Aux jardins enchantés de Cornouaille
Part 13
Les gens, en cette terre de Guingamp, ont gardé, comme les maisons et les lieux, la marque ineffaçable du passé. Il n’est point une ville de Bretagne où l’on se sente vivre en une atmosphère plus strictement bretonne. Saint-Brieuc, qui n’est qu’à sept lieues vers l’Est, ne se distingue pas sensiblement des gros marchés normands ou manceaux; Morlaix, dans son cadre trompeur de rues grimpantes et de maisons désuètes est, au flanc du vieux Léon, une oasis de gaîté et d’insouciance; Tréguier même, dépouillée à demi de sa couronne mystique, a ouvert toutes grandes à l’air du siècle les portes si longtemps closes de ses couvents et de ses cloîtres.
A Guingamp, il s’est maintenu, dans les âmes, quelque chose de la roideur et de la mélancolie médiévales. La ville est demeurée fidèle à ses vieux usages: elle a son crieur des morts qui, à chaque décès, entre deux coups de cloche, s’en va, répétant par les rues son homélie funèbre; elle a ses chanteurs de complaintes celtiques, disciples attardés de Yann ar Minouz qui, aux jours du pardon et des grandes foires, débitent leurs chansons sous les porches ou aux carrefours. L’esprit des corporations y est demeuré vivace; chacune y célèbre, au jour marqué depuis des siècles, son patron: saint Fiacre ou saint Éloi.
C’est à son de campane que les édiles se réunissent, comme jadis les échevins, pour délibérer à la maison commune; tout comme au moyen âge, le bourdon n’annonce la mort que des clercs ou des fabriciens.
Les foires, presque aussi nombreuses que les samedis de l’année, y ont gardé leurs noms rustiques et charmants: an Bleuniou, an Avallou--des Fleurs, des Pommes--Saint-Sauveur, Saint-Michel, Sainte-Catherine.
Apre au gain, entendu dans le négoce, le Guingampais est aussi processif, aussi retors que par le passé. Nulle ville bretonne, croyons-nous, ne compte une telle proportion de notaires et de robins. Il n’y existe guère de place, dans les âmes, au scepticisme ou à l’ironie, et c’est ce qui apparente, dans quelque mesure, les Guingampais aux Léonards. La passion politique est, chez eux, demeurée aussi ardente qu’au temps de Guyomar et de Festou de la Villeblanche. Les partis, nettement tranchés, s’y affrontent et y luttent sans merci. Tel café de la vieille place, un soir d’élection, dans les clameurs et la fumée des pipes, fait songer, comme aux temps révolutionnaires, à un club de Feuillants ou de Jacobins.
Fidèle aux coutumes du passé, Guingamp est demeurée aussi bien attachée à sa langue. Le français et le breton se combattent depuis près de mille ans aux avancées de ses faubourgs, et il s’est produit ce qu’on a parfois appelé le «miracle de la langue». Honni, persécuté par tous les régimes, le breton n’a perdu, depuis des siècles, ni un village, ni une parcelle de son domaine.
Certains ont regretté que Guingamp se soit laissée distancer par des rivales comme Saint-Brieuc ou Morlaix sans secouer sa routine ni tirer un parti meilleur de sa situation, de ses avantages. Mais peut-être était-il dans son destin de garder la vie du passé contre les courants modernes qui, venant de l’Est, battent en vain ses murailles. Son rôle, à elle aussi, fut de «maintenir».
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Où revivent avec le plus de force l’âme et la couleur d’autrefois, c’est au grand pardon de Notre Dame de Bon Secours, qui se célèbre au premier samedi de juillet.
Ce pardon fut, à l’origine, au milieu des tristesses de la guerre de Succession, une assemblée de la Frairie Blanche, dont les membres, clercs, bourgeois et nobles, se réunissaient une fois l’an, en de fraternelles agapes, où ils réglaient à l’amiable leurs litiges, après s’être mis sous la protection de la Vierge du Halgoët, dans le sanctuaire alors très humble de la ville close[16].
[16] Sigismond ROPARTZ: _Guingamp_.
Et comme cette frairie se recrutait dans toute l’étendue de l’évêché de Trégor, l’usage s’établit, vers le déclin du Moyen Age, d’un pèlerinage annuel à l’autel de la Vierge Noire, qu’encouragèrent, par des faveurs et des promesses d’indulgences, les papes et les comtes de Penthièvre. Peu à peu, la fête religieuse prit le pas, au point de la faire oublier, sur l’assemblée corporative. On la célébra tous les ans, en grande pompe, au jour de la Visitation, sauf aux temps particulièrement troublés de la Terreur, et de tous les points de la Bretagne, les pèlerins y affluèrent. On prit l’habitude d’invoquer la Vierge Noire en toutes circonstances et pour tous les maux; elle fut, pour tout ce vaste pays bretonnant, la Dame du Bon Secours,--_Itron Varia guell zikour_,--la dispensatrice des remèdes divins.
De nos jours encore, entre Tréguier et Vannes, il n’est point de madone plus populaire, et il n’existe guère de maison paysanne où une image ou une médaille ne la rappelle, tenant sur son bras gauche son fils serré, cousus tous deux dans la même tunique, à la façon des Vierges du XIIIe.
Il me souvient d’avoir rencontré aux confins du pays glazik et du Porzay, une vieille paysanne qui avait passé soixante-dix années de sa vie sans connaître ni Douarnenez ni Brest, mais qui avait accompli, dans sa jeunesse, pieds nus, sous le grand soleil, le pèlerinage de Notre-Dame de Bon Secours. Elle avait traversé, dans une exaltation mystique, toute la Cornouaille, dormant, la nuit, à la belle étoile, dans l’haleine embaumée des foins, et s’arrêtant, pour prier, dans la demi-nuit des chapelles: Kergoat, Ilijour, les Sept-Fontaines, Saint-Herbot ou Saint-Caduan, le Pénity de Carnoët et Notre-Dame de Bulat, qui s’offraient comme des reposoirs de fraîcheur et de silence au long du chemin brûlant.
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A vrai dire, pour bon nombre de pèlerins, la foire ajoutait à la fête religieuse son attrait; mais cela même n’est-il pas un héritage du passé? Il est, en Bretagne, peu de pardons, sauf autour des pauvres chapelles perdues et pour la plupart en ruines, qui soient exclusivement des «fêtes de l’âme».
A l’exception du Léonard, dont la religion est triste et rebutante, le Breton, après s’être acquitté de ses devoirs mystiques, aime à se plonger dans l’atmosphère des assemblées profanes; ce lui est une occasion, après un hiver de solitude, de reprendre langue avec le monde extérieur, de s’étourdir de tapage et de lumière. Il ne conçoit guère le pardon sans les auberges en plein vent, ni les grands paniers de cerises mûres, devant lesquels s’arrondissent les commères, sans les odeurs mêlées de poussière, de roulotte et de crêpes chaudes, sans les chanteurs de complaintes, ni les petits marchands ni les bateleurs. Et ce fut le plus souvent l’Église qui, pour attirer le menu peuple, créa, dans l’ombre du sanctuaire, la foire du pardon, dont elle s’attribua les revenus.
Mais il est tout au moins une heure où les rumeurs du Vally s’apaisent, où la voix du bourdon fait taire la cacophonie foraine. C’est quand va sortir la grande procession nocturne; tout fait silence dans la ville, où flotte, dans l’ombre des pignons encorbellés et des acacias en fleur, l’atmosphère des veillées mystiques. Et si c’est un soir orageux, le vent lui-même s’arrête de souffler, ou la pluie se tait: le ciel s’ouvre et se rassérène, et les nuages se détournent pour quelques heures de leur habituel chemin. De mémoire d’homme, suivant Sigismond Ropartz, l’inclémence du temps n’a empêché la procession de sortir.
Dans les rues Notre-Dame et Saint-Nicolas, le cortège se déploie, suivant une ordonnance arrêtée depuis des siècles: les croix d’argent et d’or, les reliques, les bannières, les frégates, toutes voiles dehors, portées par des «poissonniers», serrées par le double rang interminable des fidèles, et enfin, dressée sur le pavois de quatre robustes épaules, la Madone scintillante de pierreries, abaissant son sourire de turquoise sur son peuple agenouillé.
Ensuite la procession côtoie de longs jardins, dans les vieux quartiers du Cosquer et de la Palestine, d’où débordent, avec les tiges des chèvrefeuilles, toutes les haleines de l’été; puis elle gagne, par Saint-Sauveur et les Ponts Saint-Michel, la place de l’ancienne Cohue, où l’évêque allume le triple feu de joie.
Peu à peu la nuit s’est faite; les bûchers crépitent et rougeoient, haussant vers le ciel plein d’étoiles leurs longues flammes d’autodafé, éclairant, en de brusques sursauts, les façades des maisons pensives.
Comme le brasier décline, la procession, au rythme plus pressé des hymnes et des carillons, reprend sa marche vers la basilique, où doit se célébrer la messe des pèlerins. Dans cette dernière étape, l’ordre se rompt, les rangs se heurtent et se mêlent dans le brasillement des cierges, des chapes et des dais. C’est comme une marée humaine débordant de la chaussée, battant les murs, roulant, tel un torrent de feu, jusqu’au porche des Apôtres dont l’arche s’ouvre toute grande sur l’éblouissement de la nef, comme une porte de paradis.
La Vierge reprend sa place à l’entrée du chœur, entre les lourds piliers romans. Droite, comme une divinité barbare, sous son manteau en abat-jour et sa couronne incrustée d’émeraudes, elle écoute monter vers elle, comme un flot continu, la rumeur haletante des oraisons. Tandis que le prêtre officie, les cantiques, lancés par des milliers de voix, alternent et se répondent, chacun traduisant quelque trait de l’âme d’un pays: ceux de la Cornouaille terrienne,
_Gwerc’hez viniguet, mamm truezuz_[17]...
aux sonorités dures, âpres comme les monts et les landes; ceux des villages trégorrois,
_Ni ho salud, stereden Vor_[18]...
plus riches d’images et de symboles et tout pleins de l’harmonie profonde de la mer.
[17] Vierge bénie, mère de miséricorde...
[18] Nous te saluons, étoile de la Mer...
C’est comme un mugissement d’orage qu’accompagnent en sourdine, aux accalmies, la plainte des mendiants qui étalent leurs guenilles et leur lèpre sur les marches du Porche, ou le tintement des pièces de monnaie, tombant à espaces réguliers, dans le plat aux offrandes.
Ces nocturnes de l’été breton, d’une poésie sauvage, se prolongent jusqu’au petit jour, où les pèlerins, harassés par une nuit d’exaltation et de prière, se laissent enfin abattre par le sommeil. Alors, tandis que par les verrières se glissent les premières lueurs de l’aube, la basilique devient le lieu d’asile, l’hôtellerie secourable de la Vierge où dorment, pêle-mêle, allongés sur les dalles, tous ceux qui, dans les auberges pleines, n’ont pu trouver d’autre gîte.
C’est une vision fantastique des vieux âges,--comme une Cour des Miracles ou comme la nuit des gitans aux Sainte-Marie-de-la-Mer,--dans une atmosphère inexprimable où l’odeur des fleurs mourantes, de l’encens et de la cire se mêle à un relent de vieilles plaies, de sueurs et de fades haleines.
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Telle je te revois surgir, comme une Mecque bretonne, du fond de mes souvenirs d’enfant, Guingamp, ô ma première fenêtre sur le monde.
C’était aux premiers temps de l’été, quand le soleil, haut et large dans le ciel, roussissait la graine d’ajonc que l’on s’en allait cueillir, pieds nus, au long des talus et par les landes.
On m’habillait, un jour, de mes hardes du dimanche, et l’on me confiait à une vieille tante, blatière. Je faisais route, en sa charrette, de Saint-Clet à Guingamp, assis sur les sacs empilés de grain et de farine, comme sur le plus moelleux des coussins.
Le voyage était un enchantement, par cette route inégale, pleine de murmures d’eaux sous les peupliers et de senteurs de foins mûrs. Le cheval était vieux, à demi-aveugle, et montait au petit pas toutes les côtes. Devant et derrière nous, les voitures, en longue file, allaient du même train: c’étaient des fermiers de nos environs que je reconnaissais au passage et que je saluais d’un bon mot ou d’un sourire, ou bien des marchands de porcelets de Plourivo, dont les chars à bancs à claire-voie, grêles comme des sauterelles, faisaient dans les cahots un grand bruit d’essieux et de ferraille. De loin en loin, dans les intervalles, un paysan apparaissait, tirant par la longe un cheval ou une génisse; l’on croisait parfois une charretée de foin nouveau qui laissait dans son sillage la bonne odeur des herbes et de la terre. Dans la côte du Frout, où la route en long lacet étrangle la colline, le cortège se déployait comme une caravane, en route vers quelque pays prestigieux, dans une gloire de poussière et de soleil.
Passé Münehore et le petit village de la Poterie, des mendiants en guenilles demandaient l’aumône, assis sur les bornes kilométriques ou sur l’herbe des carrefours. Et comme on approchait de la ville, l’on se sentait enveloppé par cette atmosphère mystique, caractéristique des pardons. Puis c’était au long des rues, pavoisées de guirlandes et d’oriflammes, le heurt joyeux des langages, des costumes et des coiffes, depuis les Gwénédour à toque noire, aux longs yeux pensifs de Préraphaélites, des pays de Cléguérec, de Baud et de Guéméné jusqu’aux Kernévot éclatants comme des personnages d’enluminures, avec leurs galons, leurs rubans, leurs mitres et leurs plastrons d’or, leurs «chupen» enrichis de saint-ciboire, tranchant sur les costumes modernes et les châles sombres du Goélo et du Trégor. Des gens mangeaient du pain doux, avec des cerises, sous les tentes, en attendant la grande exaltation du soir. Du parvis Notre-Dame au champ au Roy et au Vieil Hôpital de la Délivrande, c’étaient dix, vingt pays, distincts d’accent et d’âme, qui se donnaient la main.
Pour mon enfance, jusqu’alors enchaînée aux bornes un peu ternes du Goélo, c’était la révélation d’une Bretagne toute différente, colorée, lumineuse, chatoyante, qui devait exister par delà les crêtes sévères de l’Arez et que je m’imaginais dans une perpétuelle féerie, sous la lumière des légendes.
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Comme je te revois encore, Guingamp, c’est telle qu’à maint soir tu m’es apparue, des marches de l’escalier Saint-Jacques ou des jardins accrochés à tes remparts et qui s’ouvrent sur la mélancolie du Pestivien.
Les alizés du Sud déployaient sur la ville leur lourde tenture de nuées entre lesquelles la chiche lumière des crépuscules d’hiver tombait du ciel, comme une cendre. Le vieux quartier du Rustang serrait ses maisons, tout de guingois, entre la motte et la rivière, et la fumée du soir, en spirales, montait des toits. Le bois des Salles, de l’autre côté de l’eau, penchait sur le Trieux ses branches assombries par les boules de gui. Par delà, la Cornouaille ouvrait son étendue rêveuse où la route de Corlay plongeait comme une flamme, entre les collines.
Je revoyais vivre toutes les scènes du passé: un retour de chasse des Penthièvre, au milieu des abois de meutes et des fanfares de cors, ou bien une opération de justice des moines rouges du Palacret: un cadavre attaché sur une claie sanglante et traîné pour l’exemple, trois jours durant, par les hameaux et les villages, avant d’être jeté à la voirie. Ou bien je m’attachais au pas du dernier des Stuarts, promenait sa tristesse de roi déchu à travers les solitudes de Kérano.
Derrière moi, c’était le château, l’église, la ville, les sabots claquant dans les ruelles, un Angélus, triste à pleurer, tombant à coups espacés et vibrant comme un glas sur les maisons engourdies. Plus loin encore, c’étaient de vagues rumeurs: les étalages qu’on défaisait sans hâte, les boutiques qu’on fermait, une à une, tout l’assoupissement des fins de foire, dans les petites villes qui s’ensommeillent.
Ainsi, la vie du présent se reliait, sans effort, dans mon esprit, à la vie et à l’âme d’autrefois. Était-ce pour ce que je retrouvais en toi de mes ancêtres obscurs, dont les yeux s’arrêtèrent, des siècles durant, sur les lignes de tes collines et sur les arêtes de tes toits? Était-ce pour ce que j’ai mêlé si profondément, moi-même, à ton atmosphère, de mon amour et de ma douleur? Mais nulle part le passé ne m’a parlé, ô ma vieille ville, d’une voix plus émouvante que par tes pavés et par tes murs. Je te trouvais le charme mélancolique des cités qui jouèrent jadis un rôle, mais que l’on dédaigne aujourd’hui et où l’étranger ne s’arrête guère.
Et tu m’apparaissais avec tes caractères d’autrefois: rude, brutale, ardente, jalouse de tes droits et de tes traditions, mais capable aussi bien de tendresse et prompte, sous tes dehors placides, à de sauvages élans de folie mystique ou révolutionnaire.
LE CHARME QUI DURE
Un point sur lequel ont été d’accord tous ceux qui ont parcouru cette Cornouaille à l’innombrable visage, c’est qu’il existe vraiment un charme, un sortilège de Bretagne auquel les âmes ne se peuvent dérober.
Loti l’a ressenti profondément, et Flaubert et Maupassant eux-mêmes, mieux peut-être que ceux qui vécurent constamment dans l’atmosphère bretonne, bercés aux mêmes chants et au même humble rêve.
Où j’ai le mieux éprouvé ce charme, c’est dans certains coins isolés de la Cornouaille intérieure, mais plus encore sur les promontoires déserts de l’Océan, à cette étrave du monde pleine de sauvagerie et de douceur où la terre expire en longues ondulations. Et la saison où l’on y est le plus sensible, c’est de février à mars, quand le printemps breton se dispose à éclore.
On l’éprouve plus particulièrement si l’on est seul, en suivant les petits chemins d’où l’on entend, comme un grondement adouci, la rumeur sans fin de la mer. L’air est d’une extraordinaire douceur, qui vous enveloppe et vous pénètre. On se sent vivre dans une absolue quiétude, détaché du monde réel, participant à l’éternité des choses. Ce charme, on ne l’a nulle part respiré avec une pareille intensité. Sans doute y entre-t-il certains éléments qu’il nous souvient d’avoir rencontrés ailleurs: telle chapelle, au grêle campanile, a pu nous faire songer à quelque _chiesina_ florentine ou padouane, entrevue dans la tranquillité du soir, ou bien, près d’une poterne de ville close, donnant sur les thoniers d’un arrière port, avons-nous cru retrouver l’ombre rose de quelque forteresse sarrasine.
Mais il y a, dans le paysage de Cornouaille, quelque chose de particulièrement celtique et qui en fait le véritable attrait: cette nébulosité du ciel, cette douceur de l’atmosphère qu’aucun souffle n’agite, cet arôme léger d’ajoncs nains, de bruyère et de houx, mêlé au parfum de sel et de violette des marées montantes. Cela tient aussi bien à la lumière mystique et voilée qu’aucun peintre n’a bien exactement su rendre, à la brume qui drape les lointains et leur fait une tenture de mystère et de silence, donnant une magie toute bretonne au dessin d’une anse, à un dos rond de colline, au profil allongé d’un promontoire.
Mais cela provient surtout de cette odeur de passé, que Loti a su si parfaitement traduire et qui fait croire qu’on se meut dans un immense pays des morts. A notre époque où tout se transforme avec une telle promptitude, on ressent une presque divine joie à rencontrer une terre et une race figées dans leur attitude, leur rêve d’il y a mille ans et qui vous donnent plus que toute autre chose une impression d’éternité.
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Or, diverses voix se sont élevées, ces derniers temps, pour dire que ce charme breton est tout près de se fondre, de disparaître à son tour, chassé par les progrès irrésistibles de l’esprit moderne. Quelques années encore et la Bretagne, même dans ses cantons les plus perdus de la Cornouaille montagneuse et forestière, ne se distinguera guère de toute autre région. Tout ce qui fut sa poésie s’effacera dans la grise uniformité des paysages, des costumes et des âmes.
A vrai dire, ces prédictions ne sont pas nouvelles. Plus d’un siècle déjà s’est écoulé depuis que l’on annonce la disparition de l’originalité bretonne. Brizeux disait déjà:
_L’esprit nouveau s’abat et court dans la Cornouaille, Nos pardons vénérés un jour seront déserts..._
Mais l’évolution s’est faite, ces derniers temps, plus rapide, et déjà les signes de la transformation se manifestent à tous les yeux. Force est à ceux qui s’attachent à un pays pour sa poésie et sa couleur de reconnaître que la terre du Passé a perdu, depuis peu, quelque part de son caractère.
La lande, même en Cornouaille, a partout reculé devant la culture et le pâturage; telle colline que nos yeux s’étaient accoutumés à voir, dressant sur le ciel de Pâques le dôme d’or de ses ajoncs en fleur, a vu le «coupeur de lande», puis le «faiseur de terre» grimper patiemment à l’assaut de ses pentes. Plusieurs des bois qui faisaient à l’Argoat une verte parure se sont abattus sous la hache des marchands de biens. De larges routes bien unies remplacent peu à peu les chemins d’autrefois qui, sous le couvert des chênes, s’en allaient au gré de leur fantaisie, s’attardant en de capricieux détours. Le chemin de fer a poussé ses rails jusqu’au cœur des landes d’Arez, et s’est frayé un chemin, entre Gourin et Scaër, dans les schistes de la Montagne Noire.
Les rivières qui descendaient en bondissant des solitudes ont trouvé, débouchant dans les plaines, comme à Guerlédan ou Kernansquillet, le mors de puissants barrages.
Les villes, dans certains de leurs quartiers, ont elles-mêmes perdu leur caractère vétuste et monacal. Et la côte, plus encore que tout le reste, a souffert de l’invasion du goût moderne. La voile, sur la barque de pêche, cède de plus en plus au moteur. La vieille auberge, au long des grèves, a trop souvent fait place aux hôtels prétentieux et lourds; des villas, voisinant avec des usines de conserves, dressent au-dessus de l’Océan leur disparate architecture.
Convient-il de s’en lamenter plus que de raison? N’est-ce la rançon obligée d’une vie plus douce et d’un plus grand confort? Et le mal, au point de vue de l’esthétique, du culte que nous devons à la belle nature sauvage, n’est-il plus limité qu’on ne pourrait le croire?
Quelques constructions d’un goût médiocre, que le vent et l’humidité marine auront vite fait de ronger, ne réussissent à altérer que faiblement la grandeur tragique d’un paysage comme la pointe du Raz ou la baie de Penmarc’h. Et si la côte, en quelques points, a changé, la mer a gardé son aspect de toujours, ses remous, ses reflets, la flore étrange de ses algues et ses caprices éternels.
En quelque lieu qu’on se trouve, dans cette Cornouaille maritime ou dans la Cornouaille plus primitive des monts, n’est-il aisé de découvrir des retraites où l’enchantement subsiste, où rien n’a changé, depuis des temps?
Combien de bois demeurent, depuis ceux du Duc et de Névet, jusqu’aux bois plus touffus du Jour et de la Nuit où le rêve peut se donner libre cours, où se cachent, sous l’épaisseur des frondaisons, la harpe de Taliésin et le sommeil de Merlin?
Combien de paysages et de villes où se retrouvent, intactes, la couleur et l’âme du passé! Merlyn de Dijon, repassant par Quimper, après deux siècles, y reconnaîtrait sans peine, dans les vieilles rues de Kéréon et des Gentilshommes, ou sous les corbeaux de la Terre au Duc, l’atmosphère respirée jadis, Saint Renan, revoyant aux lisières de la forêt de Névet son ermitage, le trouverait sans doute moins cerné de futaies et de marécages, mais l’horizon de Porzay se déroulerait à ses yeux toujours pareil, avec ses fonds voilés, ses lignes douces et la triple cime du Ménez-Hom drapé de brumes violettes.
Les paysages, dira-t-on, n’ont pas trop perdu de leur grandeur ni de leur sauvagerie originelles; mais il n’en est pas de même des âmes. Peut-être, en ce domaine, la transformation a-t-elle été plus profonde. De grands événements l’ont précipitée, et en particulier la guerre, d’où le Breton est assez souvent revenu avec une mentalité nouvelle.
Ayant vécu, quatre années durant, en contact avec le monde extérieur, il lui est arrivé, dans le répit des combats, de connaître des garnisons dont il a trouvé l’atmosphère plaisante. Il a connu des joies auxquelles il n’avait point goûté jusqu’alors, et il a mieux senti, au retour, la tristesse de sa vie recluse, la misère de son isolement.