Aux jardins enchantés de Cornouaille
Part 2
Mais les courants, entre le Raz et la Vieille, offrent par tous les temps les mêmes périls; de grands vaisseaux s’y sont trouvés broyés par les plus grands calmes et sans laisser aucune trace.
Le pêcheur du Cap est moins triste que résigné; la femme, brûlée par le hâle et ployée sur les besognes trop lourdes, n’y songe point à plaire. Ses cheveux sont strictement tirés sous la coiffe monacale. Comme au temps des sires de Lézurec, de cruelle mémoire, elle porte un corsage à taille courte, sans échancrure, et la jupe de gros drap, aux plis raides, qu’on voit aux paysannes en oraison, sur les vitraux des cathédrales.
Les Lézurec, depuis beau temps, ont disparu; de leur château ne subsistent que quelques débris que le vent écorne. Mais le Capiste est demeuré serf de la mer. Il vit sous sa contrainte, tenant d’elle sa subsistance et sa loi.
Tout différent est le pays _duik_, qui va de l’estuaire de l’Odet à la Laïta et à l’Ellé, au-delà desquelles commence la mélancolie du Broéroc’h. Il s’étend, d’autre part, jusqu’à Gourin et le Faouët, sur les pentes méridionales de la Montagne Noire.
De toutes les Cornouailles, c’est la plus souriante et la plus heureuse. Dans cette Arcadie, la nature a multiplié ses enchantements. Nulle part la Bretagne n’a plus de vergers, d’eaux vives, de moulins, ni des rivières aux noms plus harmonieux, ni des sous-bois plus profonds, ni une herbe plus éclatante.
C’est le pays de la collerette, dont les femmes égayent leur costume, aussi bien à Scaër, Pont-Aven, Quimperlé qu’à Guiscriff et à Bannalec. Leur grande affaire est d’être belles, et de poursuivre le plaisir. Elles aiment les riches velours, les fonds de coiffes aux couleurs tendres, les lourdes broderies d’argent et d’or.
L’homme, par contre, au pays _duik_, est uniment vêtu de noir. Plantureux, jovial, le teint fleuri, il a sous le _chupen_ sombre et le chapeau à boucle d’argent l’air placide d’un maître drapier ou d’un bourgmestre de Hollande. Un Rembrandt sans mysticité ni clair-obscur.
Il sait tout le prix de la vie et du bonheur; il en jouit voluptueusement. La nature n’a pas exigé de lui l’effort de chaque jour; il sait lui en rendre grâces. Peu actif, peu profond, il s’abandonne volontiers, surtout au pays heureux du «Kiz Fouën», à l’effet assoupissant du climat et du sol, profitant dans la plus large mesure des bienfaits dont la terre l’a comblé.
Sa nonchalance naturelle se retrouve jusque dans son langage, où s’affadit ce que le pays _glazik_ peut avoir de provocant et d’un peu dur.
Il est aimable, accommodant, peu entêté dans ses principes et sa foi. Il entretint le meilleur commerce, même aux premiers temps révolutionnaires, avec les abbés de Saint-Maurice. Lancelot, chassé de Port-Royal, trouva chez les moines de Sainte-Croix, à Quimperlé, le plus accueillant des asiles, et put, au milieu d’eux, persévérer dans l’hérésie janséniste.
Toutes ces petites villes de la Cornouaille du sud semblent s’offrir d’ailleurs comme des refuges à la méditation et au rêve blessé. Quimperlé, dans une atmosphère monacale, a de vieilles maisons, de vieux cloîtres, de vieilles églises, des escaliers, des ponts, des rues étroites et grimpantes, des placettes où l’herbe pousse et un quai fleuri de quelques voiles. Pont-Aven, dans un décor de collines, passait pour posséder jadis «pour cinq maisons, quatre moulins». Rosporden, plus austère, mire son église mélancolique dans un étang bordé de joncs.
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Le massif heurté du Poher est, vers l’Est, le flanc-garde de Cornouaille. Il n’atteint jamais quatre cents mètres, mais on ne l’appelle pas moins, en Cornouaille, avec quelque emphase, la Montagne.
L’Arez et la Montagne Noire s’y opposent, dressant sur les deux rives de l’Aulne leurs ménez arrondis et leurs roc’hiou. Poullaouën, Collorec et Plouyé jettent entre les deux chaînes un isthme de grasse végétation.
Partout ailleurs, c’est un sol maigre, dur, de tourbière et de lande, parsemé de rocs erratiques et de parcelles chétives de seigle, d’orge et de pommes de terre.
La vie est précaire, sur les sommets jadis hantés par la terreur des moines rouges et des loups. L’homme les déserte, pour aller chercher ailleurs sa pitance, entre le temps de la tourbe et celui des foins. Il porte le costume le plus ingrat de Cornouaille: un habit de drap triste, sans revers ni basquines, un pantalon serré aux cuisses, à l’espagnole et un chapeau arrondi en galette, tenu au menton par une ganse.
Mais il fait ressortir, par ce qu’il a de pauvre et de rude, la délicatesse du costume féminin, rehaussé de dentelle et qui, sous le bonnet ou la cornette, a des grâces d’un autre temps.
Tout impécunieux qu’il soit,--pâtre ou _pillaouër_--le Montagnard lui-même n’est pas triste. Il aime les bonnes histoires, les chansons moqueuses, les passe-pieds endiablés.
Il est vif, avantageux, frondeur; il a, de tradition, l’amour de la liberté.
Et quel sort, à tout prendre, fut jamais plus enviable que le sien? Il habite dans la sérénité des hauts lieux. La Bretagne lui offre, baigné de brumes, brodé d’ajoncs et de bruyères, le plus somptueux de ses horizons. Son rêve s’alimente aux sources de poésie les plus anciennes de la terre. Chaque printemps lui ramène les joies de la vie errante, où il s’en va, au hasard des routes, entendant des histoires nouvelles, buvant du cidre rouge et lutinant de belles servantes aux auberges des carrefours.
A chaque printemps, au cours de son périple, il retrouve chaque coin, chaque ville de Cornouaille dans la plénitude de sa grâce et sous son aspect attendu: Daoulas sous ses trembles et ses aulnes, Le Faou miré dans l’eau calme de son estuaire, Quimper inclinant sur l’Odet l’ombre verte de ses collines, Fouesnant sous ses foins odorants et ses pommiers en fleurs.
Et il regagne à l’automne, sa Montagne, comme devant pauvre d’écus, mais la tête emplie de rêves et de visions.
QUIMPER
NOSTALGIQUE CAPITALE
Endormie, comme une princesse de légende, entre ses quatre collines, Quimper a le charme recueilli des quiètes et vétustes capitales. Ses vieilles maisons aux toits en éteignoirs, épaulées l’une à l’autre, ont l’air d’aïeules renfermées dans leurs souvenirs, et les restes de ses remparts, sous leur toison de plantes grimpantes, semblent porter le deuil d’un passé plein de gloire.
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Tout prédisposait Quimper à devenir la métropole religieuse, administrative et guerrière d’un vaste pays qui s’étend des baies abritées de l’Atlantique--des «conques de Cornouaille»--aux hautes terres nues de Spézet et de Brasparts.
La douceur de son ciel, la fluidité de son atmosphère, l’agrément d’une riche nature, fertile et plaisante au regard, en firent de tout temps un centre privilégié; mais elle dut avant tout sa fortune à sa situation au _Kemper_, au confluent de deux rivières: l’Odet et le Steïr, qui s’enfoncent comme deux racines vives au cœur de la Cornouaille montueuse et bocagère, ouvrant un passage, au nord, vers l’hémicycle vert de Cast et de Quéménéven; à l’est, par les gorges de Langolen et du Stangalar, vers le Signal de Laz et la haute vallée de l’Aulne. Collectant les eaux de ce vaste bassin, l’Odet ouvre vers la mer une large voie sinueuse, striée par les voiles rouges et blanches des caboteurs.
Complétant ce réseau de routes naturelles, la dépression de Rosporden à la baie des Trépassés relie, en passant par Quimper, le sombre pays du Cap, coiffé de brumes, battu d’un vent éternel, aux bords riants de l’Aven et de l’Isole qui sont, en Bretagne, la terre de l’émeraude.
Ainsi placée au carrefour des grands chemins de Cornouaille, Quimper, depuis les temps les plus anciens, fut le centre attractif de pays et de populations très divers, depuis les Montagnards, mangeurs de pain de seigle, aux instincts aventureux et nomades, jusqu’au «glazik» des vallées opulentes, dont toute la douceur est dans les noms d’idylles de leurs fleuves.
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Quimper, de tout temps, les attira et les réunit, mêlant les coiffes, les cultes, les légendes, tempérant les mœurs rudes et le sauvage goût d’indépendance des uns par la langueur et l’instinct discipliné des autres. Elle fondit ainsi, comme en un creuset, les distinctions et les particularités, corrigeant l’âpreté des _gwerziou_ montagnardes par la suavité des _sones_ du bas pays. Ce fut une lente métamorphose que l’Odet cacha sous la résille de ses brumes.
Le seul pays bigouden se déroba longtemps à cette emprise, parce qu’il tournait le dos à Quimper et au reste du monde, dont le sépare un bourrelet continu de terres abruptes. La route de Pont-l’Abbé, de Plogastel et de Penmarc’h est, en effet, la seule qui, sortant de Quimper, n’emprunte point aussitôt une coulée naturelle. Contournant la colline de Penhars, il lui faut escalader une pente assez rude avant d’atteindre une tourelle à meurtrières qui, comme un homme de guet, domine tout le pays.
Ainsi les deux populations, sans se pénétrer, vécurent de longs siècles côte à côte. Et la contrée bigoudène, bordée de rocs et de dunes, hérissée de villages aux noms âpres: Tréméoc, Plonéour, Léchiagat, fut longtemps pour les Quimpérois une terre méprisée, abandonnée à une race misérable et aux mœurs à demi-barbares, à laquelle on prêtait des origines et une religion étranges. Ce n’est qu’à la fin du dernier siècle que ce mépris a disparu, grâce au développement des routes et des petits chemins de fer. Depuis lors, le Bigouden actif, entreprenant, dur à la tâche, a bien pris sa revanche. Il a colonisé jusqu’aux terres des faubourgs et s’est plus d’une fois imposé comme un maître au Quimpérois plus dolent. Encore subsiste-t-il, dans les sobriquets et les jurons populaires--_ludik_ ou _Dran Doué_--des traces d’une animosité héréditaire.
De cette fusion de peuples si variés, il résulta donc une race dont les caractères alliaient ce qu’il y a de meilleur et parfois de moins bon en Cornouaille: diserte, vivante, aimable, imaginative, ayant le goût de l’ordre, de la sociabilité, de la mesure, insoucieuse et volontiers nonchalante, vivant d’un acquis séculaire, aimant à la folie le plaisir, les pardons et la danse, les belles fêtes, la vie large et facile, une race peu mystique et plus pacifique que belliqueuse.
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Cependant, du plus loin qu’elle émerge d’un passé plein de brumes et jusqu’à l’époque de la Ligue, sa destinée fut d’être une ville guerrière. Les Quimpérois, qui ont l’instinct épique et qui, de tout temps, se piquèrent d’humanisme, font remonter aux temps fabuleux la création de leur ville et en attribuent la fondation à un certain Coréanus, proche cousin d’Énée, et rescapé, comme celui-ci, des massacres de Troie.
Sans croire à d’aussi lointaines et flatteuses origines, on n’en doit pas moins admettre que Quimper existait à une époque reculée, vraisemblablement avant la conquête des Gaules. Ce fut d’abord une bourgade très humble, serrée entre les rocs du Frugy et les boues du fleuve, au lieu qui est aujourd’hui Locmaria et qui garde de son passé nébuleux quelques curieux vestiges. Ses habitants pêchaient dans l’Odet le merlus et la sole ou fabriquaient avec l’argile grise de Toulven une faïence grossière. Sans doute est-ce de cette bourgade des Coriosopites que parle César dans son tome second des Commentaires, comme de l’un des derniers réduits de la résistance occismienne.
Les Romains, doués d’un rude génie guerrier, comprirent tout l’avantage qu’ils pouvaient tirer de la forteresse naturelle du Frugy. Publius Crassus, qui commandait en Armorique la septième légion, y aurait établi, prétendent les archéologues, un camp retranché, relié par douze voies stratégiques aux points importants de l’intérieur et du littoral. De ces chaussées de granit, construites pour les siècles, des traces demeurent en divers lieux de Cornouaille et notamment le «Hent Is»,--le chemin d’Is--qui, se détachant de la voie maîtresse d’Armorique, conduisait aux Palus en traversant les solitudes forestières du Porzay.
Plus tard, les nécessités de la défense, lors des invasions des Barbares, contraignirent les Coriosopites à transporter leur ville des pentes du Frugy au confluent des deux rivières, qui lui constituèrent un fossé naturel. Les évêques comtes de Cornouailles, qui, depuis la donation de Gradlon, furent les défenseurs de la cité, ceignirent Quimper de solides remparts.
Il n’en reste aujourd’hui que de rares débris, mais qui, sous l’envahissement des lierres, gardent assez fière allure: les murailles du Chapitre, du Pichery, les ruines du vieux couvent du Verdelet, la courtine à machicoulis de Croas-ar-Croac’h, et l’échauguette du Pont Médard, ouvrant sa lucarne de guet, comme un hublot, sur le lit caillouteux du Steir.
Ces murs, au Moyen-Age et jusqu’à la Ligue, eurent à supporter mainte attaque. Quimper, ville d’abondance au creux d’une vallée de paradis, devait susciter les convoitises des paysans révoltés et des chefs de bande comme La Magnanne ou La Fontenelle. Elle fut saccagée en 1344, durant la guerre de Succession. En 1489, elle subit l’assaut des Jacques du Poher qui, chassés par la faim de leurs montagnes, se ruèrent, tels des loups, sur la baillie de Cornouaille et les cantons fortunés du sud. Le cimetière des Mille Ventres--_ar prat ar mil gov_,--au débouché de Pratanras, évoque le carnage qu’en firent, à cette occasion, les gentilshommes cornouaillais.
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Mais le Quimpérois n’est point d’humeur combative. Il batailla ferme et porta de rudes coups, toutes les fois qu’il s’y trouva contraint, pour défendre sa richesse et sa tranquillité. Mais n’éprouvant à se battre qu’une joie médiocre, il abandonna volontiers cette gloire hasardeuse aux populations plus frustes du Haut-Léon et du Penthièvre.
Et comment ne lui eût-il préféré les jouissances et les profits assurés des travaux pacifiques? Tout, dans la terre qu’il habite, est douceur, abondance, harmonie; tout y invite à goûter, sans plus attendre, les plaisirs multiples d’une bonne existence. Il n’est, pour s’en rendre compte, qu’à gravir, par un matin de temps clair, le sentier en lacets qui mène au Frugy.
De l’esplanade qui le couronne, l’on domine, comme un beau jardin enchanté, toute la Basse-Cornouaille épanouie. L’œil plane, jusqu’aux crêtes de la Montagne Noire, sur un chatoyant horizon de bois, de prairies, de collines vertes ou tachetées, au mois de mai, de l’or tendre des colzatières. De toutes parts des landes jaunes flamboyant au soleil ou de grasses cultures. Ce n’est point cette «contrée muette» dont parle Flaubert, qui dut la voir en ses mauvais jours, et qui, nous rapporte-t-il, «semble faite exprès pour recevoir les existences en ruines, les douleurs résignées et vous regarde comme un triste visage».
S’étirant au creux de sa vallée, l’Odet étale ses eaux bleues, grossies par le flux, en des anses paisibles comme Toulven et Kerogan, ou les resserre soudain en des défilés sauvages, comme Kerambléis ou les Vire-Courts.
Il résume, en son cours rapide, tous les aspects du vrai fleuve: ceux du Rhin,--d’un Rhin en miniature,--dans sa trouée héroïque, avec ses rives fleuries de légendes, ses châteaux aux tours romantiques, ses collines couronnées de landes et de pins, ses rocs, ses éperons sauvages où le jusant découvre des franges d’algues ruisselantes. Mais à côté de ces paysages sévères, il découvre des coins d’un charme intime, de frais décors de pastorales; il fait songer, sous les hêtres bruissants de Portz-Meillou, aux grâces et aux nonchalances de la Loire, lorsqu’elle s’attarde aux jardins de Touraine.
Les bords de la Loire, pays de doux épicurisme, c’est à quoi le plus souvent tout ramène, en cette belle terre voluptueuse qui avoisine l’estuaire. On y retrouve leur luxuriance, leur charme mol, leur abandon aimable et sensuel.
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Le climat y est plus doux encore qu’en Touraine. L’été, tempéré par les brises de mer, n’y connaît point de chaleur desséchante; l’hiver, rapide et sans neige, s’y résout le plus souvent en buées et en bruines flottantes. Les plantes méditerranéennes: camélias, myrtes et lauriers-roses y croissent dans les creux abrités et le mimosa pare les derniers mois d’hiver du sourire de ses fleurs grêles. Même, jusqu’au quinzième siècle, prétend-on, la vigne fut cultivée avec fruit sur les pentes les mieux ensoleillées.
Aussi les bords de l’Odet furent-ils, de tout temps, la terre d’élection des parcs, des jardins et des manoirs. Ils s’échelonnent sur les deux rives, de Quimper à Saint-Marine, pour la plus grande joie du regard.
A gauche, passé les dernières maisons de Loc-Maria, dans son cadre de peupliers et de rhododendrons géants, c’est Poulguinan où le roi Gradlon, après la submersion d’Ys, goûta, selon la légende, les amères délices de la solitude. Non loin, sur un fond de molles collines, se détachent les portiques et les charmilles de Lanniron, vieux manoir du XVe restauré par les évêques-comtes de Cornouaille qui, après les désastres de la Ligue, en firent leur «palais rural», l’entourant d’un jardin merveilleux. Lanniron, où plane encore le souvenir d’un prélat aimable et doux, François de Coëtlogon, prédicateur d’élite et amateur de jardins, qui se reposait de l’_Imitation_ en cultivant des tulipes et en lisant La Fontaine.
Cette verte Thébaïde fut également le lieu d’exil du Père Caussin, confesseur de Louis XIII, coupable d’avoir mal conseillé Mlle de La Fayette, que Richelieu avait songé à rapprocher du roi. Le cardinal, pour exorciser le bon père du démon de l’intrigue, lui assigna comme résidence Quimper-en-Cornouaille, dont l’évêché lui parut, à cet effet, suffisamment lointain et crotté.
L’on conçoit le dépaysement du Père Caussin à se trouver, pour la première fois, en contact avec la nature et la société quimpéroises. Sa première impression, a-t-il rapporté, fut fort pénible. La solitude de Lanniron lui fit d’abord l’effet le plus rude et le plus fâcheux qui se puisse imaginer. Peut-être même, pour apitoyer le pape sur son sort, le dut-il dramatiser. De tous côtés, il ne voit que «déserts et roches»; il entend «les flots de l’Océan gronder aux fenêtres de sa chambre». La population de Quimper, écrit-il à Urbain VIII, articule «je ne sais quels grincements barbares plutôt qu’un langage humain». Il s’assimile, pour finir, à une personne morte entre les vivants et qui survivrait à ses funérailles.
Faut-il ajouter que ce ne fut là qu’une impression passagère? Il arriva ce qui, depuis lors, s’est bien des fois produit: le Père Caussin fut conquis par le charme de son diocèse, de la campagne et de la mer cornouaillaises. Il en parle, par la suite, avec un lyrisme attendri. «Il s’y repaît du spectacle des œuvres de Dieu; il lit son nom sur les pages des éléments; la plus petite fleur des champs, l’insecte qui vole, tout, dans la nature bretonne, lui rappelle le Créateur et l’invite à le louer».
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Plus au sud, au long des anses, d’autres maisons seigneuriales découvrent leurs boulingrins, leurs parcs profonds, leurs toits en poivrière ou leurs tourelles qui découpent sur le ciel d’un gris d’argent leur crénelure. Jadis aménagés pour la défense, hérissés de bretèches, d’échauguettes et de barbacanes, ils se transformèrent peu à peu, suivant le progrès des temps, égayant d’un sourire de pierre blanche leur dur visage féodal.
Quand, au tournant du XVIe siècle, les mœurs se firent plus douces et les routes plus sûres, ils rompirent leur corset de vieux murs; leurs meurtrières s’élargirent, se parèrent de meneaux Renaissance, de pilastres et de chapiteaux; des massifs de troènes et de mimosas fleurirent sur l’emplacement des douves. Mais certains de ces manoirs modernisés conservent encore, comme un souvenir des époques guerrières, un portail à tourelles ou un réseau d’arcades basses.
Ce n’est pas seulement aux bords immédiats de l’Odet, mais dans les bois qui l’enserrent et dans les replis adjacents que l’on découvre, presque à chaque détour, ces manoirs de légende: Kerlagatu, Lanroz, Kerdour, avec son pavillon Louis XII; Kerbérénez et Lestrémeur, dont les restes, timbrés au blason des Sévigné, se reflètent dans le beau miroir de Penfoul; Kerandraon et Kergoz, perdus dans l’épaisseur de grands parcs qui ne sont jamais plus beaux que lorsqu’ils revêtent les beaux tons roux de l’automne. Un peu plus avant dans les terres, c’est Pratanras, qui porte encore les armes et la devise de Madec, le Nabab, dont les merveilleuses aventures au Pendjab et au Bengale, racontées à Combourg par un ancien capitaine de la Compagnie des Indes, déterminèrent la vocation du chevalier de Châteaubriand. Et sur la rive opposée, c’est le Pérennou, dont le parc enchanté, débordant d’azalées et de camélias, donna peut-être à Zola, qui avait vainement cherché en Cornouaille le cadre et les âmes de _la Terre_, la première idée du Paradou. De loin en loin, pour accentuer, sous un sceau de mélancolie, la note bretonne du paysage, apparaissent, dans les créneaux du feuillage, les vestiges croulants de quelque chapelle: Sainte-Barbe, Saint-Roch ou Bodivit, où le lierre efface les armoiries, sur les dalles des tombes seigneuriales.
Ainsi égrenés au long des anses ou dans le silence des campagnes recueillies, ces châteaux ont le charme discret et un peu triste des très vieilles demeures. Leurs noms mêmes: Kergoz ou Kerdour, aux sonorités douces comme une musique de viole ou d’épinette, sont imprégnés d’un parfum de passé; ils évoquent des drames anciens, des mystères que l’on n’a jamais percés et plutôt encore de belles histoires d’amour, en costumes Gainsborough, au bord de pièces d’eau mélancoliques, ou dans la solitude de vieux jardins oubliés.
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Ils connurent, ces châteaux de l’Odet, une époque de vie élégante et même fastueuse. Ce fut vers la fin du dix-huitième siècle, où Quimper, à la faveur de la réforme de Maupeou, faillit voir s’étendre jusqu’aux confins du Penthièvre la juridiction de son présidial, et prit plus que jamais figure de petite capitale.
Sans doute la misère était-elle profonde dans les campagnes où le peuple, si l’on en juge par les relations de voyageurs comme Arthur Young, ployait sous le régime inhumain des quévaises. Mais Quimper, exempt de soucis, presque complétement affranchi des fouages jouissait en paix d’un âge d’or.
Une «société» s’y était formée, insouciante et sceptique, joyeuse et raffinée, qui en faisait comme une petite image de Versailles. Quimper était devenu, surtout depuis un siècle, le refuge d’une grande partie de la noblesse rurale, que la crainte des séditions paysannes avait portée à déserter ses terres. Elle avait élu domicile en la Terre-au-Duc ou dans les quartiers grimpants de la Ville-Close, en ces hôtels de pierre grisonne, aux pignons carapacés d’ardoises, aux étages encorbellés «ornés de quelque peinturage».
Assez pauvre noblesse, en vérité, que cette noblesse quimpéroise. On ne la voyait point à Versailles et le roi ne s’en préoccupait guère. A l’exception de quelques familles bien assises, comme les Carré, les Ploeuc, les Saint-Luc, qui ne résidaient d’ailleurs en Cornouaille que par intermittences, elle menait une existence fort humble et parfois besogneuse.
La réformation de la noblesse avait bien réussi à démasquer quelques usurpateurs, mais en supprimant la noblesse dormante, elle avait contraint les gentilshommes à délaisser l’agriculture et le commerce de mer. Les offices parlementaires lui étant devenus, d’autre part, inaccessibles, les dignités de l’Église étant elles-mêmes l’apanage de cadets bien en cour, il ne resta désormais, à la petite noblesse de Cornouaille, d’autres débouchés que l’armée, la marine, ou les juridictions secondaires dont on faisait peu de cas et qu’accaparait la classe bourgeoise.