Part 13
Ce secrétaire s’y connaissait assez. Mais, par faiblesse, il laissait passer ces copies. A la fin, de peur que le patron ne s’aperçût de quelque chose, il fut plus rigoureux et sabra ce qui n’était pas original.
On était arrivé au bureau à être très entraîné. Un jour, dix minutes avant le courrier, j’écrivis deux sonnets pressés... Le client était très scrupuleux sur la question de la forme. Et, comme il payait en conséquence, il exigeait des rimes riches.
J’écrivis donc ces deux sonnets, qui semblent un peu déconcertants au premier abord, si on tient à les comprendre. On finit tout de même par leur trouver un sens. J’y suis parfaitement arrivé pour ma part. Il est évident que, dans l’élaboration de ces poèmes, le Verbe a précédé la pensée. Mais elle y était. C’est d’ailleurs ainsi qu’écrivent les gens vraiment inspirés.
Au bonheur sidéral et fou, parmi les fleuves Désespérés, que pleure un remous estival, S’enfle le cri lointain de l’Albatros naval, Pareil au sanglot noir de la douleur des veuves.
Mais c’est à l’odieux minuit où tu t’abreuves, Que se relèvera l’Héraldique Rival, Sans que rien ait gémi sur le ciel en aval Où les séraphins d’or vous réclamaient des preuves.
Voici qu’au clair chemin du Capitole Altier, Retentit l’ennui lourd du bât primesautier Dont s’était exalté l’orgueil des Châtelaines.
Et rien n’aura redit le banal Astringent, Que Pan a répété sur l’occident des plaines En rimes d’or, d’acier, de platine et d’argent.
J’avoue que je ne sais pas ce que le banal «astringent» vient faire dans ce dernier tercet. J’ai tâché, autant que j’ai pu, de justifier sa présence, en lui mettant une majuscule...
Le deuxième sonnet est assez émouvant:
Notre âme endolorie aux fers du dieu méchant Rit encore au soulas cordial des palombes, Mais le mal obstiné dont s’enflammaient nos lombes, Revit au cri d’espoir du fantôme alléchant.
Notre-Dame de Grâce allait parmi le champ, Sans redouter l’airain que redoutent les tombes, Et sur le tertre vert, ô Kronos, où tu bombes, Riait le Cavalier Vandale, à l’âcre chant.
Mais voici que, hochet des âmes toujours tristes, Au doux ressouvenir des autels rigoristes, Vous avez retrouvé le pain essentiel.
Car rien n’a survécu des poternes du Ciel, Et le vin singulier dont mourait la Chimère, Aux fils des Généraux a fait la bouche amère!
Plus je relis ce sonnet, plus je le trouve beau. Qu’importe après cela qu’il soit plus ou moins compréhensible.
Le patron, brusquement, se désintéressa du comptoir lyrique pour une affaire stupide de cache-corsets annonces... Le secrétaire fut donc seul à s’occuper de la maison. Je dois dire qu’il y fit des réformes intéressantes.
Ainsi, il avait remarqué qu’un poète réussit rarement un sonnet tout entier. Quand on avait une commande soignée, il la distribuait à trois ou quatre personnes. L’une faisait les quatrains, une autre les tercets. Quelquefois, on prenait un ouvrier spécial pour le vers de la fin.
Quand les poètes n’avaient pas exactement le même genre d’esprit, ça donnait des résultats curieux.
Je me souviens d’un sonnet de la maison, que je veux vous citer pour finir:
LE PIGEON VOYAGEUR
Dans le grand parc tout nu d’hiver, j’ai ramassé Un pigeon voyageur tombé près des érables. A son aile, un billet. Deux mots indéchiffrables... Message de héros, lettre de fiancé,
Qui sait ce qu’il portait dans la tourmente affreuse? Sûrement un secret poignant, soit qu’il contînt Le salut d’une armée attendant son destin, Ou de gentils serments pour la vierge amoureuse...
Quels yeux fouillaient le ciel, uniformément blanc? Ceux du chef anxieux, ou le regard dolent De l’amante, évoquant les choses de naguère?
Qui le sait?... Qui jamais le saura?... Tout songeur, J’ai contemplé la nue, en maudissant la guerre, Et nous avons mangé le pigeon voyageur.
CHAPITRE XLVI
DÉBUTS
Mon plus ancien souvenir de théâtre commence tout de même à dater. C’était en 1872, il y a trente-six ans, au théâtre de Besançon. On jouait _La Fille de Madame Angot_.
Ce début dans ma carrière de spectateur fut naturellement précédé d’une grande émotion et d’une petite colique. Le matin de ce jour mémorable, un des garçons du lycée me ramena chez moi avant la fin de la classe. En toute autre occasion, je me serais réjoui de cet événement anormal. Mais je craignais qu’il n’impressionnât désagréablement mes parents, au point de les faire revenir sur leurs promesses; car, d’ordinaire, on me faisait coucher au moindre malaise.
Ils eurent ce jour-là, heureusement pour moi, l’âme solide de parents spartiates. On me donna une potion; j’aurais avalé les breuvages les plus abominables! Je dînai très légèrement; mais je n’avais pas faim: il n’y avait pas de place dans mon âme d’enfant pour les deux plaisirs considérables de manger et d’aller au théâtre.
Je dus mettre, après le dîner, un vêtement neuf et dur, inconfortable, mais honorifique. J’avais les mains toutes raides dans mes gants, et je regardais en louchant le papillon de ma cravate bleu clair, épanouie soigneusement par les doigts maternels.
Je ne pourrais décrire avec exactitude le théâtre de Besançon. Mais c’était certainement la salle de spectacle la plus magnifique, la plus dorée, la plus lumineuse que j’aie jamais vue de ma vie. Il y régnait une délicieuse odeur de gaz. Les musiciens accordaient leurs instruments. Pourquoi les musiciens n’accordent-ils plus leurs instruments dans la salle? Je ne connaissais pas de bruit plus charmant que ces soupirs harmonieux, avant-coureurs de tant de joie!
A cette époque, j’étais toujours heureux d’être au théâtre, quoi que l’on jouât! Il faisait clair, on entendait du bruit, on riait autour de moi; je n’en demandais pas davantage, et j’étais peut-être dans le vrai.
J’ai retrouvé plus tard cette impression, en assistant, à Londres, à des pièces anglaises, et surtout à Bruxelles, au Théâtre-Flamand, où l’on jouait une pièce populaire, appelée, je crois: _Le Torchon brûle_. Un public admirable applaudissait et riait constamment; je riais et j’applaudissais de confiance, n’étant pas gêné par le texte.
Tout petit, j’adorais applaudir et crier. Je m’amusais surtout aux scènes comiques. Je me demandais toujours à quoi servaient les scènes sentimentales. Oh! les duos interminables entre la jeune première et l’amoureux! Mais les comiques me faisaient toujours rire; ils n’avaient qu’à parler et à bouger.
Plus tard, à Paris, j’ai assisté, au Châtelet, à des féeries. Et c’était vraiment une belle et glorieuse journée, grâce au domestique du Prince Charmant, et aussi au roi, presque aussi bon que le domestique. J’étais aussi très flatté, parce que j’avais lu sur un plan de Paris que le Châtelet, avec ses trois mille six cents places, était, de beaucoup, le plus grand théâtre.
Je n’ai jamais coupé, pas plus que mes petits camarades, dans les trucs des féeries. On voyait trop la trappe. Et d’ailleurs, le surnaturel m’eût fait peur, et je n’étais pas là pour avoir peur!
En somme, je me suis amusé bien franchement au théâtre jusqu’au jour où j’ai commencé à échanger des impressions avec mes petits amis. Alors, j’ai été fort influencé par leurs réticences. J’ai fini très rapidement par adopter l’avis des gens, et ce n’est que bien plus tard que j’ai commencé à le discuter. (Il m’a fallu, pour cela, devenir un auteur dramatique.)
* * * * *
Mes débuts de spectateur furent suivis à un très court intervalle, de mes débuts d’acteur, et je dirai même d’auteur, car les pièces que nous jouions étaient improvisées par nous-mêmes. La difficulté se compliquait, en apparence, de la nécessité d’introduire dans le dialogue une syllabe de charade. Mais, au fond, c’était cette syllabe même qui nous fournissait l’idée de notre sujet.
Les acteurs, au nombre de trois, s’entendaient, avant d’entrer en scène, sur un bref scénario.
Les spectateurs étaient au nombre d’un, comme le roi Louis de Bavière. C’était à ce spectateur de cinq ans que nous infligions une tâche d’Œdipe, un peu prématurée. De sorte que son plaisir était gâté par un travail intellectuel; il nous écoutait avec effort, tels les bons critiques d’il y a quinze ans cherchaient péniblement, dans les pièces scandinaves, le sens d’un symbole.
Je me suis longtemps demandé pourquoi les tailleurs, en fabriquant les costumes, doublaient les manches d’une étoffe de couleur, et non pas noire comme la doublure du dos. Mais c’est évidemment pour permettre aux petits garçons d’avoir un costume plus pittoresque, quand ils mettent leur veste à l’envers.
Grâce aux tabliers blancs des femmes de chambre, on pouvait donner en un instant à un personnage une psychologie et un rang social bien spéciaux. Quelquefois, on mettait la main sur un châle de l’Inde, ou sur une carpette. Les plumeaux aussi étaient très utiles. La découverte d’un plumeau suffisait à orienter nos idées vers un pittoresque de Pampas, de Mississipi ou de Montagnes Rocheuses. Nous confondions dans un même amour d’exotisme l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord. De même, les jours où nous avions la chance de capturer une fourrure où un boa de plumes, nos pièces s’agrémentaient d’une zoologie paradoxale. Le boa de plumes ou le boa de poil deviennent, en effet, des animaux étranges aussitôt qu’on les suppose vivants...
* * * * *
«Comment ils ont joué», dirait maintenant _Comœdia_.
Eh bien! nous jouions avec emphase. C’était notre joie et notre orgueil d’être pompeux et importants. Nous n’avions aucune espèce de naturel.
Le naturel est, d’ailleurs, très rare chez les enfants qui jouent la comédie.
D’ailleurs, quand ils prennent de l’âge et quand ils deviennent des acteurs pour de bon, ils mettent de longues années à acquérir de la vraie jeunesse. C’est un fait connu qu’une ingénue a besoin de beaucoup de rouerie et d’expérience pour nous donner l’impression de l’ingénuité.
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre I. --Sonnez au public! 1 -- II. --Ce que parler veut dire 8 -- III. --Nous autres hommes 15 -- IV. --«Ils» ne sont pas commodes! 20 -- V. --Un homme occupé 27 -- VI. --Une épreuve 34 -- VII. --Le manager 40 -- VIII. --L’auteur et ses amis 47 -- IX. --André Antoine ou l’histoire de France racontée à nos petits-enfants 52 -- X. --Une enquête 59 -- XI. --Sociabilité 65 -- XII. --Enseignes et titres 71 -- XIII. --L’auteur 78 -- XIV. --Les préparations involontaires 85 -- XV. --Plaudite, cives! 91 -- XVI. --La buraliste 97 -- XVII. --Crapet 104 -- XVIII. --Le sbire 110 -- XIX. --Bilu 116 -- XX. --Lectures d’occasion 124 -- XXI. --Le souffleur 129 -- XXII. --Bouche-trous 135 -- XXIII. --Le succès 141 -- XXIV. --Lettre des champs 148 -- XXV. --La température 154 -- XXVI. --Maud de Chicago 160 -- XXVII. --En tournée 167 -- XXVIII. --Brisk et son fils 173 -- XXIX. --Pour l’effet 179 -- XXX. --L’acteur doit-il être intelligent? 185 -- XXXI. --Boideziles 191 -- XXXII. --Au café du théâtre 195 -- XXXIII. --Au Casino 201 -- XXXIV. --Spectateurs 208 -- XXXV. --Quémandeurs 215 -- XXXVI. --Le payant 222 -- XXXVII. --Le monsieur de la dame au grand chapeau 230 -- XXXVIII.--Un habitué 235 -- XXXIX. --Aux pieds d’Omphale 240 -- XL. --Le servant du drame en vers 245 -- XLI. --Du drame en vers 251 -- XLII. --Un ami véritable 257 -- XLIII. --Le mot 264 -- XLIV. --Avant-première 270 -- XLV. --Poèmes 277 -- XLVI. --Débuts 284
ÉVREUX, IMPRIMERIE CH. HÉRISSEY, PAUL HÉRISSEY, SUCCr