Auteurs, acteurs, spectateurs

Part 12

Chapter 123,986 wordsPublic domain

... Lorsque c’est le vieux Corneille ou un Jean Racine qui s’en mêle, on ne pense pas à ça. On se trouve en présence d’un miracle; il n’y a qu’à admirer... C’est parce que des miracles de cette sorte se produisent de temps en temps dans le drame lyrique que nous mettons avec justice ce genre littéraire bien au-dessus de tous les autres. Mais c’est pour cette même raison que je suis un sale public pour beaucoup de drames en vers. Je suis venu là pour assister à un miracle. Il me faut mon miracle ou je ne marche pas... Pas de miracle tout le temps, bien entendu. Mais, au cours de la soirée, un coup d’émotion bien sérieux, et pas du chiqué. Il y a certains ouvrages qu’on n’a pas encore assez louangés: je te citerai _Kaatje_, que l’on a joué, il y a quelques mois au théâtre des Arts, et l’_Embarquement pour Cythère_, de ce pauvre Veyrin.

... Quand un poète sait être humain et vrai, sa vérité est plus belle que toutes les autres...

... Voilà pourquoi, termina Gédéon, on peut toujours «m’avoir» à un drame en vers. Et voilà pourquoi, ajouta-t-il encore, on m’y a bien rarement...»

CHAPITRE XLII

UN AMI VÉRITABLE

I

Vous étiez à la répétition des couturiers de Léopold?

--Oui, j’y étais hier soir. Léopold est mon ami le meilleur. Depuis qu’il fait du théâtre, je n’ai jamais manqué d’assister à ses dernières répétitions. Et il vient toujours à mes «couturiers».

--Et sa pièce est bien?

--Mon vieux, j’ai un principe. Chaque fois que je suis invité à une répétition privée, je me considère comme lié par une discrétion absolue. Et je dis toujours que c’est bien.

--Bon! Alors je suis fixé!

--... Mais pas du tout. Vous n’avez pas à être fixé. Cette fois-ci, je vous réponds que c’est bien, parce que c’est vraiment bien.

--Ah! Ah! Gros succès alors?

--... On ne peut pas répondre de ces choses-là. Moi, je crois que ça ira bien... Certainement... ça ira bien. Cependant il faut toujours compter avec l’aléa du théâtre.

--Je vous entends. Mais, en somme pour Léopold, l’aventure sera bonne? Cette pièce lui fera honneur?

--Mais oui!

--Vous la préférez à sa dernière de l’Odéon?

--Je ne dis pas ça. Sa dernière de l’Odéon était peut-être sa meilleure pièce, vous savez?

--Elle n’a pas marché.

--Elle n’a pas marché; mais je trouve qu’elle était pleine de qualités sérieuses. Elle était en tout cas bien supérieure à sa pièce du Vaudeville, qui s’est jouée cent fois.

--Comment? cent fois? Cent quatre-vingts fois au moins.

--Voyez-vous!

--Mais enfin, pour revenir à sa pièce d’hier, ce n’est pas une pièce qui indique un déclin?

--Comment l’entendez-vous?

--Vous ne la jugez pas inférieure à ce qu’il a fait de vraiment bon?

--Employons d’autres termes. On ne peut jamais dire en parlant de Léopold: Il a fait quelque chose de vraiment bon. Il faut porter sur lui un autre jugement... peut-être plus flatteur. C’est un homme inégal. Il vous fait entrevoir de très belles choses... On le suit... Puis, il vous déçoit tout à coup, si bien qu’on reste à se demander: Est-ce qu’il a vraiment vu lui-même les belles choses que j’ai aperçues?... Dans sa pièce d’hier...--je vous dis ça entre nous, mon vieux, et il est bien entendu que ça ne sortira pas de nous deux--dans sa pièce d’hier il y a quelques petits «lapins» de ce genre. Notez que cette critique-là ne vise que la valeur d’art de la pièce. Vous la ferez sans doute comme, moi, je l’ai faite. Mais ce sont des choses qui échappent au public, et il se peut que ça marche très bien.

--En somme, vous n’êtes pas sûr que ça marche?

--Rien n’est sûr, je vous le répète...

--Mais encore?

--Écoutez, puisque j’ai commencé à vous dire un petit peu de mon impression, je veux vous la dévoiler entière. Mais, n’est-ce pas? ça ne doit pas sortir d’entre nous?

--Vous pensez!...

--Hé bien! j’ai été déçu, très déçu... Pour tout dire, ça n’est pas du bon Léopold. Je dis: du bon Léopold, parce qu’il y a des personnes qui ont adopté cette expression. Elles prétendent que tout ce qu’il écrit est très «signé...» Ce n’est pas mon avis... Je trouve au contraire que Léopold a d’autres qualités, mais qu’il ne faut pas dire de lui avant tout qu’il est personnel et original. Par exemple, le bougre! il a tout le talent que peut avoir un homme sans personnalité. Il a fait un petit acte... je ne sais pas si vous le connaissez... un petit acte qui a été joué dans un cercle... C’est certainement ce qu’il a écrit de meilleur. C’est dosé, c’est équilibré. C’est d’une économie parfaite... Ah! si la pièce d’hier était du tonneau de cet acte! Mais précisément, je n’y retrouve pas ces qualités d’éclat, de brillant, qui ont ébloui certaines gens, et leur ont fait croire à de la personnalité chez Léopold. Il semble qu’il y ait dans cette dernière pièce comme un parti pris de dialogue terne. Il avait sans doute ses raisons pour cela... Je ne crois pas que ce soit par impuissance... Il est possible qu’il ait voulu donner plus de valeur à ses coups de théâtre... Je comprends cela, mais à condition que les coups de théâtre en question produisent leur plein effet... Et ce n’est peut-être pas ce qui se passera...

--Alors ce serait... la fâcheuse aventure?

--Elle est toujours à craindre. Mais ce qui me rassure un peu, c’est le crédit énorme que Léopold a chez le public, et chez le public de la générale. Je ne sais pas... mais il exerce sur eux une sorte de fascination... C’est pour ça que sa nouvelle pièce peut marcher. Bien que, cette fois-ci, il leur en demande un peu trop... Ah! si c’était la pièce d’un autre, ce ne serait pas le même tabac... Je serais à peu près sûr du four.

--C’est vraiment si mauvais que cela?

--... Vous allez tout de suite aux extrêmes. Ce n’est pas mauvais. C’est terne. Moi, ça ne m’ennuie pas; mais il y a des gens qui trouveront la chose un peu sévère... Quant aux scènes à effet de la pièce, il se peut qu’elles portent... C’est la bouteille à l’encre. Je n’ai pu en juger, moi, dans une salle aux trois quarts vide, où quelques amis applaudissaient bruyamment...

--En somme, le résultat est très incertain?

--C’est incertain. Et je me priverais bien d’y aller demain soir! Mais c’est un devoir d’amitié. La pièce a besoin, fichtre! d’être soutenue! Et Léopold compte sur moi... Il court un grand péril. Si ça ne marche pas, ce sera très grave pour lui... A demain! Et surtout, n’est-ce pas? je n’ai pas besoin de vous demander le silence sur ce que je vous ai dit... C’est sacré...

--Soyez tranquille. D’ailleurs, j’étais un peu au courant. Vous avez rencontré Christophe ce matin, et il m’a dit sous le sceau du secret ce que vous lui aviez raconté...

--... Il vous a dit?... Oui, je lui avais donné mon impression... Mais Christophe est un homme sûr, aussi sûr que vous. A demain!

II

--Hé bien! Vous êtes content? Votre ami Léopold a eu un triomphe?

--Croyez-vous! C’est extraordinaire! Je n’ai jamais vu une salle aussi affolée! Ah! je suis bien content!... C’est-à-dire que j’en suis bien content pour le moment. Mais j’y ai réfléchi depuis hier. Et je me demande si ça n’est pas un peu dangereux pour Léopold. Il aurait tout de même eu besoin, je ne dis pas d’un insuccès, mais d’une petite résistance, qui lui aurait fait dresser l’oreille. Au lieu de ça, on lui passe tout! Ah! l’état d’âme de ce public! Je suis content que ce soit un ami qui en profite... Mais c’est une chose bien funeste aux auteurs, et bien néfaste pour les progrès de notre théâtre! Je vous avoue que, pour ma part, je me sens un peu découragé. A quoi bon faire un effort d’art! La question n’est pas là: ils vous encaisseront ou ne vous encaisseront pas... Allons, ne pensons plus à cela! Disons-nous que c’est le printemps, et que la pluie va cesser. Et il fera bon au Bois cet après-midi. Peut-être même irai-je passer quelques jours à la campagne. Je me sens claqué... J’ai besoin de repos, d’air pur... Et surtout je veux fuir Paris... Au revoir!

--Au revoir!

CHAPITRE XLIII

LE MOT

Quand G.-D. Gédéon, après une absence forcée de deux jours, revint à sa répétition, il entendit, à l’avant-dernière scène du un, un mot de sortie qu’il n’avait pas écrit...

--Qu’est-ce que c’est que ça?

--C’est le patron qui m’a dit de le dire.

--Non, non, je préfère...

--Je ne le dirai pas, puisque vous ne le voulez pas. Mais nous avons tous ri l’autre jour, quand le patron a trouvé ça. C’est bidonnant...

--C’est bidonnant, dit G.-D. Gédéon. Mais je préfère que vous ne le disiez pas...

... Le patron qui déjeunait en ville arrive un peu en retard.

--Vous allez me reprendre ce un.

Il écoute le un d’un air distrait. Il digère encore... Il a fait reprendre l’acte par acquit de conscience. On arrive à l’avant-dernière scène. G.-D. Gédéon pense au mot de sortie qu’il a fait supprimer... C’est un petit conflit en perspective... Non, car le directeur n’écoute pas... Mais, comme Gadriel, l’acteur, arrive à la fin de sa scène, et sort, le patron sursaute tout à coup sur sa chaise...

--Hé bien? Et ce mot que vous disiez?

L’acteur regarde l’auteur, puis le patron, puis regarde encore l’auteur...

--C’est l’auteur qui ne veut pas...

--Pourquoi ça? dit le directeur, son visage étonné tourné vers Gédéon.

--... Le mot est amusant, dit Gédéon... Il est très amusant. Mais vous ne trouvez pas qu’il détonne un peu?...

--Vous êtes sûr d’un gros effet de rire, affirme le patron.

--Je ne dis pas non... C’est très probable. Mais je ne sais pas si, à ce moment-là...

--... Vous faites une pièce comique, et vous ne voulez pas qu’on rie... Très bien. Gadriel, vous ne direz plus le mot, puisque Monsieur Gédéon ne veut pas qu’on le dise. Monsieur Gédéon est le maître de son texte.

(Monsieur, devant le nom patronymique, est, sur un plateau, le terme le plus méprisant que l’on puisse employer.)

Monsieur Gédéon se dit que c’est la brouille, ou tout au moins la froideur désolante... Il vaut mieux céder.

--Si, si! crie-t-il à Gadriel, dites le mot!

--Mais non, riposte le patron, il ne le dira pas.

--Je tiens à ce qu’il le dise, reprend Gédéon avec une énergie qui, il le sait bien, ne sera pas désobligeante.

Il n’ignore pas non plus que ni le directeur ni les acteurs ne comprennent la ridicule manie des auteurs de tenir à leur texte.

D’ailleurs, ni les auteurs ni les acteurs ne comprennent la vanité puérile du directeur, qui tient à son autorité. Et ni les auteurs ni les directeurs n’arrivent à admettre la susceptibilité absurde des acteurs, qui acceptent si difficilement des conseils.

... Les répétitions seraient bien monotones si elles n’étaient pas un peu animées par le match à trois de ces amours-propres si divers et si semblables.

Mais G.-D. Gédéon n’est pas encore arrivé à la sérénité tranquille de l’observateur détaché des choses de la scène. Il ne pense qu’à sa pièce, qu’à l’événement prochain... Pour que cet événement soit heureux, il faut que tout le monde travaille, et, pour que l’on travaille, il faut qu’il n’y ait pas de désaccord.

Le lendemain, il rit lui-même, par complaisance, au mot de sortie. Le surlendemain, il l’écoute, et le trouve vraiment comique. Chaque nouveau-venu rit en entendant ce mot, le secrétaire général, l’administrateur, ou l’ami du directeur, dont on ne sait pas le nom, mais que l’on connaît fort bien, et qui justifie sa présence presque continuelle sur la scène par une grande placidité et des compliments de première grosseur.

Et le mot finit par sembler si comique, que l’auteur, tout de bon, s’inquiète, parce qu’il pense tout à coup que ce n’est pas lui qui l’a trouvé.

Pourvu qu’il ne porte pas... Gédéon ne tient pas à ce qu’il nuise à la scène, mais il souhaite qu’il passe inaperçu...

... Or, le jour de la générale, l’effet du mot est retentissant.

L’auteur, des coulisses, rit avec la salle. Mais il rit nerveusement, les yeux tristes. L’acte marche très bien. La dernière scène porte gentiment. Après le baisser du rideau, on envahit le plateau. L’auteur, débordé, ne peut rester en place. Une foule d’amis enthousiastes se le repasse de main en main. Enfin, un ami plus autoritaire le prend pour lui tout seul, et lui dit d’un ton sévère que c’est de tout premier ordre et ce qu’il a écrit de mieux.

Mais il ajoute:

--Il y a un mot qui a fait ma joie...

Et il cite le mot, le mot lui-même!

Gédéon proteste faiblement:

--Oui, le mot est drôle. Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’il n’est pas entièrement de moi...

L’autre réfléchit...

--Je ne le connaissais pas...

--Tu ne peux pas le connaître. Il n’a jamais été fait. Ce que je veux dire par là, c’est qu’on l’a trouvé aux répétitions...

... Il voudrait bien qu’on lui dît autre chose, par exemple que le mot a beau n’avoir pas été trouvé par lui, il découle tellement de la situation qu’il était inévitable, et qu’avoir découvert la situation, c’était vraiment avoir inventé le mot... Mais personne ne lui dit cela. On lui répète, au contraire, que c’est un mot imprévu, oui, tout à fait inattendu...

Le deuxième acte, sans monter sur le un, se soutient très bien. Et le troisième acte, assez court, passe sans accroc. En somme, c’est un succès, un gros succès. Mais l’auteur n’est pas content. A la fin du dernier acte, il y a encore des gens qui pensent à ce fameux mot du premier. Ils en parlent même encore plus qu’avant. Le trait, ressassé dans les couloirs pendant les entr’actes, a vraiment fait fortune. Le directeur, sans rien dévoiler d’ailleurs, ne se prive pas de rappeler ce mot triomphal à toutes les personnes qui viennent lui serrer les mains.

L’auteur, quand on le lui cite, essaie de mettre les complimenteurs sur la trace d’autres éloges.

--... Un autre mot qui m’a amusé à écrire, c’est, vous savez, au troisième acte, quand elle lui dit...

... Mais on répond distraitement: Oui, oui... Et on reparle encore de ce mot obsédant. L’auteur finit par ne plus le désavouer. Car il a cru remarquer que ça désobligeait les gens.

Et il rentre chez lui en s’efforçant d’évoquer des scènes magistrales de sa pièce. La postérité saura les reconnaître. Et il ne veut penser qu’à ces scènes-là, comme on retourne du côté sain un beau fruit gâté, pour n’en voir pas la meurtrissure.

CHAPITRE XLIV

AVANT-PREMIÈRE

Qu’est-ce que vous avez sur le chantier?

Cette question évocatrice fait apparaître en moi l’image de mon chantier, un chantier énorme, comme ceux qu’on voit à Saint-Denis. Mais mon chantier donne plutôt l’impression de l’immensité que celle de l’activité...

Je réponds toujours au hasard. Je fais un choix arbitraire de n’importe lequel de mes travaux inachevés, et je détaille complaisamment tout ce que je projette d’y faire. C’est une façon comme une autre de travailler... Si le questionneur paraît intéressé, l’indice est excellent. Alors, dès le soir même, je me décide à terminer l’ouvrage en question.

C’est ce qu’on appelle «essayer» un sujet de pièce ou de roman. Le monsieur qui s’intéresse tant à notre labeur devient un individu d’essai, un cobaye improvisé.

Pour un travailleur paresseux, qui lâche une besogne aussitôt que l’effort devient pénible, il est très utile de rencontrer de petits encouragements pour se remettre à l’ouvrage. Alors, on revoit avec plaisir une amorce de nouvelle, quelques scènes de comédie laissées en plan. Et l’ouvrage abandonné retrouve le charme d’un travail frais...

C’est comme une façon de collaborer avec soi-même; on examine son propre travail avec des regards nouveaux.

Et c’est peut-être dans ce sens qu’il faut entendre le vieux précepte, et remettre son ouvrage vingt fois sur le métier, mais chaque fois avec six mois d’intervalle, en prenant de longues et fréquentes récréations.

Quel pédagogue pour grands enfants nous donnera jamais une bonne méthode et une bonne hygiène de travail!

* * * * *

Parmi mes sujets de pièce inachevés, il en est un que je reprends constamment avec une nouvelle, mais un peu courte ardeur. C’est le scénario d’une féerie en cinq actes et sept tableaux, intitulée: _Les Deux filles du Roi Gaston_. Il y a environ huit ans que Claude Terrasse attend le livret de cette pièce. Chaque fois que nous nous rencontrons, nous en parlons avec passion. Je lui remets trois vers d’un couplet. Puis Claude Terrasse me propose un écarté ou une partie de billard.

Nous savons que nous ferons ensemble maintes autres pièces avant de terminer _Les Deux filles du Roi Gaston_. C’est une œuvre qui nous plaît trop...

* * * * *

Je ne veux pas vous la raconter; on n’aurait qu’à me prendre le sujet et à en faire une féerie pour un pays lointain. Mais rien ne s’oppose à ce que je vous dise ce qui se passe au deuxième tableau, au moment où le Prince libérateur est en marche vers le Château Enchanté, dans lequel est détenue, au milieu d’une forêt affreuse, la pauvre princesse captive.

Au lever du rideau, la scène est obscure. Elle s’éclaire peu à peu et, pendant que résonne une musique horrifique, coupée d’ululements d’oiseaux et de grincements de bise, on aperçoit, au pied de rochers effroyables, un monstre en faction. Ce dragon entr’ouvre des ailes hideuses, et laisse voir la vague ressemblance d’un visage humain... Un autre dragon arrive, lentement, du premier plan gauche.

PREMIER DRAGON.--Qui va là?

DEUXIÈME DRAGON.--Je viens pour la relève...

PREMIER DRAGON.--Comment c’est-il que le brigadier ne vous a pas accompagné?

DEUXIÈME DRAGON.--Il est resté là-bas, dans le bas, à cause que la montée est dure pour lui. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il a des pattes de caïman.

PREMIER DRAGON.--Comment c’est-il que je ne vous aie pas reconnu?

DEUXIÈME DRAGON.--Parce que vous ne me connaissez pas. Je suis arrivé de ce matin de la forêt de Merlin. J’ai permuté avec un dragon d’ici. Vous savez bien: Fafner Jean-Baptiste...

PREMIER DRAGON.--Le service est dur dans la forêt de Merlin?

DEUXIÈME DRAGON.--Comme ci comme ça.

PREMIER DRAGON.--Il n’y a pas de princesse captive?

DEUXIÈME DRAGON.--Pensez-vous! Il y en a toujours une... Mais personne ne vient la délivrer.

PREMIER DRAGON.--Je vas vous passer la consigne. Vous veillerez à ce qu’on n’approche pas de la Porte de Bronze. Et vous ferez attention qu’on ne vienne pas déposer près du mur des détritus et ordures ménagères.

DEUXIÈME DRAGON.--C’est compris.

_Il s’installe à la place du premier dragon._

PREMIER DRAGON.--Au revoir.

_Au moment où il quitte le deuxième dragon, le prince libérateur, l’épée à la main, apparaît sur un rocher._

DEUXIÈME DRAGON.--Qu’est-ce que c’est que ça?

PREMIER DRAGON.--C’est du monde pour la princesse captive. Va falloir dégainer avec lui.

DEUXIÈME DRAGON.--Eh bien! vrai! J’ai la main pour mon tour de faction!

_Le prince se précipite vers le premier dragon, qui lui montre le deuxième dragon._

PREMIER DRAGON.--Non merci, c’est plus moi! C’est mon camarade. Moi, j’ai fini!...

_Il sort._

_Le deuxième dragon tire un glaive qu’il croise avec l’épée du prince. Le prince, prudemment, tâte son adversaire._

LE PRINCE, _au bout d’un instant_.--Y a-t-il longtemps que vous faites de l’escrime?

DEUXIÈME DRAGON.--Pourquoi ça?

LE PRINCE.--Parce que vous tirez comme un pied!

DEUXIÈME DRAGON.--Vous savez, on va à la salle tous les jours. Mais on travaille plus ou moins.

LE PRINCE.--Je vais vous embrocher.

DEUXIÈME DRAGON.--Je n’y tiens pas. Mais je dois vous dire que je suis immortel.

LE PRINCE.--Alors, quoi, si je vous touche à fond, vous ne mourrez pas?

DEUXIÈME DRAGON.--Je ne mourrai pas, mais je changerai de forme. C’est pour ça que je tiens pas beaucoup que vous me touchiez à fond. On sait ce qu’on quitte, on ne sait pas ce qu’on prend.

_Ils continuent à ferrailler. Au bout d’un instant, le dragon, qui faiblit, lance par ses deux larges narines deux jets de fumée noire._

LE PRINCE, _dégoûté_.--Oh! qu’est-ce que c’est que ça?

LE DRAGON, _confus_.--C’est ma respiration.

LE PRINCE, _apitoyé_.--Vous ne faites rien pour ça?

LE DRAGON, _timide_.--On prétend que ça sert à effrayer nos ennemis.

LE PRINCE.--Moi, ça ne m’effraye pas; mais je trouve ça un peu écœurant.

_Ils continuent à ferrailler sans ardeur._

LE DRAGON, _au bout d’un instant_.--J’en ai! Je suis touché!

LE PRINCE, _poli_.--Bien peu.

LE DRAGON.--Ça me suffit. Je vais tirer deux mois d’infirmerie. Blessure en service commandé.

_Il s’éloigne._

LE PRINCE.--Pardon! la Tour de la Princesse, s’il vous plaît?

LE DRAGON.--La Porte de Bronze, derrière vous. Elle n’a pas moins de cinq pieds d’épaisseur. Mais il y a un petit truc à pousser dans la targette, à gauche.

LE PRINCE.--Excusez-moi...

LE DRAGON.--Oh! j’étais tranquille! N’y a pas d’exemple que les dragons les plus terribles aient touché leurs adversaires... C’est toujours couru pour le Libérateur...

_Il sort. Musique apaisée et triomphale._

CHAPITRE XLV

POÈMES

Mes débuts dans les lettres se firent chez un parfumeur. J’avais l’avantage de connaître le chef de la publicité poétique et il voulut bien me commander quelques quatrains. Mais il se fâcha un jour avec ses patrons et me pria de ne plus travailler pour eux.

--Soyez tranquille, me dit-il. J’ai une idée merveilleuse.

Voici quelle était son idée. Cet homme, d’ailleurs, sans aucune culture, aimait d’instinct la poésie. Il souffrait de voir le marasme où se débattaient les poètes isolés, faute d’intermédiaires entre le public et eux.

Un jeune homme, débordant de lyrisme, ne demanderait qu’une occasion de chanter les grandes circonstances de la vie humaine, telles que la naissance, la mort ou l’hyménée. Mais personne, dans son entourage, n’a recours à sa muse. D’autre part, beaucoup de conjoints, n’ayant pas de poètes sous la main, se marient sans épithalame.

Mon ami voulut mettre un terme à ce déplorable état de choses. Il fonda un véritable comptoir lyrique. Il connaissait pas mal de Français riches qui résidaient dans les deux Amériques et résolut d’entreprendre une vaste exploitation de vers français, à l’usage notamment de soupirants argentins, désireux d’exhaler leur flamme en des sonnets ou des ballades.

J’écrivis à cette époque quantité d’odelettes soignées et de madrigaux très consciencieux. Mais tous mes collègues, les employés du comptoir lyrique, n’apportaient pas dans leurs fournitures le même scrupule. Comme notre patron, ainsi que je l’ai dit, avait très peu lu, on lui présentait froidement des poésies copiées dans les anthologies.

Un jour, il examina le sonnet d’Arvers et déclara: «Ce n’est pas mal. Mais il me faudrait quelque chose de moins long. Car je dois le télégraphier, et c’est douze francs le mot. Raccourcissez-moi cela et rapportez-le-moi dans deux heures... Le client veut un sonnet et spécifie bien: Quatorze vers. Raccourcissez les vers, voilà tout.»

Voici ce que devint le premier quatrain du fameux sonnet, après remaniements:

Ame a secret. Vie a mystère, Durable amour, vite conçu. Mal sans espoir: donc dus le taire. Celle qui le fit rien n’en sut.

C’était moins bien comme rime. Mais le patron n’y regardait pas de si près. Il ne faisait attention qu’au sens de la pièce. Ainsi il ne reçut qu’à corrections _Les Deux Cortèges_, de Soulary. «C’est gentil, dit-il, mais pas assez corsé. Apportez-moi quelque chose de plus plein.»

Le lendemain, on lui apporta le sonnet suivant:

LES TROIS CORTÈGES

Trois cortèges se sont rencontrés à l’Église. L’un est morne. Il conduit la bière d’un enfant, L’autre, c’est un baptême. Au bras qui le défend Un nourrisson gazouille une note indécise.

Le troisième accompagne un monsieur triomphant Qui, tout fier du plastron gaufré de sa chemise, Conduit devant l’autel une tendre promise, Aux charmants cils baissés sous son voile bouffant.

On baptise, on absout, on unit. C’est rapide. Les cortèges alors se croisant sous l’abside, C’est un triple regard aussitôt détourné...

La jeune mère pleure en regardant la bière, La femme qui pleurait admire le beau-père Et le garçon d’honneur sourit au nouveau-né.

--A la bonne heure, dit le patron. Celui-là est plein, et beaucoup moins chevillard, comme dit mon secrétaire, que celui que vous m’avez d’abord montré.