Aux pays du Soudan

Part 13

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--Relève-toi et rassure-toi, reprit Desta. Si je n’ai pas oublié, j’ai du moins pardonné. Tu le vois, je suis aujourd’hui riche, puissant, heureux... et les heureux ont le cœur ouvert à la clémence. Tu as obéi au vertige dont les angoisses de la misère et de la faim troublaient ton cerveau... L’esprit infernal te souffla alors de mauvais conseils auxquels tu n’aurais jamais auparavant prêté l’oreille, et que, j’en suis sûr, après, tu regrettas amèrement d’avoir suivis. Qu’il ne soit donc plus question du passé... Voici ma main comme gage de réconciliation. Je ne me souviens que de notre première amitié. Si tu le veux, reste ici, ma maison sera la tienne, et ton existence errante pourra s’écouler désormais calme et paisible, sans remords du passé, sans souci de l’avenir, à l’ombre de mon toit...

A ces mots, il frappa trois fois dans ses mains, et deux serviteurs parurent.

--Vous voyez cet homme, leur dit-il; c’est mon ami, mon frère, et j’entends qu’il soit ici, dès à présent, traité et respecté comme moi-même. Préparez de riches vêtements dont vous l’habillerez; apprêtez un copieux repas que vous lui servirez...

Hagos, éperdu de surprise, ne trouvait aucune parole à répondre et se laissa docilement emmener, se demandant s’il rêvait ou si cette générosité apparente ne cachait pas un piége... Quelques instants après, revenu de sa stupéfaction, il voyait les ordres de Desta ponctuellement exécutés, et se prenait enfin à croire à la réalité de ce que, jusqu’alors, il n’avait, pour ainsi dire, envisagé qu’au travers des sensations troublées d’un songe.

Durant quelque temps les choses allèrent ainsi, Hagos vivant dans la maison de son ami, respecté de tous à l’égal du maître même, Desta l’entourant des soins prévoyants de son indulgente sollicitude. Las et épuisé de ses dernières luttes avec le sort, le premier s’abandonnait aux paisibles jouissances d’un bien-être imprévu, sans s’inquiéter de son indignité passée; et le second, heureux d’avoir retrouvé le compagnon de sa jeunesse, pour toute vengeance ouvrait son âme à la joie de le combler de bienfaits.

Cependant l’égoïste et pervers Hagos, à mesure que les soucis matériels du moment s’envolaient, sentait germer en lui de cupides pensées; et, peu à peu, fermentèrent au fond de son cœur les plus coupables instincts de l’envie et de l’ingratitude.

--Pourquoi, se disait-il, pourquoi cette prospérité est-elle échue à Desta plutôt qu’à moi? Pourquoi à lui ces richesses, cette puissance? En quoi les a-t-il méritées? Tandis que moi, me voilà pauvre, obscur, réduit à accepter de sa main une aumône humiliante!...

Et à diverses reprises, se trouvant seul avec Desta, il fut sur le point d’ouvrir la bouche pour lui demander l’histoire de son incroyable fortune. Mais je ne sais quelle sorte de honte le retenait. Pourtant ses façons d’agir, si expansives, si reconnaissantes au début, alors qu’il était encore sous la rude impression des épreuves subies, devenaient plus contraintes, plus froides. Son regard, malgré lui, jetait des étincelles de jalousie, de fiel; et, des heures entières, accroupi en un coin de la cour du palais, il demeurait là, dans un silence haineux, à contempler le spectacle odieux de cette opulence, à rêver aux moyens de l’acquérir à son tour.

Ce changement n’échappait pas à l’œil vigilant de Desta. Avec tristesse il se répétait tout bas qu’il est, hélas! de ces natures rebelles dont on ne saurait attendre, en échange du bien, qu’une haine implacable, et qu’après tant d’efforts impuissants dans le but de les rendre meilleures, peut-être serait-il plus juste de se détourner enfin d’elles pour éviter l’atteinte des maux inévitables qu’engendre leur contact.

Or, le lendemain d’une nuit pendant laquelle il avait donné aux seigneurs de la cour une fête somptueuse, sans obtenir d’Hagos qu’il y prît part, il vit, au matin, celui-ci venir s’asseoir au pied de son lit, et le considérer quelques instants sans mot dire. Ses prunelles étaient chargées de flammes plus fauves encore que d’habitude; un sourire amer contractait ses lèvres... Desta, gêné de ce maintien, lui adressa le premier la parole:

--Hagos, dit-il d’un ton d’affectueux regret, tu as refusé de prendre part aux festins de cette nuit. C’est mal. J’espérais t’y voir à mes côtés, et ton absence a assombri ma joie.

--En vérité, comment croire que la présence d’un misérable tel que moi puisse ajouter quelque chose à ta félicité!

--Il est plus mal encore de mettre ainsi en doute mon amitié, Hagos.

--Pardonne, ô Desta, tu fus bon pour moi, je ne l’oublie point. Mais tu ne saurais te figurer, toi si riche, si heureux aujourd’hui, ce qu’il y a de poignant dans les tortures endurées par l’homme qui, favorisé jadis de tous les dons de la fortune, en est réduit plus tard, comme je le suis, à vivre de la charité d’un autre, à être sans cesse le muet témoin d’une prospérité qui n’est pas la sienne, et dont l’éclat insultant s’étale devant lui comme une ironie sanglante, ou comme un impitoyable reproche... Non! ce qu’il y a d’horrible dans ces angoisses, tu ne le sauras jamais.

--J’en ai pourtant connu de plus horribles encore, murmura Desta...

--Oui, c’est vrai!... Un jour, je me suis cruellement conduit à ton égard, et je me rappelle aussi, non sans remords, l’affreux état où, sous le coup d’une implacable nécessité, je t’abandonnai! C’est précisément le contraste inouï de ces deux situations, celle où je te laissai naguère et celle où je te retrouve, qui, depuis mon arrivée ici, plonge mon esprit dans toutes les perplexités du doute et de l’espérance. Car je me dis qu’il a fallu certainement quelque prodige pour t’amener si haut, et je pense également que, s’il était au pouvoir des ressources humaines de l’évoquer une seconde fois, toi, si généreux pour moi, toi, mon ami, tu consentirais peut-être à m’en livrer le secret, et à me mettre à même d’atteindre, comme toi, au comble des prospérités de ce monde.

A ces mots, Desta, qui depuis longtemps prévoyait cette question, hocha la tête d’un air de profonde pitié et répondit:

--Tu le veux, Hagos, tu veux connaître la voie miraculeuse par laquelle je suis parvenu à monter jusqu’à ce trône... Soit! et, si mon récit ne t’arrête point, que nos destinées, à chacun, s’accomplissent...

Écoute:

Après ton départ, lorsque toute l’horreur de mon isolement me fut bien démontrée, un violent accès de désespoir me saisit d’abord, et je me précipitai contre terre, en me tordant les bras... J’étais sur une pente douce où je me sentis poussé naturellement; je me laissai glisser sans résistance jusqu’à ce que mon corps rencontrât un gros arbre; une forte racine me heurta et me meurtrit... Ne sachant à quelle sorte d’obstacle j’avais affaire, je me redressai de mon mieux et, tout en avançant avec précaution, je tombai dans un grand trou, que recouvrait à moitié, je le compris, le tronc de l’arbre incliné vers la terre. J’étais épuisé, je ne savais que faire, que devenir; je me blottis là pour attendre avec résignation une fin inévitable... J’y étais depuis quelques instants, en proie, comme tu peux l’imaginer, aux plus affreuses réflexions, lorsque tout à coup j’entendis un grand bruit; le sol tremblait autour de moi, l’atmosphère me semblait embrasée; et puis c’était comme des flots épais qui roulaient et qui montaient, m’engloutissant peu à peu... Vainement je voulais sortir de cet antre épouvantable; mes mains crispées ne battaient qu’un air brûlant, ou bien mes ongles se brisaient sur les pierres; et le flot montait, montait toujours... Il me gagnait la poitrine, il me gagnait la tête, il m’étouffait, et, montant de plus en plus, il me gagna la bouche, il me gagna les narines, il me gagna les yeux. A ce moment, j’éprouvai une secousse sans nom, une commotion inconcevable, comme une sorte de déchirement, et je n’étais plus aveugle! Je voyais, oui, je voyais! Les flots du torrent, en arrivant jusqu’à mes yeux vides, les avaient remplis, leur avaient rendu la lumière; et ce torrent, désormais arrêté, pétrifié, c’était de l’or!... De l’or!... Il y en avait partout... Le creux où j’étais réfugié en était plein... Et ce creux était immense... Est-il besoin d’achever? Riche au delà de ce dont les plus fantastiques chimères aient jamais permis à un fils de l’homme de caresser le rêve, je n’avais qu’à marcher devant moi... Le hasard me conduisit ici. J’y restai; et mes largesses magnifiques, appelant sur moi l’attention du roi, parvinrent à me gagner aussi le cœur de sa fille. J’en devins l’époux. Telle est mon histoire.

Ébloui en pensée par le spectacle idéal de ce déluge d’or, et sans s’arrêter aux détails du récit, quelque incroyables qu’ils pussent être, Hagos s’écria aussitôt:

--Et cet arbre merveilleux, l’as-tu revu? Existe-t-il encore?

--Je ne l’ai pas revu, répliqua Desta, mais il existe toujours, je le sais.

--Il existe, dis-tu? Il existe!... O Desta, par tous les chers souvenirs de notre enfance et de la terre qui nous vit naître, par la mémoire de nos pères dont les cendres reposent dans le même tombeau, je te le demande à genoux, cet arbre, quel est-il? Indique-le-moi, afin que je puisse, à mon tour, aller tenter la fortune.

--Prends garde, Hagos, cette fortune que tu invoques peut ne pas être la même pour tous les deux. Ne crains-tu pas, au contraire, que ton avidité n’attire sur ta tête une irréparable catastrophe?

--Non, non! Desta, ne cherche pas à m’ébranler, ni à m’effrayer par la menace puérile d’un malheur ou d’un danger!... Encore une fois, mène-moi à cet arbre. Je suis prêt à tout braver.

--Eh bien! demain, à la première heure, nous sortirons de la ville et nous nous rendrons à la forêt voisine. Là, je te montrerai l’arbre et te fournirai les moyens d’affronter l’épreuve.

Le lendemain, le jour n’était pas levé qu’Hagos, déjà debout, entrait chez Desta pour l’inviter à partir. Celui-ci était prêt, et bientôt ils cheminèrent côte à côte dans la direction d’une haute montagne, visible à travers les brouillards du lointain, et au pied de laquelle s’étendait la forêt, but de leur excursion. Le soleil était haut dans le ciel lorsqu’ils en atteignirent les premiers fourrés.

--L’arbre n’est plus loin à présent, dit alors Desta, qui, jusque-là, avait gardé le silence. Mais avant que l’entreprise soit devenue irrévocable, réfléchis, Hagos! Il est encore temps. Qui peut répondre des écarts de la fortune?

--Rien ne saurait me dissuader, Desta; ma décision est prise. Tu m’as promis de me montrer l’arbre: où est-il?...

--Quelques pas, et nous allons le voir.

Derrière une petite colline, dans un repli de vallon, un gros arbre isolé apparut bientôt. Desta reconnut le sien.

--Le voilà, dit-il.

Entre les racines le trou était toujours béant. D’après la description de son ami, Hagos le reconnut aussi.

--En effet, c’est bien cela, s’écria-t-il avec joie. Et maintenant, que faut-il faire?...

--Tu restes inébranlable! Va donc où t’entraîne le destin, et suis exactement les prescriptions que je vais te tracer... Il faut te blottir silencieusement dans ce trou, de manière qu’aucun indice, au dehors, ne trahisse ta présence. Puis tu fermeras les yeux et tu attendras ainsi, jusqu’au soir, les faveurs mystérieuses que, selon tes mérites, te ménage la fortune!... Moi, je m’éloigne. Adieu!

Et Desta reprit le chemin de la ville, tandis qu’Hagos frémissant d’espoir, et sans même répondre à son ami, se glissait à la hâte sous les racines.

Avec la nuit, les deux animaux dont, autrefois, Desta avait surpris la conversation, accoururent à leur refuge habituel, l’aigle à la cime, et le lion au pied de l’arbre. Et, comme autrefois encore, ils se saluèrent. Le lion parla le premier:

--Eh bien! compère aigle, comment allez-vous aujourd’hui? Faites-vous toujours force ripailles, et vos visites à la ville sont-elles aussi fréquentes?

--Ah! depuis quelque temps, répondit l’aigle, je n’y suis guère retourné. L’abondance en a disparu. On n’y offre plus de sacrifices, on n’y tue plus de vaches, et je suis sûr que quelque vagabond, fils de l’homme, aura découvert le merveilleux remède que renferment les feuilles de cet arbre, ou recueilli peut-être nos paroles quand nous causions ensemble; car le fils du roi n’est plus aveugle. Je n’ai pu rencontrer aucune proie, je me suis en vain fatigué toute la journée à en poursuivre d’invisibles, et je reviens sans avoir réussi... J’ai grand’faim!...

--Moi aussi, reprit le lion, j’en suis également là. Depuis deux jours, je n’ai rien mangé. Mon ventre est vide; comme vous, j’ai grand’faim...

--Allons, compère lion, ce que nous avons de mieux à faire pour ce soir, je crois, c’est d’essayer de dormir. Espérons que demain nous sera plus propice à tous deux. Bonne nuit.

--Bonne nuit, compère aigle.

Et le lion entra dans le trou. Mais, presque aussitôt, il en sortit un rugissement de joie et un râle d’agonie. Et le lion reparut peu après, la mâchoire ensanglantée et criant:

--Compère aigle! compère aigle! Je n’ai plus faim! Dans mon trou s’était blotti un sot fils de l’homme, peut-être celui qui, dis-tu, nous a une fois entendus, et je l’ai mangé... Mon ventre n’est plus vide, je vais dormir en paix!...

--En vérité, en vérité, quelles stupides et ignorantes créatures que les fils de l’homme!...

--Ne désespère pas non plus, compère aigle, et demain, peut-être, ce sera ton tour; car, tant qu’il en restera sur terre, il s’en trouvera toujours dont les vices ou la folie nous les jetteront en pâture.

CHAPITRE IX

Le Mensah.--La fille du Négus.

Sur cette dernière boutade peu flatteuse pour l’espèce humaine, nous réveillons un de nos gens, afin qu’il prenne la garde à notre place, et nous nous endormons, Gœrguis et moi, le long des cendres chaudes.

Le lendemain matin, à cinq heures, nous sommes en route. L’étroit sentier que nous suivons côtoie d’abord le torrent de la vallée, puis, brusquement, s’enfonce dans des gorges escarpées, et remonte au flanc d’une montagne toute plantée d’ébéniers. C’est un assez vilain arbrisseau, au tronc tordu et rachitique, au feuillage grêle et rare. Çà et là, tout en marchant, nous cueillons les fruits exquis d’un autre arbuste, d’un mètre à peine de haut, qui porte une espèce de prunes analogues à la grosse mirabelle, un peu allongées, et jaune d’or. D’un goût légèrement acidulé, il est peu charnu, et un énorme noyau en occupe presque tout le volume intérieur. Il est tendre, et craque sous la dent comme une amande fraîche. J’en ai oublié le nom. Ensuite nous traversons des plateaux cultivés, nous escaladons de nouveau des rampes presque à pic, cramponnés à nos mules, et fermant les yeux pour échapper au vertige qui monte des abîmes. Enfin, au bout d’une ou deux heures d’émoi, nous sommes à l’entrée de la plaine fertile d’Aïn-Bala.

Le nom d’«Ali-Baba et les quarante voleurs» lui eût mieux convenu, car, dès la sortie du défilé, nous tombons sur une bande de vingt à trente brigands qui nous considèrent avec stupéfaction. Ils comptaient, je suppose, sur quelque caravane d’un autre caractère, et moins bien pourvue de fusils. Contre les nôtres, leurs lances, voire même leurs boucliers, eussent fait triste figure. Après tout, peut-être sont-ce simplement des soldats ou même des gendarmes de la localité, en train de percevoir leur solde au détriment des voyageurs. Toujours est-il que la vue de nos armes paraît les affecter désagréablement, et qu’ils se décident à venir à nous la pointe basse, pour nous baiser respectueusement la main.

A gauche et à droite, un rideau de forêts tapisse les montagnes; puis, tout à coup, à peu près à mi-côte, plus de verdure, et, sans transition, un diadème de roches nues, aux vives arêtes, aux aiguilles pointues, dessine sa dentelle de pierre sur le fond azuré du ciel. Derrière est le Mensah. Dans l’après-midi, après une station délicieuse au bord d’un clair ruisseau, tout embaumé de senteurs aquatiques, et sillonné par le vol joyeux des papillons et des oiseaux, à l’ombre d’un agamè en fleur, dont les branches entrelacées avec celles d’un olivier étendent au-dessus de nos têtes un voile impénétrable, nous nous dirigeons vers Gueleb, la capitale ruinée de ce pauvre canton.

Les huttes du village sont en face de nous, à l’extrémité d’une longue vallée, et adossées à la colline. Des débris de rocs erratiques jonchent le sol. Un bloc formidable, entre autres, attire les regards et domine les alentours. C’est presque à lui seul une montagne. Il se dresse au milieu de la plaine. D’autres plus petits, disséminés, semblent lui faire cortége. A quelle époque a-t-il roulé là? Dieu seul le sait. Les habitants lui ont donné un nom, et l’appellent la _Fille du Négus_.

C’est toute une légende, que Gœrguis ne se fait pas prier pour me conter.

LA FILLE DU NÉGUS.

Personne n’ignore, dit-il, que la monarchie éthiopienne doit son origine à Makeda, reine de Saba, que d’autres appellent Belkis. On sait également qu’au retour de sa visite au puissant roi Salomon, cette princesse donna le jour à un fils, qui reçut le double nom de David et de Menelick.

Dès que le jeune prince eut grandi en force et en vertu, sa mère songea à le doter d’un empire plus vaste que celui des Sabéens, sur lesquels elle régnait. Ses peuples possédaient de nombreux vaisseaux; elle équipa une flotte, et débarqua avec une armée sur la côte orientale d’Afrique, en face précisément des rivages de l’Arabie où était assise sa capitale.

L’Éthiopie n’était encore qu’une contrée montagneuse et sauvage dont les habitants barbares, au fond de leurs forêts, rendaient un culte primitif à de grossières idoles. Makeda n’eut pas de peine à les soumettre. Elle défit, un à un, tous les rois qui les commandaient, et lorsqu’elle leur eut imposé l’autorité de son fils, proclamé Négus, ou Roi des rois, elle se mit à leur enseigner les doctrines qu’elle avait elle-même rapportées de Jérusalem. Ses prédications ne rencontrèrent guère plus de résistance que ses armes, et bientôt plus de cinq millions d’Éthiopiens eurent embrassé la foi judaïque. Il existe même de ces familles qui n’y ont pas encore renoncé. Ce sont ceux, tu en as vu, qu’on nomme maintenant les _Felachas_.

Trente-quatre Négus de sa race se succédèrent sur le trône de Menelick, et gouvernèrent avec sagesse, en demeurant fidèles à la tradition de Juda. Ce fut sous le règne d’Abreha-Atzbeha, c’est-à-dire Abreha le béni, vers l’an 330, que saint Frumence vint annoncer à nos pères la parole du Christ. Le Négus et tous les grands seigneurs se convertirent, le peuple ne tarda pas à suivre leur exemple, et en peu de temps la majeure partie de l’Éthiopie devint chrétienne.

Tegulat, la ville des hyènes, dans le Choah, bâtie par Menelick, était restée jusque-là la capitale de l’empire. A partir de ce moment, Axoum, dans le Tigré, la remplaça. C’est, d’après les anciens, dans la pierre même des collines qui entourent cette cité que fut creusé le tombeau de la reine de Saba, et que ses restes continuent, encore aujourd’hui, à dormir leur sommeil de trente siècles. Abreha y transporta sa résidence, y fit élever de somptueux monuments, et construisit l’église sur les bases de laquelle les Jésuites portugais devaient, douze cents ans plus tard, édifier la basilique qui s’y voit actuellement. Là, il reçut solennellement le baptême avec toute sa cour. Puis, devenu disciple de Jésus, il voulut combattre pour sa gloire, et conquérir des royaumes à la foi.

A la tête de son armée, il traversa la mer Rouge et pénétra dans l’Arabie. L’empire des Négus avait atteint un degré de prospérité inouïe et de puissance redoutable. Sur les armes des soldats, l’éclat de l’or alternait avec le scintillement du fer. Une cavalerie fougueuse mêlait ses escadrons aux bataillons compactes des fantassins, et des éléphants, capturés au bord des fleuves, couverts de housses écarlate, portaient les principaux chefs.

Ce fut monté sur l’un de ces animaux, d’une blancheur immaculée, que le Négus apparut aux yeux stupéfaits des habitants de l’Yémen, et fit son entrée dans la Mecque, au bout d’un siége de deux mois.

Cette guerre demeura fameuse dans la mémoire des vaincus, sous le nom de «guerre de l’Éléphant». Mais elle y sema aussi des germes de haine et de vengeance qui se firent jour, dans toute leur rage, aux temps des invasions musulmanes. L’Éthiopie fut la première des nations chrétiennes contre lesquelles se tournèrent leurs menaces, par le royaume d’Harrar.

Les successeurs d’Abreha les repoussèrent avec des fortunes diverses; et la suzeraineté du Roi des rois s’étendait, obéie et respectée, des côtes de la mer jusqu’aux bords du fleuve Blanc, lorsque, vers le treizième siècle, Lalibala monta sur le trône. Ce prince résolut alors de purger définitivement le voisinage de ses États de la souillure des sectateurs de Mahomet, et pour mieux surexciter le courage des siens, il fit appel à leur ferveur chrétienne dans des chants devenus populaires, ou des strophes que ses guerriers récitaient en marchant au combat.

Partout Dieu donna la victoire à son serviteur. Il s’empara de Zeilah, passa le détroit, comme l’avait fait Abreha, et soumit la plus grande partie de l’Yémen. Mais il nourrissait, dans le secret de son cœur, des desseins autrement gigantesques. La grandeur des khalifes d’Égypte, qu’il savait bien hors de ses atteintes, lui portait ombrage. Et séparés d’eux par les infranchissables déserts du Soudan, il conçut le projet formidable d’en reculer encore davantage la barrière, de façon à engloutir sous la stérilité des sables l’opulente contrée devenue le siége de leur domination, et de détourner le cours du Nil.

A une date environnée de ténèbres, bien avant les temps de Salomon et de la reine de Saba, avant même l’époque où les premiers habitants des plateaux éthiopiens s’y installèrent, une vaste mer, raconte la légende, recouvrait ces espaces immenses qui, au sud-ouest du Kordofan et du Darfour, s’étendent, de nos jours, en plaines désolées où la tempête ne soulève plus que des vagues de sable. Loin, bien loin au delà de cette cité merveilleuse dont le nom est venu jusqu’à nous, au delà de Tombouctou, ses flots allaient ensuite rencontrer ceux de l’invincible Océan, et se confondre avec lui. Or, en ces temps, le fleuve Blanc, au lieu de continuer à couler vers le nord, s’arrêtait à peu près au milieu de son cours, et avant ces marais pestilentiels qui s’appellent, à présent, le lac Nô, tournait vers le couchant pour se perdre dans cette mer mystérieuse. Les bouleversements successifs qui l’ont fait disparaître, en rejetant le fleuve vers le nord, lui ont, en même temps, tracé un autre lit. Mais, encore même aujourd’hui, à la saison des pluies, sur la surface aride et dénudée du sol, quand y surgit la teinte assombrie d’une végétation éphémère, se dessinent, plus vertes et plus tranchées, comme les sinuosités d’un cours d’eau qui persisterait à descendre, ignoré et souterrain, vers les plages abandonnées.

C’était là l’issue que le Négus se proposait de rouvrir aux ondes fécondantes qui portent la vie en Égypte, en décapitant une montagne entière, pour leur barrer la route de ce côté.

Lalibala n’avait qu’une fille, la belle et fière Judith. Elle se nommait comme cette reine juive du Samen qui fut, un instant, victorieuse des empereurs, jusqu’à substituer sa propre dynastie à la leur. Non moins altière et valeureuse, elle possédait, en plus, la grâce et la beauté. Sur elle son père reportait toutes les espérances de sa vie. Dès longtemps, il l’avait associée à ses conceptions grandioses; et poëte comme lui, elle partageait ses enthousiasmes, célébrant, à son exemple, en vers harmonieux, les splendeurs de la foi, ou la gloire des batailles.

Nombre de prétendants, parmi les princes les plus illustres, aspiraient à sa main. Mais, à ses yeux, il n’y avait qu’un descendant de Salomon, ainsi qu’elle, qui pût en être digne. Or, des princes de sa famille, aucun n’était à l’âge d’homme, et son cœur demeurait fermé à toutes les défaillances.