Aux jardins enchantés de Cornouaille

Part 10

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Ils le peuplèrent de légendes terribles, où il était question d’outlaws et de réfractaires de tous les temps troublés, qui s’étaient dérobés, en ces Lowlands bretonnes, aux poursuites de leurs ennemis; de paysans ou de pèlerins infortunés, saisis par les brumes dans leur traversée du Marais, «encerclés» (_clerc’hed_) par les forces mauvaises et happés, après une nuit de lutte, par la boue gluante du Youdic.

C’est aussi dans cette antichambre de l’Enfer que l’on précipitait les barbets noirs que l’on y amenait, tenus en laisse, des paroisses les plus lointaines et dans lesquels un prêtre audacieux, les frôlant de son étole, avait fait passer quelque âme de damné, revenue sur la terre pour tourmenter les vivants. Et c’est vers le Youdic qu’étaient emportés, à l’heure même de leurs funérailles, dans les hurlements soudains de l’orage, les félons, les faussaires, les prévaricateurs, et les méchants moines du Relecq, au galop furieux d’un cheval noir.

Combien, à l’approche du soir, quand l’Angélus tintait tristement vers Brennilis, les bergers devaient se remémorer toutes ces sombres histoires! Leur pensée, instinctivement, se tournait vers Saint-Michel, dont l’oratoire couronnait le Mont, et qui était leur recours contre les esprits malfaisants et contre les attaques brusques des loups:

_Sant Mikel vraz a war an tu D’ampéch da dioual bleizu du (bleizu),_

Le grand saint Michel sait la façon D’empêcher de hurler les loups noirs.

Cependant, il est une période de l’année--d’autant plus charmante qu’elle est éphémère--où ce désert s’égaie, où le Marais s’assèche et fleurit sous le chant éperdu des alouettes. C’est vers avril ou mai, quand les premières semaines clémentes jettent sur l’Arez leur enchantement. Les gorges et les bas-fonds s’ouatent de brumes diaphanes. La steppe herbeuse se constelle de jonquilles et d’anémones. La montagne elle-même se revêt du chaud velours des mousses et des bruyères. Les ajoncs, à ses pieds, débordent en cascade d’or jusqu’aux avancées du Marais.

C’est aussi la saison de la tourbe. Dans l’immense damier du Yeun, que des rigoles, coupées à angle droit, divisent à l’infini, chaque habitant a sa parcelle d’où il tire, pour l’hiver à venir, sa provision de mottes. L’exploitation se fait aux premiers temps secs du printemps. La tourbière s’anime alors des chants et des rires de centaines de travailleurs. Ils s’agitent par petits groupes. Les uns dans l’eau jusqu’à mi-jambes, munis de pelles aux bords tranchants, creusent la nappe tourbeuse, épaisse parfois de quatre mètres, et la détaillent en mottes égales. D’autres transportent, en des mannes d’osier, la tourbe mouillée et noire, jusqu’aux abords du chemin, où elle séchera sous l’ardeur du soleil d’été.

Vers la première quinzaine de septembre, on la chargera dans des tombereaux venus par centaines de toutes les communes d’alentour et jusque de Plounéour et de Commana, de l’autre côté des monts.

C’est par un de ces soirs de grand charroi que le Yeun prend une atmosphère de gaîté. Tout le paysage, immense, retentit du tintement des sonnailles et du gémissement des essieux. Le soleil, disparaissant à l’horizon, derrière les riches terres de Sizun, fait miroiter sous ses feux, comme des plats d’or, les eaux mortes des tourbières. Une allégresse plane sous le ciel d’Arez. Les _pillaouer_ étant de retour, il flotte de ferme en ferme une odeur de boudin et de miel. Le mont lui-même, libéré des brouillards, a l’air, dans le soir, d’un géant débonnaire, haussant autant qu’il le peut son capuchon dans le ciel clair pour mieux guetter, du côté de l’Occident, l’ascension toute prochaine des nuées.

Car cette beauté n’a qu’une saison rapide. Les mottes rentrées, reparaissent, avec les premières fraîcheurs, les longues pluies de septembre. Puis c’est de nouveau, sur la lèpre du marais, la tombée sinistre des mois noirs. La tourbe fume dans les immenses cheminées de campagne, répandant cette odeur âcre de fumée qui emplit, aux soirs d’hiver, les rues de Brennilis et de Botmeur. Le Yeun s’engourdit, sous le cri triste des judelles, auquel répondent par intervalles le maillet du broyeur d’ajonc et la plainte des trépassés qui arrachent à la tourbière, en rémission de leurs fautes, une provision de mottes suffisante pour entretenir, trois années durant, les flammes du Purgatoire.

EN SEPTEMBRE, A HUELGOAT

... Quant à Huelgoat, nous le verrons au déclin de septembre, ou bien aux premiers jours d’octobre, quand le deuil rouge de l’automne aura commencé de marquer les bois. Pour ce temps, chassés par les brouillards et par les premières bises montagnardes, les estiviers et les malades l’auront fui.

On n’y rencontrera plus guère que quelque artiste original, amoureux de solitude, épris des riches teintes de l’arrière-saison. La vieille bourgade reprendra son caractère du passé, avec sa placette bordée de façades grises, son église, sa fontaine, sa rue grimpante des Cieux, son vieux moulin du temps de Colbert, aux murs mangés de lèpre et où l’eau du Fao chante sous les vannes, avant d’aller se perdre sous les roches du Chaos.

Les hôtels auront fermé et nous mangerons des truites de l’Ellez, avec du cidre de Plouyé, dans quelque salle d’auberge rustique, en compagnie d’un vieux chasseur de sarcelles, venu de Morlaix ou de Brasparts et dont les guêtres sentiront le buffle, les feuilles mortes et la glèbe mouillée. Les femmes, tricotant derrière les carreaux verdis des vieilles croisées, auront l’air, en leurs jupes aux plis hiératiques, de poursuivre un rêve d’autrefois.

Nous verrons, au jour tombant, mourir dans les eaux de l’étang les dernières rougeurs du soleil de septembre, déclinant derrière les rondeurs boisées de Kerelcun ou de Kermabilou. Et toute la forêt domaniale nous appartiendra, sans ses plaies de l’été: les touristes, les mendiants et les guides.

Nous ne suivrons pas les allées, droites et bien aplanies, de la Coudraie ni des Violettes, qui rappellent par trop de points, les bois de banlieue et les alentours de Fontainebleau. Nous ne rechercherons pas davantage les bords sinueux de la Rivière d’Argent, avec leurs pierres branlantes, leurs ponts de rocaille, leurs Ménages de la Vierge, leurs éboulis de roches d’un pittoresque trop apprêté, célébrés à l’envi par les panneaux des gares et les cartes postales.

Mais nous aurons, pour nos promenades, toute la profondeur des bois, dans leur charme puissant et primitif, dressant à perte de vue leurs colonnades de bouleaux et de sapins, telles qu’au temps lointain où, sous François Ier, la coupe s’en faisait en cinquante fois différentes, et où, d’un seul de ses arbres, appelé «la Royne», «on eust pu construire trois manoirs».

Nous en rechercherons les détours les plus ignorés, depuis le vieux moulin du Burunore, assis à croppetons sur la rivière d’Aulne, jusqu’aux arches constellées de lichens du Pont-Rouge, où passe, pour se perdre ensuite parmi les verdures, le chemin de Loc-Maria de Berrien. Nous goûterons la beauté des sous-bois que nous connûmes au printemps, noirs de luces, et qui, sous leur toison de fougères sèches, resplendiront de l’ocre et de la pourpre de l’automne.

Il existe, en outre, en marge des bois, des coins d’une solitude et d’une sauvagerie prenantes, que les guides ne signalent guère: non point certes le Gouffre, aux abords malencontreusement fleuris de lilas et de troènes, mais à quelque cinq cents pas en aval, les Salles Vertes où le Fao surgit, blanc d’écume, après un trajet souterrain, sous l’emmêlement des feuillages et des roches. Et plus haut, contournant en calmes méandres le pied des collines, le canal qui jadis desservait la Molette et qui mire, dans ses eaux immobiles, les pâturages verts et les frênes du halage.

Il y a moins d’un demi-siècle, une vie bruyante et active anima son cours sillonné de chalands qui transportaient aux laveries le plomb et l’argent de la mine. Aujourd’hui, plus rien ne subsiste de cette animation. Les mineurs allemands ont repris le chemin de leur pays. Depuis trente ans se sont tues la rumeur des cribles et des bennes et la chanson des haleurs. Le canal, de la Molette au moulin du Chaos, a la mélancolie des eaux abandonnées et l’herbe tend sa housse verte sur le puits en ruine de Poullabas.

La nature, un instant dépossédée, a repris tous ses droits; le paysage est rendu à sa solitude et à sa majesté premières. De la Roche Cintrée qui domine en tous sens l’horizon, comme un gris belvédère, on le voit s’étendre, étirant sous les tons gris ses lignes flexueuses. C’est tout le vieux Poher des monts et des bois qui se déroule sous une transparente buée. A l’Est, vers Carhaix et Poullaouen, dont le clocher émerge d’un repli de collines, se dessinent les ondulations, couronnées de bois sombres, du Coz-Huelgoat, du Hellas et de la Lande, raccordées par les bombements âpres de Scrignac et de Plourac’h aux longs promontoires granitiques du Pontrecoët et de la Domnonée.

Au Sud, les grasses terres de Collorec et de Plouyé s’abaissent en pente douce vers la saignée lumineuse de l’Aulne, pour se redresser ensuite, par lents gradins, vers les hauts pays, estompés de brumes et tachetés de bois, où sont Gourin, Spézet et la Montagne Noire.

Vers l’est et vers le nord, le paysage s’exhausse, à travers un océan de pierres et de landes, vers les sommets presque invisibles de l’Arez, dont le croissant enserre de ses pierres blanches la tourbière de Saint-Michel, terre de l’épouvante et des apparitions...

Et s’il est vrai qu’un paysage vaut surtout par son âme propre et par ce qu’il suggère, la beauté de Huelgoat réside bien plutôt dans la magie de cet horizon que dans la splendeur de ses bois. Car ceux-ci ne se distinguent guère de tous les bois qu’on a pu voir, sous une lumière à peine différente et à une égale altitude, dans toutes les terres du granit et du grès. Ce sont les bois du Morvan ou des Vosges, avec les mêmes grottes, les mêmes frissons d’eaux vives, les mêmes rivières semées de cascatelles; et c’est aussi bien la forêt germanique, pleine de symboles et de mystère, où Siegfried ayant vaincu le monstre tendait l’oreille au ramage des oiseaux.

Mais ce qui, dans ce paysage, est d’une tonalité purement bretonne et lui confère son émouvante poésie, c’est, sous le ciel d’une mélancolie subtile, cette fuite éperdue de collines, cette alternance, à l’infini, de croupes nues et de longues vallées solitaires. Et c’est tout un passé brumeux qu’évoque l’horizon du Poher: toute l’histoire, pleine de séditions et de guerres, d’un peuple rude, impatient de tout frein, dont la vie ne fut qu’une lutte sans trêve contre la terre et contre des maîtres inhumains, depuis le temps maudit du roi Comorre, de Jean Lancien et des sombres Jacqueries, jusqu’à la tragédie sanglante des Bonnets Rouges.

LA MONTAGNE NOIRE

La Montagne Noire est, sur l’autre rive de l’Aulne, entre les deux Cornouailles, intérieure et maritime, une réplique de l’Arez, mais moins âpre et plus verte. Elle étire, des landes de Glomel au signal de Laz, sa double ligne de crêtes, grèseuses ou granitiques, entre lesquelles le canal se fraye un sillon au milieu des pâturages et des ardoisières. Puis les deux crêtes se rapprochent, se rejoignent en une succession confuse de cairns dénudés et de hautes landes qui s’abaissent, aux marais de Briec, pour laisser passage aux grandes routes de Brasparts et de Châteauneuf et se redresse à nouveau pour finir, à la presqu’île crozonaise, par les sommets de Locronan, de Névet et du Ménez-Hom.

Rien, certes, dans ce chaînon occidental, qui enserre le Porzay dans son vert hémicycle, n’est de nature à justifier cette appellation funèbre de Montagne Noire, évocatrice de paysages sombres et de lugubres horizons.

On éprouve une impression toute différente lorsqu’on la découvre, des hauteurs de Quéménéven ou de Landrévarzec, dans la plénitude de ses lignes et l’extrême variété de ses tons. C’est ainsi qu’elle m’est apparue, des estuaires de l’Aulne et de la rivière du Faou aux croupes bleuâtres du Poher, sous un pâle ciel de lavande, par un matin d’août que les cloches emplissaient de sonneries légères.

Châteaulin dormait au fond du val, mirant dans le canal la double ligne de ses quais blancs, nouant comme des rubans ses routes claires autour de sa colline et de sa chapelle de Notre-Dame du Mûrier. Au loin, la rade étincelait, étreignant dans les courbes de ses fiords des jardins en cascades et des ruines blanches de monastères. D’un autre côté, vers Saint-Ségal, l’Aulne s’infléchissait en longs méandres, égayée de chalands qui portaient aux champs pierreux de la Montagne le maërl du Poulmic et de l’Hôpital. Face à nous, sur les premières pentes de l’Arez, Rumengol se dérobait dans un repli bleu des collines.

Le paysage, dans l’ensemble, était plein d’harmonie et de sérénité. Cette terre du Faou et de Châteaulin avait le charme d’un très vieux pays, où le silence est doux autant que la lumière, où la nature dispense sans contrainte ses dons magnifiques, bien faite pour servir de refuge aux vieux rois errants et aux moines d’Hibernie. C’était comme un coin du Trégor, au sein de la Cornouaille plantureuse, mais avec quelque chose de plus alangui et de plus sensuel, et de plus large en ses horizons.

Cette atmosphère trégorroise, baignée de mysticité, je l’ai retrouvée le même jour, sur l’autre pente de la montagne, en visitant, en compagnie du savant M. Waquet et d’Alphonse de Châteaubriant, la chapelle de Saint-Vennec, voisine du manoir de Trémarec, où le chevalier de Kerguélen vécut sa mélancolique enfance. Elle apparaît, en son cadre d’arbres verts, comme l’un des grains de ce chapelet mystique d’oratoires: Kergoat, Ilijour, les Trois Fontaines, qui relie la douceur marine à la rudesse du vieux Poher.

Renan l’eût aimée, cette chapelle finement ouvrée par un maître d’œuvre du XVe siècle, et qui ressemble à un reliquaire d’argent gris, posé sur un socle de mousse. Elle lui eût rappelé ses promenades d’enfant, en compagnie de sa mère, et ses pieuses visites à des sanctuaires tout pareils, entre Plouguiel et le Lédano. Le saint Georges en chêne rongé qui ne fait songer, que de bien loin, au bel adolescent florentin, et la sainte Gwenn archaïque qui tend sa triple mamelle aux lèvres gloutonnes de Gildas, de Vennec et de Guénolé, lui eussent sans nul doute inspiré des propos d’une malicieuse tendresse. Et il n’eût pas manqué de gémir sur la tristesse des temps qui laissent tomber à l’abandon d’aussi charmantes vieilleries.

* * * * *

Plus encore que ces derniers contreforts de Landudal et de Landrévarzec, la région de Saint-Goazec et de Laz est un pays d’émeraude, débordant de pittoresque et de fraîcheur. Je n’évoquerai jamais cette partie verte de la montagne sans retrouver la saveur d’un bol de lait que j’y bus un jour d’été, sur la route de Spézet, en une salle de ferme où de sombres lits clos s’égayaient de brillants clous de cuivre.

C’était chez un vieux carrier de Guernagoc, guilleret encore, malgré ses quatre-vingts ans sonnés--l’œil plein de malice dans une figure rose et ridée comme une vieille pomme--et qui s’enorgueillissait de compter plus de quatre-vingts descendants, de l’aîné de ses fils au dernier venu de ses arrière-petits-enfants.

L’intérieur de cette maison, perdue dans le silence de la montagne, n’avait guère dû varier depuis un siècle. Un chat ronronnait sur le banc-dossier, dans l’ombre de l’âtre. Il entr’ouvrait par moments ses yeux qui luisaient avec fixité. Et l’on ne savait trop si c’étaient les yeux du chat ou deux clous de cuivre du lit-clos. Au-dessus de la cheminée immense, un vieux fusil, du temps de la Chouannerie, était accroché entre un chandelier d’étain et un paquet de chenevottes. Une vaste bassine de cuivre, qui servait, à l’automne, à fabriquer le miel, brillait, suspendue au mur, comme un soleil. Il y avait, au-dessous, des images pieuses, aux couleurs vives de miniatures, et des «portraits» de temps lointains fanés et comme usés, qui représentaient de très vieilles gens en très vieux costumes de Coray et de Châteauneuf.

Passant devant la maison, le chemin de Spézet descendait, sous un dôme d’ombre verte, jusqu’aux ardoisières de l’Aulne, de Guernagoc et de Kermorvan. L’on était tout surpris, en plein paysage d’églogue, d’entendre s’éveiller soudain toutes les rumeurs de la vie industrielle moderne, le pic des carriers et le grincement des treuils répondant au ciseau des fendeurs.

La route, d’un autre côté, remontait, avec de multiples détours, vers le village de Saint-Goazec: quelques maisons de guingois, autour d’une église trop neuve, et une maison d’école aux classes assombries par les branches débordantes des pommiers. Ce chemin, embaumé de chèvrefeuilles et de sarrazin en fleur, côtoyait, sur sa gauche, la forêt, dont les érables, les bouleaux, les hêtres et les pins grimpaient à l’assaut des cimes en un joyeux moutonnement, étreignant de leurs frondaisons les blanches aiguilles du Roc’h Yell, du Ménez an Aotrou et du signal de Laz.

A mi-pente, en plein cœur des bois, le château de Trévarez, avec ses toits aigus et ses persiennes closes, avait l’air, dans le recul des nobles avenues, d’abriter le sommeil de quelque princesse au Bois dormant. Et non loin, de l’autre côté de l’Aulne, qu’enjambait un vieux pont gothique, Châteauneuf-du-Faou, avec ses rues capricantes, ses vieilles maisons à auvents et sa chapelle de Notre-Dame des Portes, semblait un coin de Moyen Age, comme une boîte de Nuremberg oubliée par mégarde, dans le frais silence des collines.

Mais la Montagne Noire est loin de présenter, dans toute son étendue, cette éblouissante fraîcheur. Elle offre, dans son chaînon méridional, des coins qui égalent en âpreté et en sauvagerie les parties les plus déshéritées de l’Arez. Ils se rencontrent, en particulier, sur les hautes croupes grèseuses qui se dressent, comme une barrière, entre la Basse Cornouaille et la vallée supérieure de l’Aulne.

La végétation s’y fait plus pauvre, comme on tourne le dos aux rives vertes du canal et qu’on aborde les pentes que n’ont point fertilisées les engrais marins et que battent de plein fouet les vents furieux de l’Atlantique. La roche y apparaît, dans sa nudité monotone, crevant la maigre bure des landes, avec ces tons gris qui donnent au paysage, du Castel-Rufel au Ménez-dû, son aspect de morne tristesse.

C’est vraiment là le Pays Noir de la Bretagne--_ar Bro dû_,--qui étend à la base des monts, entre Guiscriff, Kérivoal et Trégourez, son vaste plateau de galets, d’où divergent en éventail, s’attardant en de longs détours, les rivières de la Cornouaille du sud: l’Odet, le Staër-Laër, l’Aven et l’Isole. Nulle terre de l’Argoat n’est d’une mélancolie plus saisissante, et nulle route n’est plus déserte ni plus silencieuse que celle qui court, au flanc des monts, comme un trait au milieu des landes, entre Trégourez et Plouray. Roudouallec, à mi-chemin, étire ses deux pauvres rues en croix, bordées de maisons basses et coiffées d’ardoises grossières. Le purin, en flaques gluantes, croupit au pas des portes. Un mince filet de jour, glissant par les fenêtres étroites, éclaire la misère et la malpropreté des logis. Vers le sud, le plat pays se déroule plat et nu, strié de mares et de bouquets de pins, jusqu’aux campagnes plus riantes du Faouët et jusqu’aux sources de l’Ellé. De loin en loin, quelques villages sont essaimés, dont les habitants s’unissent pour les travaux des battages et pour les grandes écobues. Tout autour s’étendent quelques champs de seigle, d’avoine ou de sarrazin, cernés par la lande dont l’ajonc mêlé à la bruyère des marais, sert de _gouzil_[12] aux troupeaux de vaches et de moutons noirs.

[12] _Gouzil_: litière.

Gourin, qui est un nœud de routes aux lisières du Poher et du Pentrecoët, jette dans cette étendue désertique un îlot de demi-fertilité et de fraîcheur. Mais aussitôt après, le sol à nouveau se relève et l’on voit apparaître, au Guernanic et à Kerrouet, la tristesse du pays nu et des grandes landes solitaires.

Même la vallée médiane a des parties sèches et pauvres, partout où l’esprit de lucre, l’intérêt mal entendu des marchands de biens et aussi le vandalisme américain auquel furent livrées pendant la guerre tant de nos forêts bretonnes, l’ont dépouillée de sa verte parure. La guerre a marqué de ses coupes sombres les bois de Coadou, de Quéinnec et de Toullaëron. Où se pressaient jadis les hêtres et les pins, la montagne apparaît maintenant à nu, découpant sur le ciel sa sauvage ossature. La grande croix de Coadou, jadis entourée par les bois, érige son Christ tordu, face aux mornes horizons du Poher, dans un paysage de désolation.

C’est dans ce canton isolé de la Montagne Noire qu’Anatole Le Bras ressentit le plus profondément la tristesse bretonne, un soir de Toussaint, à entendre chanter, dans le cimetière de Spézet, par des voix rudes de paysans, une complainte de la mort:

_Breuder, Kerent ag mignoned En’ ano Doue, ’m chilaoued_[13]...

[13]

Frères, parents et amis, Au nom de Dieu écoutez-nous...

«Dans ce vaste pays mortuaire, nous dit-il, cette mélopée puissante, cette lamentation si large, si monotone, avait vraiment une grandeur farouche et vous communiquait un frisson tout particulier...»

Ce coin du Pays Noir, enserré par des cantons plus riches, a conservé plus fidèlement qu’un autre, ses mœurs, son âme d’autrefois: sa vie paysanne ou seigneuriale, ses chants, ses coutumes, ses foires et ses pardons qui se célèbrent, au renouveau--comme à Saint-Hervé ou à Notre-Dame du Cran--dans la limpidité des hauts lieux. L’homme, en proie à la terre ingrate, au climat rude des sommets, y est demeuré fruste, taciturne et volontiers processif, quoique pratiquant avec une ponctualité scrupuleuse les devoirs de l’hospitalité, comme les rites d’une religion presque partout abolie. Les grandes routes romaines ou royales, larges et bordées d’arbres, mais qui, trouées de flaques et d’ornières, s’en vont par rampes brusques à travers la montagne, l’isolent bien plutôt qu’elles ne le relient au monde extérieur. L’automne les emplit d’une boue rougeâtre où les chariots à bœufs enfoncent jusqu’aux moyeux.

Les bourgs: Spézet, Saint-Hernin, Cleden-Poher, écrasés sous leurs toits de schiste, ont le silence du passé et la couleur triste de la terre. On imagine bien, à les traverser, ce que devait être, au déclin de l’Ancien régime, cette Cornouaille noire, couverte plus qu’à demi de forêts, de rubans de landes et d’eaux sauvages, n’ayant de contact avec le reste du royaume que par les maltôtiers et les garnisaires. Les voleurs de grands chemins avaient beau jeu, dans ces solitudes où la maréchaussée n’apparaissait guère, où les voyageurs isolés et les fermes éparses étaient, à brun de nuit, à la merci d’un coup de main.

C’est ainsi que vers le milieu du XVIIIe siècle, Marion du Faouet, à la tête de la bande des Finefond, mit en coupe réglée, dix années durant, entre Castellaouënan et Plouray, tout le pays montagnard.

Laide ou jolie? Les rapports de justice--on le conçoit--ne le précisent guère. Piquante, à n’en point douter, avec ses yeux gris, ses cheveux roux, ses coiffes à la mode des villes et ses beaux justins de futaine. Inconstante aussi, capricieuse, changeant d’amant et de quartier, à chaque lune, aimant les beaux hommes, la bonne chère, le plaisir, l’aventure, sachant monter à cheval et dompter une bête rétive aussi bien que cavalier d’Asfeld ou de Septimanie, volontiers vantarde, implacable en ses vengeances, à l’égard des dénonciateurs, mais bonne fille, à tout prendre, riante, espiègle, généreuse pour ses amis, tenant à la fois de Cartouche et de Manon.