Part 14
Il advint, en ce temps-là, qu’un des plus grands seigneurs de l’Éthiopie, Naacucto-Laab, prince du Lasta, se rendit à la cour du Négus. Naguère il l’avait suivi dans l’expédition de l’Yémen. C’était même à sa fidélité que Lalibala, sur le point de rentrer dans ses États, avait confié le gouvernement de cette province. Mais on prétendait qu’une fois soustrait au contrôle impérial, Naacucto-Laab, qui n’avait, jusqu’alors, connu que les mœurs austères de ses montagnes et les rudes plaisirs de la guerre, s’était laissé éblouir par le faste des princes arabes devenus ses voisins, et gagner peu à peu par la licence de leur vie. Il s’était même, disait-on, rapproché de quelques-uns, s’était lié d’amitié avec eux, et, sur leurs conseils, oublieux de ses devoirs de chrétien, n’avait pas craint d’aller secrètement au Caire, saluer le khalife, ennemi de son propre suzerain. Là, des enchantements de toute sorte l’avaient accueilli, des splendeurs inimaginables avaient frappé ses yeux. Il en était parti ravi, fasciné, et de retour dans l’Yémen, tout au regret des jouissances perdues, il ne s’était point caché des sympathies qu’il éprouvait pour le souverain infidèle auquel il les avait dues. Peut-être roulait-il tout bas dans son esprit le dessein d’y retourner.
Ce fut alors que la volonté du Négus le rappela près de lui. Il se présenta entouré d’une pompe qui effaçait, de bien loin, le luxe guerrier des autres grands feudataires. Plus resplendissante que jamais, la belle Judith voyait à ses pieds les hommages de toute cette haute noblesse d’Éthiopie. Il s’empressa d’y ajouter les siens. Mais plus hardi et plus orgueilleux que tous ceux dont la respectueuse admiration n’avait jamais franchi les bornes d’un aveugle dévouement, il n’hésita pas à affirmer résolûment ses intentions, et bien qu’elle ne daignât pas s’en apercevoir, à manifester ouvertement son amour.
Or, c’était le moment qu’avait choisi Lalibala pour initier ses peuples au plan qu’il méditait; et il voulait que ce fût au travers d’éblouissements dont leur mémoire pût conserver l’empreinte. Déjà, afin de se concilier la faveur d’En Haut, il avait, en plus d’un lieu, érigé des temples où des prières publiques appelaient sur l’empereur les bénédictions du ciel. C’est même à lui que remontent ces églises souterraines qui se voient encore çà et là en Éthiopie. Puis, des bornes du Soudan aux frontières des Gallas, il avait convoqué tous ses princes, tous ses ducs, tous ses nobles, et dressé sa tente, pour les grouper autour de lui, sur la rive orientale du lac Tsaña. Là, au penchant des collines d’où sort le fleuve Bleu, frissonnaient alors des centaines de bannières, au milieu desquelles se déployaient les plis écarlate du pavillon impérial. Aucun des grands n’avait manqué au rendez-vous; et escorté de ses hommes d’armes, chacun avait établi son camp près de celui du Négus, suivant l’ordre et le rang que lui assignaient les préséances.
Entre tous se remarquait le quartier de Naacucto-Laab. Deux mille cavaliers gallas l’accompagnaient. Fils lui-même d’une princesse de cette nation qui, pour épouser son père, avait à peine jeté sur ses croyances païennes le voile d’une conversion apparente, il aimait à s’entourer des compatriotes de sa mère, dont l’humeur et les habitudes farouches songeaient peu à s’offusquer du relâchement de ses goûts. C’était toujours à la tête d’une troupe de ces gens qu’il se plaisait à paraître. Tout, dans leur aspect, était fait pour frapper le vulgaire. Leur stature élevée, que rehaussait encore le casque en peau de singe à la crinière noire et blanche leur flottant dans le dos, leurs armes bizarres, leurs boucliers en cuir de rhinocéros, et la taille colossale de leurs chevaux, étaient, pour la foule, l’objet d’une crainte superstitieuse dont le bénéfice rejaillissait jusqu’à lui, en même temps que, pour ses pairs, le sujet d’une salutaire terreur.
Ce double sentiment qu’il s’était appliqué, dès l’abord, à faire naître, il l’exploitait maintenant avec adresse. Largement payées par lui, des compagnies de troubadours se répandaient, en outre, parmi les nobles et le peuple, en célébrant ses exploits ou sa munificence, et en unissant dans leurs chants, jusqu’au pied du trône, les noms de la fière Judith et du magnifique Naacucto-Laab. Car, plus résolu que jamais, il continuait à proclamer son amour pour la fille du Négus. Le chemin de son cœur n’était-il point aussi celui de la couronne? Et déjà son ardente ambition laissait volontiers deviner le but caressé de ses rêves.
Mais, au contraire, ces manœuvres finirent par éclairer l’altière jeune fille, et loin de la toucher, ne provoquèrent que son indignation. Seulement les circonstances lui commandaient de la taire. Lalibala ne se dissimulait point, en effet, les résistances ombrageuses auxquelles allaient se heurter ses projets. Ce n’étaient plus là, pour cette noblesse turbulente, les chances d’une guerre, avec ses promesses alléchantes de gloire et de butin. Ce n’étaient plus de l’or à récolter, des terres à conquérir, des nations à rançonner. Non! C’était à des efforts répugnants qu’il s’agissait de les convier, eux, des guerriers, ne vivant, depuis des siècles, que pour les armes; c’était presque les condamner d’avance, eux et leurs soldats, à des travaux d’esclaves! La grandeur de l’œuvre disparaissait obscurcie par les dehors de la tâche, et les révoltes de leur orgueil étroit repoussaient hautement l’avilissement du labeur ingrat auquel il leur fallait d’abord descendre.
Tout cela, il est vrai, c’était encore par bouffées discrètes et par sourdes rumeurs que l’écho en arrivait à l’empereur. A part ses favoris les plus intimes, nul n’avait été, jusqu’alors, admis aux confidences du plan terrible. Et pourtant, loin de fléchir, le mécontentement grandissait, sous les coups calculés de la calomnie et du mensonge. La perfidie de Naacucto-Laab mettait à profit ces dispositions. Et ses réticences habiles, parfois même ses protestations arrogantes, trouvaient un accueil facile auprès, surtout, de ces caractères pusillanimes, incapables de se prononcer jamais tout haut, mais portés, d’autant plus, à exalter celui qui flatte leurs secrètes faiblesses. C’est pourquoi ces tendances, que n’ignorait point le Négus, imposaient à sa prudence des ménagements redoublés; et avant d’aborder ouvertement le vrai motif de cette convocation, il cherchait à séduire les esprits par l’éclat et la somptuosité des fêtes.
Il avait attendu avec art, pour l’époque de la réunion, l’anniversaire de saint Georges, le patron de l’Éthiopie. Il n’est personne, en ces jours-là, qui, suivant ses moyens ou sa ferveur, ne se signale, chez les riches, par des largesses et par des réjouissances; et Lalibala avait fait connaître, de longue date, qu’il rassemblerait, à cette occasion, tous les grands de son empire, afin de remercier ensemble et d’honorer le saint tout-puissant auquel ils devaient leurs communes victoires.
Malgré les inquiétudes et les appréhensions irritées de la noblesse, tout, en apparence, était donc aux divertissements et à la joie, sur les rives du lac Tsaña. Des milliers de vaches étaient journellement immolées; des ruisseaux d’hydromel coulaient à flots; et le retentissement des fanfares guerrières mariées aux chants d’allégresse et aux acclamations de la foule, se confondait avec les cantiques des prêtres et les prières de l’Église.
Cependant, depuis deux jours, enivré des témoignages d’amour et de vénération que la masse du peuple ne lui avait jamais marchandés, et qu’il retrouvait toujours aussi enthousiastes, aussi fidèles; encouragé par l’Abouna[18], dont la haine religieuse rêvait l’anéantissement des musulmans, le Négus, déjà, gardait moins de réserve, et ne se gênait point, devant son entourage, pour proférer des paroles plus claires. Les derniers nuages se dégageaient donc; ils allaient être tout à fait dissipés dans un festin, au quartier impérial, où tous les hauts feudataires étaient invités.
[18] Le patriarche (littéralement en arabe: notre père, _abou na_), le chef de l’Église d’Éthiopie.
Une immense salle de feuillage avait été construite. Les tables étaient nombreuses. Plus de cinq cents princes et nobles avaient pris place alentour. Des viandes de toute espèce fumaient dans des plats d’or. Les blonds rayons du tedj étincelaient au fond des vases cerclés d’argent en corne de buffle, et des centaines de torches projetaient leurs rouges reflets sur ces figures martiales. Au centre, sous un dais de pourpre, la peau d’un léopard fraîchement tué recouvrait un siége plus élevé que les autres. C’était le trône de l’empereur.
Dès que les convives eurent été introduits, tandis qu’ils demeuraient debout, frémissants, les trompettes résonnèrent, et le Roi des rois, le front ceint de la tiare, le manteau impérial sur l’épaule, précédé de deux lions tenus en laisse par ses pages, et suivi de ses grands officiers, fit son entrée solennelle. En face, un merveilleux tapis, taillé dans les dépouilles de trente autruches mâles, se déroulait sur les degrés d’une estrade vide. Ce fut là qu’au milieu du repas, une porte dissimulée dans la verdure s’ouvrit, et la belle Judith apparut. La robe flottante, sa chevelure retenue au sommet par des bandelettes d’or, et derrière, retombant en grappes sombres sur l’étoffe blanche de son quârri, une flamme dans les yeux, l’air illuminé, l’attitude souveraine, elle s’avança.
A sa vue, au tumulte de la fête succéda un silence profond. De la main elle effleurait les cordes d’un instrument étrange dont les sons se mêlaient doucement à ses vers. Et alors, comme les notes stridentes du boulboul[19] ou les gerbes d’une cascade de perles, on entendit s’égrener une à une les stances vibrantes de son chant inspiré. Elle évoquait, dans le passé, les triomphes de la Croix sur l’Islam, et pour l’avenir, elle en prédisait d’autres.
[19] Le rossignol de l’Orient.
Assis au-dessous du Négus, et séparé du trône uniquement par un des lions couchés, Naacucto-Laab, qui ne s’abusait plus sur les dédains de la princesse, les traits contractés, la bouche plissée, la contemplait d’un regard où se lisait un indéfinissable mélange de haine et de passion. Et lorsqu’elle eut fini, que l’assistance émue palpitait encore sous le charme de son talent et de sa beauté, Lalibala se leva:
--Princes et nobles de l’Éthiopie, s’écria-t-il, vous reconnaissez la voix dont les accents vous ont déjà si souvent annoncé la victoire. Une fois encore, la voilà qui s’adresse à vos courages et vous promet de nouvelles gloires. N’est-ce point saint Georges même qui parle par son organe? N’est-ce point lui qui nous appelle, au nom de la foi chrétienne? Fiers de leurs succès sur les chrétiens d’Occident, l’orgueil des musulmans relève aujourd’hui la tête, et leur khalife ne craint pas de nous adresser, du Caire, d’outrageants défis. Il compte sur les barrières du désert pour désarmer nos bras, et pousser plus avant les conquêtes impunies du Croissant. Guerriers chrétiens, le souffrirez-vous?
A cette apostrophe, d’ardentes acclamations répondirent. Le Négus, radieux, poursuivit:
--J’en étais sûr. Non! vous ne le voulez pas. Saint Georges me l’avait dit. Il m’a dicté ses ordres. Écoutez-moi!... L’Égypte est le boulevard de l’Islam, comme elle en est le joyau. D’insondables solitudes nous en séparent, en effet, et toutes les armées de l’Éthiopie périraient de faim et de misère avant d’avoir atteint les bords fameux de ce Nil où s’étale l’insolence des khalifes, de ce Nil qui apporte la vie à leur royaume!... Eh bien! c’est ce Nil qu’il nous faut conquérir; c’est ce Nil qu’il nous faut arrêter dans sa course; c’est ce Nil qu’il nous faut détourner de l’Égypte, et que nous allons rejeter vers les contrées où il coulait jadis... Et l’Islam aura vécu!
Un tumulte effroyable éclata à ces mots. Était-ce de l’enthousiasme? Était-ce de la révolte? Nul ne sait. Mais, comme les serviteurs se précipitaient en même temps pour remplir les coupes, on vit Naacucto-Laab se lever, puis on l’entendit jeter ce cri:
--C’est moi qui verserai à boire au Roi des rois.
Et saisissant le vase des mains de l’échanson impérial, il s’approcha de Lalibala. Et celui-ci, pour lui faire honneur, porta à ses lèvres la coupe pleine. Mais à peine y eut-il touché que, soudain, un flot de sang lui envahit le visage, des râlements rauques s’exhalèrent de sa gorge; et battant l’air de ses bras, il roula sans mouvement sur les marches de son trône. Le poison avait fait son œuvre.
Terrifiés, tous les assistants s’élancèrent. Des exclamations de stupeur et d’effroi se croisaient avec le fracas des tables renversées, les rugissements des lions captifs; et les torches, foulées aux pieds, ne laissaient plus échapper qu’à peine de mourantes lueurs.
Et tout à coup, au milieu de la confusion de cette scène, pendant que les fidèles, affolés, se précipitaient, pour le relever, vers le corps inerte de leur maître et l’entouraient; que les mécontents, épouvantés, cherchaient une issue pour fuir, un galop formidable de chevaux retentit au dehors. C’étaient les cavaliers gallas de Naacucto-Laab qui accouraient. Dès le début, profitant de l’effarement général, il avait quitté la salle. Sur un signe de lui, ses hommes, tout prêts, étaient en selle, et il arrivait à leur tête, se faisant saluer empereur sur son passage par la foule égarée et stupéfaite.
Grâce à la peur des uns, à la complicité des autres, redoutable à tous par l’attachement aveugle et la férocité des siens, secondé par le désordre et la terreur que ne manque jamais d’engendrer une catastrophe subite, il rencontra, dans le moment, peu de résistance chez la noblesse éperdue.
Une seule satisfaction lui échappa.
Dès qu’elle eut dit ses vers, la princesse Judith s’était retirée. Elle habitait une maison à l’écart, où les bruits de la salle du festin ne pouvaient parvenir. Le premier frisson de stupeur dominé, des serviteurs étaient accourus lui porter la funeste nouvelle. Tout d’abord, elle se refusa à croire à la mort de son père. Et déjà elle s’apprêtait à courir vers lui, lorsqu’un second message l’informa de l’usurpation de Naacucto-Laab. Dès lors, c’en était fait; elle ne douta plus.
L’énergie virile dont elle était douée ne l’abandonna pas néanmoins. L’horreur de sa position lui apparaissait clairement, mais elle se redressa, et se retrouva la fille de l’empereur. Tout, plutôt que de subir la loi de l’assassin! Refoulant ses larmes et son désespoir, elle appela auprès d’elle ses femmes les plus sûres, puis se fit amener sa mule, et ramassant à la hâte ses bijoux précieux, sans s’attarder davantage, elle prit le chemin du Nord.
Elle avait raison. A peine salué Négus, Naacucto-Laab pensa à la fille hautaine dont il n’avait pu fléchir l’orgueil. Où était-elle?... Disparue!... Sur son ordre, des cavaliers se mirent à sa poursuite. Il se disait qu’elle avait dû chercher refuge vers le Sud, au Choah, le berceau de ses ancêtres, où vivaient encore les débris de sa famille et les derniers rameaux de la race de Salomon. Durant des jours, toutes les routes conduisant dans cette direction furent explorées et fouillées, mais en vain.
L’infortunée princesse avait, on le voit, calculé juste. Elle supposait bien que les recherches se tourneraient de ce côté! L’important était, pour l’heure, d’échapper à l’infâme. Une fois en sûreté, elle saurait rallier autour d’elle les amis de son père. L’un d’eux était gouverneur de l’Hamacen. Sans doute, il avait fui Naacucto-Laab, et serait de retour dans sa province. Ce fut là qu’elle se dirigea, après avoir toutefois dépêché un courrier pour l’avertir.
Déjà elle approchait de Hâsaga, la capitale du pays, lorsqu’elle vit revenir le messager à sa rencontre. L’ancien compagnon du Négus, placé par lui à la tête d’un des gouvernements les plus riches de l’Abyssinie, refusait aujourd’hui de recevoir sa fille. Son attachement bien connu pour Lalibala le signalait d’avance au courroux de son successeur, et il en redoutait les effets.
A ce coup imprévu, toute la fermeté, jusque-là inébranlable, de la princesse Judith s’évanouit. Se laissant choir de sa monture, elle s’affaissa à terre, et se prit à verser des larmes abondantes. Et sur l’aile de ses soupirs, sa douleur s’exhalait en plaintes poétiques. On répète encore au Barca des vers qu’elle murmurait, dit-on, en ce moment même:
_Jettim nim bêke; na ezem, eileboulou ou bakiet guesse!_ Si une orpheline pleure, va-t’en et tais-toi, lui dit-on. Laisse-nous; paix avec tes larmes! _Mangued deblou mennou minta mouder messe._ On ferme la porte devant elle, quand la nuit tombe sur la terre.
Elle resta longtemps, ainsi, à gémir. Ses femmes, presque aussi abattues que leur maîtresse, étaient impuissantes à la ranimer. A la fin, cependant, elle se releva, et remontant sur sa mule, se remit à la pousser en avant. Mais, désormais, où porter ses pas?... A quelle porte frapper?... Elle allait au hasard, traversant les forêts et les champs sans regarder autour d’elle, abîmée dans son chagrin. Ce fut ainsi qu’elle atteignit les frontières du Mensah. Le même serviteur était reparti en quête d’une hospitalité moins précaire. Là, brisée par les émotions et la fatigue, elle s’arrêta. Un tertre ombragé lui offrait, à l’écart, un asile bienfaisant contre l’ardeur du soleil. Elle s’y réfugia pour attendre cet homme.
Au bout de quelque temps il la rejoignait, la frayeur peinte sur les traits. Non-seulement il n’avait rien découvert, mais il avait appris, au contraire, que les émissaires de Naacucto-Laab étaient sur sa piste. Déjà, on signalait leur présence non loin de là. Encore quelques heures, et la princesse fugitive allait infailliblement tomber en leur pouvoir.
--Ah! Seigneur Dieu! Par l’âme de mes pères, s’écria Judith dans un élan de désespoir, les mains levées au ciel, sauve-moi! Que ta pitié descende sur la fille de Lalibala!
Et la pitié céleste descendit, en effet, sur elle. Car on vit tout à coup son corps, agité jusque-là de frissons convulsifs, se roidir et devenir immobile: ses bras étendus prendre la rigidité de la pierre; une teinte de marbre se répandre sur son front; tout son être grandir et se transformer. Et à la place de cette jeune fille svelte et gracieuse, le regard ne distingua plus, bientôt, qu’une masse compacte, que ce bloc de rocher, dont les reliefs continuent à garder le contour des plis de son vêtement. Ces broussailles pendantes remplacèrent les boucles de sa chevelure. Et tu le vois, de nos jours encore cette pierre colossale, battue par l’impuissance des siècles, n’en demeure pas moins toujours debout, toujours superbe, comme si elle commandait à la plaine. A l’endroit même où elle venait d’être assise, enfantée par ses pleurs, une source jaillit, qui coule sans avoir jamais tari, depuis cette époque. C’est ce ruisseau que nous côtoyons.
Ses suivantes partagèrent le sort de la princesse, et nous les retrouvons également, sous la forme de ces quartiers de roche plus petits, groupées jusque dans la mort, autour de leur maîtresse.
Ce fut ainsi que la princesse Judith échappa aux poursuites et à la vengeance de Naacucto-Laab. Quant à celui-ci, il ne jouit pas longtemps des fruits de son crime. Les nobles du Choah, indignés, refusèrent de se soumettre au joug du meurtrier, et se soulevèrent en proclamant, pour succéder à Lalibala, un des jeunes rejetons de la dynastie de Salomon qui vivait parmi eux. D’une voix unanime ils s’écrièrent:
«_Icon Amiac!_»--Ce qui veut dire: «Qu’il soit notre souverain!»
Et l’histoire lui a conservé ce nom. C’est ainsi qu’il est désigné dans les annales de l’Éthiopie, parmi cette longue suite de Négus, dont la race, malgré tant de vicissitudes, a surmonté les ruines et les catastrophes accumulées autour d’elle.
Mais ce n’est plus au bord du lac Tsaña qu’il faut l’aller chercher aujourd’hui. Bien que la foi populaire, dans toute l’Éthiopie, ait jeté sur la mort de Lalibala l’auréole du martyre, et le vénère actuellement comme un saint, à maintes reprises ses héritiers ont vu leur autorité ébranlée, et dans le nord surtout, des rébellions surgir, des aventuriers les combattre, des usurpateurs les écarter. Gondar, devenu après Axoum la résidence impériale, leur éleva un palais dont les murs redoutables leur servirent, plus tard, trop souvent de prison. Seul, le Choah, constitué en royaume, ne s’est jamais détaché de l’antique famille à laquelle il a dû sa splendeur. Et tandis qu’ailleurs, d’autres provinces du vieux sol éthiopien, courbées sous un despotisme passager, se bornent à des regrets stériles, ce vaillant peuple est demeuré fidèle à ses traditions, à ses princes, et ne reconnaît qu’un souverain, Menelick II, le dernier descendant de Salomon et de la reine de Saba, le futur Roi des rois, réservé par les prophéties à l’Éthiopie régénérée.
CHAPITRE X
La chrétienté de Gueleb.--Le lionceau.--Dernier bivouac au désert.--Aïssa, la belle fille au teint d’or.
Lorsque Gœrguis achevait des récits de ce genre, j’étais toujours tenté de répondre: «_Amen!_» tant l’énergie de sa conviction se lisait dans son œil sévère et sa contenance grave. Celui-là me paraissait bien, outre le merveilleux, offrir quelques allégations historiques légèrement risquées. Mais à quoi bon en faire l’observation? Je m’en serais bien gardé.
Tout en causant, nous continuons à avancer. Le terrain est couvert d’une plante singulière, ou plutôt d’une broussaille, moitié herbe, moitié arbuste, qui s’épand autour de nous en masses épaisses. Je ne l’ai encore jamais vue. C’est l’_endod_. Sans qu’aucun trait caractéristique en signale l’apparence extérieure, les propriétés cachées n’en sont pas moins précieuses, car la graine, écrasée et fermentée dans un peu d’eau, produit une mousse laiteuse dont, en Éthiopie, on se sert en guise de savon, et au moyen de laquelle les vêtements, lavés et lessivés, recouvrent une éblouissante blancheur.
Les rampes rocailleuses des coteaux sont fournies d’oliviers, de cactus, d’aloès en pleine floraison, dont les racines s’accrochent aux fentes du rocher, ou de fourrés impénétrables sous lesquels tout un peuple d’animaux sauvages accourt demander asile.
Nous dépassons le village pour aller installer notre campement un peu au delà, tout près d’une eau limpide et fraîche. Ce soin pris, nous revenons vers ses cabanes délabrées. L’état de dépérissement et de misère des gens fait pitié. Sur chaque figure, la faim a gravé des stigmates lugubres.
L’évêque voulut voir la chapelle. C’était une hutte de paille presque pourrie, ronde et surmontée d’un toit pointu, semblable à toutes les autres, un peu plus vaste seulement. Les poteaux rompus, les cloisons arrachées, y laissaient pénétrer la poussière et la pluie. L’autel, formé de trois planches superposées gisait à terre. Des salamandres, des insectes immondes, grouillaient dans tous les coins. A la porte, on remarquait une pierre d’un genre particulier, plate et longue, attachée par des liens de roseaux aux extrémités supérieures de deux pieux parallèles, à une hauteur d’un ou deux pieds. C’était la cloche, muette aujourd’hui, destinée autrefois à convier les fidèles à la prière. Frappée avec une autre pierre, elle rendait un son argentin qui s’entendait de loin, et rappelait à s’y méprendre, en effet, celui d’une cloche d’airain. Voilà tout ce qui restait à peu près d’intact de la demeure sainte. Depuis longtemps le prêtre l’avait abandonnée, chassé par la famine.