Part 9
Très souvent, le prochain n’est pas, dans son mépris des sots, équitable. Il les condamne, non pas par justice, mais parce que leur insuffisance offense sa vanité.
Rien ne nous blesse autant que la «suffisance» de notre semblable. En effet les gens suffisants ont l’impertinence de nous montrer qu’ils se suffisent à eux-mêmes. Or, si nous n’aimons pas toujours qu’on ait recours à nous, nous sommes vexés qu’on n’ait pas besoin de nous, et que l’on se passe de notre aide.
L’homme qui regardera les sots sans malveillance, sans être irrité de leurs succès, s’apercevra que, très souvent, ils méritent de réussir, parce que beaucoup d’entre eux ont des ressources intellectuelles considérables. Leur intelligence, plus ou moins grossièrement étalée, est assez puissante. Ce sont, en somme, de riches natures, qu’il faut préférer à beaucoup de médiocres sans sottise. Si ces derniers sont moins encombrants que les sots, ce n’est pas de leur faute: c’est qu’ils manquent de volume pour encombrer, voilà tout.
Les sots sont peut-être gênants dans les salons. Dans la société, ils sont beaucoup moins dangereux qu’ils ne sont utiles. Ils représentent tout de même quelque chose d’important. Leur activité produit souvent des résultats considérables, justement parce qu’elle n’est réfrénée par aucune timidité, aucune peur stérilisante de gaffer. Les sots sont, en somme, des gens qui agissent, et donnent de l’animation à la vie sociale.
* * * * *
Rien ne s’oppose à ce qu’un sot soit un excellent acteur. Le manque de tact qui, dans l’existence ordinaire, constitue sa sottise, aura moins d’occasions de se manifester dans un rôle, où il faut dire un texte écrit d’avance, et ne dire que cela.
Un sot peut très bien, sur les indications de l’auteur, ou par instinct, rendre les nuances d’un personnage. Un simple imbécile, qui ne comprend rien, n’y arrivera pas.
Le sot apporte à l’auteur une «pensée» mal dirigée, mais qui existe. L’imbécile n’a pas de pensée du tout.
* * * * *
Dans le théâtre dit «de situation», il y a bien des rôles qu’un homme inintelligent peut jouer avec succès. N’oublions pas que ce théâtre était beaucoup plus en faveur, au temps où Sarcey traita la question qui nous occupe. Mais il semble indéniable que, pour jouer le théâtre d’idées, ou la comédie de caractère, il faut d’autres interprètes que des perroquets adroits.
Je sais bien, au fond, ce qui faisait dire à Sarcey, un peu par boutade, que le comédien ne devait pas être intelligent.
C’était une réaction contre les comédiens intelligents et sans talent comme nous en avons vus beaucoup sur les planches. Rien de plus odieux qu’un acteur qui pense et ne peut pas traduire ce qu’il pense. C’est tout exactement comme s’il ne pensait pas. Il manque de moyens d’expression. Or, l’expression, c’est ce que nous lui demandons avant tout. J’ai connu des comiques qui disaient faux d’un bout à l’autre de l’acte, au grand désespoir de l’auteur. Mais, à l’entr’acte, on lui faisait de grands compliments de son interprète.
Aux yeux de l’auteur, l’acteur n’avait pas eu l’air de comprendre ce qu’il avait à dire. Mais, par le prodige d’une voix et d’un visage sympathiques, il l’avait fait comprendre au public.
Tout de même, si un acteur bien doué est assez fin pour penser tout ce qu’il dit, je ne crois pas que ce soit un danger pour la pièce. Je préfère évidemment l’homme doué à l’homme simplement intelligent. Cependant, quand nous en rencontrons qui sont intelligents et doués à la fois, personne ne songe à s’en plaindre, pourvu qu’ils ne fassent pas de leur intelligence un emploi abusif, ne coupent pas les cheveux en quatre et ne fatiguent pas les spectateurs, en mettant, dans chaque syllabe, «des intentions».
CHAPITRE XXXI
BOIDEZILES
Voilà trente-cinq ans, me dit Boideziles, que je suis dans ce théâtre. Ça commence à compter.
... J’y suis entré en 1874. J’avais fait la banlieue jusque-là. Le patron d’alors, qui était le père du patron actuel, m’avait dégotté, et m’avait engagé à cent vingt francs par mois pour jouer les seconds comiques. On me «distribue» tout de suite dans la pièce nouvelle: trente lignes de texte sans un seul effet, une bonne commission, quoi?... Nous faisons cent cinquante représentations; mais je dois reconnaître que je n’y suis pour rien.
... La pièce d’après, autre panoufle, mais celle-là, je la joue moins longtemps. Deux semaines tout au plus. On reprend la première pièce, et comme un des créateurs manquait, je m’appuie son rôle en double. Au lieu de trente lignes sans effet, j’avais cette fois une centaine de lignes--sans effet non plus d’ailleurs.
... Mais c’était un progrès. On me voyait plus longtemps. On s’habituait à ma figure. La clientèle commençait à me connaître. Aussi dans la pièce d’après on me colla une figuration. Pendant la moitié du premier acte, à une réception mondaine, je causais tout bas dans le fond du salon avec un de mes camarades. Mais suffit qu’on nous commandait de nous parler tout le temps, nous ne trouvions rien à nous dire. Et, quand on se trouvait ensemble dans le couloir des loges, on n’arrêtait pas de s’en raconter.
... Pendant la moitié du deux, je jouais au whist en tournant le dos au public... Pendant une bonne partie du trois, je me promenais dans le fond d’un jardin. Ah! il n’y avait pas à dire: c’était un rôle. Et je pouvais me payer des enrouements et même des extinctions de voix, le régisseur n’aurait pas d’annonce à faire.
... A la suite de cette expérience, le patron jugea que je n’avais pas seulement des qualités comiques, mais des dispositions remarquables pour le genre sérieux. Aussi me distribua-t-il, dans la pièce d’après, un vieux magistrat dont la nièce avait mal tourné. Mais, bien entendu, et c’était la même veine, la jeune fille en question avait un père, un autre vieux magistrat, qui avait la douleur principale. Moi, comme de juste, je ne faisais que l’accompagner... Ce n’était même pas moi qui le consolais. Chaque soir, j’en avais pour trois quarts d’heure à faire ma figure. Car j’ai toujours passé pour un artiste consciencieux. Qu’est-ce que vous voulez? Faut bien que je m’occupe, pour passer le temps dans ma loge. J’y suis toujours beaucoup plus souvent que sur la scène.
... Vous commencez à vous amuser. Et vous vous dites: Il va me raconter sa carrière, et ça va être une longue série de panoufles. Et bien, non, ce n’est pas même ça. Ça finirait par être curieux. Je dois dire que j’ai eu quelquefois, mettons quatre fois, de gentils petits rôles, où j’ai fait autant d’effet qu’un autre.
... Chaque fois je croyais que ça allait partir. Et, la fois d’après, je retombais sur une bonne panne de famille. D’abord j’ai commencé par fumer. J’ai accusé le patron de m’en vouloir. Et puis j’ai fini par me dire qu’il n’y avait chez lui aucun parti-pris, qu’il m’utilisait comme il pouvait, et qu’il était naturellement moins préoccupé de ma réputation que moi-même...
... Le patron actuel a continué ce qu’avait fait son père. Quand il me distribue quelque chose d’assez convenable, il me dit: «Hé bien, Boideziles, vous êtes content?» Quand il me recolle une panoufle, il ne me dit rien. On dirait même qu’il me fait un peu la tête. Moi, je n’aime pas qu’on me fasse la tête. Alors, je tâche d’avoir l’air content, pour l’apaiser.
... Je suis entré ici à cent vingt francs par mois. Maintenant je suis à quatre cent cinquante. C’est assez bien. Je joue jusqu’au 31 mai. Le matin du 1er juin, je pars pour un casino où je suis engagé. Je fais des congés de trois ans, de cinq ans, dans des casinos. Quand j’ai assez d’un endroit ou qu’on a assez de moi, je change de plage ou de montagne.
... Je finis de jouer dans mon casino le 14 septembre. Je rentre jouer à Paris le lendemain. Je reprends mon rôle dans la pièce en cours, en attendant la pièce nouvelle. J’ai créé cent quinze rôles, qui tous n’étaient pas Hamlet, Triboulet ou Kean...
... Dans les premiers temps, je jouais à Paris tout l’été... Mais maintenant je suis devenu un peu trop cher. Alors on me laisse aller à la campagne.
... Croiriez-vous, et c’est la pure vérité, que depuis trente ans, je n’ai pas eu, à Paris, une seule soirée à moi!... On n’a fait des relâches que pour répéter... Le vendredi saint, on affiche un drame sacré et je n’y coupe pas d’un apôtre!
... Tout de même, non, ça ne peut pas durer! Un de ces jours je vais aller trouver le patron... Tiens! je vais y aller tout de suite, je n’ai pas grand’chose à faire--pour changer--dans la pièce que nous jouons je vais lui demander qu’il me remplace un soir, un seul soir. Croyez-vous qu’il me refuse ça?
--Non, Boideziles. Allez-y. Il ne vous refusera pas...
Boideziles entra chez le directeur. Je pensais bien en effet que son désir serait exaucé. Et je voyais ce martyr véritable bénéficier d’un soir de tranquillité, au coin de son feu, en pantoufles...
... Hé bien, il a marché! s’écria triomphalement Boideziles, en sortant du cabinet redoutable. Je suis libre demain soir...
... Dites donc, continua-t-il, tâchez donc de m’avoir des billets pour quelque part. Pensez donc! Ma première soirée depuis trente ans! Je voudrais bien aller au théâtre...
CHAPITRE XXXII
AU CAFÉ DU THÉATRE
A Paris, il n’y a pas qu’un seul «Café du Théâtre». Il y en a des quantités... Ce ne sont pas de vrais cafés du théâtre.
Il y a certains cafés fréquentés plus spécialement par des comédiens. Mais, la plupart du temps, l’établissement qui s’intitule _Café du théâtre_, et où retentit la sonnette de l’entr’acte, ce petit café, pareil à d’autres petits cafés, ne recrute pas ses clients parmi les amateurs de théâtre.
Il ne mérite vraiment son nom que les jours de répétition générale. Et, ce jour-là, il offre un aspect assez intéressant.
Je connais un jeune monsieur très élégant qui ne manque pas une répétition générale. Mais il ne bouge guère du café.
Ce système a l’avantage de le dispenser de certaines formalités: il n’a pas besoin de demander des places. Et il est cependant de toutes les répétitions. Et il fait partie de ce Tout-Paris si brillant, de cet aréopage d’art, qui fascina tant mes rêves de jeune homme. Quelquefois, il rentre dans la salle au dernier acte, et se case dans un fauteuil libre.
Il n’y a pas d’homme, à Paris, qui ait sur les pièces des idées aussi justes et aussi motivées. Il sait ce qu’en pense la critique, et prévoit le sens de tous les articles du lendemain. Aussi est-il très écouté par tout le monde, et son avis personnel est-il recueilli avidement par les amis de l’auteur.
--J’ai vu aussi quelqu’un, qui est très content de ta pièce... C’est ce garçon, tu sais, qu’on voit toujours aux générales... Je n’ai pas son nom à l’esprit...
Bien entendu, personne ne sait son nom. Mais personne n’ose le demander à qui que ce soit, car chacun, évidemment, se déshonorerait en ne le sachant pas.
* * * * *
Pendant les actes, le critique inconnu va faire son tour sur le boulevard; mais il se trouve bien des gens pour lui dire: «Où êtes-vous placé?»--«Dans une loge.»--«Venez à côté de moi. J’ai un bon fauteuil inoccupé.»
S’il fait très mauvais temps et s’il ne reçoit pas d’offre de fauteuil, il demande simplement de quoi écrire, et il se met à rêver, avec une page blanche devant lui. Tout le monde a regagné ses places... Il n’y a plus, dans le café, que deux ou trois consommateurs quelconques. Un garçon a mis sa serviette en cache-nez et dort sur une table. La dame du comptoir écrit des petites choses toutes brèves et certainement inutiles. Sur une table, le jacquet repose, rangé avec les trois Bottins. Quelquefois le gérant du café s’approche du critique anonyme et lui demande s’il croit que la pièce sera un succès.
--Peut-être! dit le célèbre inconnu.
--Ça serait bien notre tour. La dernière n’a pas été bien fameusement. C’était pourtant gentil. J’ai vu ça un soir... S’ils pouvaient retomber sur une pièce comme il y a deux ans--je ne sais plus le nom. On a bien travaillé pendant quatre mois... Quoique, par le fait, ça ne soit plus aussi bon comme par le passé. Il y a de cela quinze ans, j’ai vu servir jusqu’à cent cinquante bocks dans un entraque... Maintenant, le public boit beaucoup moins. Ils dînent tard, ils vont souper... Et, à part quéques bons soiffards, qui ont toujours besoin de se l’humecter, ce qu’on fait de limonade et puis rien, c’est à peu près dire. Heureusement que nous avons, l’après-midi, à l’apéritif, de la clientèle du quartier... Je ne sais pas comment c’est ailleurs, mais, ici, s’il fallait compter sur les spectateurs du théâtre, il n’y aurait qu’à fermer boutique... Et puis, juste au moment où c’est qu’il va commencer à faire chaud, ils vont se mettre à fermer...
* * * * *
Le bon soiffard dont parlait le patron est, lui, du moins, un fameux client pour la maison. J’en ai vu un, la semaine dernière, un soir que j’étais entré au café de la Renaissance. C’était un petit homme tout rond et tout rasé; il était en habit, avec un devant de chemise un peu fatigué. Il regardait devant lui, dans le vague; c’était l’expression douce, charmante, presque lascive, du monsieur qui en a son compte. Il me regarda un instant. Il me semblait que je l’avais peut-être vu. Et, comme il continuait à me regarder, je lui souris imperceptiblement.
Alors, il s’approcha de moi et, de la façon la plus cordiale et la plus nonchalante:
--Tu vas bien, vieux?
Je m’aperçus, à cette apostrophe familière, que je ne le connaissais pas du tout.
* * * * *
Il se fit apporter un kummel et s’installa à côté de moi.
--Je suis venu avec des amis, que tu dois connaître, les...
Il me cita un nom, que j’entendais pour la première fois. Mais j’inclinai la tête, pour couper court à toute explication.
--Mon vieux, ce Guitry, il est épatant, tu sais. Voilà un artiste!
Il se mit à fredonner deux ou trois petits refrains cousus bout à bout, et qu’il était assez difficile de reconnaître.
--Ce qu’il peut faire chaud dans leur loge! Moi, tu comprends, j’y suis resté qu’un acte.
Je ne lui avais, décidément, jamais parlé de ma vie. Mais son tutoiement me faisait plaisir. C’était un ami, un vrai ami de plus.
--... Au second acte, je me suis collé tout au fond de l’orchestre, sur un bon petit strapontin... J’ai bien vu la pièce... C’est costaud... Qu’est-ce que tu dis du coup du téléphone, quand toute la famille est à l’appareil?... Garçon, un kummel! Apporte-moi ça rapidement!...
... Il tutoyait aussi le garçon.
--Par exemple, à partir du troisième acte, je ne comprends plus du tout...
Il ne s’arrêtait plus de remuer la tête, et ne se lassait pas de répéter: «Plus du tout!... Plus du tout!...»
--Qu’est-ce que c’est, mon vieux, cette histoire de bal masqué?
--Cette histoire de bal masqué?
--Mais oui... mais oui!... répéta-t-il avec un gémissement douloureux... Cette histoire de bal masqué, avec tous les seigneurs... On ne comprend plus rien... Louis Quatorze, qu’ils disent, et la marquise...
Il gémissait, et geignait, et se plaignait encore de n’y rien comprendre.
Pourquoi la Renaissance est-elle si près du théâtre de la Porte-Saint-Martin, et comment voulez-vous qu’un brave homme, qui a un peu bu, puisse s’y reconnaître, quand, après être sorti sur le boulevard, à la fin du second acte de Bernstein, il rentre écouter, dans l’immeuble voisin, le troisième acte de _L’Affaire des Poisons_?
CHAPITRE XXXIII
AU CASINO
Monsieur Panasseur administre avec une activité indéniable et une grande autorité une maison de commerce de premier ordre, qu’il a fondée et développée lui-même. C’est un quinquagénaire assez obèse, qui porte une moustache blonde et «ramène» avec énergie. Les gens complaisants lui disent qu’il ressemble à un officier.
M. Panasseur est, par excellence, un Parisien. Le premier ou le second samedi, après la première, on le voit assister à la pièce nouvelle, installé avec Mme Panasseur et un couple d’amis dans une loge de balcon bien placée. Il est très au courant des choses de théâtre, et considère les acteurs en vue un peu comme sa propriété; ils sont les comédiens ordinaires de l’élite dont il fait partie.
M. Panasseur, jadis,--quand il n’était pas tout à fait M. Panasseur--passait avec plaisir six semaines dans un port de mer très en vue, fréquenté par des gens extrêmement connus. Mais aujourd’hui qu’il a deux millions, qu’il est décoré, qu’il a une auto, il lui faut une espèce de château, une villégiature un peu «à l’écart». Une timidité instinctive devant la grande nature, et surtout la crainte des contemplations de paysages un peu prolongées, l’ont détourné des vastes domaines, perdus dans les solitudes rurales. Il a donc établi une sorte de compromis entre sa sociabilité naturelle et la nécessité d’un éloignement hautain qui convient à son actuelle situation de fortune. Il a fait choix d’une villa de belle apparence, investie d’un parc considérable, mais située non loin d’un petit port de mer--qui, malheureusement, n’est pas une station très élégante. Cependant le public, des petits fonctionnaires, des commerçants provinciaux, restera sans doute impressionné par le passage d’un châtelain dans une voiture de grande marque.
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Les Panasseur ont pour compagnons de villégiature leurs amis Rodron. La maison comprend, en outre, deux tout petits enfants aux Rodron et les deux demoiselles Panasseur (ce dénombrement n’a, d’ailleurs, aucune utilité pour la suite du récit). Les Panasseur, leurs filles et M. et Mme Rodron essaient consciencieusement de mener: «la vie de château». Les deux premiers soirs, les messieurs crurent devoir dîner en smoking. Tous firent tous leurs efforts pour veiller le plus tard possible. Faute des éléments nécessaires pour organiser une partie, ils passèrent la soirée, dans une noble résignation, à attendre, étape par étape, les sonneries de la pendule.
Le troisième jour, l’un des messieurs feignit d’être en retard pour s’habiller, et demanda la permission de se mettre à table en veston. Ce à quoi l’autre répondit avec empressement: «Alors, pour ne pas vous gêner, j’en ferai autant.»
Le quatrième jour, après le dîner, M. Rodron rassembla son courage et s’écria: «Si on allait au théâtre du Casino!»
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Bien entendu, il n’était pas question d’aller là comme au théâtre. Il fallait prendre cette proposition pour ce qu’elle était: une audacieuse idée de bamboche et de fête... La pièce représentée, les Panasseur l’avaient vue à Paris, vous pensez. Mais il serait piquant de voir l’interprétation. «Ça va être joli!» dit Mme Panasseur.
Ils allaient là comme des archiducs en gaieté. Ils se mirent en route à pied, oui, à pied: ils étaient en plein dans la folie! M. Rodron avait été jusqu’à proposer de prendre le tramway, mais on avait jugé tout de même que cela dépassait les bornes.
Chemin faisant, ils se demandaient ce que devaient toucher, par jour, les acteurs de ce tout petit casino... Cinq francs peut-être... M. Panasseur souhaita que ce ne fût que trois francs. Il avait cette idée, d’ailleurs assez juste, que les acteurs payés cher devaient être bons. Mais il était forcé d’admettre, conformément à ses idées de commerçant en articles de luxe--qu’inversement les acteurs payés trop bon marché devaient être mauvais.
Dès l’entrée du théâtre, le prix des places les amusa au delà de toute expression. Pour douze francs, on leur donna toute une avant-scène! «Ça ne vaut pas la peine de s’en priver», dit judicieusement M. Rodron.
* * * * *
Au théâtre, M. Panasseur, installé dans sa loge, éprouva une certaine gêne en se disant qu’il se commettait dans une salle indigne de lui et qu’il donnait une consécration à une manifestation dramatique de bas étage.
Il regarda le public. C’était un bon public en casquettes de plage. On voyait beaucoup de ces chemises de flanelle à cordelière, si chères aux traditionalistes français.
Le rideau se leva sur un petit décor d’intérieur fort convenable où ne put encore s’exercer la moquerie des châtelains...
La pièce commença. Les mots portaient. Le public rendait bien. Quand le jeune premier comique fit son entrée, il fut salué d’un murmure sympathique. On l’aimait; on riait avec bonheur à tous ses gestes.
M. Panasseur et ses amis se sentaient en minorité très infime pour critiquer, même au dedans d’eux-mêmes. D’ailleurs, ils subissaient facilement et volontiers l’influence des majorités.
M. Rodron hasarda:
--Il n’est pas mal, ce garçon-là.
D’abord, M. Panasseur ne répondit rien. Il ne pouvait ainsi, d’emblée, accorder son suffrage à un inconnu.
Ce ne fut qu’à la deuxième réflexion de M. Rodron: «Il est assez amusant» qu’il hocha la tête avec indulgence.
Au fond, il était un peu vexé. Quand on a beaucoup travaillé soi-même pour arriver à une position, on tolère difficilement que, dans n’importe quel ordre d’idées, quelqu’un puisse se placer tout de suite, sans stage, à un rang avantageux. Il semblait à M. Panasseur que c’était diminuer d’une façon générale le mérite des situations acquises que de penser qu’on pût les acquérir aussi vite.
Pourtant, après le premier acte, il éprouva un sentiment d’un autre ordre: il était anormal que lui, M. Panasseur, parût ainsi emboîter le pas à M. Rodron qui, positivement, semblait découvrir ce jeune acteur. Aussi dépassa-t-il, dans un «rush» vigoureux, son compagnon. Et quand M. Rodron, presque emballé, se risqua à dire: «Mais c’est un excellent comédien!» il trouva en face de lui M. Panasseur qui le regardait entre les deux yeux et lui disait impérieusement:
--C’est un garçon extraordinaire. Vous ne vous rendez pas compte de ses qualités.
--Mais je vous assure..., dit M. Rodron.
--Vous verrez ce qu’il fera par la suite et vous m’en direz des nouvelles...
--Mais il me semble que déjà...
--Non, vous ne vous en doutez pas, mon petit Rodron.
Si bien que ce fut M. Panasseur qui, à partir de cet instant, eut la gloire d’avoir inventé le jeune homme en question.
Désormais, les Panasseur ne manquèrent pas une représentation du Casino. Le jeune acteur fut invité au château. A la rentrée, il joua une petite pièce dans une soirée éclatante que donnèrent les Panasseur. Il entra dans un théâtre du boulevard. Pendant deux ans, il ne se mit pas en lumière. Ses protecteurs commençaient à se lasser. Puis un jour il «se tailla» un succès assez vif dans un rôle épisodique. Ce fut un grand jour pour M. Panasseur, qui assistait à la première et qui, à partir de cette date, conçut décidément une haute idée de lui-même.
CHAPITRE XXXIV
SPECTATEURS
Ils ont deux fauteuils de balcon, à un des jours d’abonnement. Leur fortune leur donnerait droit à une loge. Mais, n’est-ce pas? le nombre des loges est limité. Les titulaires ne veulent pas s’en dessaisir. Et ils ont été bien heureux d’avoir leurs deux fauteuils. Il a fallu qu’un ancien ministre s’y employât.
M. Rencoulet n’a pas loin de soixante-dix ans, et sa femme doit avoir dans ces prix-là, plutôt plus que moins. Ils sont petits tous les deux, boulots, avec des têtes bien larges et des yeux bien inoffensifs.
M. Rencoulet possède cinq millions. Il n’a pas d’enfants, pas de neveux, pas d’amis, mais il a des relations: la personne à qui il a vendu très cher son fonds de commerce, le notaire qui a dressé l’acte, son banquier, et l’homme politique avec qui le hasard des affaires l’a mis en rapport.
M. Rencoulet et sa femme sont très assidus à l’abonnement. Il est difficile de voir sur leur visage ce qu’ils pensent de la pièce... Ces larges visages sont tournés vers la scène, et, tout ce qu’on peut dire, c’est que ni M. Rencoulet ni sa femme ne sommeillent.
Il est probable que, les premières fois, ils goûtaient au spectacle une satisfaction béate de gens du peuple, qui se plaisent à n’importe quoi, et qui trouvent tous les acteurs très bons.
Mais, au bout de quelques représentations, ils ont commencé à juger, non pas qu’ils se soient formé des opinions, mais ils en ont acquis en dînant en ville.