Part 12
Le soir du premier jour, à la halte, ils allumèrent du feu, et après avoir, chacun séparément, écrasé entre deux pierres des grains de dourah, ils en pétrirent la farine avec quelques gouttes de l’eau sur le bord de laquelle ils s’étaient arrêtés. Puis, choisissant des cailloux à peu près ronds, ils les enveloppèrent de la pâte et les placèrent soigneusement au milieu des cendres brûlantes; et, quelques instants après, quand ils jugèrent leur pain suffisamment cuit, ils le retirèrent et se mirent à manger mélancoliquement.
Desta, habitué à ne jamais compter avec les besoins des autres non plus qu’avec ses propres désirs, l’appétit excité par la longue course qu’il avait dû fournir, mangea son bourkouta tout entier, après quoi il se désaltéra à longs traits au liquide pur et rafraîchissant de la source. Hagos, au contraire, rompu depuis longtemps aux exigences de l’économie et même de l’avarice, sut commander à sa faim, et, effrayé déjà de la brèche imposée à sa maigre provision, ne mangea qu’une moitié de son pain. Enveloppant l’autre soigneusement, il la glissa, pour le lendemain, dans le fond de son sac. Ensuite ils s’endormirent.
Au lever du soleil ils reprirent leur marche, et, comme rien ne leur donnait à prévoir quand ils toucheraient au terme ignoré de leur voyage, les deux amis, d’un seul accord, décidèrent qu’ils ne se reposeraient qu’une fois par journée, et ne feraient qu’un repas, afin d’arriver plus vite, et de ménager davantage, en même temps, leurs insuffisantes ressources. Et en effet, ils allèrent ainsi jusqu’à la nuit. Alors, l’insouciant Desta, comme la veille, se mit à écraser son grain, à pétrir sa pâte, et à manger un bourkouta entier, tandis que le prévoyant Hagos tirait de sa lokota la moitié de pain qu’il y avait serrée, et la dégustait lentement. Et il en fut de même pendant cinq jours.
Le vol des sauterelles s’était étendu au loin, et avait tout ravagé. Ils ne traversaient plus qu’un désert sans limites. Au bout du sixième jour, comme d’habitude, ils s’arrêtèrent. Desta n’avait plus rien, Hagos était encore en possession de la moitié de ses vivres. Le premier, se roulant dans son quârri, se coucha avec résignation sur l’herbe, et regarda, sans mot dire, manger Hagos, qui ne lui fit aucune offre. Puis il ferma les yeux et se reporta en pensée à l’époque, si rapprochée de lui, où tant de convives, connus ou inconnus, venaient chaque jour s’asseoir à son foyer et prendre leur part d’un repas qu’on ne leur refusait jamais; où les bénédictions des pauvres et la reconnaissance des orphelins s’élevaient en murmures tout autour de son toit; où ses richesses ne provoquaient pas l’envie, parce qu’elles étaient celles de tous; où son bras n’avait qu’à s’étendre pour trouver à portée de quoi sécher les larmes des uns et apaiser la douleur des autres. Et, malgré lui, l’infortuné Desta laissa échapper un long soupir et se retourna pour ne pas voir plus longtemps manger l’égoïste Hagos, ni respirer l’odeur impitoyable de ce morceau de pain qu’il ne voulait pas demander. Enfin, ses paupières appesanties se fermèrent, et un sommeil réparateur lui fit oublier quelques heures les angoisses de la faim.
A l’aube, le lendemain, nos deux voyageurs se remirent en route, comme les jours précédents. Desta se flattait qu’enfin la solitude cesserait autour d’eux, et qu’ils arriveraient promptement à quelque pays habité où il trouverait du secours. Cette espérance soutenait son courage et lui donnait la force de dompter le vertige dont il commençait à se sentir envahi. Vaine illusion! La nuit arrivait, et devant lui toujours le désert, rien que le désert!... A l’endroit de la halte, il ne se coucha pas, il tomba exténué, mourant! Son regard jetait des éclairs de sauvage convoitise sur le pain qu’Hagos se disposait à entamer:
--Au nom de notre amitié, Hagos, s’écria-t-il enfin, donne-moi un morceau de ce pain. Je n’en puis plus, et je sens que la vie est près de me quitter!
--Te donner de ce pain! répliqua Hagos. Mais pour sauver ta vie, c’est la mienne que tu demandes... Je suis moins vigoureux que toi, et sans mon heureuse prévoyance, certainement je serais déjà mort. Toi, tu n’as pensé qu’à satisfaire tes voraces instincts, et, au lieu de te prémunir contre les vicissitudes de la fortune, te voilà dénué de tout, grâce à ta gloutonnerie, à ton esprit insensé de désordre et de prodigalité. Je ne veux pas, du moins, partager la misérable destinée que tu t’es préparée, et je ne puis rien retrancher en ta faveur de ce qui est à peine suffisant pour moi-même.
--Par pitié, Hagos, ne me laisse pas expirer sous tes yeux. Quelques miettes de ce pain que tu manges me soutiendraient jusqu’à demain, et demain peut-être c’est le salut!
--Te donner de ce pain! encore une fois, non! Je n’y saurais consentir... Cependant, reprit-il, en paraissant réfléchir, tu fus mon ami, tu l’es encore, et je me sens au cœur un reste de compassion. Je ne veux pas demeurer tout à fait insensible, et je consens à t’en céder un morceau; seulement, je ne te le donnerai pas, je te le vendrai!
--Me le vendre! Eh! grand Dieu! avec quoi te le payerai-je? Ne vois-tu pas mon dénûment?
--J’ai mon idée, et voici mes conditions; il suffit que tu y souscrives: en échange du pain que tu implores, livre-moi un de tes yeux!
A cette proposition étrange, Desta regarda fixement Hagos, ne sachant si, de la part de son ami, ce n’était pas une horrible épreuve, pour connaître jusqu’à quel point allaient les affreuses tortures dont étaient déchirées ses entrailles, ou si ses intentions étaient sérieuses, et s’il se disposait à les mettre en pratique.
Mais Hagos n’ajoutait rien, et semblait attendre une réponse.
--Eh bien! soit! dit Desta, mieux vaut sacrifier un œil que son existence même.
Et alors, Hagos s’approchant de son ami, d’une main lui écarta les paupières de l’œil gauche, tandis que de l’autre il l’arrachait violemment de l’orbite. Cela fait, il lui tendit la seconde moitié du pain qu’il était en train de manger.
Insensible à toute autre chose qu’à l’apaisement de sa faim, Desta, malgré la douleur, ne poussa pas un cri, pas une plainte, et se précipita sur le bourkouta.
--Au moins, se disait-il, quel que soit le prix dont je l’ai payé, j’ai acheté le droit de vivre, et il m’en reste encore assez pour jouir de la lumière et admirer les splendeurs du ciel... Demain, avec l’aide de Dieu, nous toucherons peut-être au terme de nos misères.
Mais le lendemain ils avaient beau marcher, marcher toujours, la solitude continuait à les envelopper de son immense silence... Pas un brin d’herbe sur la terre... Pas une feuille aux branches... A la halte du soir, Desta se trouvait tout aussi épuisé, tout aussi affamé que la veille.
--Hagos, un second morceau de pain, je t’en conjure, ou je meurs, dit-il...
--Le voici, répondit celui-là, mais je te le vends aux mêmes conditions qu’hier. Je t’ai enlevé l’œil gauche, il me faut à présent l’œil droit.
Desta eut un mouvement d’épouvante, et balança quelques instants.
--Enfin, soit, reprit-il encore, mieux vaut devenir aveugle que mourir.
Et, comme la veille, Hagos arracha de l’orbite l’œil droit de son ami. Et, cela fait, il lui donna du pain.
Desta, privé de la vue et plongé dans d’irrévocables ténèbres, se flattait que son compagnon consentirait à diriger ses pas et à lui prêter le secours et l’appui de son bras. Mais Hagos, qui n’avait agi de la sorte que pour arriver plus sûrement à se défaire de lui, s’éloigna sans bruit dès l’aurore, et l’abandonna à toute l’horreur d’une situation désormais sans remède.
Et vainement Desta rappela son ami, vainement il proféra tout haut, au hasard, les plus touchantes prières, vainement il remplit le désert de ses cris, nulle voix humaine ne répondit à la sienne, nul son ne frappa son oreille, si ce n’est l’écho impassible de ses propres accents.
A la fin, désespéré, il se laissa choir sur le sol, résolu à attendre là, au même endroit, une mort inévitable. Et cependant, durant le jour, un grand vent s’étant élevé du côté de l’Occident, de lointains parfums de fleurs arrivèrent jusqu’à lui. Ces senteurs ranimèrent au fond de son âme les dernières étincelles de l’espérance, et il releva instinctivement la tête pour respirer avec plus d’énergie. Puis, se traînant sur les mains, il essaya quelques pas en avant, et, continuant encore, après bien des meurtrissures, bien des chutes, en tâtonnant tout autour, il crut froisser ici une touffe de gazon, plus loin une feuille d’arbre. Et les aromes végétaux devenaient de plus en plus pénétrants, les obstacles redoublaient au-devant de sa marche hésitante; c’était bien la zone désolée qui cessait enfin, et des régions plus fortunées qui s’annonçaient. Et alors, des larmes muettes s’échappèrent de ses paupières vides et glissèrent lentement sur ses joues amaigries; et il se roula sur le sol hospitalier avec des gémissements, car il se disait que, s’il avait dompté, quelques heures de plus, les impérieuses exigences de la chair, à quelques pas, le destin lui gardait un sourire, et lui conservait les bienfaits de la lumière dont, par une hâte coupable, il se trouvait à jamais privé.
Jusque-là, dominé et soutenu par l’ardeur de la fièvre, il n’avait pris garde ni aux fatigues de sa route obscure au travers des halliers et des épines, ni à la chaleur dévorante des rayons que dardait sur sa tête un soleil, hélas! invisible pour lui. Mais tout à coup, une fois la première explosion de désespoir calmée, il sentit qu’il avait faim et qu’il avait soif. Et, en s’appuyant, pour se lever, contre le tronc de l’arbre au pied duquel il était étendu, il reconnut, au contact de son écorce lisse et à ses dimensions énormes, que c’était un dima[17]. Aussitôt, se courbant vers le sol, et promenant lentement ses mains tremblantes tout autour de lui sur l’herbe, il chercha s’il n’en découvrirait pas quelques-uns des fruits. Par bonheur ses doigts en rencontrèrent un, et il se mit à le tâter avec précaution. C’était bien là une amande de dima; c’en était bien l’enveloppe rugueuse, la forme oblongue, la coquille résistante. Et pendant qu’il la tenait serrée soigneusement d’une main, de l’autre il recommençait ses recherches pour arracher une pierre qui lui permît de l’écraser. Et, quand il y fut parvenu, de leurs alvéoles pressées, il retira un à un les grains juteux du fruit dont la liqueur acidulée le désaltéra; puis il mangea la pulpe farineuse qui les contenait, et il se trouva rassasié.
[17] Le baobab.
Comme il achevait son repas, un rugissement lointain se fit entendre. C’était le lion qui annonçait aux alentours qu’avec le crépuscule il allait se mettre en quête de sa proie. Prêtant l’oreille, Desta, à ces mille bruits insensibles du soir que dégage le silence, comprit que la nuit descendait et, effrayé, se demanda comment il allait faire pour échapper aux bêtes sauvages. Il eut l’idée de grimper sur le dima; mais ses bras ne parvenaient pas à en embrasser le tronc monstrueux; les premières branches étaient trop hautes, il le savait, et la surface trop glissante. Après quelques efforts infructueux, il y renonça et se mit à marcher à l’aventure, les bras tendus en avant, espérant se heurter à un autre arbre plus accessible et dont le sommet lui offrirait un asile pour la nuit. En effet, bientôt il trébucha contre une racine, et, s’arrêtant, il examina, autant qu’il le pouvait, de quelle nature était l’obstacle; et, s’apercevant à sa grande joie que ce n’était plus un dima, mais un cellacellé, moins énorme et moins difficile à saisir, il s’y cramponna et, peu à peu, parvint à se hisser au haut du tronc, entre les premières branches.
A peine était-il installé, qu’il entendit le lion approcher. Durant quelques instants, l’animal se battant les flancs de sa queue erra çà et là, non loin de la retraite où se tenait blotti l’infortuné Desta. Il allait et venait, respirant bruyamment comme si quelque vague odeur appétissante sollicitait sa gourmandise, grondant sourdement par intervalles, ou grattant la terre de ses griffes. Puis soudain il s’arrêta, s’assit tranquillement au pied de l’arbre à la manière des jeunes chats, et, tout en se pourléchant les lèvres, il s’allongea avec un gros soupir dans une espèce d’abri naturel sous deux fortes racines entre-croisées.
Sans la voir, Desta, néanmoins, devinait toute l’horreur de sa position. A ses pieds il entendait le souffle du lion, dont l’haleine régulière semblait annoncer le repos. Tout à coup au-dessus de sa tête un frisson bruyant courut dans les feuilles de l’arbre, et comme la caresse d’un gigantesque éventail effleura son front. Puis une grosse branche craqua, de plus petites cédèrent, et l’on eût dit les serres de quelque puissant oiseau qui s’incrustaient dans le bois. C’était, en effet, un aigle qui poussa un cri rauque et, du haut de son aire improvisée, regardant en bas, aperçut le lion sommeillant, et lui cria:
--Eh quoi! compère lion, déjà endormi! Quelle tournée accablante venez-vous donc d’accomplir, et comment allez-vous?
--Ah! compère aigle, répondit celui-ci, ça ne va pas du tout. Je suis harassé, vous pouvez le remarquer, car j’ai couru toute la journée, mais en vain, et je n’ai rien rencontré, ni voyageur, ni troupeau, ni berger. Aussi je meurs de faim...
--Pauvre compère, répliqua l’aigle, que je vous plains! Moi, je suis, au contraire, des plus satisfaits, et je me suis repu aujourd’hui mieux que je ne l’avais pu faire depuis longtemps. Dans la ville voisine, voilà deux jours qu’on tue des milliers de taureaux et de génisses... J’y suis allé, et j’y ai trouvé une telle abondance de viandes, si belles, si appétissantes, avec de petits filets d’un sang rose et parfumé, suintant tout autour goutte à goutte, que je me suis senti pris d’un immense regret à la vue de tant de biens gaspillés sans pouvoir en profiter davantage.
--Eh, grand Dieu! interrompit le lion, à quel sujet une telle profusion? Pourquoi tant de bêtes immolées? Y est-il donc mort quelque grand personnage?
--Non, reprit l’aigle, non. Il n’est mort personne, mais le fils du roi a perdu subitement la vue, sans qu’on puisse attribuer une cause naturelle à ce malheur. Et alors le roi a convoqué à sa cour tous les savants de l’Éthiopie pour consulter leur science et faire appel à leurs lumières. Mais nul n’est parvenu à le guérir, et aujourd’hui qu’il faut renoncer à tout secours humain, on s’adresse à l’intervention divine, et l’on fait d’innombrables sacrifices pour fléchir sa miséricorde. Il est bien extraordinaire qu’il ne se soit trouvé personne capable d’arriver à sauver les yeux du jeune prince, car la récompense offerte est assez magnifique pour stimuler les plus habiles et tenter les plus dédaigneux.
--Et quelle est cette récompense?
--Le roi s’engage à partager son trône et ses immenses richesses avec celui qui rendrait la lumière à ce fils bien-aimé.
--En vérité, quelle stupide et ignorante créature que le fils de l’homme! Chercher si loin un remède si près, et se donner tant de tourments pour un mal si facile à guérir!
--Si facile à guérir, dites-vous, compère lion?
--Sans doute, compère aigle. Ne savez-vous donc pas, vous non plus, que le suc des feuilles de cet arbre dont les racines me servent précisément en cet instant d’abri, et au sommet duquel vous êtes perché, pressé par une main adroite et soigneusement exprimé dans les yeux de l’aveugle le plus incurable, lui ferait recouvrer la vue sur-le-champ?
--Eh bien! comme vous le dites, c’est une sotte engeance que ces fils de l’homme, et puisqu’ils n’ont pas encore su pénétrer un secret aussi précieux et si bien à leur portée, ce n’est pas moi qui irai le leur révéler.
--Ni certes moi! Cependant ils ont parfois une sagesse assez pratique, et à laquelle nous aussi sommes de temps en temps obligés de nous plier: «Qui dort dîne», disent-ils... Je vais en essayer. Bonsoir, compère aigle!
--Dormez en paix, compère lion!
Là-dessus, celui-ci, s’étirant de ses quatre membres, laissa passer entre ses mâchoires un formidable bâillement; puis, allongeant son museau entre ses deux pattes de devant, il ferma les yeux et s’endormit. L’aigle, de son côté, solidement campé sur un des plus gros rameaux, replia la tête sous son aile, et ne tarda pas à imiter son compagnon. Quant à l’homme, il n’avait pas perdu un seul mot de la conversation des deux animaux, et mille pensées, mille espérances indécises d’abord, ensuite de plus en plus nettes, agitèrent tumultueusement son esprit et le tinrent en éveil.
Avant même que l’aurore eût éclairé le ciel, le lion, tourmenté par les tiraillements de son estomac, avait repris le cours de ses pérégrinations. L’aigle le suivit bientôt et s’envola.
Aussitôt Desta, sans changer de place, arrachant vivement les feuilles qui se trouvaient sous sa main, suivit à la lettre les prescriptions du lion, et se frotta les yeux de leur suc. Et, tout à coup, il poussa un grand cri de joie, car il voyait... Les cieux, la terre, les arbres, les rochers, les ruisseaux, tout cela, dont il avait cru perdre le spectacle à jamais, lui était enfin rendu... Tout cela était de nouveau à lui.
Alors il cueillit une grande quantité de ces feuilles bienfaisantes, et, après en avoir rempli sa lokota, descendit de l’arbre. Il ne savait, il est vrai, où se trouvait la ville voisine; mais ce souci ne l’arrêta pas, et, en effet, à peine eut-il erré quelque temps, qu’il rencontra la route qui y menait.
Ainsi que l’avait bien rapporté l’aigle, la cité était en deuil et en larmes, et la multitude, réunie autour des autels dont les assises ployaient sous le poids des victimes, élevait les mains vers la voûte céleste avec une contenance morne et une physionomie découragée.
Sans perdre de temps à contempler cette désolation unanime, Desta se hâta de s’informer où était le palais du roi; et, dès qu’il y fut arrivé, il aperçut les soldats qui le gardaient dans une attitude aussi accablée que la foule. Pas un murmure, pas un éclat de voix; point de ces chansons guerrières, point de cette gaieté de courtisans, qui hantent d’ordinaire et les camps et les cours. Tout n’était que silence, que tristesse.
S’adressant alors à un chef de la porte principale, il s’enquit du terrible motif qui semblait avoir jeté un lugubre voile sur le pays entier. L’officier lui répéta, en peu de mots, tout ce que l’aigle avait déjà raconté au lion.
--Eh bien! s’écria Desta, allez dire à votre maître que je lui apporte la guérison de son fils.
Le chef, incrédule, regarda l’inconnu avec défiance.
--Allez, répéta celui-ci, et vous n’aurez pas à regretter d’avoir été le premier messager d’une heureuse nouvelle.
Décidé alors par ces quelques paroles et cet accent plein de fermeté, l’officier s’élança tout joyeux vers le palais; et, peu d’instants après, un serviteur de confiance venait en toute hâte chercher Desta, qui fut aussitôt introduit près du roi.
--Majesté, lui dit-il, hier j’étais riche, j’étais honoré! Aujourd’hui je suis pauvre, je suis dédaigné... Mais l’étude de la nature m’a révélé de merveilleux secrets. Le bruit de la calamité qui s’est appesantie sur ta famille est venu jusqu’à moi, et j’accours t’apporter l’aide toute-puissante de mon savoir pour rendre sur-le-champ la vue à l’héritier de ta race.
--Sois le bienvenu, ô étranger! et si tes actes sont d’accord avec tes engagements, qui que tu sois, riche ou pauvre, illustre ou obscur, tu peux compter sur la plus magnifique récompense qui, de mémoire humaine, ait servi de salaire à un fils de l’homme... Tu vois mon trône: je le partage avec toi; mes richesses sont connues: je t’en donne la moitié...
Et, sur un signe du roi, deux des seigneurs dont il était entouré, et qu’à leur riche costume on devinait pour les premiers de l’État, s’avancèrent et s’inclinèrent devant leur maître...
--Voici, d’après nos vieilles coutumes, les garants de ma parole royale, poursuivit celui-ci; ces deux seigneurs sont à toi, ils sont tes esclaves, ton bien, ta chose, jusqu’à ce que je les aie dégagés par l’accomplissement de ma promesse. Et maintenant, étranger, tu t’es vanté de guérir immédiatement mon fils... A ton tour, mets-toi en mesure de fournir la preuve de ce que tu prétends. Nous attendons!
Desta, sans répondre, ouvrit sa besace, et en retirant quelques poignées des feuilles qu’il y avait renfermées, les écrasa et en exprima le jus dans le creux de sa main. Ensuite, il demanda qu’on amenât le jeune prince; et celui-ci entra appuyé sur le bras de deux serviteurs. Tous les spectateurs, muets d’étonnement et de curiosité, suivaient avec avidité le moindre mouvement de l’inconnu. Desta s’approcha du jeune homme et, lui renversant la tête en arrière, le considéra quelques instants; puis soudain il lui frotta vivement les yeux de la liqueur étrange qu’il tenait en réserve... Et, tout à coup, le jeune prince poussa un grand cri de joie, car il voyait!...
Aussitôt, le père et le fils s’élancèrent dans les bras l’un de l’autre, et toute la cour fit retentir le palais de son allégresse. Mais le roi, n’oubliant pas celui auquel il devait un si grand bonheur, se retourna et, le prenant par la main, lui fit gravir les marches de son trône, et, l’asseyant sur le même siége à ses côtés:
--Princes et seigneurs, dit-il à voix haute, reconnaissez ici votre second maître, et courbez la tête devant lui.--Désormais je partage avec cet homme ma souveraine puissance et toutes mes richesses. Mon fils, soyez le premier à rendre hommage à votre bienfaiteur.
Et le jeune prince, miraculeusement guéri, vint avec empressement s’agenouiller devant l’homme qui lui avait rendu la lumière, et, lui prenant la main, la posa, après l’avoir baisée, sur sa propre tête en signe de reconnaissance et de soumission. Tous les assistants suivirent cet exemple. Et, peu de jours après, quand le roi eut découvert qu’il avait recueilli un homme de lignée noble et de généreux sentiments, qu’il eut entendu de sa bouche le récit de son ancienne opulence et de ses récentes misères, il se prit à l’aimer encore davantage, et lui accorda la main de sa fille aînée.
Dès lors, Desta, dédommagé de tout ce qu’il avait souffert, riche, heureux et puissant, se fixa à la cour de son beau-père et y vécut en prince aussi équitable que magnifique.
Il y avait déjà quelque temps qu’il jouissait des charmes de sa nouvelle existence, lorsqu’un jour, rentrant de la chasse, escorté par une troupe brillante de jeunes seigneurs, il vit tout à coup, dans une des rues de la ville, se précipiter sous les pieds de son cheval un malheureux aux vêtements sordides, au visage hâve et décharné, avec une longue barbe et des cheveux en désordre, qui tendait la main et invoquait la charité du prince. Le son de cette voix suppliante frappa Desta. Il tressaillit, considéra plus attentivement le mendiant, et, sous un extérieur aussi misérable, il reconnut Hagos, l’odieux Hagos, qui, naguère, l’avait si cruellement traité.
Il dit quelques mots à voix basse à l’un de ses écuyers et poursuivit sa route, tandis que Hagos était doucement écarté. Puis, à peine arrivé au palais, il donna un ordre, et Hagos parut, guidé par l’officier. Sur un signe du prince, ce dernier se retira. Hagos, tremblant, la tête baissée, le corps affaissé, se tenait dans une position humble et confuse.
--Ne me reconnais-tu pas, Hagos? lui dit alors brusquement Desta...
--Comment reconnaîtrais-je, seigneur, un prince aussi puissant que vous? répondit le malheureux. Je n’ai jamais fréquenté les rois, et j’ai perdu l’habitude de parler aux grands. Je ne suis plus qu’un pauvre exilé, ruiné, maudit, fuyant une patrie désolée, et cherchant depuis longtemps une pierre où reposer sa tête... Encore une fois, quelle folie à tenter de vous reconnaître!...
--Essaye, cependant!
Et comme Hagos se taisait:
--Hagos, ajouta Desta, regarde-moi bien: je suis ton ancien ami Desta, celui que jadis tu mutilas d’abord, pour l’abandonner ensuite...
Épouvanté de cette révélation, l’infortuné se jeta aux pieds du prince et se prosterna en frappant le sol de son front.