Aux jardins enchantés de Cornouaille
Part 4
Le Quimpérois vit d’un assez mauvais œil, vers le déclin du dernier siècle, créer le chemin de fer qui devait le sortir de son isolement. Certains originaux de l’époque manifestèrent, paraît-il, leur regret, en faisant à la vieille Bretagne des funérailles symboliques, et fort heureusement prématurées.
Encore de nos jours, Quimper compte bon nombre de ces «émigrés de l’intérieur»,--pareils au Piphanic de l’_Ame bretonne_,--obstinément fidèles aux modes et aux usages du passé. Telle respectable aïeule, à besicles et à rotonde, que vous croiserez chaque matin, entre les Halles et la Terre au Duc; tel vieux bourgeois à sous-pieds et à feutre clairs, la moustache en bataille, raide et sec comme un demi-solde, sont, à n’en point douter, des contemporains de Balzac qui se refusent à rien apprendre et à rien oublier.
Mais si le Quimpérois s’attache à sa ville, s’il a le respect des vieilles pierres et des vieilles habitudes, peut-être est-ce par routine et indolence autant que par véritable culte des choses du passé. Accoutumé depuis des siècles à vivre sans tracas, derrière le double rempart de ses murailles et de ses collines, il s’est acquis un vieux fonds d’épicurisme et d’aimable insouciance.
Il n’est pas, plus que jadis, l’homme des emportements fougueux ni des enthousiasmes inconsidérés. Son âme est indécise et douce comme les ciels de Cornouaille; elle a la sérénité des barques qui remontent, le soir, entre les peupliers des rives, sur le frisson vert des marées. Tout en elle continue d’être mesure, prudence, harmonie.
Même dans les luttes politiques, le Quimpérois aime le bon ton et les nobles harangues. Il fut porté de tout temps aux opinions moyennes, et toutes les fois qu’il dut prendre parti, batailla du côté des sages et des forts. Il ne bougea point durant la révolte des Bonnets Rouges, alors que les tocsins, sonnant aux églises, depuis lors découronnées, de Lambour et de Languivoa, appelaient au sac des châteaux les Bigoudens rebelles. Il fut avec Maupeou pour la réforme des Parlements. Aux jours tragiques de la Terreur, il offrit un asile aux Girondins traqués et Louvet, aussi longtemps qu’il lui plut, vécut son idylle avec Lodoïska dans son refuge de Penhars.
S’il a parfois eu le mérite de montrer le chemin, le Quimpérois ne s’y est jamais engagé bien résolument. Et c’est ainsi que Kervélégant, après s’être laissé gagner par la grande contagion révolutionnaire, s’éteignit vingt ans plus tard dans sa solitude de Toulgoët, réconcilié avec l’Église et la monarchie, tenaillé par l’angoisse et le remords.
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De même la religion cornouaillaise est aimable, paisible, dénuée des grands élans mystiques et des ardeurs du prosélytisme. Elle est affaire d’intérêt et d’habitude bien plutôt qu’ardente effusion du cœur. Quimper a fourni à l’Église bon nombre d’esprits ingénieux et retors, comme Bougeant ou Hardouyn, capables de soutenir d’étincelants paradoxes, ou de batailler ferme sur des points de littérature et d’histoire, mais ce ne fut jamais la ville des missionnaires ni des prédicateurs.
Elle possède une admirable cathédrale, mais elle la dut au faste de ses princes, au zèle de ses prélats, bien plutôt qu’à l’emportement irraisonné de la foi populaire. Ce fut une construction de style français, ou normand, au fond de la Bretagne légendaire.
Elle a, dans sa sobriété sculpturale, dans ses arc-boutants à double vol, dans les lignes nettes de sa façade et le mouvement de ses hautes verrières, quelque chose de trop régulier et d’une ordonnance trop solennelle, qui ne s’accorde pas avec le caractère tourmenté de la foi bretonne. L’ombre équestre de Gradlon la couvre plus encore que le reflet mystique de la croix.
Aussi, peut-être, n’éprouve-t-on pas, à la considérer, l’angoisse religieuse qui vous saisit devant des sanctuaires, plus humbles, de Bretagne, mais où les croyants se sentent plus véritablement dans la maison de Dieu; tels le Kreisker de Saint-Pol, qui est l’envol déchirant d’une plainte vers l’infini du ciel léonard; la basilique de Guingamp, avec son Porche aux Ducs et sa demi-nuit émouvante que continuent de hanter les terreurs médiévales, ou même la cathédrale de Tréguier, dans laquelle le peuple trégorrois, qui n’est sceptique et léger qu’en apparence, a prodigué les trésors d’une adorable spiritualité.
Mais semblable aux grandes coquettes qui n’apparaissent qu’à leurs dévots dans la plénitude de leurs attraits, la cathédrale de Quimper ne revêt toute sa beauté qu’à différentes saisons et à différentes heures. Les lichens qui la revêtent d’une patine vivante prennent, selon le jour et l’état de l’atmosphère, des teintes rares et d’une admirable variété.
Ils lui tissent, aux soirs d’été, une robe éblouissante comme la tunique de la Vierge, parée de tous les roses et de tous les ors, et qui contraste avec la tristesse noire des vieux quartiers environnants. Aussitôt après les pluies d’orage, quand un soleil pâle l’inonde, elle a des reflets d’émeraude. Elle est belle encore, à certains tombers de jour, vue des hauteurs de Kerfeunteun ou de la Terre Noire. Les brumes de l’Odet et les fumées du soir, qui montent des vieux toits, recouvrent la ville d’un voile opaque, assez semblable à ces nuées laineuses, au milieu desquelles Dieu le père apparaît aux hommes, dans les tableaux des primitifs. A peine, de cette blancheur, émergent quelques pignons aigus et quelques crêtes de collines. Et Saint-Corentin, détachant de cette brume ses flèches jumelles, apparaît comme un édifice d’un autre temps, dans un décor fabuleux. On imagine, à sa base, toute la vie du passé: le silence des hôtels clos et des vieilles maisons prébendales, le va-et-vient des petites gens dans les ruelles du Guéodet, et, tapies entre les arc-boutants, les échoppes chétives, toutes vibrantes du fracas des orgues et du tumulte des carillons.
Pour l’intérieur, il faut le visiter, en août ou septembre, à l’une de ces heures du soir qui sont, a dit Barrès, le triomphe des cathédrales.
Le soleil, tombant derrière les collines de Penhars, éclaire la nef d’un dernier rayon qui, rasant les piliers, maintient les bas-côtés dans l’ombre. Cette lueur s’attarde, en blancs reflets, aux accoudoirs des prie-Dieu, aux faisceaux des colonnades et au larmier du triforium, flamboie en traits de feu au vermillon et au sinople des verrières. Un silence étonnant plane sous la haute voûte, infléchie vers les pays de l’ombre comme la tête affaissée du Christ à l’heure de l’agonie.
C’est par un soir pareil que Renan dut la voir et prêter l’oreille à la «double prière» des fidèles assemblés: d’un côté, les hommes debout; de l’autre «les femmes agenouillées, formant comme une mer immobile de coiffes blanches».
Car Renan, une seule fois dans sa vie, fit le voyage de Quimper. C’était au mois d’août 1884. Il avait parcouru les terres lointaines d’Orient--«_ar broïo huel_»,--et, dépassant la soixantaine, ne s’était jamais aventuré, vers l’Ouest breton, plus loin que Locquémau et Saint-Michel-en-Grève. Arrivé donc au seuil de la vieillesse, le désir lui vint de réparer cette ignorance des Armoricains du Nord, pour qui l’Arez, conformément à son étymologie, est vraiment une barrière, une séparation. Et, peut-être aussi, connaissant le dicton de Cornouaille:
«_An hini ne ra ket an Droveny e beo_[2]»...
fut-il poussé à ce voyage au pays de Saint-Ronan par la crainte, s’il ne l’accomplissait vivant, d’avoir à le faire après sa mort, avançant chaque jour de la longueur de son cercueil.
[2] Celui qui ne fait point de son vivant sa Troménie...
Le bourdon en main, il prit donc le chemin oublié des pélerinages. Et, dans ce retour au pays, qui fut peut-être celui de ses plus lointaines origines, Hémon et Luzel, ses guides en Cornouaille, tinrent le rôle des grands bœufs blancs de la légende.
L’on imagine l’impression du magicien, toute de douceur et d’enchantement, quand, tournant le dos au Léon rugueux et triste, il vit se déployer sous son regard la Cornouaille heureuse et, par une échancrure des monts, entre la double ondulation du Ménez-Kerné et du Ménez-Hom, le Porzay verdoyant, avec ses troménies, ses chapelles, ses fontaines, terre des héros et des saints.
Elle ne dut guère différer, cette impression, de celle qu’il éprouva, vingt ans plus tôt, en quittant les champs d’Hébron, désert de pierres et de broussailles, pour le pays de Chanaan, couvert de bois d’oliviers et de champs rouges d’anémones.
Du coup tombèrent toutes les préventions qu’en Breton du Nord il pouvait nourrir contre le pays de Kerné. La Cornouaille lui apparut, sans aucun doute, comme une proche cousine du Trégor, mais plus fraîche encore et plus reposante, comme la contrée de ses aspirations et de son cœur. De même, Quimper lui dut rappeler, à plus d’un titre, le Tréguier de son enfance, avec ses rumeurs de cloches, son cloître, ses couvents, sa cathédrale, ses venelles tendues de silence, le parfum âcre de la marée, refoulant l’Odet vers ses sources, et jusqu’aux invalides de son hospice, jouant interminablement aux cartes sous les marronniers du Chapitre.
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Mais ce qui, plus que toute chose, dut infiniment le séduire, ce fut le caractère même de l’âme quimpéroise, où sa propre âme se mirait.
«Le mal de notre temps, dit-il à ce propos, avec son ordinaire bonhomie, c’est l’âpreté dans les jugements, quelque chose de rogue et de dur, un ton âpre que l’on aurait tout au plus le droit de prendre si l’on était en possession de la vérité absolue. Nous autres, que beaucoup de circonstances ont tenus jusqu’ici en dehors de la grande arène du monde, nous avons des nerfs moins excités, un sens plus rassis. Nous sommes en tout des modérés.»
Et pour des raisons pareilles, la Quimpéroise dut lui plaire. Il l’aima pour la langueur tranquille de ses yeux, pour sa grâce aimable et modeste, pour son goût de mesure qui lui fait apprécier le charme d’une coiffe minuscule et d’un sobre ajustement, pour son amour de la jeunesse et de la vie qui la porte à souhaiter, comme le meilleur des biens, «des yeux gardant indéfiniment leur attrait, des lèvres fraîches pendant mille ans, des cheveux qui ne blanchiraient jamais».
Amoureuse, elle l’est certes, mais sans fougue ni folie, tempérant par un souci d’harmonie et de bienséance les ardeurs de la passion. Elle est assez semblable à ces madones lombardes, radieuses et pacifiques, qui penchent sur leur «bambino» la tiédeur de leur chair heureuse et le doux éclat de leur sourire bleu de lin.
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Depuis ce beau voyage de Renan, près d’un demi-siècle a passé; Quimper a cessé d’être en dehors de la grande arène du monde. Elle n’a pas manqué de subir, comme les lieux les plus vénérables de la terre, l’envahissement des goûts nouveaux, sous la forme des ponts métalliques, des vastes hôtels, des banques, des garages, des bazars barbouillés de crème et de sang de bœuf, des «hostelleries» meublées de vieux neuf, où se débitent à la carte la langouste des Glénans et le gigot léonard. Elle a connu la disgrâce des publicités outrancières, des murs bariolés d’affiches, des panneaux-réclame clamant à chaque détour, sans modestie, que l’Odet est une rivière sans rivale.
Mais elle n’en a point trop souffert dans son atmosphère ni dans ses lignes essentielles.--«Ville délicieuse et parfaite, en a dit M. de Chateaubriand, si florentine sous le regard de son vieux cavalier de pierre...»
Et certes, tout y rappelle, comme à Florence, un long passé de poésie et de gloire. Quimper aussi repose, dans son cadre d’harmonieuses collines, comme un bouquet dans le creux d’un beau sein. Et la campagne qui l’avoisine, toute alanguie des parfums du renouveau, respire, comme les jardins toscans, un air d’opulence et de bonheur.
Mais nous ne lui avons point trouvé le visage sévère et dur qui frappa Maurras comme un coup au cœur, en débouchant devant Sainte Marie Nouvelle, non plus que chez ses habitants, «ces masques à figures peintes, âpres enseignes du désir».
Les flèches de Saint-Corentin, émergeant des brumes, comme les piles d’un pont mystique, sont aussi différentes des campaniles florentins, aux arêtes nerveuses, et de la tour sombre du Bargello, que le roi Gradlon-Meur, primitif et débonnaire, des tyrans magnifiques et voluptueux qui furent les Médicis...
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Quimper, ville toute de langueur et de charme, endormie, avec ses rêves, ses souvenirs, sous les fins brouillards de Cornouaille, nous te reverrons à la tombée de l’arrière-saison, quand les marronniers joncheront de pourpre le Parc et la rabine et que l’automne t’aura rendue à ton silence monacal.
Le temps ne sera pas encore venu des grands orages de novembre, où se feront entendre, montant du pays Bigouden jusqu’à la Terre Noire, la lamentation de la Torche et le tonnerre du ressac. Mais les premiers froids auront rougi les joncs du Paludec et les châtaigniers hérisseront de leurs bogues d’or roux le chemin de Kerlagatu.
Lors, au lieu des touristes bruyants, nous ne rencontrerons plus dans tes rues, frôlant les boutiques, que les paysannes venues pour s’approvisionner, au seuil de l’hiver, des villages lointains, ou, de loin en loin, aux jours du vapeur d’Audierne, quelques groupes d’Iliennes, au beau profil de Juives, promenant par les rues leur deuil éternel.
Ce sera vers la première ombre de nuit, quand les glas de Saint-Mathieu répondront aux cloches de Locmaria et de la cathédrale. Le jardin du Chapitre, dans l’ombre immense du chevet, offrira à notre rêve un refuge archaïque. Nous nous y assoierons, sous les lierres de la courtine, dans le silence du chemin de ronde. Nous monterons par la rue Obscure, entre le double rang des maisons grisonnes, dont les pignons, à cette heure d’ombre, finiront, au-dessus de nos têtes, par se rejoindre. Nous humerons l’odeur du beurre frit, autour des boutiques des crêpières, et regarderons clignoter les lumières, aux vitres des fenêtres anciennes.
Tournant par la courtine de Kerfeunteun, nous reviendrons à petits pas, longeant les hôtels muets, par le dédale des vieilles rues: des Vendanges, de Kergariou, des Gentilshommes, où, selon la belle expression de Barrès, «l’herbe verdoie sous un silence prodigieux». Peut-être, nous penchant aux croisées, à travers les carreaux verdis, y verrons-nous Mme de Pompery dansant un menuet, face au conseiller de Silguy ou à M. de Keriner, et non loin, dans l’ombre propice d’une plante verte ou d’un paravent, la belle Mme Colonna jouant en a-parte son cœur avec un cadet du régiment de Beauce.
Ayant franchi le Steïr au pont Médard, nous poursuivrons notre promenade et regagnerons la Terre au Duc par les venelles de la Gaze et du Pain-Cuit.
Nous tendrons l’oreille aux voix du passé, montant des vieilles pierres; longtemps encore, elles nous diront l’histoire d’un peuple aimable, fin, sympathique entre tous, en ce qu’il sut joindre la gaîté, la tolérance, l’esprit d’équilibre et de mesure à la poésie instinctive et à l’idéalisme éternel de la race.
SOIR A LOC-MARIA
A Loc-Maria de Quimper, un soir de mai, par un de ces crépuscules d’or comme il y en a de très beaux en Cornouaille dans les saisons intermédiaires, et qui chevauchent de leurs lueurs fauves les vieux toits. La rivière d’Odet sépare de la ville ce faubourg lépreux, dont le nom renferme tout un charme de passé mystique. Jadis, un pont tournant le reliait à la Terre au Duc, ce pont aux Anglais que les plus téméraires ne franchissaient qu’en tremblant. Moyennant péage, un passeur, aux heures de haute mer, fait aujourd’hui le service.
On entend, de Loc-Maria, les murmures de Quimper, toute la rumeur des quais autour des bateaux de sable qu’on décharge. Et cependant, il semble qu’il existe, de l’une à l’autre rive, toute l’épaisseur d’un monde. On a l’impression de vivre, en ce quartier étrange, dans un autre temps et dans un autre pays. Les siècles ont, en effet, passé sur sa face archaïque sans guère la modifier, et ce soir pénétré de langueur doit être pareil à d’autres soirs, d’une époque infiniment lointaine, qui avait même atmosphère et même visage.
Tout sent le passé, dans ce faubourg que le soir engourdit. Les rues Basse et du Stivel inclinent vers l’Odet leurs maisons à pans de bois et à étages surplombants. Les moëllons déchaussés saillent comme des vertèbres au pignon des masures, les toits écailleux portent à regret le poids des temps accumulés; et les murs étançonnés de vieux mâts et de poutres vertes se raidissent, contre le vent d’ouest, dans un dur effort. Une odeur de moisissure et de choses mortes monte des intérieurs sombres, par les portes à plein cintre, au cadre festonné par le velours des mousses.
Vieille aussi, d’un passé sans âge, est la faïencerie où des ouvrières à hennin ornent les brocs et les écuelles des mêmes teintes vives et des mêmes dessins à ramages qu’il y a trois siècles, au temps des ducs et des rois. Et vieilles sont, sur l’autre rive, les maisons de Quimper, qui dressent leurs façades de granit austère depuis les ponts du Steïr jusqu’aux anges pleureurs colossaux, enguirlandés de vigne vierge, qui servent d’enseigne au chantier d’un tailleur de pierre.
La tristesse de l’heure enveloppe la petite église, dédiée à Notre-Dame d’Aquilonie, et qui est comme le centre, l’âme vivante du faubourg. Elle projette sur la place déserte l’ombre de ses murs nus, flanqués de rugueux contreforts, et son porche s’ouvre au visiteur comme l’antichambre d’un monde débordant de ténèbres et d’oubli.
L’âme des temps romans, chétive et opprimée est partout présente en ce sanctuaire, où tout porte la marque d’un profond autrefois, obscurci de légendes. Elle est dans la lumière chiche qui tombe des fenêtres étroites et entretient le mystère des absidioles, dans la rudesse des piliers massifs et la sécheresse des arcatures.
Jadis, l’évêque comte de Cornouaille passait ici la nuit en prières, la veille de son intronisation. Il venait pieds nus et en habit de pèlerin, frapper à la porte de l’abbaye; la prieure lui lavait la face et les mains, lui donnait «pour loger un charlit et de la paille fraîche», du pain de seigle et de l’eau pour nourriture. Il repartait au petit jour, abandonnant au prieuré sa boubette et son manteau. Et rien mieux que cette veillée en ce sanctuaire noyé de tristesse, ne pouvait l’inciter au mépris des vaines gloires et des dignités passagères.
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... La brume a touché les toits et l’_Angélus_ égrène son chapelet de notes frêles, qui font se pencher vers l’église les maisons basses, comme des vieilles accroupies sous la bure de leurs mantes. Mais le crépuscule promène sur cette lèpre sa lumière et jette sur les pierres blessées son enchantement. Le soleil, déclinant derrière le bois de Penhars, est comme une arche de plus en plus réduite, ouverte sur la splendeur occidentale. Ses rayons, rassemblant toutes les ardeurs du jour, coulent au long des toits comme un baume d’or roux. Et l’église resplendit sous cette bénédiction du soir; sous leur caresse, les vitres s’allument et brasillent comme des gemmes. Un dernier reflet crible de clarté les dalles et l’abside, baise la robe pourpre et les pieds nus du Christ, à la poutre triomphale.
Et tout le village, comme toute l’église, est flamboyant de soleil. On se demande en quel pays, sous quel autre ciel--est-ce à Florence, vers le Pont-aux-Grâces, ou bien à Pise, à Milan, au pied des basiliques lombardes?--on a vu cette même pouillerie des vieux quartiers sordides transfigurée par la gloire de la lumière agonisante...
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Peu à peu, le soleil a gravi le flanc vert du Frugy; le silence avec l’ombre, s’est répandu sur le manoir prieural. Alors, le plus grand charme de Loc-Maria est dans ses jardins et dans son port.
Des ruelles sombres y mènent, bordées de murs d’où dépassent les panaches luisants des camélias et des troènes. Ce n’est, à mer basse, qu’un lit de boue, semé de menues épaves, où l’Odet se fraye un passage en sinuant, avec cette odeur fade des paluds où se mêlent des relents de vase et de saumure. Mais le flot montant, deux fois le jour, lui apporte le salut et la grande purification de la mer.
Je l’ai vue venir, du tournant de Corniguel, escortée d’un blanc tournoiement de mouettes, entre les peupliers de Poulguinan et la corniche blonde du halage. Elle montait, léchant les remblais des jardins minuscules et les pierres lisses de la cale, traînant un rude parfum d’algues et la rumeur en sourdine de l’Océan... Et maintenant l’Odet est une belle nappe gonflée, dont le clapotis doux berce les barques et anime les quais de son frisson d’eau vivante.
Une carcasse de vieux navire, qui achève de pourrir, ses couples à nu dans l’herbe et le sable des berges, son étrave tendue, dans un nostalgique élan, vers les solitudes de l’estuaire, a tressailli au baiser de l’eau. Une gabarre aux flancs larges, chargée de maërl, qui remonte de la rivière, porte dans ses voiles rouges toute la magie du soir et semble une galère déchirant de sa proue l’ocre de quelque golfe fabuleux. Elle s’avance, d’une majestueuse allure, remorquée par cinq hommes au teint cuit, qui tirent à plein collier au long du halage. D’autres barques appareillent, leur taillevent et leur misaine gonflés, pour pêcher, la nuit venue, dans les calmes fonds de Kerogan et de Kerdour. On entend la rumeur des voiles qu’on hisse et qui s’inclinent au vent comme des oiseaux du soir, le heurt des avirons contre les tolets du bordage et, vers les maisons du quai, le souffle puissant et le pas rythmé des haleurs...
... Le soir, maintenant, est tout à fait venu: une brume, montée de l’Odet, retombe en cendre grise, aux versants de la vallée. Le ciel, par dégradations insensibles, a passé du vermeil au lilas, puis au ton fané des violettes. Dans le couchant qui s’enténèbre, il ne subsiste plus qu’un lambeau de lumière mourante qui s’effrange aux lisières du ciel. Les collines se ramassent frileusement et se rejoignent comme des paupières presque closes, sur le dernier reflet de l’eau morte. La mer se retire, découvrant, au long des rives, l’étain pâli des vasières. Et la nuit qui tombe ponctue de lumières grêles le faubourg endormi. Tous les bruits s’apaisent, se fondent; une cloche de couvent sonne vers Kernisit...
Mais voilà que, de l’une des barques rangées contre le quai et qui penchent leur mâture vers les maisons du port, une chanson monte, dans le silence, poussée par une voix qu’à ses inflexions j’ai reconnue pour être une voix de mon pays:
_An hini goz eo ma douz_[3]...
[3] C’est la vieille que j’aime...
C’est une chanson très vieille, de Cornouaille, mais qui se chante aussi bien en tout pays bas-breton, et auquel les marins du Goélo, qui sont d’une race placide et moqueuse, ont ajouté une variante pleine d’irrévérence:
_An hini goz euz ar Pempoul_[4]...
[4] Une vieille de Paimpol...
Et l’homme qui la chante, appuyé aux cordages, en regardant danser des reflets sur l’eau, avec la douceur d’âme que donnent les jours bien remplis, s’applique à lui donner la marque de son esprit railleur. Mais, est-ce à cause de l’ombre qui gagne, et recouvre le faubourg, accentuant son aspect de misère et d’abandon--ou bien parce que ce chant m’a rappelé toute la douceur de mon pays perdu?--je lui ai trouvé, dans ce soir grave, une indicible mélancolie, la mélancolie de cette race mineure chez qui «la joie même est un peu triste».
Et j’ai évoqué, là-bas, de l’autre côté de la Bretagne, sous la même lumière, un estuaire à peu près pareil, hérissé d’écueils, de pontons, de balises, avec un petit port blotti dans les brumes, entre les roches: l’arche frêle d’un pont jeté de Trégor en Goélo; et plus loin vers les terres, accroché à l’escarpement des rives, au bord d’un pays âpre, imprégné de tristesse cimmérienne, les tours pensives d’un manoir veillant sur un paysage féodal.
LA BAIE DE DOUARNENEZ