Auteurs, acteurs, spectateurs

Part 11

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Gêner dix personnes, leur gâter un plaisir auquel elles ont rêvé depuis plusieurs jours, voilà ce qu’un homme au faible cœur ne peut pas supporter. Mais une femme n’a pas à s’occuper de cela; ce qu’elle fait s’appellerait pour un homme de la goujaterie; pour elle, ce sont «les droits de la beauté».

Il y a des milliers d’années que les hommes ont la responsabilité de leurs actes. La peur des coups qu’a raillée Courteline, la bienfaisante «peur des coups» leur a appris à se soucier du bien-être d’autrui. Que ce soit pour ce vil motif ou pour des raisons plus nobles, il est incontestable que les hommes sont mieux élevés que les femmes.

Au théâtre, ils ne prennent pas un plaisir complet, s’ils sentent que ce plaisir n’est pas partagé par tout le monde. Plus d’un anticlérical farouche est gêné, dans une salle de spectacle, s’il entend dire du mal des curés. Il est gêné parce que ça gêne les autres. Il n’est pas là pour discuter, mais pour s’amuser, et pour sentir qu’on s’amuse autour de lui.

Dans une loge, il est souvent moins désagréable d’être à la mauvaise place, tout au fond, que d’être devant, et d’avoir derrière soi quelqu’un qui ne voit pas bien. Mais les dames, elles, trônent superbement et sans remords aux meilleures places. Et les messieurs des loges supportent alors qu’elles aient de grands chapeaux, puisqu’elles ne gênent qu’eux...

* * * * *

Tels sont les propos que ce philosophe de mes amis se tenait à lui-même, et qu’il adressait, de loin et mentalement, à cette dame au grand chapeau.

Il faut dire que ce philosophe, ce soir-là, était venu tout seul au théâtre. Aussi faisait-il le malin.

CHAPITRE XXXVIII

UN HABITUÉ

Percy Smith était, à Newmarket, un jockey de troisième ordre. Il gagnait par an une quinzaine de courses, dont un certain nombre de handicaps. Pouvant monter à sept stones, ce qui est un petit poids pour un homme fait, il avait un sérieux avantage, en course, sur des jockeys enfants.

Dockmaster partit grand favori dans le Lincolnshire. Son propriétaire, le capitaine Howell, l’avait confié à Percy Smith. Le cheval fit une si mauvaise course que Percy fut appelé devant les commissaires. Il s’expliqua mal, et on lui retira sa licence de jockey.

Percy Smith dut s’expatrier. Il emportait, dit-on, un petit matelas de banknotes, dont l’avaient pourvu quelques gros bookmakers, que la victoire de Dockmaster eût désobligés. Percy Smith vint s’établir à Paris et fréquenter les courses, où il exerça un vague petit métier de donneur de pronostics. Il pariait aussi quelquefois.

En dehors de quelques lads anglais, qu’il rencontrait sur les champs de courses, Percy, à Paris, n’avait aucune relation. Depuis six ans qu’il s’était installé à l’étage le plus élevé d’un modeste hôtel garni de la rue Saint-Honoré, il n’avait pas appris un seul mot de français. Était-ce par timidité, par sauvagerie, par britannisme irréductible? Il payait sa note régulièrement le samedi soir, donnait un pourboire à la bonne. Si, au restaurant, un client de passage lui adressait la parole, il hochait toujours la tête. On se lassait de cette réponse identique et l’on n’insistait plus.

Percy Smith était petit, mince, très cuit de visage, imberbe, le nez pointu, la bouche toujours ouverte. Il portait un petit chapeau marron, et un vêtement de même couleur. Par les temps très froids, il sortait un très long pardessus vert.

Percy Smith était un habitué du Théâtre-Français.

* * * * *

On ne sait pas au juste pourquoi il y vint la première fois.

Peut-être avait-il simplement passé devant. Peut-être avait-il appris par un Anglais que c’était le plus fameux théâtre de Paris.

Un soir, il se présenta au guichet, regarda, sans y rien comprendre, le prix des places, lut tant bien que mal les mots: avant-scène de balcon. Il les répéta, en les déformant, à la préposée, et déposa un billet de cent francs sous le guichet. La buraliste lui rendit trois pièces d’or, lui donna le coupon de l’avant-scène B, qu’il exhiba sur sa route à quatre ou cinq contrôleurs et ouvreuses. Il finit par s’installer tout seul dans une des avant-scènes de droite, qui font face à celle de M. Fallières.

On jouait ce soir-là _Jean Baudry_, d’Auguste Vacquerie. Percy Smith suivit la pièce dans le plus profond recueillement et s’en alla à minuit, très content de sa soirée. Il avait été un peu étonné tout de même qu’on ne lui eût pas rendu davantage sur son billet de cent francs.

Il finit par apprendre et par retenir ces mots: meilleur marché, qu’il prononçait: méa mâtché.

La seconde fois qu’il se rendit au Théâtre-Français, il s’approcha du premier bureau, et prononça sa phrase: «Méa mâtché.»

Un sergent de ville obligeant le conduisit au deuxième bureau; on lui rendit, cette fois, sur son billet de cent francs, une grande quantité de monnaie d’or et d’argent.

Quand il parvint tout au haut du théâtre, il s’aperçut qu’il était très mal placé. Le premier acte du _Marquis de Villemer_ commençait. Il attendit le baisser du rideau, s’approcha d’une ouvreuse, à qui il raconta toutes sortes de choses en anglais; il en raconta encore davantage à l’inspecteur à qui on le conduisit... Au contrôle, il fut intarissable. Enfin il remit un billet de cent francs à un monsieur en habit, qui lui rapporta un coupon de fauteuil d’orchestre, avec une quantité de monnaie encore très considérable.

Aux fauteuils d’orchestre, Percy Smith se sentit tout malheureux et égaré. Il passait devant des gens assis en balbutiant: «_Sorry, sorry..._» Puis des gens passèrent devant lui, en lui disant: «Pardon! pardon!...» ce qui le remplissait de confusion. Un vieux monsieur, placé à sa droite, se mit à lui parler. Percy Smith le regarda avec effarement... Il aurait bien voulu s’en aller. Mais la toile s’était levée sur le second acte, et Percy Smith, contracté d’attention, essaya de suivre les obscurs démêlés de Mlle de Saint-Genex, de Diane de Xaintrailles et du brillant duc d’Aléria.

Au baisser du rideau, il n’osa pas quitter sa place, mais pendant le troisième acte, son voisin de gauche lui ayant adressé la parole, il décida qu’à l’entr’acte il se rendrait encore au contrôle et tâcherait de se faire donner l’avant-scène de droite, celle qui n’est pas tout près de la scène, et qui n’avait pas, ce soir-là, trouvé d’amateur.

Il remit un billet de cent francs au contrôle. Cette fois-ci, on lui rendit beaucoup moins de monnaie. Et il eut la satisfaction d’assister, à sa place favorite, à la fin de la pièce.

Il ne manqua pas de retenir la lettre inscrite sur la porte de l’avant-scène, apprit comme il fallait prononcer B. Désormais, il demanda au bureau l’avant-scène B. Quand elle n’était pas libre, il s’en allait. Et il revenait un autre soir, sans jamais, d’ailleurs, consulter l’affiche.

Au milieu de la soirée, il lui arrivait toujours d’avoir soif. Il n’osait pas aller au buffet, et aucun des bars qu’il connaissait n’était assez près du théâtre. Alors, il se rendait sur le terre-plein, près du bureau des omnibus, et mêlait à un gobelet d’eau de la wallace une petite topette de brandy, qu’il avait apportée dans sa poche.

CHAPITRE XXXIX

AUX PIEDS D’OMPHALE

On l’appelait le colonel, et chose extraordinaire, il était vraiment colonel.

Je le vis pour la première fois pendant une des représentations de ma pièce: _Une Famille d’albinos_. Il était debout à l’entrée du petit foyer des artistes. Il tenait son chapeau melon à la main. Il avait un visage bien rouge, sympathique et un peu vulgaire, une belle moustache grise, et au revers de son veston de gros drap, une large rosette de la légion d’honneur.

--Bonjour, notre auteur, me dit une petite femme blonde, extrêmement digne d’intérêt. (Elle était engagée pour apporter des lettres sur des plateaux, aux appointements de cent cinquante francs par mois, sur lesquels il lui fallait prélever l’entretien de sa vieille mère, de deux petits enfants et d’une auto de 45 chevaux.)

--Quel est ce monsieur?

--Vous ne l’avez jamais vu? C’est le colonel... l’ami de Tavillon...

Octavie Tavillon jouait dans ma pièce un gentil petit rôle bien placé, avec quelques aimables répliques à chaque acte.

--Elle est en scène pour le moment?

--Oui, et le colonel attend qu’elle soit sortie; il remontera avec elle dans sa loge, et il redescendra tout à l’heure pour son entrée du deux. D’habitude, il se tient derrière le décor; il regarde Tavillon par une petite rainure, entre deux châssis. Aujourd’hui il n’ose pas, parce que le patron est là. L’autre jour, figurez-vous qu’il était en train de regarder comme ça sur la scène, quand le patron est arrivé. Le colonel a eu l’air encore plus rouge qu’à son ordinaire. Il a dit tout de suite bonjour au patron, et lui a fait toutes sortes de compliments, en lui disant ceci et cela: «Ah! Monsieur! que vous avez un beau théâtre!... Et que la pièce fait d’effet ce soir!...» Vous ne pouvez pas vous imaginer ce qu’il est poli avec l’un et avec l’autre! Et complimenteur! Il félicite tout le monde, le régisseur, les machinistes, les accessoiristes. Il n’y a qu’avec les artistes, les dames du moins, qu’il se montre un peu froid. Je sais pourquoi. C’est que Tavillon l’a à l’œil, et pas qu’un peu! Ainsi je m’en suis bien aperçue l’autre jour... Il me rencontre dans l’escalier et me demande comment ça va, me sert un petit compliment. Mais Tavillon est arrivée sur le palier de l’escalier; mon colonel m’a quittée tout de suite sans me dire au revoir ni bonsoir... Allez donc ce soir dans la loge de Tavillon. Elle va vous présenter tous les deux. Vous verrez comme il est avec elle...

Je déteste avoir, ou avouer, ces petites curiosités. Et si j’entrai à l’entr’acte suivant dans la loge d’Octavie Tavillon, ce fut simplement parce que je passais devant. Le colonel était assis en face d’elle. Il tenait dans chaque main un chichi qu’Octavie faisait bouffer. Il se leva pour la cérémonie de la présentation. Il voulut à toute force me donner sa chaise, les autres sièges étant encombrés de diverses robes. Puis il me fit des compliments sur ma pièce... J’appris d’ailleurs plus tard qu’il ne l’avait jamais vue. Octavie ne tolérait pas qu’il allât dans la salle. Mais il connaissait par cœur les scènes de son amie, qu’il lui avait fait répéter d’abord, et qu’il suivait chaque soir de l’extérieur du décor.

La conversation languissait un peu entre nous. Heureusement on vint annoncer que le trois allait commencer. Octavie et le colonel descendirent ensemble. Quelques instants plus tard, je le retrouvai, lui, à l’entrée du foyer, bousculé par les accessoiristes et les machinistes.

Octavie sortait de scène pour y revenir l’instant d’après. Elle eut le temps d’aller jusqu’au colonel et de lui donner un ordre bref. Le colonel partit rapidement.

Et comme dix minutes après je descendais moi-même l’escalier pour sortir du théâtre, je rencontrai l’officier supérieur qui remontait, tenant d’une main un petit pot de lait et de l’autre main un verre et une cuiller... Il parut un peu embarrassé en me voyant...

--Oui, me dit-il, le directeur ne veut plus voir circuler de garçon de café dans les couloirs des loges. Mais comme cette jeune femme a soif et qu’elle ne peut pas attendre la sortie du théâtre... Alors, n’est-ce pas? Il faut bien lui chercher de temps en temps un grog ou une orangeade...

A quelque temps de là, je déjeunai avec un de mes bons camarades, un capitaine d’infanterie, en garnison dans une ville de l’Est. C’est un garçon fort intelligent, et j’ai dans son jugement une très grande confiance.

Je regardai sur son col de tunique le numéro de son régiment. N’était-ce pas le régiment du colonel en question? Hé! oui; c’était bien cela...

--Ton colonel, lui dis-je, c’est bien, monsieur...

Il me le nomma.

--Tu le connais? me demanda-t-il.

--Oui, un peu... vaguement... Et toi, qu’est-ce que tu penses de lui?

--C’est un homme tout à fait remarquable, d’une grande science, d’une grande intelligence qui a une tenue parfaite, d’excellentes idées sur la discipline, qui conduit admirablement son régiment... Ah! il n’y a pas à dire, c’est quelqu’un... C’est un homme!

Et satisfait de cette phrase, qui, pour moi, du moins, n’était certes pas dénuée de quelque autre sens, il répéta à plusieurs reprises:

--C’est un homme... C’est un homme...

CHAPITRE XL

LE SERVANT DU DRAME EN VERS

Le garçon ouvrit une porte à tambour, et je me trouvai en présence du directeur de la Scène-Moderne, le nouveau théâtre de deux mille places que l’on venait d’édifier. En apercevant à son bureau celui que les communiqués appelaient M. de Nathaniel, je poussai un cri de surprise. Car j’avais devant moi un de mes camarades de jeunesse, Paul Pierre, le courtier en vins. Nous nous étions connus dans la ville de province où j’habitais. Paul Pierre, qui n’était pas du pays, mais qui y venait très souvent pour ses affaires, s’était fait admettre au Club Athlétique, dont je faisais partie. Ce Club Athlétique, très prospère, comprenait en plus d’une douzaine de canotiers et de gymnastes, trois ou quatre cents fonctionnaires et négociants de la ville, que réunissait une commune horreur des exercices violents.

C’est là que nous procédions chaque jour à deux parties de whist, celle du pousse-café, de une heure à trois heures, et celle de l’apéritif de cinq heures et demie à sept heures. Chaque équipe de whist comprenait un négociant et deux fonctionnaires, ou bien un fonctionnaire et deux négociants. De cette façon, les fonctionnaires, qui devaient se rendre à leur bureau à deux heures, sacrifiaient une heure de travail aux négociants, qui, en retour expédiaient leurs affaires à la fin de la journée, pour ne pas manquer la deuxième partie. Toutes ces concessions s’accompagnaient de petits remords agréables.

Paul Pierre était un garçon de large carrure et de belle faconde, que j’aimais assez, parce qu’il avait pour moi une certaine déférence, due à ce fait que je préparais à ce moment un examen à la Faculté. Car cet homme d’attaque, qui aurait tapé sur le ventre du pape, et regardé l’Empereur allemand dans le blanc des yeux, avait le plus humble respect des titres universitaires.

... Je le retrouvais très semblable à l’ancien lui-même, simplement poudré de gris, par les quinze ou vingt années qui s’étaient écoulées. Il était peut-être un peu moins sonore qu’au temps jadis. Mais il paraissait, par contre, encore plus «assis», plus sûr de lui.

--Vous ne vous attendiez guère à me voir dans ce cabinet, et sous le nom de M. de Nathaniel? Baron de Nathaniel, s’il vous plaît! C’est le titre d’un de mes oncles d’Autriche, qui me l’a légué avec sa fortune. Une fortune pas colossale, et assez difficile à réaliser, mais quelque chose de gentil tout de même... Enfin, je vous raconterai ça un autre jour. Ce que je veux vous dire aujourd’hui, c’est que je compte bien sur une pièce de vous pour la Scène-Moderne... Oui, une comédie très facile à monter pour le début de la prochaine saison...

--Je croyais que votre théâtre était consacré corps et âme au drame lyrique, à grande mise en scène?

--Oui, mon cher, et nous en montons un de votre confrère Enguerrand Durand. C’est un très beau drame. Vous savez que j’ai toujours été un passionné de poésie. Et ma première idée, quand un groupe d’amis est venu me proposer la Scène-Moderne, mon idée immédiate a été de monter un drame en vers. Ah! mon vieux! je ne savais pas dans quoi je m’embarquais! Certes la pièce d’Enguerrand Durand est une très belle œuvre, pour laquelle j’ai eu, un moment, une grande admiration. Je commence à m’y habituer maintenant, parce qu’à force de travailler après ça, de lire et de relire le manuscrit, je vois tout de même à peu près comment c’est fait...

... Mon ami! je savais que ça coûtait quelque chose pour monter une pièce convenablement, et j’étais prêt à tous les sacrifices. Mais je suis tombé sur le poète le plus cher de l’époque! Vous n’avez aucune idée du prix auquel ressortent, l’un dans l’autre, cent vers de M. Enguerrand Durand...

... D’abord, c’est un gaillard qui tient à rimer richement. Et, quand il lui faut une rime riche, il va la chercher n’importe où. Dans la scène de réception du duc de Florence, comme il lui fallait une rime à «rite», il a fait venir un «archimandrite», que l’on salue à la fin d’un vers. Je ne sais pas ce que cet archimandrite vient faire là. Il passe dans le fond du théâtre, et on ne le revoit plus... le temps de montrer son costume, un costume de quatre cent vingt francs.

... Au deuxième acte, la scène se passe chez un bourgeois vénitien parvenu. Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais le parvenu, avec sa manie d’éblouir, le parvenu est horriblement cher pour les directeurs. A la rigueur, un prince, un archiduc peut se loger simplement, avec une noble simplicité. Tandis que, dans notre pièce, le parvenu «vit dans un faste étincelant». C’est ce que l’auteur a écrit froidement dans ses indications de scène. Il le fait manger dans de la vaisselle plate. Ça, je m’en fiche, parce qu’au théâtre la vaisselle plate n’a pas besoin d’être en or poinçonné; mais, comme il lui fallait une rime à «vaisselle plate», il s’est appuyé un tapis de velours écarlate. Et pour ça, il n’y a pas moyen de tricher. A Paris, quand on parle de velours, il faut que ça soit du velours. J’ajoute que ce tapis a quelque chose comme dimensions, car Enguerrand ayant besoin d’une rime à «bénitiers», m’a collé une table où l’on sert des «bœufs entiers».

... C’est un bonhomme que j’admire, c’est entendu. Mais je trouve qu’il se laisse entraîner un peu loin par la rime. Et si ce n’était encore que par la rime!

... Au premier acte, il est question d’un prince qui s’amène avec ses valets. Je n’ai rien à dire à ça. Un prince qui entrerait tout seul, ce serait un peu miteux. Mais, on lui aurait donné quatre valets, mettons six valets, c’était déjà assez confortable. Savez-vous combien Enguerrand lui en a collé? Quatorze, pas un de moins! Et tout ça parce qu’il fait dire à un personnage:

Voici le prince, avec ses quatorze valets

et le vers n’aurait plus marché s’il y en avait eu moins. Il ne s’en est pas caché... Il me fallait, m’a-t-il dit, le chiffre de quatorze; c’est le plus petit chiffre de trois syllabes que j’ai pu trouver. J’aurais pu mettre: vingt-quatre, qui faisait mieux... mais j’ai voulu aller à l’économie.

Quatorze valets à deux francs pièce par soirée, ce n’est pas ça qui me chiffonne. Ça remplit la scène. Mais c’est quatorze costumes en drap bleu ciel qu’il a décrits avec soin, et il ne nous fait pas grâce d’un galon.

... Enfin, mon vieux, qu’est-ce que vous voulez? Je suis un passionné du lyrisme, c’est entendu. Je suis le servant des poètes. Mais qu’ils y mettent un peu du leur. Qu’ils se donnent un peu de coton pour serrer leurs vers, et ne pas me coller des chevilles, qui, au bas mot, l’une dans l’autre, me reviennent à quinze ou vingt louis.»

CHAPITRE XLI

DU DRAME EN VERS...

J’ai lu, me dit Gédéon, ton article de l’autre jour sur le drame en vers. Et ce directeur qui se plaignait de payer si cher les réalisations de rimes riches, je ne l’ai pas trouvé si ridicule...

... Moi qui suis un vieux vaudevilliste, j’aime un beau poème au delà de toute expression. Je trouve qu’il n’y a rien au monde de plus admirable qu’une belle idée, exprimée d’une façon nouvelle et sur un rythme imprévu... Oui, l’accouplement, le mariage parfait d’une idée et d’un verbe, au son d’une musique spéciale...

... Hélas! dans combien de poèmes trouve-t-on ces conditions réunies! Il y a des poètes qui expriment leurs idées avec de jolies images. Mais la musique qu’ils nous font entendre n’est pas précisément nouvelle. Ce sont des réminiscences inconscientes d’autres poètes. D’ailleurs le public goûte avec plus de plaisir ces sensations retrouvées. Et les écrivains qui recherchent avant tout le succès immédiat n’ont qu’à se laisser aller à leur penchant: de même que les auteurs de revues écrivent leurs couplets sur des airs connus, ces lyriques adroits font de la poésie sur _timbres_. Leurs couplets ressemblent aux feux d’artifice de fêtes nationales. On voit une fusée lumineuse qui monte, qui monte... on guette impatiemment l’instant où elle éclatera... Elle éclate en un vers sonore, comme en une gerbe épanouie. Applaudissements. Enthousiasme. Les spectateurs soulagent leurs nerfs tendus. La fin du couplet est une glorieuse délivrance.

... Il est bien difficile, pour un poète digne de ce nom, pour un créateur, de faire accepter tout de suite par le public un rythme nouveau. Quand on pense que Verlaine, un des sept ou huit poètes de notre littérature, n’a été compris que fort tard par des lyriques exercés. On l’a traité de _poeta minor_. Attends un peu. Je ne vends pas de pronostics. Mais, pour aujourd’hui, je tiens celui-ci à ta disposition: Verlaine fera partie de l’équipe première, à côté du père Hugo, de Lamartine, de Vigny, de La Fontaine, de Malherbe et de Ronsard. Relis _les Chansons pour elle_, et _Sagesse_, et _Les Fêtes galantes_, et tout...

... Et ce n’est pas un poète à côté, un poète en marge. Il est dans les traditions... Seulement, on ne s’en est pas aperçu tout de suite. La tradition, nous la voyons bien dans le passé, mais nous ne l’apercevons pas dans le présent. Où faut-il se mettre pour être dans la tradition? Ça ne consiste pas à imiter les autres, mais comme on l’a dit, à les continuer. Pour les continuer, il faut sans doute ne pas s’occuper d’eux et faire de son mieux. Il y a, à toutes les époques, un certain nombre d’écrivains qui font de leur mieux. Chacun d’eux «installe» ses chefs-d’œuvre. Mais on ne sait à quel moment passera le jury.

... Aussi, au lieu d’attendre ces jurys futurs, si incertains et si insaisissables, des poètes de talent préfèrent-ils travailler pour les juges actuels. Ceux-là, ils savent comment les prendre.

... On a parlé assez dédaigneusement de nos trucs, à nous autres vaudevillistes. Certains poètes sont aussi ficelles que nous. Le piège lyrique prend délicieusement les âmes, par des moyens mécaniques assez vulgaires, avec des répétitions de mots, avec des changements de mètres. Quand on est un peu fatigué des alexandrins, un petit poème en petits vers est le bienvenu, quoi qu’il vienne raconter.

... Et puis un langage harmonieux satisfait tellement le public, si désireux d’être charmé, et qui a tant besoin _de ne pas écouter_! Qu’un beau gentilhomme soit en présence d’une jolie dame, et qu’ils se disent des vers... L’auteur habile n’a à se soucier que de la longueur de la scène. Il faut en envoyer une certaine mesure, ni trop, ni trop peu.

... Le metteur en scène intelligent, lui non plus, ne doit pas se préoccuper du sens des paroles, mais du temps qu’elles durent. J’ai vu, il y a une dizaine d’années, un drame en vers, à l’Odéon, où «les passades» étaient réglées comme les «passades» d’arroseurs. Quand, dans une tirade, le protagoniste avait répandu sur la gauche du parterre une trentaine d’alexandrins, il venait arroser la droite de la salle d’une quantité de poésie à peu près égale.

... Comment voulez-vous régler d’autre façon les monologues de grands politiques? Que dis-tu des monologues de grands politiques dans les drames en vers? Moi, c’est ce qui me stupéfie le plus.

... Quand je pense que l’ordre des idées de ces hommes d’état considérables est régi par des assonances, je suis plein d’étonnement! Car il est si difficile déjà de penser juste... Or, non seulement les Richelieu et les William Pitt lyriques nous émerveillent par la belle ordonnance logique de leurs pensées, mais ils trouvent moyen en même temps de faire entendre toutes les douze syllabes des sons qui se répondent... Quand le mot: _étoile_, se présente dans leur développement, il faut de toute nécessité qu’ils parlent ensuite de _toile_ ou de _voile_. Il me semble voir le ministre des finances à la tribune nous sortir un discours substantiel sur les impôts, tout en jonglant avec des billes de billard et des poignards japonais.