Aux jardins enchantés de Cornouaille
Part 11
Il advint d’ailleurs que cette Manon bas-bretonne rencontra son chevalier des Grieux: René Gabriel de Robien de Pontlo, fils d’un chevalier milour d’Angleterre et d’une dame de Roc’h Bihan, descendante des comtes d’Avaugour. C’était un gentilhomme de haute lignée, mais paresseux, débauché, sans scrupules, avide de toutes les jouissances, et qui traînait à Mellionnec une existence impécunieuse, dans son triste manoir du Poul.
Ils se connurent dans quelque hostellerie de campagne, au hasard d’une équipée, et il se laissa prendre au charme de ses yeux couleur du temps. Ils menèrent, dès lors, la vie inimitable, battant les grands chemins, détroussant les marchands nomades et les domaniers attardés avec leurs bêtes au retour des foires de Laz et de Gourin. Ou bien ils faisaient leurs quêtes de lard, de cidre ou de tabac dans les fermes du plat pays, distribuant à leurs amis des sauf-conduits et des intersignes, fracturant les troncs des chapelles et des églises, faisant ripaille dans les mauvais lieux ou sous les tentes des auberges, aux pardons de Saint-Caradec et de Sant-Urlou.
Cette merveilleuse existence, toute de festins, d’aventures et de belles nuits d’amour, dans le parfum des fenils ou des chambres d’hostelleries, dura jusqu’en 1753, où Marion, ayant encouru les Réaggraves après les Monitoires, dut fuir vers des pays plus sûrs. René de Pontlo fut enfermé, sur l’ordre du roi, au couvent de la Charité, en Pontorson, qui était une prison pour gens de qualité. Quant à Marion, elle gagna au plus vite Nantes, croyant se dérober aux recherches de la police dans la vie grouillante du Marchix ou de la Fosse et peut-être gagner de là quelque ville des Amériques. Elle ne tarda point à être appréhendée par les archers et enfermée dans la vieille prison du Bouffay.
Après y avoir passé quelques semaines dans le cachot des Mottes, nourrie au pain du Roy, elle fut revendiquée par le présidial de Cornouaille, et soumise à Quimper, en la prison des Cordeliers, à la question ordinaire et extraordinaire.
Et cette belle carrière d’aventurière et d’amoureuse prit fin, un soir de 1755, sur la place du Chastel, face à la rue Obscure, tandis que tintait, à la chapelle toute proche du Guéodet, le glas des agonisants, et que le soleil des soirs d’août, se haussant pour voir le gibet, incendiait de ses rayons d’or la façade de la cathédrale.
Mais le souvenir de la «catin aux cheveux roux» est loin, après deux siècles, de s’être effacé, dans la Montagne Noire. Encore aujourd’hui, entre Guiscriff et Trégourez, les mères, pour calmer leurs petits qui «grinchent», les menacent de Marion:
--Si vous ne vous taisez, la Finefond viendra vous prendre...
* * * * *
On ne peut évoquer cette odyssée de la belle brigande sans voir surgir, à moins d’un siècle d’intervalle, la figure tragique et saisissante de Sébastien Le Balp, notaire royal de Kergloff et chef de l’insurrection des Bonnets Rouges.
C’est un personnage bien représentatif de cette race du Poher, ardente, farouche, chicanière, race rude et forte, nourrie d’eau et de pain noir, des juristes retors et des joueurs de soule, combien éloignée de l’insouciance et de l’épicurisme aimable des Cornouaillais de la côte et des vallées fertiles.
Le duc de Chaulnes trouvait déjà ces montagnards «grands raisonneurs et prêts à prendre feu sur les moindres choses». De Lavardin, de son côté, écrivait à leur propos à Colbert: «La Basse-Bretagne est un pays rude et farouche, et qui produit des habitants qui lui ressemblent. Ils entendent médiocrement le français et guère mieux la raison.»
Aussi la Montagne, entre Laz et Carhaix, fut-elle de tout temps, selon l’expression de Camille Vallaux, «une terre d’émeute». La révolte des Bonnets Rouges y fut plus violente qu’ailleurs, et plus que Jean Cavelier, le chef des Camisards, Sébastien Le Balp, que les rebelles du Poher mirent à leur tête, dans leur lutte contre leur méchante noblesse et la maltôte, dut hanter les nuits de Louvois.
Cependant, il ne s’est créé, autour de ce nom, nulle légende; aucun parti ne revendique, comme l’un de ses héros, ce chef de bande, qui fut l’âme de l’insurrection au pays de Poher. C’est une manière d’indésirable que l’on maintient relégué dans le _no man’s land_ de l’histoire.
Fut-il vraiment faussaire et voleur? L’enquête menée par Marillac, après la révolte, semble bien l’établir. Peut-être Le Balp, notaire royal de Kergloff, ne pouvant acquitter les neuf cents livres qu’il lui restait à payer de sa charge, eut-il recours à un faux pour se libérer de sa dette; et comme l’insurrection éclata, il venait de sortir des prisons de Carhaix, où il avait passé plusieurs mois, en punition de plusieurs méfaits.
Ce qu’il convient de dire aussi, c’est qu’il avait hérité de son père une situation bien lourde. François Le Blap, meunier au Moulin-Meur, en Kergloff, qui était une trève de Cléden-Poher, avait eu, dans sa vie, plusieurs tristes affaires. Il avait essayé de tout, mais en vain, pour s’enrichir. Il s’était aventuré, tout d’abord, «à nourrir et trafiquer chevaux et juments, duquel trafic étant incapable et incognaissant, bien loin d’y gaigner», il n’avait fait qu’en recueillir des déboires. Il avait été obligé, par la suite, «de se jeter en un moulin pour y trouver du pain, ayant pernicieusement trouvé les voies d’obliger des pauvres paysans du canton de payer les fermes et jouissances pour luy à leur ruine totale et très notable». Et quand son fils Sébastien, en 1662, avait épousé la fille de Mathieu Riou, du village de Magoarem, en Kergloff, il lui avait acheté la charge de notaire royal, qui, pour la plus grande part, était demeurée impayée. Tant en Bretagne que dans d’autres provinces, il avait, par dettes et maléfices, turpitudes et débauches, essuyé plusieurs emprisonnements[14].
[14] Le Moyne: _Les Bonnets rouges_.
Quelle que fût sa moralité, on peut dire de Sébastien Le Balp qu’il eut l’âme et les qualités d’un chef: l’autorité, l’audace, l’intelligence, une cruauté inflexible, une énergie à toute épreuve, et il ne manqua sans doute qu’un peu de chance à ce tabellion dévoyé pour tenir en échec la politique orgueilleuse du Roi-Soleil.
Avant que les paysans du Poher l’eussent élu pour capitaine, la révolte avait déjà grondé en maint endroit de la Bretagne: à Rennes, Nantes, Châteaulin et Pont-l’Abbé. Mais elle n’y avait point trouvé de chef véritable et ni le grand Moign, ni Laurent Le Quéau, qui fut plus tard soumis à la torture pour avoir pris une part prépondérante au sac du château de la Boixière, n’eurent l’ascendant voulu pour la diriger.
L’insurrection ne fut redoutable que lorsque Le Balp en devint l’âme, sortant de cette prison royale où il avait longtemps recuit ses rancœurs et ses haines. Du coup, en moins d’une semaine, tout le Poher fut debout. A la voix des tocsins battant le rappel dans les villages, de toutes les paroisses, depuis Cléden et Loqueffret jusqu’à Kergrist-Moëlou et Guiscriff, surgirent des bandes--vingt, trente mille hommes peut-être,--armées de fusils, de mousquets, de fourches de fer, de piques, de hallebardes. Et ce fut une ruée vers les châteaux.
Car c’est à leurs nobles, bien plus qu’aux commis des devoirs, qu’en voulaient les paysans. La révolte des Bonnets Rouges n’eut point pour seule cause, comme on l’a trop dit, les fameux édits de Colbert sur la vaisselle d’étain, le pétun et le papier timbré. La Bretagne des petites gens, des laboureurs de terre, souffrait d’autres maux infinis, et surtout des exactions des gentilshommes.
Le Poher était rongé par toute une noblesse besogneuse qui, s’étant soustraite à l’exil doré de Versailles, et ne pouvant sans déroger travailler ses terres, vivait dans la fainéantise et la débauche, de l’exploitation sans frein du paysan. Le mémoire de Charles Colbert, rédigé vers 1665, après une mission en Bretagne, est sur ce point édifiant. Il y représente les seigneurs bas-bretons comme des hommes violents et usurpateurs, passant leur temps à chasser et à boire, à trousser les filles, à tyranniser leurs vassaux, les écrasant sous le poids des corvées et des redevances. La haine montait sourdement, au cœur des paysans, contre cette «méchante noblesse». Elle n’était guère moins grande contre la bourgeoisie des villes, contre les gens de loi, avocats, juges, procureurs, notaires, officiers de toute nature, qui «causaient la ruine des peuples de la Bretagne, fort portés à la chicane», en multipliant les procès. On se plaignait à Quimper, au Commissaire du roi, de ce que le Collège, fondé en 1610, n’eût produit depuis lors que «prestres, advocats, procureurs et sergens et surtout grand nombre de faussaires».
La Bretagne était trop malheureuse; la révolte des Bonnets Rouges fut l’explosion des haines longtemps contenues, exaspérées par la misère de plus en plus lourde au tournant du règne, et auxquelles les édits fiscaux de 1675, et la grande peur de la gabelle, fournirent l’occasion de se déchaîner.
Assez souvent le petit clergé, qui souffrait lui-même de l’oppression et du mépris des grands, prit la tête de la révolte. Les prêtres lisaient au prône de la grand’messe les avis de rassemblement, ou parfois même, comme à Plonévez du Faou, marchaient armés de fusils et de longs bâtons, enseigne déployée et tambour battant, au premier rang de leurs paroissiens. Certains d’entre eux, tels Messire Jean Dollo et Allain Maillard, prêtre de Lanvénegen, comparurent, après la révolte, devant la cour royale de Carhaix et furent condamnés aux galères.
* * * * *
Le Balp sut admirablement canaliser les haines paysannes. Sous son impulsion, les bandes se jetèrent à l’assaut des vieilles demeures féodales, telles que le château de Kergoët, en Saint-Hernin, l’un des plus puissants de Bretagne et qui «avoit esté basty presque tout par corvée». Sur ses ordres, les rebelles mirent le feu aux titres et s’emparèrent des canons.
Car Le Balp n’avait pas seulement pour but de piller et brûler quelques maisons de nobles. Il eut de plus hauts desseins et, tout en défendant la liberté armorique, entreprit de faire sortir de l’insurrection une véritable révolution agraire. Il imposa aux nobles, aux bourgeois des villes et aux moines des abbayes comme Langonnet un «code paysan» dont les ordonnances contenaient en germe une législation plus douce de la terre.
Il y réclamait la limitation des charges arbitraires: champart, corvées, droits de lods et ventes, le rétablissement des anciennes censives, la suppression, pour les curés gagés, des noyales, dîmes et trop hauts salaires. Ces revendications se trouvaient exposées d’ailleurs, sur un ton mesuré, mais ferme, et qui évoque, à plus d’un siècle d’intervalle, les doléances des cahiers révolutionnaires.
C’est aux premiers jours de juillet que la révolte atteignit son point critique. Maître du Poher, menacé par l’approche des troupes royales, Le Balp, à la tête de douze mille mutins, résolut de marcher sur Morlaix, que défendait une garnison très faible, pour, de là, donner la main aux Hollandais de Ruyter, dont les vaisseaux croisaient, avec des ravitaillements tout prêts, sur les côtes léonaises.
L’intelligente audace du marquis de Montgaillard l’empêcha seule de réaliser ce dessein qui eût pu compromettre la cause française dans la guerre de Hollande. Ce Montgaillard, descendant d’une vieille famille languedocienne, ancien colonel du régiment de Champagne, avait dû quitter l’armée à la suite d’une querelle avec un favori de Turenne. Il avait épousé Mauricette de Ploeuc, marquise de Thymeur,--une de ces grandes dames à la froide énergie, aux instincts d’amazone, comme il en exista en grand nombre, à la cour comme en province, au XVIIe siècle--et s’était retiré en une châtellenie que sa femme possédait au Poullaouën. Seul de tous les gentilshommes du Poher, qui s’étaient réfugiés à Morlaix ou Quimper pendant la tourmente, il n’avait pas fui le péril de l’insurrection.
Il abusa quelques jours Le Balp qui, manquant d’officiers, avait entrepris de l’enrôler, de gré ou de force, pour commander les séditieux. Il donna de la sorte au duc de Chaulnes le temps d’approcher, à la tête d’une troupe réunie en toute hâte à Hennebont. Le Balp, se sentant joué, résolut de faire tête aux soldats royaux, de gagner Quimper et la côte de Cornouaille où la révolte venait de se rallumer: quatre mille mutins assiégeaient dans Concarneau le marquis de Vaucouleurs; le pavillon rouge flottait sur Combrit et sur maint village du pays bigouden.
Une dernière fois, Le Balp, avant d’entreprendre cette campagne, se présenta chez Montgaillard, le menaçant de le tuer s’il ne consentait à le suivre. Décidé à vendre chèrement sa vie, le maître du Thymeur sortit brusquement son épée et en transperça le chef des rebelles.
Leur chef tué, les rebelles, pour la plupart ivres et saisis d’épouvante, se débandèrent et ne songèrent, dès lors, qu’à obtenir la grâce royale que les prédicateurs leur avaient promise.
* * * * *
Telle fut la destinée de Le Balp, notaire du Pays Noir et chef des Bonnets Rouges. Il y eut en cet homme, à n’en point douter, un faussaire et un bandit; et Marillac eût été aise de le brancher au plus bel arbre de Kergloff, comme ces quatorze paysans de Combrit qui, en représailles du meurtre du marquis de Kersalaün, furent pendus à un chêne, devant le château du Cosquer. Mais Le Balp tint aussi bien du héros et du martyr, car chez lui, comme chez beaucoup de Celtes, le meilleur côtoya le pire. Son âme nourrit une rude haine, éveillée par le spectacle de l’iniquité et par la grande pitié des paysans, ses frères. Elle eut des coins baignés d’idéalisme et se complut dans d’impossibles rêves d’égalité.
Et son histoire se clôt par un tableau d’une sauvagerie pathétique. C’était en un temps,--on s’en est rendu compte--où les passions étaient ardentes et brutales, où la vengeance ne s’arrêtait point à la tombe.
Or donc, «le douzième octobre 1675, M. de Marillac, ayant ordonné de faire le procès du cadavre de Le Balp, la justice envoya demander à la dame de Montgaillard si elle agréait qu’on fît exposer le corps de cet homme devant la porte de son château, pour réparer en quelque manière les insolences qu’il avait commises».
La dame y ayant acquiescé, le corps à demi putréfié fut traîné sur une claie, la face contre terre, rompu et puis exposé sur une roue, les jambes et les bras brisés derrière le dos, pour faire pénitence, aussi longtemps qu’il plairait au roi et à Dieu.
AUX MARCHES DE CORNOUAILLE
GUINGAMP, MYSTIQUE ET GUERRIÈRE
Les vieux bourgeois de Guingamp ont gardé souvenance d’une tradition qui avait cours encore en leur cité, il n’y a pas plus d’un demi-siècle. Chaque année, le dimanche de Carnaval, vers la tombée du soir, Dall Corlay, le mendiant aveugle, précédé de sa fille qui le guidait comme une Antigone, faisait son entrée dans la ville, sonnant à perdre haleine un air de biniou.
On le voyait apparaître de la sorte, à chaque fin d’hiver, à la même date et à la même heure, régulier comme les oiseaux voyageurs ou comme les chatons qui fleurissent en février sur les saules. Une troupe de bambins lui faisait escorte, criant et gesticulant, depuis le moulin de Kerauffret. La jeunesse l’attendait, aux avancées du faubourg, et sitôt qu’il avait atteint les premières maisons, une théorie de danseurs se formait à sa suite, s’allongeant à chaque carrefour et prenant, dans le tumulte, des allures de farandole.
Avec les notes aiguës du passe-pied de Callac, l’allégresse, de proche en proche, se répandait par la ville. Aux fenêtres se penchaient des têtes de bourgeois pacifiques, et les vieilles rues de Notre-Dame, de Saint-Yves, des Ponts-Saint-Michel, toutes feutrées de mousse, semblaient, sur son passage, désengourdies d’un long somme. Jusqu’aux plus lointains faubourgs, de Kergrist, de Gourland et de Pontézer, la bonne nouvelle avait tôt fait de courir:
--Savez-vous? Dall Corlay est arrivé...
Dès lors, ce n’était, de toutes parts, que chansons et rires. Licence était donnée à chacun pour trois pleins jours de folie et de ripailles. Car le Carnaval, même en Bretagne où la tradition s’en est aujourd’hui perdue, était en ces temps une fête fameuse, avec ses festins de saucisses pendant aux boutiques des lardiers et ses hures de sanglier dorées au four,--un vrai temps béni pour les hostelleries et les ménétriers.
Et cette entrée à Guingamp, par un soir gris, du sonneur aveugle, prenait toute la force d’un symbole. Avec Dall Corlay, c’était toute la Cornouaille--chansons, binious, odeurs de lande--qui rendait visite à la sévère ville ducale et qui, avant qu’elle ne se plongeât dans les tristesses du Carême, lui faisait la grâce d’une sérénade. C’était sa façon de lui rendre grâces de l’avoir préservée, un hiver durant, des brutalités et roberies des gens de guerre.
Car Guingamp a beau s’en défendre et traiter de mépris les «Kernewod à ventre roux» qui hantent son pardon et ses foires, elle n’est pas très loin elle-même d’être une ville de Cornouaille. D’une Cornouaille aux passions plus âpres, marquée au rude sceau des guerres et des haines civiles.
* * * * *
Sise à la pointe du pays bretonnant, au débouché des grandes routes de l’est et du nord, dans le sillon d’une belle rivière qui relie les doux vallonnements du Goélo et du Trégor aux sources du Blayet et aux escarpements du Poher, Guingamp fut de tout temps une proie convoitée, «moult riche et marchande», offerte aux envahisseurs. Son histoire n’est qu’une longue succession de sièges et de combats sanglants.
Sa mission fut, à l’origine, de préserver des incursions normandes le domaine des barons d’Avaugour. Plus tard, lors de la guerre de Succession de Bretagne, elle passa, à diverses reprises, du parti de Blois au parti de Montfort. Enlevée en 1341 par le comte de Montfort, elle fut reconquise l’année suivante, après cinq jours de siège, par Louis d’Espagne, amiral de France. Retombée en 1343 au pouvoir du roi d’Angleterre, elle fut odieusement ravagée par le fer et par le feu. En 1345, ce fut au tour du comte de Northampton de mettre à sac deux de ses faubourgs.
Mettant à profit le répit des guerres, Pierre de Guingamp, vers le milieu du XVe siècle, remplaça la vieille enceinte bordée de palleix et de douves par une ceinture de solides remparts, en granit blanc de Kérampily. Ainsi la ville put offrir en 1481, aux troupes françaises, une résistance opiniâtre, et ne dut de succomber qu’à la trahison de Boisbouëssel.
Un siècle plus tard, lors des troubles de la Ligue, s’étant mise du parti de Mercœur, Guingamp subit à nouveau les assauts de l’armée royale. Le prince de Dombes y pénétra par la brèche, en 1591, après trois tentatives meurtrières. Là finit le rôle guerrier de la vieille ville. Richelieu, grand démanteleur des forteresses féodales, pour se venger de César de Vendôme qui avait conspiré en compagnie de Chalais, fit découronner les murailles et décapiter les tours.
Jusqu’aux premières années du grand siècle, Guingamp ne cessa donc d’être meurtrie par les guerres. Et ce furent de rudes soldats que ses seigneurs, barons d’Avaugour ou comtes de Penthièvre: frustes d’instinct, brutaux, sans scrupules, épris de faste et de gloire, dressés à tout propos contre le duc de Bretagne dont ils s’appliquaient à secouer la tutelle, prêts, pour réaliser leurs projets, au meurtre, aux trahisons, aux pires félonies, passant à forcer le sanglier ou le cerf, dans les bois de Kerauffret ou de Coatmeur, les rares loisirs que leur laissait la vie guerrière.
Et leurs femmes, à leur image, eurent le goût des beaux coups d’épée, des chevauchées épiques, de l’aventure. Dévorées d’ambition et de haine, elles portaient au cœur les passions ardentes et le sang chaud des amazones. Le comte captif ou défaillant, il leur arriva de prendre la tête des expéditions et de poursuivre la lutte, pour leur propre compte. Telle Jeanne la Boiteuse qui, son époux et ses deux fils prisonniers à Londres, guerroya en Basse-Bretagne jusqu’au jour où, abandonnée de ses sujets et de ses troupes, elle dut s’incliner dans l’église de M. Saint-Aubin de Guérande. Telle encore la fougueuse Margot de Clisson qui, rêvant de conquérir pour ses fils la couronne ducale, passa sa vie en révoltes et en conspirations et attira le vieux Jean V dans le piège de Champtoceaux.
Le bon peuple guingampais se signala de tout temps, lui-même, par ses vertus guerrières. Les légendes et chants populaires ont apporté jusqu’à nous, en l’amplifiant jusqu’à l’épopée, sa réputation de bravoure et de ténacité indomptables. Des soldats de Penthièvre combattirent dans l’armée du Bâtard, à Hastings, sous la bannière d’Alain Fergant, et prirent après la victoire leur juste part du butin. D’autres descendirent, à la suite du comte Henri, jusqu’au golfe de Tarente, et guerroyèrent pour le compte de Louis d’Anjou contre le roi de Naples.
Mais c’est à défendre leur ville, et les libertés bretonnes, qu’ils déployèrent l’énergie la plus farouche. Duguesclin menaçant d’abandonner la cause de Blois, en 1364, les Guigampais, malgré tous les désastres précédemment subis, le supplièrent de demeurer à leur tête, lui promettant 6.000 soldats munis de vivres, de munitions et de machines; et les femmes, pour l’empêcher de partir, l’embrassèrent et se jetèrent, au risque de se faire piétiner, sous les pas de son cheval. Plus tard, quand le duc François II, aux abois, se trouva assiégé par les Français dans Nantes, c’est à ses «bien amez et feaux, gens de justice, bourgeois et manants» de Guingamp qu’il fit appel pour lui apporter secours.
Et sa confiance ne fut pas déçue. A la voix du tocsin de Notre-Dame, qui sonna sans arrêt trois jours et trois nuits, dix mille Bas-Bretons de Penthièvre se levèrent, en sabots, déguenillés, sans vivres, et, sous les ordres du procureur des bourgeois, Guillaume le Dieu, et de Mérien Chéro, chef de la milice, s’en allèrent, armés d’épieux et de fourches, rejoindre l’armée de Dunois et obliger Charles VIII à lever le siège de Nantes.
Ce fut une pénible équipée, mais aucun obstacle ne tint devant le courage et la foi de ces soldats en haillons. Bouchard, leur historiographe, raconte qu’un jour une rivière leur barra le passage. Point de gué. Dunois se demandait avec inquiétude comment transporter son armée sur l’autre rive.
--Qu’à cela ne tienne, lui dit Mérien Chéro; je vais prier mes braves de boire la rivière.» Et ainsi fut fait.
. . . . . . . . . . . _Les Bas-Bretons, De leurs soixante dix mille gosiers gloutons, Firent tant et si bien qu’il n’en resta plus goutte Du malheureux ruisseau qui leur barrait la route._
Et voilà comme il advint, en l’an 1487, que Guingamp délivra Nantes.
* * * * *
Cette même énergie, les Guingampais l’apportèrent à défendre contre leurs seigneurs leurs droits et leurs privilèges.
Alors que d’autres villes de Bretagne, qui l’ont depuis longtemps dépassée, n’étaient que d’assez maigres bourgades, Guingamp se distinguait, au Moyen Age, par la prospérité de son industrie et de son commerce.
La révolution économique qui, dès le XIIe siècle, avait commencé d’enrichir les provinces, provoquant ainsi l’affranchissement des communes, s’était manifestée, comme ailleurs, dans la capitale des Penthièvre. Dressée aux portes de Cornouaille, entre la Bretagne romande et maritime et la Bretagne plus triste des monts, Guingamp était comme un lien entre les deux mondes, qui, depuis lors, ne se sont guère pénétrés.
Vers elle convergeaient les grandes routes de l’anticlinal du Nord, et ses foires d’automne, de Pâques et de juillet, où s’étalaient les richesses les plus variées, avaient acquis par toute la péninsule un très grand renom.