Part 10
Car ils sont invités chez leur notaire, chez leur banquier. On les traite avec beaucoup de déférence. Comme les gens qui les fréquentent ne veulent pas s’avouer la vérité, et se dire qu’ils les fréquentent à cause de leur argent, ils leur ont découvert toutes sortes de qualités. M. Rencoulet parle peu, mais avez-vous remarqué que ce qu’il dit est toujours juste? Mme Rencoulet est une bonne femme. Certainement elle doit faire beaucoup de bien autour d’elle; mais elle n’irait pas s’en vanter.
Donc, quand on parle à table du Théâtre-Français, on pose parfois des questions à M. Rencoulet. On lui a demandé par exemple ce qu’il pense de Grand dans _Simone_, ou de Le Bargy dans les _Deux Hommes_. Il a répondu quelque chose, et il s’est fait désormais sur Grand, comme sur Le Bargy, comme sur Mlle Piérat, comme sur Louis Delaunay, une opinion arbitraire, mais certaine.
Il traversa, je dois le dire, une période pénible, quand il s’aperçut que le Théâtre-Français pouvait être discuté. Il s’était satisfait, les premiers temps, de cette ancienne et célèbre formule qu’au Français on passe toujours une bonne soirée. Pourquoi cette loi n’est-elle plus en vigueur? C’était pourtant bien commode pour certains spectateurs que de pouvoir se dire, à l’issue de la représentation: «Nous sommes contents», même si l’on n’avait pas été remué dans les entrailles par le _Mariage de Victorine_, et si l’on ne s’était réjoui que modérément à l’_École des maris_.
M. Rencoulet, lorsque sa foi aveugle dans le Théâtre-Français eut été ébranlée par les discussions dont il fut témoin, et même auxquelles il lui sembla qu’il prenait part, M. Rencoulet passa par une phase de trouble, presque d’effroi, à l’idée qu’il faudrait porter un jugement sur les pièces et les artistes du théâtre national, et que ce jugement ne devait pas être immuablement favorable. Mais il s’aperçut, au bout de peu de temps, qu’il était très facile de juger, c’est-à-dire d’adopter une opinion. Il est rare que le spectateur du mardi ou du jeudi ne trouve pas, avant de se rendre au théâtre, une opinion à adopter. Si l’on n’a vu personne en ville, et si l’on n’a lu aucun journal, on rencontre toujours, en arrivant à la Comédie, quelqu’un qui vous renseigne. M. Rencoulet, après avoir installé sa femme, ne manquait jamais d’aller faire un tour dans les couloirs. Il y voyait son notaire, ou son banquier, puis il revenait à son fauteuil et disait à Mme Rencoulet: «On dit que c’est mauvais.»
Il ne leur restait plus dans ce cas, qu’à trouver la pièce mauvaise; ce qu’ils faisaient consciencieusement. A l’entr’acte, M. Rencoulet joignait le notaire au foyer, et fidèlement lui disait: «C’est bien mauvais», au moment précisément où le notaire allait lui dire: «Hé mais! dites donc, c’est mieux que je ne croyais!» Mais il s’arrêtait, impressionné par l’opinion de M. Rencoulet, sans se douter qu’il la lui avait fournie lui-même.
Si, d’aventure, le notaire avait le temps de prononcer sa phrase, c’était à M. Rencoulet d’être influencé et de modifier ses impressions.
Cependant, dans le foyer, l’auteur errait, comme une ombre du Styx. Après l’accueil plutôt frais du public de la générale, après les quelques gros applaudissements de la première, on lui avait dit: «Il faudra voir les abonnés...» Il avait donc attendu fébrilement la fin de l’acte.
--Hé bien, s’était écrié le premier artiste qu’il avait rencontré, croyez-vous que ça marche ce soir?... Mon mot de sortie, qui n’avait fait aucun effet hier, a très bien porté aujourd’hui.
--Pourtant, dit l’auteur en prêtant l’oreille, il me semble que le baisser de rideau est moins chaud.
--D’ici vous entendez mal: et d’ailleurs les abonnés n’applaudissent pas.
... L’auteur renaît à l’espoir, mais l’un des protagonistes arrive avec une figure longue.
--Durs, durs... Ils sont très durs...
Et, consolateur:
--Ne vous occupez pas de ça, mon cher. Vous avez fait une belle œuvre. Ils peuvent l’accueillir comme ils voudront. Ils ne changeront pas la valeur de votre pièce.
Pendant le deux, l’auteur fait un effort héroïque. Il se rend dans la salle, au fond d’une loge de galerie, de côté. Il regarde les spectateurs...
Peu de temps avant la fin, il revient précipitamment au foyer pour n’être pas aperçu dans les couloirs (non pas qu’il craigne d’être porté en triomphe!)
Oh! comme l’acte a fait peu d’effet!
Mais, cette fois, le protagoniste est enchanté:
--Vous étiez dans la salle?
--Oui...
--Eh bien! croyez-vous que ça portait!
--... Oui, oui...
--Mon cher, si nous avions eu cet effet-là à la générale et à la première, votre pièce faisait deux cent cinquante représentations.
... L’auteur ne sait plus. Malgré les bonnes paroles du protagoniste, il n’oublie pas l’attitude de certains spectateurs... Il s’adresse à quelqu’un de l’administration:
--Vous ne savez pas qui c’est, ce vieux petit gros monsieur, et cette vieille dame qui lui ressemble, au balcon?... Ils n’ont pas bougé; ils faisaient une figure effrayante...
--Au balcon, un vieux monsieur et une vieille dame... Ce sont les Rencoulet, l’ancien fondeur, des gens très riches. Il paraît qu’ils sont très contents. Je viens de voir quelqu’un de leurs amis; ils aiment beaucoup votre pièce.
--Non?
--Je vous dis qu’ils sont enchantés.
Et la personne de l’administration s’en va à ses affaires, laissant l’auteur tout à la haute idée qu’il se forme de ce M. Rencoulet, une des grandes figures de cette bourgeoisie française, si cultivée, si judicieuse et si fine.
CHAPITRE XXXV
QUÉMANDEURS
Si tu veux t’amuser, me dit mon ami Jérôme, le secrétaire du Théâtre-Humain, viens donc passer une heure avec moi, dans mon bureau, à regarder et à écouter simplement les gens qui viennent me voir. Je ne dis pas que tu trouveras, dans cette contemplation, un plaisir tumultueux; mais tu t’amuseras, je te le garantis.
«Je sais très bien pourquoi ils me rendent triste. C’est toujours la même raison: ils veulent des places. Quelques-uns d’entre eux, qui ne sont pas des habitués, me posent la question simplement, banalement, avec un peu de timidité: «Serait-il possible?...» ou avec une feinte audace...
«Mais ceux-là ne sont pas intéressants. Je leur donne ce qu’ils demandent suivant le succès de la pièce, selon leur tête ou selon mon humeur. Non, ceux que je préfère, ce sont les tapeurs de profession, ceux qui sont obligés de jouer un jeu compliqué, parce qu’on les a à l’œil, parce que ce sont des récidivistes.
«Il y a le bon garçon, tout rond, tout franc, qui s’écrie en entrant, avec une jovialité de mauvais aloi: «Qui est-ce qui vient taper son petit ami?» A celui-là on répond avec un air de dépit aussi affectueux: «Mon vieux, je suis désolé; ordre de la direction, aucune faveur aujourd’hui!» Il faudra qu’il se donne un peu plus de mal et qu’il trouve autre chose. Au fond, il n’a pas été très adroit. Avec sa familiarité accorte, il vous a tout de suite mis à votre aise pour pouvoir refuser.
«Il y a le nonchalant, l’homme très au-dessus des vaines joies du spectacle. Celui-là passait simplement dans le quartier. Il est entré pour me serrer la main. On parle de choses et d’autres. Assis au fond d’un grand fauteuil de velours (riche épave d’une pièce mondaine que nous avons jouée quatre soirs!), il me raconte les histoires les plus infamantes qu’il a pu trouver. Pour obtenir un coupon de deux fauteuils, il n’hésite pas à couvrir d’opprobre un certain nombre de ses contemporains. Il fait entendre à tout instant un rire exagéré. Puis tout à coup:
«--Vous faites de l’argent en ce moment?
«--Pas mécontents.
«--Vous donnez tout de même des places?»
«On se laisse aller à lui dire:
«--Pour vous!
«--Oh! bien, alors! je viendrai vous demander cela un de ces jours... Voyons! quand pourrais-je y aller? Demain et les sept ou huit jours suivants, je ne suis pas libre... Mais, au fait, il y a ce soir! Je n’ai rien à faire, ce soir?... Non, rien... Pouvez-vous me donner quelque chose pour ce soir?»
«Il est dans mon bureau depuis si longtemps que je n’ose lui refuser. Je lui délivre son coupon... Il le prend sans précipitation, il le met dans son portefeuille, puis tâche de ne pas s’en aller trop tôt. Quand il sera levé après m’avoir dit mille choses agréables, il semblera se rappeler soudain la conséquence, évidemment imprévue et accessoire, de sa visite: «Merci pour les billets!»
«Le tapeur triste, charmante variété! C’est l’homme qui n’a que des déboires, des chagrins, voire des douleurs morales... Il s’assoit d’un air accablé. Il semble qu’une neurasthénie implacable l’accule au suicide. Comment ne désirerais-je pas, de toutes mes forces, consoler, distraire ce pauvre homme en détresse?
«Nous avons joué, l’année dernière, une pièce un peu fantastique, où l’on conduisait les enfants. J’ai reçu une trentaine de lettres d’enfants de tapeurs, de petits enfants mendiants dressés par leurs pères.
«J’ai connu un tapeur émérite, un champion, qui, lui, jouait de toutes les cordes: la joie ingénue du gentil gros garçon dont vous pouvez, avec un billet, faire un heureux; la passion d’un affamé d’art, qui a besoin de vibrer, et à qui l’on se doit de procurer les nobles bonheurs qui sont nécessaires à sa vie intellectuelle!
«Ce tapeur m’avait déjà fait tous les coups de son répertoire. Il me parlait de ses parents de province. La province, sans relâche, lui envoyait une famille intarissable, dont tous les membres adoraient le théâtre.
«Il lui semblait que j’étais uniquement destiné à m’occuper de lui. Je n’avais pas d’autres fonctions. On m’avait placé là pour sa plus grande commodité, et le plus grand agrément des siens.
«Quand il eut épuisé toute ma bonne volonté, il s’attaqua à l’auteur, à qui il écrivit des lettres enthousiastes sur sa pièce. Ça donne toujours quelque chose. Mais il eut le tort de se montrer trop vite conquis. Ses louanges ne portèrent plus, et l’illustre écrivain finit par l’envoyer promener.
«Alors, il entreprit un haut personnage dont il n’avait jamais osé affronter la sévérité légendaire, le patron lui-même! Le patron marcha deux ou trois fois. On lui servit les parents de province, la dette de reconnaissance à payer à un bienfaiteur, les deux petits fiancés qui seraient si ravis d’aller au théâtre! Le patron donnait les places, parce qu’il ne savait pas au juste à qui il avait affaire. Ce fut par hasard seulement que nous eûmes l’occasion de parler du bonhomme. Le patron, enfin éclairé, se mit à le regarder d’un œil méfiant. Mais ce patron, avec son air à tout casser, est un homme timide, qui ne sait pas refuser...
Cependant, ce champion du tapage était capable de lasser les volontés les meilleures. Encore deux ou trois fois, et le patron ne marcha plus.
«Mon individu parvint un jour, malgré les consignes, à forcer la porte directoriale.
--Comment, c’est vous!
--C’est moi. Oui, je vous ai déjà demandé trop de places, cette année; je m’en rends compte... Aujourd’hui, c’est une affaire très grave qui m’amène. Il faut, ou que vous me prêtiez une somme de quatre mille francs ou que vous me donniez une loge de six places. L’offre de cette loge me permettra d’emprunter la somme. Je pense que vous n’hésitez pas et que vous préférez me signer le coupon?...»
«Il disait cela gentiment, comme s’il eût consenti une commutation de peine en faveur du malheureux directeur.
«Mais lui, cette fois, ne perdit pas la tête.
--Mon ami, il m’est impossible, vous vous en doutez, de vous prêter la somme en question... Tout mon argent est placé, et je n’ai aucune espèce de fonds disponibles... D’autre part, en raison du succès de ma pièce, je ne puis donner, en ce moment, un seul billet de faveur. Toutefois, pour vous obliger, je vais vous prêter trois louis, avec lesquels vous passerez tout à l’heure au bureau, où vous retiendrez une loge de six places...
«Et, ce qui est beau, c’est qu’on ne l’a plus revu. Bien entendu, il n’a pas pris la loge à la location. Mais je le soupçonne de m’avoir fait demander, une demi-heure plus tard, sous un nom supposé, une autre loge de faveur où il a envoyé tout son monde.
«Le patron pensait que soixante francs, ce n’était pas cher pour être débarrassé d’un tel homme. D’ailleurs, il eut l’heureuse chance de tomber sur un individu un peu gêné. Bien souvent, le tapeur de billets n’est ni gêné, ni avare. L’important pour lui, ce n’est pas d’économiser de l’argent, c’est d’avoir des billets. Aime-t-il même le théâtre? Ce n’est pas sûr... Il aime les billets.»
CHAPITRE XXXVI
LE PAYANT
On cherche en ce moment des moyens énergiques pour reconstituer dans nos forêts une race presque disparue: il s’agit du payant, dont l’espèce est menacée d’être détruite par d’autres individus envahissants, désignés elliptiquement sous le nom de «faveurs».
Ne parlons pas ici du payant d’importation, le provincial et l’étranger, le seul gibier qui, depuis nombre d’années, alimentait notre marché théâtral.
Mais j’ai connu dans ma jeunesse un «payant» parisien, timide, inquiet, aboulique...
* * * * *
--Madame, avez-vous quatre places, à côté l’une de l’autre... pour demain soir?
--A l’orchestre?
--A l’orchestre ou au balcon... mais au balcon de face... Je ne tiens pas au premier rang.
--... Voyons... En tout cas, nous n’avons rien au premier rang de balcon..., et dans les autres rangs de face... rien non plus. A l’orchestre, je n’aurais que quatre fauteuils tout au fond. Mais pourquoi ne prendriez-vous pas une loge? Le 47 de face, par exemple. Elle est très bonne.
--Combien de places?
--Six, à douze francs.
--Pas moyen d’en avoir quatre?
--Nous n’avons pas le droit... Cependant, par exception...
--Mais si j’avais quatre places dans cette loge, nous ne serions pas sûrs d’être seuls!
--Ah! dame! ça dépendra... En ce moment, nous avons beaucoup de monde... Prenez donc la loge tout entière!
--Soixante-douze francs pour quatre places, ça fait dix-huit francs par personne... Ce n’est pas possible!
--J’ai encore la loge 24, de côté. Elle est de trois places. Je vous donnerai le balcon 78, tout devant.
--... Ce n’est pas pratique! Et voit-on bien dans cette loge de côté?
--Dame! les deux personnes devant ne seront pas mal. Mais sûr et certain que la personne derrière sera forcée de se tenir debout...
--... La personne derrière, ce sera moi... Mais enfin...
--Et puis, vous pourriez laisser un autre monsieur dans la loge, et prendre le balcon?
--Peut-être. Si je vous demandais de me garder les places une demi-heure? Je voudrais consulter ces dames.
--Une demi-heure juste.
--Dans une demi-heure, je reviens.
* * * * *
Le payant s’éloigne, torturé par l’indécision. Ce n’est pas «ces dames» qu’il va consulter. C’est son propre cœur anxieux.
Quel parti prendra-t-il?
Rentrer chez lui, dire à sa femme: «Je n’ai pas de places!» A sa femme! Impossible!...
Prendre la loge de côté et le balcon isolé... Quelles complications!
Si c’est lui qui va au balcon, sa femme, par principe, lui fera la tête. Elle ne fait rien de son mari; mais elle veut l’avoir auprès d’elle, à sa disposition.
Prendre quatre places dans la loge de six, et trouver deux dames étrangères installées aux places de devant...
Se payer la loge entière, et dire à sa femme qu’on n’a payé que quatre places... Mais l’autorité féminine exerce un contrôle si minutieux sur les fonds de la communauté!... Et puis, on n’a pas le droit, quand on aura peut-être un jour des enfants, de dépenser soixante-douze francs pour quatre places.
Les marchands de billets... Notre payant timoré a peur des marchands de billets...
Le payant que j’ai connu était un homme bien malheureux.
* * * * *
Mais j’ai connu aussi des «faveurs» très tourmentés.
Le sieur T... et sa femme, pourvus d’une belle fortune, adorent le théâtre. Ils voudraient courir sans tarder aux pièces nouvelles, et s’en repaître avidement... Malheureusement pour eux, ils connaissent des journalistes. Et comme ces journalistes leur ont donné plusieurs fois des billets, le sieur T... et sa femme n’osent plus acheter de places de théâtre.
Ils ne sont pas avares et ils estiment que vingt ou trente francs pour une bonne soirée, ce n’est pas trop cher. Mais comment dépenser vingt ou trente francs pour un plaisir qu’on peut avoir à l’œil?
Alors, ils vont au théâtre à la cinquantième ou à la cent cinquantième, selon le succès; la salle est à moitié vide, et, souvent, deux ou trois des protagonistes ont lâché leur rôle...
* * * * *
En outre, le «faveur» souffre de la crainte d’être mal placé.
--As-tu reçu les deux places?
--Il m’a envoyé sa carte: Prière de placer deux personnes...
Deux personnes... Deux anonymes... Deux humbles et quelconques unités!
--Je ne vais plus au théâtre dans ces conditions-là! dit la dame. La dernière fois, ils nous ont donné un fauteuil et un strapontin. Qu’il nous envoie deux places numérotées!...
--Il y consentira peut-être. Mais il nous les donnera mauvaises, pour nous faire croire que les premiers rangs sont pris... Je vais me mettre en habit, toi en décolleté. Ils nous placeront dans une avant-scène.
Les «faveurs» finissent par être plus exigeants que les payants. Et ça se comprend. On leur fait une politesse: il faut qu’elle soit complète. Le payant, lui, fait une affaire. Qu’il se défende! Si on lui colle une mauvaise place, tant pis pour lui!
D’ailleurs, les payants (qui sont des êtres humains... après tout), les payants ne veulent pas se dire qu’ils ont fait une mauvaise affaire. Ils font leur possible pour être contents, heureux, et manifester leur joie. Ils paient, donc ils chanteront!
* * * * *
Il existe une variété sauvage de «payants», très différente du payant vulgaire, domestique et résigné. Nous voulons parler du payant occasionnel, ce «faveur» qui s’est vu dans l’obligation de conduire un soir déterminé, à un théâtre donné, soit une dame qu’il veut conquérir, soit un monsieur qu’il veut rouler. Il a donc pris ses places au bureau. Soyez tranquille, il le répétera plusieurs fois dans la soirée.
Il se dédommage enfin de la longue contrainte où l’a réduit sa condition de «faveur».
D’ordinaire, c’est à voix basse qu’il est obligé de «chiner» le spectacle... Et, quand le rideau tarde à se lever, c’est avec précaution qu’il ajoute le bruit de ses pieds aux autres bruits de pieds réclamant «des lampions», en cadence: tout en frappant sournoisement le sol, il continue à parler à sa voisine de l’air le plus détaché...
Aujourd’hui, il se rattrape: la foule impatiente n’a pas de plus enragé meneur. Et si quelqu’un siffle, ne cherchez pas: c’est le payant occasionnel. Il tient à profiter de tous les droits que, pour une fois, il a achetés en entrant...
* * * * *
Dieu m’a permis, un soir de ma vie, d’assister à la confusion d’un payant orgueilleux, insolent, despotique.
C’était dans un petit théâtre, alors en pleine vogue. Le samedi, on refusait du monde.
Ce samedi, le payant en question, qui avait installé une dame dans une loge, était redescendu au contrôle pour se plaindre de je ne sais pas quoi, et empoignait le contrôleur dans des termes qui, proférés à l’adresse du pain pourri lui-même, eussent paru exagérés.
Les contrôleurs ne s’en inquiétaient que très peu. Leur contrôle était assiégé; ils avaient autre chose à faire qu’à répondre... Le monsieur, comme manifestation suprême, posa son coupon sur le comptoir, et s’écria: «Mon argent! Je veux mon argent!»
Il savait fort bien que ce n’est conforme ni au droit ni à l’usage, et que, sauf dans des cas tout à fait graves, on ne reprend pas les coupons délivrés.
Mais il y avait ce soir-là tellement de monde que l’administrateur, présent au contrôle, saisit avec empressement le billet, qu’il rendit à la buraliste, en lui disant froidement:
--Remboursez monsieur!
Et, séance tenante, le coupon fut revendu à d’autres clients.
... Le monsieur, déconfit, dut empocher son argent... puis remonter, comme un calvaire, l’escalier des loges, pour aller chercher sa femme... On les vit revenir tous deux quelques minutes après, et tout le monde sentit que ce qu’avaient «pris» les contrôleurs n’était rien certainement auprès de ce qu’allait prendre le monsieur, qui, pour le moment, descendait aux côtés de sa compagne, toute pâle, silencieuse et terrible comme le Silence.
CHAPITRE XXXVII
LE MONSIEUR DE LA DAME AU GRAND CHAPEAU
J’aime arriver de bonne heure au théâtre, et m’installer à ma place au moment où la salle est vide, de façon à voir venir les spectateurs un à un, et surtout pour ne pas manquer l’entrée d’un personnage entre tous sympathique, le monsieur qui accompagne une dame à grand chapeau.
... D’ordinaire, il la laisse pénétrer toute seule dans la salle afin d’assister le moins possible à l’effet de cette entrée, au moment où le regard des spectateurs avoisinants se lève vers le monument de plumes. Quand le monsieur entre à son tour, sa figure pâle est d’un calme effrayant. Il a l’air de ne pas penser du tout à ce chapeau énorme. Il est d’une grande politesse avec les gens qu’il dérange, mais c’est uniquement parce qu’il les dérange en passant.
Puis, la dame installée, le monsieur s’assoit à côté d’elle, l’air plus digne et plus calme que jamais. Il s’efforce de ne point bouger, pour ne pas gêner le spectateur qui se trouve derrière lui. On peut être sûr que sa tenue, au spectacle, sera des plus correctes, qu’il applaudira gentiment, sans exagération, et qu’il écoutera la pièce avec une attention scrupuleuse. En attendant que le rideau se lève, il a ouvert son programme et s’y plonge tout au fond... Pour rien au monde, il ne voudrait jeter un regard derrière lui, et voir ce cortège assis, mais plein de haine...
A un moment donné, la dame se penche légèrement pour lui parler; tout l’énorme écran parcourt un arc de cercle inquiétant... Le monsieur avance l’oreille; peut-être n’est-il pas fâché que les gens qui murmurent puissent le croire un peu sourd...
Ce n’est pas la première sortie du grand chapeau. Le monsieur est un résigné. Il a dit, au moment du départ: «Tu mets ce chapeau-là?»--«Oui, hé bien?»--«Hé bien, rien...»--«Est-ce que ça te gêne?»--«Non, non.»--«Si ça te gêne, il faudrait le dire.»
Il n’a rien dit. Ou bien s’est-il rendu compte que ses protestations étaient inutiles, ou bien n’a-t-il pas su ce qu’il aurait fallu dire. Et même, s’il l’avait su, il n’aurait pas protesté davantage, car c’eût été long, on serait arrivé en retard au spectacle, et on aurait dérangé tout un rang. Il n’eût plus manqué que cela!
* * * * *
Voici une anecdote absolument authentique. C’était au Théâtre-Antoine, à la première d’_Anna Karénine_. Regagnant ma place à la fin d’un entr’acte, je la vis occupée par une dame à grand chapeau, qui s’était trompée d’un fauteuil. Je lui fis remarquer son erreur.
--Oui, dit à haute voix une autre dame, placée à un rang derrière, madame n’est pas à sa place. Et c’est fort heureux pour ma petite fille, qui n’aurait absolument rien vu derrière ce chapeau... Je ne comprends pas qu’on vienne au théâtre avec des chapeaux pareils...
La dame au grand chapeau jeta les yeux derrière elle, regarda un instant la petite fille, et trouva cette justification admirable:
--_Anna Karénine_ n’est pas une pièce pour les enfants...
* * * * *
Moi, je pensai que cette dame était très gentille de donner au moins cette explication. Il est probable que si le monsieur de la dame au grand chapeau avait fait des observations à la compagne de sa vie, elle ne lui aurait rien répondu du tout. La grande supériorité des femmes sur les hommes, c’est que les hommes ont beaucoup de choses à leur dire, et qu’elles n’ont rien à leur répondre.
Le monsieur se fût lancé dans des argumentations abondantes et pauvres. Qu’est-ce que peut faire un misérable être civilisé, avec sa chétive raison humaine, contre une splendide princesse sauvage, qui se met des plumes sur la tête?