Aux jardins enchantés de Cornouaille
Part 3
Encore, à cette époque, un brevet de garde-marine s’obtenait à grand peine, car il fallait, pour y accéder, l’appui d’un puissant protecteur. Aussi, bien rares furent ceux qui, comme le chevalier de Kerlérec, fournirent dans la marine de brillantes carrières.
Presque tous les gentilshommes quimpérois passaient donc leur jeunesse dans l’armée, au service du roi. D’un naturel généralement timide, ayant moins d’à propos et de faconde que les cadets du Midi, ils se haussaient rarement au-dessus des grades subalternes. Passé la quarantaine, ils s’en revenaient vivre, dans leurs hôtels ou sur leurs terres, avec une pension médiocre et la croix de Saint-Louis. Ils pendaient à un clou de leur cheminée leur sabre et leur fusil, qu’ils ne décrochaient plus que pour les revues de l’arrière ban et pour faire «la hue aux loups» dans les hivers de froidure.
Vivant «noblement», c’est-à-dire à ne rien faire, pour éviter les dérogeances, la dureté des temps les conduisait à reviser leurs terriers et à exiger plus âprement leurs redevances, ce qui leur aliénait la sympathie paysanne et préparait, pour des temps proches, l’explosion longtemps contenue des colères. Ils avaient recours aux usuriers, courtauds de boutique et pèse-épices, qui édifiaient à leurs dépens de coquettes fortunes.
Certains, tel M. de Pompery, ex-garde du corps, rétablissaient leurs affaires en épousant des bourgeoises bien rentées. Lors de son second mariage, M. de Pompery devait 5.000 livres; sa femme dut rembourser ses dettes et payer en outre les 1.200 francs du marc d’or, le voyage de noces et les habits d’uniforme. Beaucoup de nobles quimpérois étaient logés à la même enseigne, et une légende sans indulgence prétend que la rue des Gentilshommes s’appelait de ce nom parce que, parallèle à la rue Kéréon, elle était le détour habituel des nobles criblés de dettes, qui n’osaient braver les quolibets d’une bourgeoisie médisante.
Mais toute gueuse qu’elle fût, cette petite noblesse savait vivre. Elle avait de vieilles traditions d’élégance qui, malgré sa misère, maintenaient son prestige. Elle représentait l’ancien régime à son déclin, dans ce qu’il eut de plus primesautier et de plus charmant. Avec de médiocres ressources, elle donnait le ton en cette ville perdue de Basse-Bretagne, où la vie ne coûtait guère.
Anne-Marie Audouyn, dame de Pompery, a laissé de la vie de Quimper, à cette époque, un tableau curieux et fidèle, dans les lettres enjouées, débordant de malice et de fantaisie, qu’elle écrivit à Bernardin de Saint-Pierre et à son cousin, le chevalier de Kergus.
Fille d’un notaire apostolique, amoureux de petits vers et de beau langage, elle avait reçu, chez les dames de Kerlot, à l’abbaye de la Retraite, une éducation raffinée. Au sortir du couvent, elle avait épousé le chevalier de Pompery, qui la séduisit davantage par le prestige de son nom aristocratique et de sa belle taille, que par la grâce d’un esprit bien orné. Une miniature nous la représente à cet âge, rieuse et vraiment séduisante, se présentant de trois quarts, dans une robe à paniers, son fichu de laine croisé en triangle sur sa poitrine, ses deux mains blanches et fines, appuyées suivant le goût du temps sur l’ivoire d’un clavecin.
Elle avait un cœur large et chaud, aimant à la fois, d’un amour égal, son mari, son cousin de Kergus, et semble-t-il bien, Bernardin de Saint-Pierre.
Par ses lettres écrites de Quimper, de Penhars ou de sa ferme-manoir du Sequer, Anne de Pompery nous dépeint donc, au jour le jour, la vie d’une société très gaie, où chacun l’appelait du prénom familier de Nénette. Elle tenait un salon où se rencontraient bourgeois et gentilshommes et qui comptait parmi ses familiers les plus assidus: M. de Roquefeuil, l’ingénieur Detaille, les chevaliers Dejean, de La Lance, de Clairfontaine, officiers des régiments de Rouergue et de Beauce, bons musiciens, galants cavaliers, qui étaient, durant leur séjour dans la ville, une grande ressource pour la société cultivée et pour les dames romanesques. On y rencontrait encore un médiocre poète, Olivier de Kératry, hypocondre et fatal, romantique avant la lettre, qui traînait en tous lieux, en dépit de sa bonne mine et d’un robuste appétit, un insurmontable dégoût de vivre; une Italienne évaporée, Mme Colonna, égarée on ne sait par suite de quels avatars sous les brumes armoricaines, et qui profitait de l’éloignement de son mari, en garnison à Bastia, pour apprendre l’italien à divers officiers du régiment de Rouergue.
Y fréquentaient encore, mais avec moins d’assiduité: Mmes de Kéranguével et de Penfuntenio, MM. de Silguy et de Kériner, graves conseillers au présidial, de Fleury de Lossulien, de la Brémaudière, quelques abbesses de Kerlot, le père capucin Venance, qui excellait à proposer des bouts rimés et à trousser des petits vers; parfois aussi Mme Renée Madec, bégum exilée, femme du Nabab des Indes, qui, peu faite aux usages raffinés de la société d’Europe, arrachait sans civilité les roses et les lys de Penhars.
Tout ce monde caquetait, dissertait, jouait au tric-trac, au whist, à la triomphe, se livrait à des assauts d’esprit, échangeait des romances et des ariettes, se divertissait merveilleusement. Mme de Pompery, qui avait le diable au corps plus que quiconque, composait de petites mélodies sur des impromptus de la Lance, improvisait des madrigaux, des accompagnements de «sabotières», raffolait de Schubert et de Clementi, jouait à ravir du piano, de la harpe et de la guitare, excellait dans l’acrostiche, les bouts rimés, l’énigme et la charade.
La lecture partageait avec la musique la faveur de ce petit monde frivole. On n’y pratiquait guère les philosophes, d’un commerce trop sévère. Anne de Pompery, tout le temps de sa jeunesse, semble-t-il, ignora Saint-Preux et Julie, dont la passion ardente l’eût secouée toute. Mais elle dévorait, avec une délectation égale, les auteurs innocents et aimables: Berquin, Parny, Mme de Genlis, Bernardin de Saint-Pierre, dont elle couvrait de larmes les pages brûlantes, le _Mercure_, la _Minerve_, l’_Almanach des Muses_, sans compter le cours de littérature de M. de Laharpe. Non point qu’elle fût l’ennemie des philosophes. D’instinct et sans violence, elle partageait une bonne partie de leurs sentiments. Sa piété aimable savait se faire tolérante. Elle aimait tout le genre humain et les spectacles de la nature lui occasionnaient de vraies joies. Comme Marie-Antoinette à Trianon, elle résida quelques mois en sa «chaumière» de Penhars, et nous a laissé de cette solitude au milieu des landes et des bois des notations exquises. Mais il n’y avait, pour y conduire, que d’horribles chemins, de ces chemins bourbeux dont parle La Fontaine; il fallait s’y rendre en chariot, dès l’automne. Aussi décida-t-elle, non sans mélancolie, de réintégrer son logis de Quimper:
--J’ai donné deux ou trois larmes, nous confie-t-elle, à ce pauvre Penhars. Notre allée est encore si jolie par les couleurs variées des dernières feuilles.»
Elle aime à s’y rendre encore, aux éclaircies d’automne. Elle raffole de la couleur des bois et du chant des oiseaux. Elle adore les «parties de crêpes» que M. Bouteiller donne, au printemps, à la campagne, «dans le verger, sur un beau tapis de verdure, avec au-dessus des têtes quatre pommiers qui donnent un délicieux ombrage».
Le dimanche, on fait des parties de bateau sur la rivière; on se rend «aux aires neuves» ou aux pardons de Locmaria, de Kerfeunteun, de la Tréminou, où elle aime voir s’ébattre le bon populaire.
La Révolution survint dans cette bergerie comme une tornade dans un champ de roses...
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Le clergé, comme la noblesse, vit, au tournant de l’ancien régime, sa richesse et son rôle social s’amoindrir.
Ç’avait été, pendant de longs siècles, un très puissant personnage que l’évêque-comte de Cornouailles. Il jouissait, sur la Ville-Close et sur de nombreuses paroisses avoisinantes, des prérogatives d’un véritable souverain temporel, qu’il défendit avec âpreté contre les empiètements des ducs de Bretagne, puis des rois de France. Il y exerçait, sauf sur la Terre au Duc, sa juridiction des Réguaires; ses fourches patibulaires à quatre potz se dressaient face au vieux moulin de Saint-Denis, sur la colline de Kerallan.
Longtemps il avait eu comme résidence le logis somptueux élevé par les soins du vicomte Jean II pour son fils Claude et timbré aux armes à neuf macles des Rohan. Puis Charles de Liscouët l’avait abandonné pour le palais rural de Lanniron.
L’intronisation de l’évêque comptait parmi les fastes quimpérois. Le prélat était reçu en grande pompe à la porte Sainte-Catherine et conduit à la cathédrale dans une chaise que portaient le vicomte du Faou, les sires de Guengat, de Ploeuc et de Névet. Il percevait sur les bourgeois et les marchands diverses redevances: la taille de mai, le billot de Cornouaille.
Mais ces beaux temps n’avaient pas duré. Dès le règne de Louis XIII, l’évêque avait dû rendre les clés de ville au gouverneur. Puis il avait vu restreindre, de plus en plus, au bénéfice du Présidial, sa juridiction des Réguaires. Le XVIIe et le XVIIIe siècles avaient été remplis par la lutte sournoise, mais acharnée, de l’évêque et du sénéchal. Tout était prétexte, pour ces deux personnages, à chicanes et à procédures. Une nuit, le sénéchal faisait planter, devant Saint-Corentin, une potence aux armes royales, ou bien, profitant d’une tournée pastorale, il faisait enlever, de ruse, au Porchet de baptême, l’étalon de pierre communal dont il faisait piquer les armoiries.
La communauté de ville, dans cette guerre sans merci, se fit l’alliée de la monarchie, profitant elle-même des circonstances pour arracher à l’évêque de sérieux avantages: l’administration de la léproserie, la libre disposition des levées d’impôts, le droit d’user, comme église privative, de la chapelle du Guéodet.
Sans doute l’évêque jouait-il encore un rôle important dans la cité, et telles figures de prélats, comme de Coëtlogon et Saint-Luc, se détachent en assez beau relief sur cette partie agitée de l’histoire bretonne. Mais il souffrait dans son prestige, et son impécuniosité s’aggravait d’inquiétudes que lui inspirait le chapitre.
Les chanoines de Saint-Corentin se sont, de tout temps, distingués par une assez grande liberté d’allures et par une curiosité intellectuelle très vive. En dehors des offices et des prières, ils étaient mêlés à la vie du siècle, en partageant les agitations, les engouements, les révoltes, les enthousiasmes.
Au XVIe siècle, déjà, il leur arrivait, au sortir de la messe, de s’arrêter à la taverne de messire Denys Perrault, à l’angle de la Tour du Chastel et de la rue Obscure et d’y trinquer volontiers, en discutant sur un point de droit ou d’histoire. Ou bien, retirés dans la solitude de leurs maisons prébendales, ils s’adonnaient aux délices parfois dangereuses des études profanes.
Plus que quiconque, à Quimper, ils donnèrent, au dix-huitième siècle, dans les idées des philosophes et des Encyclopédistes. De même sacrifièrent-ils au culte de Mesmer, alors en honneur jusque dans cette capitale perdue de la Basse-Bretagne. Cet esprit du siècle, tout de révolte et de curiosité malsaine, n’épargna point, à Quimper, les ordres monastiques; il souffla jusque dans les cellules des couvents et sous les arcades des cloîtres. Les Cordeliers et les Bénédictins de Loc-Maria en furent particulièrement infectés.
Les premiers, depuis longtemps déjà s’étaient écartés de la stricte observance de la règle franciscaine; l’évêque de Saint-Luc fut un des plus ardents à tonner contre la «race cordière» tombée dans l’avilissement et à se plaindre de la «conduite désordonnée de ces religieux». Mais les moniales de Loc-Maria lui devaient causer une peine plus amère.
Traitant leur prieure avec arrogance et dédain, ces religieuses ne fréquentaient qu’irrégulièrement les offices, n’assistaient point à la lecture de la méditation après complies, ou n’y faisaient que rire ou murmurer. Dame Sylvie de Saint-Maur passait son temps à lire des romans. Elles se plaignaient de la nourriture, exigeant que les sauces fussent confectionnées avec du beurre frais. Elles jetaient à la tête de la supérieure les mets qui ne leur plaisaient point, montaient sur les murs et aux arbres pour en dérober les fruits. Pour ne point assister à de pareils désordres, les dames de Kerbiquet et de Lansullien préférèrent se retirer dans une solitude plus parfaite, au petit Loc-Maria.
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Tandis que le clergé criait misère et que les nobles, pour ne point déroger, se ruinaient le plus élégamment du monde et s’acheminaient à leur perte sur une musique allègre de rigodon, les bourgeois, avec persévérance, accaparaient les places lucratives de l’industrie et du négoce. A tout considérer, eux seuls, au XVIIIe siècle, à Quimper, comme en la plupart des villes, jouissaient de réels privilèges et voyaient se développer à la fois leur richesse et leur prestige. En cette fin d’ancien régime, où le machinisme n’avait pas encore ruiné les petites manufactures, Quimper était un centre vivant d’industries domestiques.
Comme à Locronan, on y tissait la toile: rosconnes, toile à voiles, gratiennes, noyales simples ou triples, bandes de ris et toiles à façon de Hollande. Dans un rayon de plusieurs lieues, les villages retentissaient du bourdonnement des métiers, des chansons des tisserands et du bruit des marteaux pilant la toile en cadence. Les bourgeois de Quimper contrôlaient cette industrie, dont leur revenait la meilleure part des bénéfices.
Quimper comptait bon nombre d’autres industries prospères: celles des faïenciers de Loc-Maria, des cordonniers et galochiers, qui tenaient boutique dans les vieux logis de la rue Kéréon, des lardiers de la rue du Sallé, des drapiers et des brasseurs de bière, des mégissiers ou tanneurs qui avaient leurs ateliers malodorants aux alentours de la place Toul-al-Laër.
Le commerce de mer était également la source de bons profits. Quimper était, avec Concarneau, le grand débouché des Cornouailles. La marée amenait jusqu’à la rabine du Pénity «les vaisseaux de médiocre bord» qui y chargeaient à destination des ports anglais ou espagnols, ou des pays francs de l’Adour, les produits du commerce local.
Certains bourgeois, mais assez rares, se tournaient vers les Amériques, où ils cherchaient des débouchés nouveaux pour la «marchandise»; d’autres étaient subrécargues sur les vaisseaux des Indes ou couraient dans les pays lointains les belles aventures. Quelques-uns revinrent avec des fortunes. René Madec connut au service du Grand Mogol, une destinée extraordinaire, puis, plus heureux que Dupleix, reparut dans sa ville natale, chargé d’or et de gloire.
Pour les Quimpérois de goût sédentaire ou qui ne disposaient que d’un pécule modeste, il y avait une foule de charges roturières, médiocres sans doute, mais qui leur permettaient de faire quelque figure dans la société cornouaillaise. Autour des sièges inférieurs de judicature, du Présidial, des Réguaires, de l’Amirauté, gravitait tout un monde de robins: bailli, sénéchal, conseillers, procureurs, avocats du roi, huissiers, clercs, commis, sans compter le fretin des autres offices.
Tout ce monde, pour vivre, raffinait en chicanes, multipliait les actes, les constats, les vacations, les témoignages. Les juges des présidiaux poussèrent, un jour, si loin leurs exigences, qu’ils furent condamnés à rendre la moitié des épices, avec ordre de montrer, dans l’avenir, plus de mesure.
Détenant ainsi la meilleure part de la richesse, les bourgeois eurent pour souci d’imiter les nobles, dont ils enviaient les titres et les honneurs. Ils prêtaient, à taux d’usure, aux gentilshommes obérés, puis, pour recouvrer leur créance, les dépossédaient pièce par pièce, de leurs fermes, de leurs terres, du manoir ancestral, dont ils faisaient leur maison de plaisance.
Sous couleur d’éviter des confusions possibles en un pays où les patronymes ne variaient guère, ils accolaient à leur nom de roture le nom de la terre noble ainsi mal acquise. Même il leur arrivait de prendre, avec le titre, les armoiries et, dans la chapelle la plus voisine, à la place des anciens donateurs, les droits d’enfeu et de verrière.
Tous ces bourgeois à particule devenaient autant de monsieur Jourdain au petit pied, mais souvent rogues et durs, fiers de leur titre usurpé, capables, si le peuple se plaignait, de le menacer, comme leurs pareils de Pont-l’Abbé, de le réduire par la disette plat «comme un sou marqué de six liards».
Ils s’exerçaient, avec une bonne volonté touchante, à prendre le ton dédaigneux et les belles façons des gentilshommes. Les hommes portaient la perruque à frimas, les femmes suivaient, comme à Paris, la mode des catogans et des cadenettes. Telle main qui, de longues années, dans quelque arrière-boutique, avait mesuré des aunes de berlinge, s’appliquait à des saluts négligents ou à secouer, d’une chiquenaude, quelques brins de tabac sur la dentelle d’un jabot.
Les bourgeois enrichis avaient maison de campagne et maison de ville, menaient grand train, faisaient chère lie. Quimper, rapporte Cambry, était à cette époque, «une ville de chanoines». Tout ce qui pouvait garnir une bonne table s’y trouvait en abondance. La gaîté cornouaillaise, grasse et volontiers vulgaire, y débordait après boire, à la fin des repas, en des couplets de cet accent:
_Le Champenois, le Bourguignon Font part de leur bon vin à maint autre canton; Si Bacchus en plantait de pareil en Bretagne, On y connaîtrait mieux la valeur de ce don, Et loin de l’envoyer en Bourgogne, en Champagne, Tout passerait par le gosier breton, Même la lie et le bondon._
Le plaisir du jeu s’alliait à celui de la table. On jouait ferme à Quimper. Le prix seul des cartes, d’après des rapports d’intendant, était, pour cette ville, une imposition de dix mille livres. Ce fut une fureur qui gagna les femmes, les jeunes filles et occasionna la ruine de plusieurs familles. Ainsi les lieux les plus décents prirent des airs de tripots. L’évêque s’en inquiéta et pria l’intendant de Bretagne d’y porter remède.
La fureur du jeu n’avait d’égale que l’ardeur de la danse. Les bals sans répit, se succédaient tout l’hiver. Il fallut en écarter, de force, les trop jeunes filles et les jeunes gens du collège. Et les danseuses s’y adonnèrent avec une telle frénésie, que l’évêque de Saint-Luc les stigmatisa du haut de la chaire, les mettant au rang des filles de Saint-Honoré. Elles ne laissèrent point d’en être piquées.
Le spectacle ne fut pas un divertissement moins suivi. Une salle de théâtre, grâce à une souscription publique, fut construite à l’angle du Guéodet. On y donnait l’opéra et la comédie. Mais les acteurs en étaient le plus souvent des jeunes bourgeois amateurs, qui y trouvaient surtout l’avantage de conter fleurette, aux entr’actes, dans l’ombre des coulisses, à quelque Clorinde ou à quelque Cydalise enrubannée.
De loin en loin, venant de Lorient ou de Brest, passait une troupe régulière. L’usage, à ces représentations élégantes, était de n’entrer qu’aux trois coups, de déranger beaucoup de monde pour se faire remarquer davantage, puis de gagner son fauteuil ou sa loge en serrant force mains, en se confondant en révérences, dans une grande rumeur de chaises heurtées et de robes froissées.
Les bourgeois plus rassis disposaient de plaisirs moins tumultueux. Ils s’en allaient voir jouer à la paume près des Cordeliers, ou prendre l’air sous les ombrages du Parc Costy, qui était le rendez-vous des élégantes et qui passait alors, même aux yeux d’Arthur Young, pour l’une des plus belles promenades du royaume. Ils s’y promenaient du couvent de la Retraite au pont tremblant du Pénity, suivant le va et vient des navires à l’heure des marées.
Il était, d’ailleurs, assez rare, qu’il n’y eût à Quimper quelque solennité de nature à flatter la vanité bourgeoise et à enchanter les badauds. Tantôt c’était une revue de la milice urbaine ou de l’arrière-ban, un _Te Deum_ d’action de grâces aux Cordeliers ou à la cathédrale; tantôt c’était une réception en l’honneur d’un délégué aux États ou l’installation d’un sénéchal.
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Le menu peuple quimpérois prenait sa part de ces plaisirs. Il semble bien qu’il jouissait, dans les dernières années de l’Ancien Régime, d’une aisance relative.
Tous les voyageurs qui visitèrent Quimper à cette époque s’accordent à reconnaître que la vie s’y écoulait, sans heurt et sans misère. Un marchand de Dijon, François Merlin, que les nécessités du négoce amenèrent en Cornouaille, raconte ainsi son entrée dans la ville, par un soir de mai de 1785:
«J’arrive, j’entre par la rue Neuve, je traverse la place Saint-Corentin, la rue Kéréon. Tout cela me paraît fort animé. Des groupes d’enfants chantent et dansent. Les femmes, les jeunes filles causent sur les portes avec autant de volubilité que de gaîté. Mon âme se remue à ces tableaux de joie naïve...»
Ce bon populaire saisissait lui-même toutes les occasions de se réjouir. Les artisans allaient au spectacle, le dimanche; on leur donnait de temps à autre «des rôles à tablier». L’été, ils avaient la ressource des pardons, où ils mangeaient des «cornics» dans l’ombre des chapelles et jouaient aux noix sous les hêtres de la Mère de Dieu.
Certaines survivances du temps féodal étaient elles-mêmes prétextes à réunions et charivaris. C’est ainsi qu’à l’office des Ténèbres, chaque année, quatre vassaux de Coëtfao, exerçant un droit très ancien, pénétraient dans la cathédrale, s’asseyaient sans façon, dans le chœur, au milieu des chanoines, puis faisaient le tour de l’église, cornaillant à pleins poumons dans des instruments barbares. Puis ils régalaient du même concert les paisibles bourgeois de la Ville-Close.
Seules, les corporations maudites des barattiers, des caqueux ou tourneurs de cordes étaient tenues à l’écart de ces amusements. Ils vivaient parqués comme en un ghetto, proche la porte Sainte-Catherine, dans le quartier de l’ancienne léproserie. Étant de ceux qui lièrent Jésus, ils passaient pour souffrir le flux de sang, au Vendredi saint, et leur métier, comme ailleurs celui de bourreau, était considéré comme «fort infâme et ignominieux».
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Telle était, il y a deux siècles, la vie de Quimper, petite capitale des Cornouailles. Il ne semble guère que, depuis lors, elle ait beaucoup changé. Certains quartiers des faubourgs ont pu se parer du sourire des pierres neuves, mais les gens sont demeurés immuables, comme les lignes du paysage ou comme le rythme des marées.
Tel aujourd’hui qu’il y a deux siècles, le Quimpérois a le teint frais, le parler volubile, la démarche aisée du «noble homme» sur qui ne pèse pas l’insécurité des lendemains. Il a comme jadis, le plus grand souci des dignités, titres, honneurs et préséances. Porte-robe ou pèse-épices, il jette sur le campagnard qui, deux fois la semaine, lui vient vendre ses produits, un regard où subsiste quelque trace d’un dédain héréditaire. Le Fouesnantais demeure pour lui le «malez», le Bigouden le «drant Doué» dont, aux époques de misère, il appréhenda les révoltes. Il aime le plaisir, d’où qu’il vienne: les jeux, les cafés, la danse, les beaux cortèges et recherche d’un même cœur la joie mystique des pardons et les délices païennes du Carnaval.
Fier de sa ville, sensible au privilège d’y habiter, il n’a guère l’attention tournée vers ce qui se passe au dehors. La marée, qui lui rend visite deux fois par jour, ni les voiliers qui penchent leurs vergues sur le silence des quais, ne lui ont point donné le goût des desseins aventureux ni des lointains voyages. Les Kerlérec et les René Madec y furent, de tout temps, des exceptions très rares. Hémon eût mieux aimé, affirme-t-on, être buraliste à Bénodet que gouverneur en Algérie.