Aux jardins enchantés de Cornouaille

Part 12

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Les marchands, appliquant au négoce leur génie hasardeux, leur amour du gain et de l’aventure, avaient recherché, «en pays estranges», au long des côtes océanes, des débouchés pour leurs produits. Ils faisaient venir des ports lointains, et en particulier d’Espagne, les vins ou les minerais qu’ils débarquaient ensuite au Port-Blanc ou à Pontrieux, et qu’ils débitaient, à six, huit et dix lieues à la ronde, par tout le plat pays. Une enquête du vicomte d’Avranches, au temps de Philippe le Bel, signale déjà qu’à cette époque un trafiquant guingampais, Michel Costentin, «recongneut avoir eu d’une nef d’Espagne, en exchange de poissons secs», près de deux mille quintaux de fer importés des Galices.

Ainsi Guingamp s’étendit, déborda ses murailles en de puissants faubourgs. Elle vit se créer, dans sa ville close ou alentour, à Saint-Sauveur et à Sainte-Croix, des industries florissantes: fonderies de cloches, de canons et couleuvrines dont les plus grosses pesaient plus de sept mille livres, tanneries, teilleries de lin, fabriques d’étoffes, de berlinges ou de toiles fines: quatremarches, ballins et tirtaines, réputées hors même de Bretagne pour leur brillant et leur solidité.

Guingamp et la campagne voisine passèrent pour un «petit Pérou» qui, en temps de guerre éveillait les convoitises des capitaines. C’était une terre d’abondance et de bien vivre, si l’on en juge par le grand nombre des fêtes et réjouissances, à quoi tout donnait prétexte. Élections, plaids, transactions, comptes rendus des députés aux États, bienvenue d’un capitaine, d’un commissaire ducal, de quelque gentilhomme notable, de l’évêque ou du grand-vicaire délégué, tout devint occasion de boire ou d’offrir quelques quartes de vin d’Aunis ou d’Anjou. Aux plus solennelles occasions, coulaient à longueur de jour des fontaines d’hypocras; l’on engouffrait à plein pot et à pleine tonne le vin sec et vif, «clair comme larme de pécheur».

Il s’y était créé une véritable aristocratie bourgeoise qui s’imposait aux puissances du monde féodal et avec qui devaient compter les comtes de Penthièvre. Certains des anciens vilains enrichis, par le commerce, étaient devenus nobles hommes, portant écu et lance, comme les chevaliers, en dépit des moqueries des jongleurs. Leurs habitations, qui avoisinaient la Terre Sainte et la Vieille Cohue, ils les voulaient en belle pierre, sculptées et parées, timbrées de leurs armes, avec des perrons et des portes monumentales comme maisons de nobles.

Ils avaient pris une place de plus en plus importante dans le gouvernement de la cité. Dans leurs rangs étaient choisis les membres de la communauté bourgeoise, qui avaient pour rôle d’administrer la ville, d’enrôler les milices, de prélever les octrois et les tailles.

Ils se réunissaient, à son de campane, pour délibérer de leurs affaires, le mercredi des Cendres, dans la chapelle de monsieur Saint-Jacques ou dans la chambre des cloches. Et ils veillaient, avec un zèle jaloux, sur la richesse et la splendeur de la cité, défendant pied à pied leurs privilèges, tenant tête, à l’occasion, au duc et au roi lui-même, qui était débiteur de la communauté pour une somme de quatorze mille écus, qu’il se garda de rendre.

Ergoteurs subtils et maîtres en chicane, capables d’attachement profond, mais aussi de haines féroces, on se les représente volontiers,--Jean Le Faucheur, Mérien Chéro ou Guerguézanger,--raides et gourmés sous le chaperon ou la houppelande, comme ces donateurs des églises flamandes, au masque impérieux, que peignirent avec minutie Memmling et Van Eyck. D’humeur belliqueuse et processive, ils discutaient à perte de vue sur les clauses d’un avenant ou sur un texte d’ordonnance. Forts de leurs privilèges héréditaires, il leur arriva de soutenir contre l’autorité royale un procès, qui dura deux ans, à propos de droits d’amortissements qu’ils se refusaient à payer, et de le poursuivre jusqu’à ce que la Chambre des Comptes leur eût donné raison.

Ils prétendirent de même faire payer aux Carmélites une taxe annuelle de soixante livres pour l’entretien des routes qui longeaient leur couvent, et il ne fallut rien moins que l’intervention de La Vallière, devenue très humblement sœur Marie de la Miséricorde, et la menace d’un recours à Mme de Conti, pour leur faire abandonner cette peu galante prétention.

Sans égard, la vieille monarchie, dans les deux derniers siècles de son existence, tailla à grands coups dans ces privilèges. Acharnée à détruire jusqu’aux derniers vestiges des libertés locales, elle s’arrogea peu à peu le droit d’administrer la ville, de nommer aux offices communaux; elle interdit la papegault et les représentations de mystères, réglementa jusqu’aux feux de joie autour desquels s’ébattait le bon populaire.

Les Guingampais ne se résignèrent que la mort dans l’âme à la destruction de leurs privilèges séculaires; ils en conçurent pour la royauté, infidèle à ses engagements, une rancune qui couva longuement.

Déjà, lors de la révolte des Bonnets Rouges, l’émeute gronda aux portes de ville, et c’est par Guingamp que l’insurrection se répandit en Cornouaille. Mais, un siècle plus tard, éclatèrent, avant la Révolution, toutes les haines qui s’étaient peu à peu accumulées.

Plus tôt et plus irrésistiblement que toute autre ville bretonne, Guingamp se donna, corps et âme, aux idées nouvelles. Le maire de la ville, Le Normant de Kergré, ancien procureur fiscal du comté de Penthièvre et suspect de modérantisme, dut faire place au notaire Le Bouëtté et au procureur syndic Festou de la Villeblanche, qui avaient pris la tête du mouvement révolutionnaire. Et depuis lors, Guingamp ne cessa d’être ardemment jacobine.

* * * * *

Ce qui, plus encore que ce côté âpre et belliqueux de ses habitants, contribue à donner à Guingamp son véritable caractère, c’est le mysticisme dont son atmosphère demeure tout imprégnée. Non point la religiosité vague, pleine de suavité, d’un peuple artiste qui se complaît, comme en Trégor ou en Basse-Cornouaille, aux molles effusions, mais le mysticisme ardent, tourmenté, d’une race sans cesse déchirée par les guerres et qui, dans la désolation des temps, n’attend de vrai remède,--_ar gwir zikour_,--que d’une protection d’en haut.

Guingamp, pour quiconque y faisait son entrée, il y a à peine deux siècles, par un matin de fête carillonnée, devait apparaître comme la ville des couvents et des églises. Du portillon Saint-Jacques au lazaret de la Madeleine, il s’en rencontrait à chaque quartier et presque à tout détour de ruelle: Notre-Dame avec ses quatre porches et ses tours inégales, Saint-Michel, Saint-Sauveur, la Trinité, les chapelles de Saint-Martin, de Saint-Nicolas, de Saint-Joseph et de Saint-Sébastien, des Cordeliers, des Capucins et des Ursulines, la chapelle, édifiée par Vendôme, du Vieil-Hôpital de la Délivrande, sans compter les multiples oratoires disséminés dans les faubourgs: Sainte-Croix, Saint-Léonard, souvenir des croisés qui dresse toujours au milieu des ormes ses murs raides et nus, Notre-Dame de Bonne-Nouvelle qui était pour les suppliciés la dernière halte, en tête à tête, dans la «cour de l’Angoisse», avec la mort et avec Dieu.

Ainsi l’atmosphère de Guingamp, aux jours de solennités religieuses, était toute vibrante de la mêlée sonore des carillons.

Dévot de Notre-Dame, de Saint-Jacques et de Saint-Léonard, le bourgeois, comme l’artisan guingampais, vivait dans la crainte du dernier jugement. La religion pénétrait intimement sa vie et en réglait avec minutie les plus petits événements. Il se levait aux cloches des matines et se couchait au couvre-feu, après les oraisons du soir. C’est encore le bourdon de Notre-Dame qui le convoquait aux milices ou qui l’appelait, «pour tracter ou délibérer les affaires» aux séances de la communauté bourgeoise. Ses plus grandes fêtes étaient les pardons et les représentations de mystères: de la Passion, de Sainte-Tryphine, de Sainte-Barbe ou de la Nativité.

Il faisait partie de la Frairie Blanche, dont l’assemblée annuelle, sous l’égide de la Vierge et des saints protecteurs, se tenait en la crypte du Halgouët, au jour de la Visitation. Dans les coffres de l’église, face à la chapelle des Morts, étaient soigneusement serrées les archives, ainsi que les bannières des corporations, qui sortaient une fois l’an, pour la procession nocturne.

Il est bien rare que dans les récits assonancés des combats et des sièges, qui constituent l’apport de Penthièvre dans la littérature populaire de la Basse-Bretagne, la Vierge n’apparaisse au moment critique, en son manteau d’azur et d’or, pour secourir son peuple élu et mettre en fuite au branle des cloches affolées, les Saozons ou les reîtres du roi de France.

Les Penthièvre, malgré leur brutalité guerrière, n’en ont pas moins, eux-mêmes, recherché l’alliance de l’Église dont ils furent presque tous les zélés serviteurs. Ils donnèrent aux abbayes et aux églises le bénéfice des foires: à Notre-Dame celles de l’Assomption et de Sainte-Catherine, à Saint-Sauveur de la Foire de Mai, à la Trinité de la Foire Fleurie, qui était la plus suivie du printemps[15].

[15] J. LEMONNIER: _Avaugour et Penthièvre_.

Étienne, époux d’Havoïse, accueillit les moines de Cîteaux et leur permit de choisir sur ses terres, dans un cadre de verdure et d’eaux chantantes, les lieux qui leur paraîtraient le mieux convenir à leurs prières et à leurs méditations.

Guy, bienfaiteur des monastères, fit de la Terre Sainte, qui avoisinait les Cordeliers, le lieu de sépulture, comme le Saint-Denis des Penthièvre.

Henri de Penthièvre, rompant avec cette tradition de piété de ses ancêtres, se laissa entraîner d’abord aux plus funestes débordements, qui lui valurent les amers reproches du chapelain de Sainte-Croix. Piqué au vif par ces critiques et poussé par quelque démon, il chassa les religieux du monastère et peupla l’abbaye de filles de joie auxquelles il donna comme abbesse sa concubine. Mais il ne tarda guère, sous la menace de l’excommunication majeure, à revenir à plus de raison et à réparer, par une vie édifiante, les désordres de sa jeunesse. Ayant licencié ses nonnes, il maria sa maîtresse à un prévôt de Tréguier et écrivit au pape une lettre débordante de contrition.

Henri IV d’Avaugour fut lui-même dévoué corps et âme à l’Église; il tomba malade et mourut au Mans, comme il se rendait en Avignon, pour y rendre hommage au Saint-Père.

Françoise d’Amboise, épouse du comte Pierre, eut pour principale occupation de chanter, en s’accompagnant du luth, des cantiques et des airs religieux; elle imposa à son mari, qui l’aimait passionnément, de la considérer seulement comme la chaste épouse du Seigneur. Toute à son mysticisme irraisonné, elle se parait de toilettes somptueuses, afin d’être plus digne de parler à Dieu. Pierre, furieux et jaloux, l’ayant un jour dépouillée de tous ses vêtements et fouettée jusqu’au sang, d’une verge toute neuve, elle ne proféra nulle plainte et lui dit simplement:

--Mon ami, croyez que j’aimerais mieux mourir que d’offenser mon Dieu, ni vous; mes péchés méritent plus rude châtiment que celui-ci, mon cher ami, que Dieu nous veuille pardonner.»

Quant à Charles de Blois, il fut moins un laïc qu’un moine. Il vécut, le corps recouvert d’un cilice et ceint d’une corde à nœuds, rongé de plaies et de vermine. Il se rendit, la tête et les pieds nus, sous un ardent soleil, au tombeau de saint Yves et pensa mourir des fatigues d’un si douloureux pèlerinage. Il fit construire, en l’église Notre-Dame, la Chapelle du Trésor, lui fit don de vases et d’ornements, d’une croix processionnelle, d’un tapis d’argent et d’or aux armes d’Avaugour et de Penthièvre.

* * * * *

De toutes les églises qui, au moyen âge, furent la parure de la capitale des Penthièvre, Notre-Dame est la seule qui survive aussi belle, aussi rayonnante qu’aux grands siècles de foi, entourée de la vénération de tout un peuple.

Nul sanctuaire, plus que cette sombre basilique, ne résume en son architecture, l’histoire, les aspirations, l’âme même d’une ville et d’une vaste région, qui va des côtes du Goëlo aux profondeurs du Pays-Noir. Elle s’est élevée, par lentes étapes, du XIIe au XVIe siècle; sa construction fut plusieurs fois interrompue, corrigée, reprise, suivant les fluctuations du commerce et des guerres. Ses murs patinés de mousse disent l’effort persévérant de plus de vingt générations. Ainsi chaque période de l’histoire bretonne y a gravé l’empreinte, rude ou délicate, de son génie.

De la fin de l’époque romane, pleine de terreur et de tristesse, où fut édifiée la chapelle du Halgouët, il ne subsiste, à peine reconnaissables sous les étais des colonnettes, que les quatre piliers cruciformes qui, étranglant la nef, supportent la flèche de leur masse puissante et grise.

Le Moyen Age, rude encore, mais dont les yeux éblouis commencent de s’entr’ouvrir à une éclatante aurore, se retrouve, avec son charme sombre et ses symboles émouvants, dans le côté gothique de la nef, dans les portes géminées du porche Sainte-Jeanne et du porche des Ducs, dans le sanctuaire du Nord, où les pèlerins font leur première halte, devant la Vierge Noire. Non point ce gothique, «où la légèreté devient folie» et qui, exagérant les hauteurs et les vides, se jouant de l’équilibre et de la pesanteur, dresse dans la nue son rêve extravagant; mais l’art plein de raison d’une race solide, attentive aux leçons de la nature, à qui elle emprunte ses beautés de tous les jours pour en composer le plus bel hymne à la divinité.

Ce caractère, à la fois simple et grave, se retrouve dans les piliers en faisceaux, dans la flore bretonne des chapiteaux, dans les bas-côtés élargis en doubles collatéraux et noyés d’une ombre sépulcrale.

Mais voici le XVIe siècle, époque prospère entre toutes, avec René de Penthièvre et Jean de Brosses, où la Bretagne elle-même, secouant son fardeau de brumes et de mélancolie, revient au printemps adorable de la terre. Et c’est l’art de la Renaissance qui, avec un retard d’un demi-siècle sur le reste du royaume, éclate avec toute sa fantaisie et toute sa splendeur, dans le côté midi de la nef et dans le portail de l’Ouest, qui est bien le plus délicat joyau que l’architecture de cette période ait produit dans notre province.

On y sent un monde nouveau, une foi moins inquiète, une âme qui, oubliant ses terreurs, s’épanouit dans une placidité heureuse et s’abandonne à une joie toute païenne d’exister, avant les secousses désastreuses de la Ligue.

C’est bien cette âme, toute de grâce et d’élégance, qui s’exprime dans les lignes harmonieuses de la tour des cloches, dans les fenêtres à meneaux qui s’ouvrent sur le château de Penthièvre, dans les arceaux infléchis comme des corps voluptueux. C’est elle qui se manifeste, avec sa surabondance de sève, dans la richesse et la variété de l’ornementation: dans les fleurons, les mascarons, les pilastres, les chapiteaux ioniques, dans la confusion adorable des deux arts grec et gothique, qui mêle les apôtres aux génies nus, les bagues, les godrons, les volutes, les acanthes, aux écus, aux chimères, aux guirlandes de chardons et de houx. C’est elle qui anime les deux géants barbus, à l’expression faunesque, qui soutiennent l’écu mutilé du fondateur et semblent rêver du ciel fin de l’Attique sous les nuées occidentales. Et c’est elle qui rit aux lèvres d’Anne de Piseleu, duchesse d’Étampes, «la plus belle des savantes et la plus savante des belles», dont le buste s’épanouit, comme un beau fruit, au côté gauche du tympan, face à celui du comte de Penthièvre, Jean de Brosses, que la sollicitude de son royal amant lui donna pour époux. Rien, mieux que ce sourire capiteux au tympan d’une église féodale, ne permet de mesurer la séduction de l’art grec qui, à ce tournant de l’histoire, s’exerça jusqu’en ces marches du vieux monde.

Mais ce qui prévaut dans cet ensemble et donne à l’édifice son caractère essentiel, c’est l’influence du Moyen Age. Notre-Dame de Guingamp est une cathédrale de marchands âpres et de guerriers. Avec ses tours gothiques, percées de baies étroites, garnies aux angles de gargouilles pointées comme des couleuvrines, elle prend, sous les rougeurs du soir tombant, des allures de forteresse.

Elle refoule, comme une offense à Dieu, les splendeurs d’un art voluptueux vers la pénombre d’une place morte et d’une impasse. Et elle tourne vers la clarté, le mouvement des rues passagères la tristesse de ses porches médiévaux et de ses murs rongés d’une brume éternelle.

Il faut y pénétrer par le portail du Nord, dans le deuil d’une soirée mélancolique, quand les femmes marmonnent leur rosaire, prosternées comme des ombres aux pieds de la Vierge noire, et que le lamento de leurs oraisons poursuit le passant de sa plainte sans cesse renouvelée. Une grille de fer forgé sépare seule l’oratoire de la rue. Ainsi la Vierge participe à tout instant à la vie, aux agitations de sa cité et de son peuple. Elle écoute monter depuis des siècles, avec une tranquillité égale, le bruit des sabots sur les pavés, joint au fredon obstiné des prières. Elle apparaît, à tous ceux qui prient et à tous ceux qui passent, comme la suprême guérisseuse, la mère de miséricorde.

A ses pieds, les cierges brasillent, éclairant de leurs reflets les ex-voto des murs, les figures graves des apôtres et le vaste plat d’étain où les pèlerins laissent choir leurs offrandes. Apportée par les croisés, en des temps incertains, de Syrie ou de Palestine, elle est sœur des Notre-Dame de Liesse, de Cléry, de Rocamadour, et comme elles, se ressent de ses origines orientales. Parée avec un luxe barbare, elle a l’air d’une idole d’Asie, sous la tunique et le pallium brodé d’or et sous la couronne rehaussée de cabochons étincelants.

On passe de l’Oratoire dans la basilique par une porte basse au battant alourdi de ferrures. On croirait, en la refermant pour descendre au bas-côté, plonger en un passé sans âge. En aucune église bretonne, on n’éprouve une telle impression d’inquiétude et de mélancolie. On avance craintivement, comme dans une crypte pleine de ténèbres et de moisissure. Les piliers inégaux, qui masquent par instants la perspective, sont comme les troncs d’une forêt semée de pièges,--Saint-Gervais ou Coat an Noz,--dont les ramures s’emmêlent et se confondent dans la demi-nuit des voûtes. Un rayon de lumière, entrant par le vitrail de la Visitation, troue en biais l’ombre de l’abside, passe sous les arcs doubleaux du chœur, trace sur les dalles une voie ardente, frôle les gisants des enfeux et se traîne en mourant vers la chapelle des Morts.

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Telle est la basilique du Bon Secours où Loti dut trouver un aliment à sa tristesse et à sa hantise de la mort. Il y conduisit Gaud, par un matin de décembre, «brumeux et blanchâtre, frisant encore l’obscurité», alors qu’elle débarquait de Paris pour gagner, en patache, par Saint-Clet et Plourivo, le vieux pays de son enfance.

Dans un recul profond, derrière les colonnes, «un cierge brûlait et une femme se tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un vœu...»

«Alors elle avait été saisie par une impression inconnue... Comme elle lui avait semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, et si différente des églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre...»

Et Gaud avait retrouvé là, tout à coup, en elle-même, la trace d’un sentiment bien oublié: «cette sorte de tristesse et d’effroi qu’elle éprouvait jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première messe des matins d’hiver, dans l’église de Paimpol...»

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Il faut, pour bien saisir le caractère altier et taciturne de Guingamp, y pénétrer par une tombée de nuit des mois noirs, venant par les chemins de l’Est ou du Nord. Passé le croissant de Runévarec ou la lande aux ajoncs maigres de Kergré, c’est un monde différent qui se dévoile, et c’est comme un vent nouveau qui souffle, portant dans les lambeaux des brumes tout le cœur affligé de la Bretagne séculaire.

La ville se dérobe à demi, dans les plis des collines; seule émerge, au-dessus des arbres et des toits, la haute flèche de la basilique. Des peupliers roides et nus, fichés au long des berges comme des lances, marquent entre Sainte-Croix et le Roudourou la courbe allongée du Trieux.

Les faubourgs s’étirent, en longues rues bordées de maisons basses, de hautes grilles, de murs gris, de jardins ou de monastères. De loin en loin, une branche de gui, se balançant au linteau d’une porte, annonce une auberge à paysans, flanquée de remises, d’écuries, et d’où monte, avec une odeur de foin sec, le parfum des brouets campagnards.

De quelque côté qu’on vienne, on aboutit à une «levée» en triangle, cernée de hautes maisons dont les pignons se découpent en ombres aiguës, sur le ciel de fer, et dont l’aspect n’a guère dû varier, depuis les temps de Blois ou de Vendôme. Elles ont toujours leurs mêmes façades contractées et méfiantes, leurs couloirs dallés de granit, étroits comme des boyaux. La même «plomée» à vasque florentine, au haut bout de l’ancienne Cohue, dispense par la gueule de ses tritons, par la bouche, les narines et les seins pudiquement pressés de ses nymphes, la même eau claire descendue des collines. L’on s’attend à voir surgir, de l’ombre d’une ruelle, quelque bourgeois du XVe siècle,--Boisbouëssel ou Martin Chéro,--raide sous la cotte d’armes ou le hoqueton.

Les fantômes du passé surgissent à chaque pas et vous accompagnent, comme vous suivez les rues aux pavés glissants, aux noms curieusement archaïques: du Cosquer, de Notre-Dame, du Pot d’Argent ou du four Saint-Sauveur. Voici la maison du Cens, l’ancien atelier des Monnaies, la maison des Penthièvre, avec sa tourelle encorbellée, qui abrita, une nuit, la reine Anne, lors de son triomphal voyage en Bretagne, le manoir de la venelle d’Enfer, l’auberge de «la messe de neuf heures», le couvent de Montbareil qui, derrière ses murs revêches, a gardé son allure de «maison de force» pour dames nobles repenties. Voici la chapelle du vieil Hôpital, timbrée aux merlettes de Lorraine, le Champ au Roy, où sous l’ombrage des ormes, les bourgeois s’exerçaient, le dimanche, au tir de l’arbalète, le château des Penthièvre qui dresse ses tours d’angle et ses dernières courtines devant le vieux quartier du Rustang. Par delà, c’est Sainte-Croix, les vestiges de son abbaye, que la «sauvegarde» royale n’a pu préserver de la ruine. Puis le pays, à nouveau, s’exhausse, par les terres en gradins de Moustéru, de Bourbriac et de Belle-Isle en Terre, adossées aux crêtes de Coat-Liou et du Ménez-Bré, qui se dessine sur le ciel comme une montagne sainte, environnée de légendes et de nuées.

Tout, en ce pays de marche, porte également la marque d’un passé profond de mysticisme et de terreur: c’est le Bois de la Nuit voisin du Bois du Jour, où Saint-Envel et Rivanone jetèrent entre leurs désirs le rempart du torrent; c’est Toul-Goullic, avec ses gouffres insondables, refuges de chouans et de prêtres réfractaires, où le Blavet se perd avec fracas dans le dédale des roches; c’est la Templerie de Pont-Melvez où ne s’est point perdu, malgré les siècles, le souvenir des moines rouges: René d’Offanges ou Pierre de Noves; c’est Coatmalouën, près du bois saccagé de Sainte-Marie, où, de ce qui fut une abbaye prospère, il ne subsiste qu’un verger parsemé de pierres tombales, au milieu d’un désert de roc et de silence.

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