ne connaissait point, ils y rencontrèrent des moutons qui venaient boire.
--Reposons-nous ici, ma sœur, dit le frère.
Et, sans parler davantage, il alla à l’un des jeunes agneaux qu’il saisit par le cou; puis, tirant son sabre, il l’égorgea.
--A présent, quitte ton natâla[7], et donne-le-moi, dit-il à Dourounèche.
[7] Pièce d’étoffe analogue à la mantille espagnole, dont les femmes d’Abyssinie se couvrent la tête, en la laissant retomber sur le cou et les épaules.
Dourounèche ôta son natâla, et le lui tendit. Son frère le prit, et le trempa dans le sang de l’agneau. Et quand il eut fini, il s’écria:
--Il ne sera pas dit, ô ma sœur, que les mains de ton frère se soient couvertes de ton sang. Je vais retourner vers notre père, et lui présentant ce vêtement, teint de celui de l’animal, je lui raconterai que je t’ai immolée suivant ses ordres. Toi, emporte cette viande et poursuis ta route. Dès que tu auras atteint un endroit où deux chemins se croisent, arrête-toi. Allume du feu, fais cuire tes aliments, et attends mon retour. Je reviendrai pour te conduire plus loin, au pays des Bogos, où tu pourras vivre en paix, inconnue de tous, à l’abri du courroux de notre père.
Et à ces mots, le jeune homme, ramassant son sabre, s’éloigna chargé du natâla de sa sœur...
Dourounèche continua son chemin, droit devant elle, conformément aux recommandations de son frère. Et, lorsqu’elle eut atteint l’endroit où se croisaient les deux chemins, elle s’arrêta et attendit. Mais, se sentant seule, la pauvre enfant eut peur. Elle jeta les yeux autour d’elle, et aperçut un arbre élevé, dont le feuillage épais couvrait de son ombre un vaste espace; les eaux d’une source qui jaillissait en cet endroit en baignaient le pied. Elle s’en approcha, et se débarrassant de la viande dont elle était munie, elle parvint à se hisser jusqu’aux premières branches. Là, elle s’assit, rassurée désormais contre les attaques des brigands et le danger des bêtes fauves. Et à peine était-elle en sûreté qu’accourut une hyène affamée qui, se précipitant sur le quartier d’agneau abandonné au bas de l’arbre, le dévora.
Le soleil baissait déjà lorsque Dourounèche aperçut, dans le lointain, une troupe de gens armés se dirigeant de son côté. En avant, marchaient quatre guerriers, le quârri autour des reins, la lance à la main, le sabre à la ceinture, et le bouclier au bras. Après eux, sur un mulet vigoureux et brillamment caparaçonné, s’avançait un jeune homme qu’à ses cheveux retombant sur les épaules, en boucles abondantes et finement tressées, à son maintien plein de noblesse, et à son riche accoutrement, il était aisé de reconnaître pour un prince. A côté, se voyait l’écuyer chargé des armes de son maître, et derrière, une suite nombreuse de serviteurs et de soldats.
Le jeune homme fit dresser sa tente non loin de l’arbre qui protégeait Dourounèche. Et lorsqu’il fut descendu de son mulet, des esclaves étendirent à terre la peau rouge et souple d’un grand bœuf d’Abyssinie, en étalant par-dessus, pour qu’il y pût reposer, un tapis moelleux formé de quatre peaux de chèvres blanches cousues ensemble. Puis, d’autres allèrent couper de l’herbe fraîche pour sa monture, d’autres aussi se mirent en quête d’eau et de bois pour la nuit.
L’un d’eux vint à la source qui murmurait au pied de l’arbre de Dourounèche. Et en se baissant pour y puiser, il entrevit tout à coup, réfléchie par le cristal liquide, la figure d’une femme incomparablement belle. Et, poussant un cri, il courut, tout effrayé, rapporter en hâte cette apparition à son maître.
Celui-ci envoie aussitôt son écuyer s’assurer du fait. Et l’écuyer, en se baissant comme le premier, entrevit tout à coup, réfléchie par le cristal liquide, la figure d’une femme incomparablement belle. Et, poussant un cri, il courut, tout effrayé, confirmer en hâte cette apparition à son maître.
Et à son tour, le jeune prince voulut juger par lui-même. Il vint à la source, et se pencha. Mais il n’eut pas plutôt entrevu l’image, lui, qu’il releva la tête, et, regardant de tous côtés, découvrit, à travers les feuilles de l’arbre, un visage d’une beauté idéale. Et sur-le-champ il sentit son cœur embrasé d’une flamme irrésistible.
--O ravissante inconnue, s’écria-t-il dans un élan d’admiration enthousiaste, n’es-tu en réalité qu’une fille de la terre, ou ne serais-tu pas plutôt une habitante des cieux?
--Je ne suis qu’une femme, répondit une voix harmonieuse, et je m’appelle Dourounèche.
--O Dourounèche, la bien nommée, descends, je t’en conjure, et viens dans ma tente goûter, sous la sauvegarde de mon respect, un sommeil paisible qui te fuirait là-haut.
Et plus légère qu’une gazelle, la belle enfant, persuadée, s’élança et vint tomber près du prince, qui la reçut dans ses bras.
Il l’emporta en courant; et la déposant doucement sur le tapis de peaux de chèvres blanches, il fit tendre au-dessus d’elle, soutenue par les fers de quatre lances, une grande toile pour l’abriter contre la rosée du soir. Et, tout auprès, il amoncela des piles de coussins du coton le plus soyeux, afin qu’elle pût y appuyer sa tête et son beau corps, tandis que les serviteurs lui présentaient à l’envi des jattes d’un lait écumeux, des corbeilles remplies d’un miel parfumé, et des gâteaux du tief[8] le mieux choisi.
[8] Espèce de blé d’Abyssinie.
Et le jeune prince, couché à ses pieds, la regardait manger, et il admirait les contours délicats de son visage, plus doré que le dernier rayon du soleil couchant, et son grand œil noir humide comme la fleur de l’agamé[9], après une pluie d’orage, et ses dents pressées dans sa bouche gracieuse, telles que les petits de la tourterelle blanche sous l’aile de leur mère, et sa noire chevelure, plus longue et plus fournie que la crinière flottante d’une cavale indomptée des Gallas. Et, en pensée, il admirait encore les trésors de grâce et de beauté dont ses regards audacieux ne pouvaient pénétrer le mystère, mais que les plis du quârri révélaient discrètement. Et plus loin, l’écuyer admirait aussi, et les serviteurs pareillement.
[9] Variété de jasmin propre à l’Abyssinie.
Lorsqu’elle eut terminé, elle lui jeta un sourire, et, lui baisant les mains, murmura le remercîment en usage chez les Chohos, qu’elle avait fréquemment entendu:
--Puisse le Dieu tout-puissant te le rendre! Qu’il t’accorde toujours l’eau et le lait!
Puis, comme elle était fatiguée, elle s’étendit doucement et s’endormit. Et le jeune prince, respectant son sommeil, s’éloigna, recommandant à ses gens de former une garde vigilante autour d’elle. Et de grands feux furent allumés.
Le lendemain, il lui dit: